notre navigation. C'est le pays le plus lointain où ce voyage m'ait
introduit. Aussi bien, il est situé si loin des sentiers battus du
langage que je désespère de faire goûter au lecteur la souriante,
complaisante stupidité de ma condition, lorsque les idées allaient et
venaient comme les poussières dans un rayon de soleil, que les arbres
et les clochers le long de la rive se dressaient parfois, attirant
mon attention comme des objets solides, au milieu d'un monde roulant
de nuages; lorsque le frôlement rythmique du bateau et de la pagaie
dans l'eau devenait une berceuse pour endormir mes pensées; lorsqu'une
éclaboussure de vase sur le pont du bateau était, tantôt une souffrance
intolérable pour l'œil, tantôt une compagnie pour moi, et l'objet d'une
contemplation béate; et tout le temps, avec la rivière qui courait et
les rives qui changeaient à droite et à gauche, je continuais à compter
mes coups de pagaie, dont j'oubliais les centaines, j'étais la bête la
plus heureuse de France.
AU FIL DE L'OISE
INTÉRIEURS D'ÉGLISES
Notre première étape après Compiègne nous conduisit jusqu'à
Pont-Sainte-Maxence. J'étais dehors, le lendemain matin, un peu après
six heures. L'air était piquant et sentait la gelée. Sur une place
publique une vingtaine de femmes se disputaient pendant le marché du
jour et le bruit de leurs négociations résonnait grêle et plaintif, tel
le pépiement des moineaux par une matinée d'hiver. Les rares passants
soufflaient dans leurs doigts et marchaient vivement, frappant le sol
de leurs sabots, pour faire circuler le sang. Les rues étaient pleines
d'une ombre glacée, bien que les cheminées fumassent au dessus des
têtes dans l'or du ciel ensoleillé. Si vous vous éveillez assez tôt
à cette saison de l'année, vous pouvez vous lever en Décembre pour
déjeuner en Juin.
Je pris le chemin de l'église, car il y a toujours quelque chose à
voir dans une église, ou des adorateurs vivants, ou des tombes de
morts. Vous y trouvez un recueillement aussi complet que la mort et
le spectacle des illusions les plus creuses; et même, si ce n'est
point un morceau d'histoire, vous y attraperez toujours quelques
bavardages contemporains. Il ne faisait pas aussi froid dans l'église
qu'au dehors, mais il paraissait y faire plus froid. La blancheur
de la nef donnait à l'œil l'illusion du pôle, et le clinquant d'un
autel du continent avait l'air plus abandonné que de coutume dans la
solitude et l'air glacial. Assis dans le sanctuaire, deux prêtres
lisaient en attendant les pénitents; et plus loin, dans la nef, une
très vieille femme faisait ses dévotions. C'était à se demander comment
elle pouvait égrener son chapelet, alors que les jeunes gens pleins de
santé soufflaient dans leurs doigts et se battaient les épaules pour
se réchauffer. Mais si ceci m'affecta, la nature de ses exercices me
découragea absolument. Elle allait de chaise en chaise et d'autel
en autel, naviguant autour de l'église. A chaque autel elle dédiait
un nombre égal de grains et un égal laps de temps. Comme un prudent
capitaliste qui agit d'une façon quelque peu cynique dans les affaires
commerciales, elle désirait placer ses supplications en valeurs
célestes et variées. Elle ne voulait rien risquer sur le crédit d'un
seul intercesseur. Dans toute la foule des saints et des anges, il n'en
était pas un qui pût se supposer son champion de prédilection pour la
défendre aux grandes assises. Je ne pouvais considérer cela que comme
une grossière et transparente jonglerie, basée sur une incrédulité
inconsciente.
De vieille femme aussi morte je n'en ai jamais vu: rien que des os et
du parchemin curieusement assemblés. Ses yeux qui interrogeaient les
miens, étaient sans expression. Je ne sais si vous ne pourriez pas dire
qu'elle était aveugle; cela dépend de ce que vous entendez par voir.
Peut-être avait-elle connu l'amour? peut-être mis au monde et allaité
des enfants? peut-être leur avait-t-elle donné de petits noms d'amitié?
Mais à présent, tout cela était disparu et ne l'avait laissée ni plus
heureuse ni plus sage, et le meilleur emploi qu'elle pouvait faire
de ses matinées était de venir dans cette froide église et de gagner
par ses jongleries une tranche de ciel. Ce ne fut pas sans sentir ma
poitrine se dilater que je m'échappai dans les rues et dans l'air vif
du matin. Le matin! Grand Dieu! comme elle en serait lasse avant le
soir! et si elle ne dormait pas, qu'est-ce que ce serait alors? Il est
heureux qu'il y en ait peu parmi nous qui soient appelés à justifier
publiquement leur vie à la barre du tribunal de la soixante-dixième
année; heureux, que tant de gens soient fauchés à propos dans ce
qu'ils appellent la fleur de l'âge et s'en aillent expier leurs fautes
secrètement en quelque autre lieu; sans quoi, entre l'enfance maladive
et la vieillesse morose, un profond dégoût de la vie pourrait s'emparer
de nous.
J'eus besoin de toute mon hygiène cérébrale, pendant cette journée
de canotage. Je ne pouvais digérer ma vieille dévote. Mais je fus
bientôt au septième ciel de la stupidité, et je n'eus plus conscience
de rien, si ce n'est que quelqu'un dans un canoë filait à force de
pagaie, pendant que je comptais ses coups et oubliais les centaines.
J'avais parfois peur de me rappeler les centaines, ce qui d'un plaisir
aurait fait une fatigue; mais cette crainte était chimérique, car elles
disparaissaient de mon esprit comme par enchantement, et je n'en savais
pas plus que le roi de Prusse sur ce qui faisait mon occupation.
A Creil, où nous nous arrêtâmes pour goûter, nous laissâmes nos canoës
dans un autre lavoir flottant. Comme nous étions en plein midi, ce
lavoir était encombré d'une foule de bruyantes laveuses aux mains
rouges. Ces laveuses avec leurs grosses plaisanteries sont à peu près
tout ce que je me rappelle de l'endroit. Je pourrais compulser mes
livres d'histoire, si vous y teniez beaucoup, et vous citer une ou
deux dates; car cette ville a joué un assez grand rôle dans les guerres
avec les Anglais. Mais je préfère mentionner un pensionnat de jeunes
filles qui nous intéressa, parce que c'était un pensionnat de jeunes
filles et parce que nous nous imaginâmes que nous l'intéressions aussi.
Du moins il y avait les jeunes filles dans le jardin, et nous sur la
rivière; et il y eut plus d'un mouchoir qui s'agita à notre passage.
Cela jeta tout un trouble dans mon cœur; et pourtant, comme nous nous
serions fatigués et dédaignés, ces jeunes filles et moi, si nous avions
été présentés les uns aux autres à une partie de croquet. Mais c'est
une mode qui m'est chère, que d'agiter un mouchoir ou d'envoyer des
baisers avec la main à des gens que je ne reverrai jamais, de jouer
avec la possibilité et d'enfoncer une cheville où l'imagination puisse
se suspendre. Cela donne une secousse au voyageur, lui rappelle qu'il
n'est pas partout un voyageur et que son excursion n'est qu'une sieste
au bord du chemin dans la marche réelle de la vie.
L'église à Creil était un endroit indescriptible, éclaboussé à
l'intérieur de la lumière crue tombant des fenêtres, et décoré de
médaillons représentant le Chemin de la Croix. Mais il y avait comme
ex-voto, un objet singulier, qui me plut énormément: une reproduction
fidèle d'une péniche qui se balançait à la voûte, portant inscrite
cette aspiration: Dieu conduise à bon port le Saint Nicolas de Creil!
L'objet était nettement exécuté et aurait fait les délices d'une bande
de gamins au bord de l'eau. Mais une chose qui me chatouillait, c'était
la gravité du péril à conjurer. Qu'on suspende comme ex-voto le modèle
d'un navire! très bien! Le vaisseau qui doit tracer un sillon autour
du monde et visiter le tropique ou les glaces des pôles court des
dangers qui valent bien un cierge et une messe. Mais le Saint Nicolas
de Creil qui devait être halé pendant une dizaine d'années par de
patients chevaux de trait, dans un canal rempli de mauvaises herbes,
avec des peupliers bavardant au-dessus de lui et le batelier sifflant
au gouvernail; qui devait faire tous ses voyages parmi la verdure du
continent, sans jamais perdre de vue un beffroi de village pendant
tout son temps de navigation; ma foi, j'aurais pensé que si une chose
pouvait se faire sans l'intervention de la Providence, c'était bien
celle-là. Mais peut-être le patron était-il un humoriste? Ou peut-être
un prophète, nous rappelant le sérieux de la vie par ce signe absurde.
A Creil, comme à Noyon, Saint Joseph semblait être un saint favori,
à cause de sa ponctualité. On peut spécifier le jour et l'heure;
et les personnes reconnaissantes ne manquent pas de le faire sur
une plaque votive, lorsque les prières ont été ponctuellement et
nettement exaucées. Toutes les fois que la question de temps entre
en considération, Saint Joseph est l'intermédiaire tout désigné. Je
pris une sorte de plaisir à observer la vogue qu'il avait en France,
car ce juste joue un très petit rôle dans la religion de mon pays. Et
cependant je ne puis m'empêcher de craindre que l'on ne s'attende,
dans les endroits où l'on recommande tant le Saint pour son exactitude,
à ce qu'il soit reconnaissant de sa plaque votive.
Pour nous protestants, c'est de la folie et de toutes façons cela n'a
pas grande importance. Que l'on conçoive sagement ou que l'on exprime
comme il faut sa reconnaissance pour les faveurs que l'on reçoit,
c'est une chose secondaire après tout, dès lors que l'on ressent de
la reconnaissance. La véritable ignorance consiste à ne pas savoir
qu'on a reçu un bienfait ou à s'imaginer qu'on l'a obtenu grâce à
son propre mérite. L'homme fils de ses œuvres est après tout le plus
plaisant sac à vent. Il y a une différence marquée entre décréter la
lumière dans le chaos et allumer le gaz dans un salon de ville avec une
boîte d'allumettes de la régie et nous avons beau faire, notre main
a toujours quelque chose de tout fait, quand ce ne seraient que nos
doigts.
Mais quelque chose de pire que de la folie était placardé dans
l'église de Creil. L'association du Saint Rosaire (dont je n'avais
jamais entendu parler auparavant) est responsable de cela. Selon l'avis
imprimé, cette association fut fondée par un bref du pape Grégoire XVI
en date du 17 Janvier 1832. D'après un bas-relief peint, il semble
qu'elle ait été fondée à une époque indéterminée par la Vierge, qui
donne un rosaire à Saint Dominique, et par l'enfant Jésus, qui en donne
un autre à Sainte Catherine de Sienne. Le pape Grégoire n'est pas aussi
imposant, mais il est plus à notre portée. Je ne pus savoir exactement
si l'association ne s'occupait que de dévotion, ou si elle avait
aussi en vue les bonnes œuvres. En tout cas, elle est magistralement
organisée. Quatorze matrones ou jeunes filles sont inscrites comme
associées pour chaque semaine du mois. En tête de la liste se trouve
un autre nom, celui de la Zélatrice, généralement une femme mariée, le
chorège de la bande. L'accomplissement des devoirs de l'Association
procure des indulgences plénières ou partielles. «Les indulgences
partielles sont attachées à la récitation du rosaire.» La récitation de
la dizaine exigée confère promptement une indulgence partielle. Quand
l'homme sert le royaume des cieux un livre de comptes à la main, je ne
puis m'empêcher de craindre qu'il ne porte le même esprit mercantile
dans ses relations avec ses semblables ce qui ferait de la vie une
triste et sordide affaire.
Il y a pourtant un autre article d'importation plus heureuse. «Toutes
ces indulgences, semblait-il, sont applicables aux âmes du Purgatoire.»
Pour l'amour de Dieu, ô dames de Creil, appliquez-les toutes sans délai
aux âmes du purgatoire. Burns ne voulut recevoir aucune rémunération
pour ses derniers chants, préférant servir son pays par pur amour. A
supposer que vous imitiez l'employé de la régie[6], mesdames, et quand
bien même les âmes du Purgatoire n'éprouveraient pas grand soulagement,
quelques âmes de Creil-sur-Oise ne s'en trouveraient pas plus mal en
ce monde ni dans l'autre.
[6] Burns a été employé de l'accise ou régie en Ecosse.
Je ne puis m'empêcher de me demander, tout en transcrivant ces notes,
si un homme né et élevé dans le protestantisme est bien en état
de comprendre ces symboles et de leur rendre justice comme ils le
méritent; et je ne puis faire autrement que de répondre que non. Ils
ne peuvent avoir pour les fidèles cet air mesquin et laid que je leur
trouve. Cela est à mes yeux aussi clair qu'un théorème de géométrie;
car ces croyants n'ont ni faiblesse ni perversité d'esprit. Ils peuvent
apposer leurs plaques, recommandant la promptitude de Saint Joseph,
comme s'il était encore charpentier dans un village. Ils peuvent
réciter la dizaine exigée et empocher métaphoriquement les indulgences,
comme s'ils avaient accompli une tâche pour le ciel; et ils peuvent
ensuite sortir et regarder sans honte à leurs pieds cette merveilleuse
rivière qui coule près d'eux, et lever les yeux sans confusion vers
les étoiles qui, semblables à des pointes d'aiguille, sont en réalité
de grands mondes pleins de rivières qui coulent, plus grandes que
l'Oise. Il me paraît aussi clair, dis-je, qu'un théorème de géométrie
qu'avec mes idées de protestant j'ai manqué le but, et qu'avec ces abus
marche de front quelque esprit plus élevé et plus religieux que je ne
l'imagine.
Je me demande si d'autres me feraient les mêmes concessions. Comme les
dames de Creil, après avoir récité mon rosaire de tolérance, j'attends
mon indulgence sur le champ.
PRÉCY ET LES MARIONNETTES
Nous arrivâmes à Précy vers le coucher du soleil. La plaine est semée
de nombreux bouquets de peupliers. En une large, lumineuse courbe,
l'Oise s'étendait sous le flanc de la colline. Un léger brouillard
commençait à s'élever et à confondre les différentes distances. On
n'entendait pas un son, sauf celui des clochettes à moutons, dans
quelques prairies sur les bords de la rivière, et le grincement d'un
chariot, au bas de la longue route, qui descend la colline. Les villas
dans leurs jardins, les boutiques le long de la rue, tout semblait
avoir été abandonné la veille, et je me sentais porté à marcher
discrètement, comme on s'y sent porté dans une forêt silencieuse. Tout
à coup, nous tournâmes un coin de rue et nous aperçûmes devant nous,
dans une petite prairie autour de l'Eglise, un essaim de jeunes filles
vêtues à la mode de Paris, jouant au croquet. Leurs éclats de rire et
le son sourd de la balle contre le maillet faisaient un joyeux tapage
dans le village, et l'aspect des sveltes formes de ces jeunes filles,
toutes corsetées et enrubannées, produisit dans nos cœurs un trouble
proportionné aux charmes du tableau. Nous sentions l'approche de Paris,
semblait-il. Et voici que nous trouvions en ce lieu des femmes de notre
rang jouant au croquet, comme si Précy avait été un endroit du monde
réel, au lieu d'être une étape dans l'empire féerique des voyages.
Car, pour être franc, on peut à peine considérer la paysanne comme une
femme et cette troupe de coquettes sous les armes, succédant à toutes
ces créatures en jupons que nous avions vues sur notre route bêcher,
houer et faire à dîner, faisait un trait caractéristique tout à fait
surprenant dans le paysage et nous convainquit immédiatement que nous
étions des hommes sujets à des défaillances.
L'auberge à Précy est la pire qui soit en France. Nulle part, pas
même en Ecosse, je n'ai trouvé si mauvaise nourriture. Cette auberge
était tenue par deux jeunes gens, le frère et la sœur, qui n'avaient
pas encore vingt ans. La sœur nous prépara un repas, si l'on peut
s'exprimer ainsi; et le frère, qui avait passé la journée à boire,
rentra ramenant avec lui un boucher en ribote pour converser avec nous
pendant notre repas. Nous trouvâmes des morceaux de porc tièdes dans la
salade et des morceaux d'une substance molle inconnue dans le ragoût.
Le boucher nous amusa en nous dépeignant la vie parisienne, qu'il se
piquait de connaître parfaitement, pendant que le frère, assis sur
le bord du billard, penchait en avant d'une façon inquiétante, tout
en suçant un bout de cigare. Au milieu de ces distractions, éclata
soudain le bruit d'un tambour, qui passait près de la maison et une
voix enrouée se mit à débiter une proclamation. C'était un montreur de
marionnettes annonçant une représentation pour la soirée.
Il avait installé sa baraque et allumé ses chandelles sur une autre
partie du gazon où les jeunes filles jouaient au croquet, sous l'une de
ces halles, si communes en France, qui servent à abriter les marchés;
et, lorsque nous arrivâmes à cet endroit, le bateleur et sa femme
essayaient de maintenir l'ordre parmi les spectateurs.
Ce fut la plus absurde des disputes. Les saltimbanques avaient disposé
un certain nombre de bancs, et tous ceux qui s'y asseyaient devaient
payer deux sous pour la place. Ces bancs étaient toujours garnis de
monde--une salle comble--tant qu'il ne se passait rien; mais que la
directrice parût avec l'air de vouloir faire une quête et, aux premiers
sons du tambour, les auditeurs évacuaient prestement les sièges et
se tenaient debout tout autour, à l'extérieur, les mains dans les
poches. Cela aurait à coup sûr poussé à bout la patience d'un ange.
Le directeur rugissait de l'avant-scène: il avait parcouru toute la
France, et nulle part, nulle part, pas même sur les frontières de
l'Allemagne, il n'avait rencontré une manière d'agir aussi indigne.
Tas de coquins, tas de fripons, tas de voleurs, leur criait-il. Et de
temps en temps, son épouse sortait pour faire un autre tour et d'une
voix perçante, ajoutait sa quote-part à la tirade. Je remarquai, ici
comme ailleurs, jusqu'à quel point les femmes ont l'esprit plus riche
en matière d'insultes. Les assistants riaient et poussaient des cris
bruyants aux boutades mordantes de la femme. Elle savait trouver les
endroits sensibles. Elle tenait l'honneur du village à sa merci. Des
voix lui répondaient avec colère dans la foule et recevaient une
riposte caustique pour leur peine. Près de moi, deux vieilles dames,
qui avait dûment payé leurs places, toutes rouges d'indignation,
s'entretenaient, assez haut pour être entendues, de l'impudence de
ces saltimbanques; mais la directrice n'avait pas sitôt surpris
quelques-unes de ces paroles, que sur le champ elle les prenait à
partie: Si ces dames pouvaient persuader à leurs voisins d'agir comme
des honnêtes gens, les saltimbanques seraient assez polis. Ces dames
avaient probablement eu leur assiette de soupe et peut-être un verre de
vin, ce soir-là; les saltimbanques eux aussi aimaient bien la soupe et
il ne leur plaisait pas de se voir frustrer de leurs maigres recettes,
à leur nez et à leur barbe. A un certain moment, les choses en vinrent
à tel point que quelques jeunes gens et le bateleur engagèrent un court
pugilat, au cours duquel ce dernier roula à terre, aussi facilement
qu'une de ses marionnettes, aux éclats de rire moqueurs des spectateurs.
Cette scène m'étonna beaucoup, car je suis assez au courant des mœurs
des comédiens ambulants français, qui sont tous plus ou moins artistes
et je les ai toujours trouvés singulièrement aimables. Tout comédien
ambulant doit être cher à toute âme droite, ne serait-ce qu'en tant
que protestation vivante contre les bureaux et l'esprit mercantile, et
parce qu'il nous remet en mémoire, que la vie n'est pas nécessairement
ce que nous la faisons en général. Même une société de musiciens
allemands, lorsqu'on la voit quitter la ville, pour faire une tournée
dans les villages de la campagne, parmi les arbres et les prairies, a
quelque chose de romanesque, qui séduit l'imagination. Il n'est pas une
personne de moins de trente ans si insensible que son cœur n'éprouve
quelque émotion à la vue d'un campement de bohémiens. Nous ne sommes
pas tous des filateurs, ou, du moins, ceux qui le sont, ne le sont pas
toujours. Il est encore des hommes qui veulent vivre et la jeunesse
saura trouver parfois un mot courageux pour blâmer la richesse et
renoncer à une position, pour courir les routes sac au dos.
Un Anglais a toujours des facilités spéciales pour se mettre en
relations avec les gymnastes français; car l'Angleterre est la patrie
naturelle des gymnastes. Celui-ci ou celui-là, dans son maillot
pailleté, sans aucun doute sait un ou deux mots d'Anglais, a bu
quelques verres d'«aff-n-aff»[7], ou peut-être a travaillé dans
un _music hall_ anglais. C'est un de mes compatriotes de par sa
profession. Cela entraîne pour lui, comme pour les canotiers belges,
l'idée que je suis, moi aussi, un athlète.
[7] Mélange de bière anglaise; moitié stout, moitié pale-ale.
Mais le gymnaste n'est pas mon favori. Sa nature n'a rien ou n'a que
fort peu de chose de l'artiste: son âme est petite et terre à terre, la
plupart du temps, puisque sa profession ne lui fait jamais appel et ne
l'accoutume pas aux idées élevées. Mais, si un homme a en lui assez des
qualités d'un acteur pour ânonner un rôle dans une farce, cela lui rend
familier tout un nouvel ordre de pensées. Il faut qu'il songe à autre
chose qu'à la caisse. Il a un orgueil à lui et ce qui est beaucoup plus
important, il a un but devant lui, qu'il ne pourra jamais atteindre
tout à fait. Il est parti pour un pèlerinage, qui durera toute sa vie
parce qu'il n'y a pas de fin à ce pèlerinage tant que la perfection
n'est pas atteinte. Il se perfectionnera un peu tous les jours, ou
même, s'il a renoncé à le faire, il se souviendra toujours qu'il fut
un temps où il avait conçu ce haut idéal, qu'il fut un temps où il
s'était épris d'amour pour une étoile. «Il vaut mieux avoir aimé et
perdu.» Quand bien même la lune n'aurait rien à dire à Endymion, quand
bien même ce dernier s'établirait avec Audrey et ferait paître les
porcs, ne pensez-vous pas qu'il aurait plus de grâce dans sa démarche
et qu'il chérirait de plus hautes pensées jusqu'à la fin? Les lourdauds
qu'il rencontre à l'église n'ont jamais rien imaginé au delà du bandeau
d'Audrey; mais, il y a au cœur d'Endymion une réminiscence qui, comme
une épice, lui conserve l'âme fraîche et haute.
D'être seulement un de ces individus, dont la profession confine à
l'art, cela imprime à la physionomie un cachet de beauté indélébile.
Je me rappelle avoir dîné une fois avec une société, dans une auberge,
à Château-Landon. La plupart des convives étaient évidemment des
commis-voyageurs; d'autres, des paysans riches; mais, il y avait
un jeune homme en blouse, dont la physionomie tranchait d'une façon
surprenante avec celle des autres. Elle paraissait plus affinée, elle
laissait percer un peu plus d'intelligence; elle avait un air vivant et
expressif et l'on pouvait voir que les yeux du jeune homme percevaient
les choses. Mon compagnon et moi nous étions fort curieux de savoir
qui il était et ce qu'il pouvait être. C'était l'époque de la foire de
Château-Landon et, quand nous allâmes voir les baraques, nous eûmes la
réponse à notre question; car, notre ami se trouvait là, fort occupé à
jouer du violon, pour faire danser les paysans. C'était un violoniste
ambulant.
Une troupe de comédiens ambulants vint un jour à l'auberge, où j'étais
descendu, dans le département de Seine-et-Marne. Elle comprenait le
père, la mère, leurs deux filles, gaillardes au teint hâlé, à l'air
décidé, qui chantaient et jouaient sans la moindre notion de leur
art: puis, un jeune homme brun, l'air d'un maître d'école, peintre
en bâtiments récalcitrant, qui chantait et jouait assez bien. La mère
était le génie de la bande, autant qu'on peut parler de génie, quand
il s'agit d'un tas de «m'as-tu vu» incompétents et le mari ne savait
comment exprimer l'admiration qu'il éprouvait pour le paysan comique de
sa femme. «Vous devriez voir ma vieille femme,» disait-il en inclinant
sa face de buveur de bière. Un soir, ils donnèrent une représentation
dans la cour de l'auberge à la lueur vacillante des lampes: misérable
spectacle, que regardait froidement un auditoire de village. Le
lendemain soir, sitôt les lampes allumées, il survint une pluie
torrentielle et ils durent sauver tout leur bataclan, au plus vite, et
se réfugier dans la grange, où ils se mirent à l'abri, glacés, trempés
et sans souper. Dans la matinée, un de mes bons amis, qui partage ma
vive affection pour les comédiens ambulants, fit une petite quête et
me chargea de leur en remettre le produit, pour les consoler de leur
déception. Je donnai la somme au père; il me remercia cordialement,
et nous prîmes une tasse de café ensemble dans la salle, en causant de
routes, d'auditoires et de temps durs.