Cette disposition d'esprit fut à tout prendre le grand exploit de

notre navigation. C'est le pays le plus lointain où ce voyage m'ait

introduit. Aussi bien, il est situé si loin des sentiers battus du

langage que je désespère de faire goûter au lecteur la souriante,

complaisante stupidité de ma condition, lorsque les idées allaient et

venaient comme les poussières dans un rayon de soleil, que les arbres

et les clochers le long de la rive se dressaient parfois, attirant

mon attention comme des objets solides, au milieu d'un monde roulant

de nuages; lorsque le frôlement rythmique du bateau et de la pagaie

dans l'eau devenait une berceuse pour endormir mes pensées; lorsqu'une

éclaboussure de vase sur le pont du bateau était, tantôt une souffrance

intolérable pour l'œil, tantôt une compagnie pour moi, et l'objet d'une

contemplation béate; et tout le temps, avec la rivière qui courait et

les rives qui changeaient à droite et à gauche, je continuais à compter

mes coups de pagaie, dont j'oubliais les centaines, j'étais la bête la

plus heureuse de France.

AU FIL DE L'OISE

INTÉRIEURS D'ÉGLISES

Notre première étape après Compiègne nous conduisit jusqu'à

Pont-Sainte-Maxence. J'étais dehors, le lendemain matin, un peu après

six heures. L'air était piquant et sentait la gelée. Sur une place

publique une vingtaine de femmes se disputaient pendant le marché du

jour et le bruit de leurs négociations résonnait grêle et plaintif, tel

le pépiement des moineaux par une matinée d'hiver. Les rares passants

soufflaient dans leurs doigts et marchaient vivement, frappant le sol

de leurs sabots, pour faire circuler le sang. Les rues étaient pleines

d'une ombre glacée, bien que les cheminées fumassent au dessus des

têtes dans l'or du ciel ensoleillé. Si vous vous éveillez assez tôt

à cette saison de l'année, vous pouvez vous lever en Décembre pour

déjeuner en Juin.

Je pris le chemin de l'église, car il y a toujours quelque chose à

voir dans une église, ou des adorateurs vivants, ou des tombes de

morts. Vous y trouvez un recueillement aussi complet que la mort et

le spectacle des illusions les plus creuses; et même, si ce n'est

point un morceau d'histoire, vous y attraperez toujours quelques

bavardages contemporains. Il ne faisait pas aussi froid dans l'église

qu'au dehors, mais il paraissait y faire plus froid. La blancheur

de la nef donnait à l'œil l'illusion du pôle, et le clinquant d'un

autel du continent avait l'air plus abandonné que de coutume dans la

solitude et l'air glacial. Assis dans le sanctuaire, deux prêtres

lisaient en attendant les pénitents; et plus loin, dans la nef, une

très vieille femme faisait ses dévotions. C'était à se demander comment

elle pouvait égrener son chapelet, alors que les jeunes gens pleins de

santé soufflaient dans leurs doigts et se battaient les épaules pour

se réchauffer. Mais si ceci m'affecta, la nature de ses exercices me

découragea absolument. Elle allait de chaise en chaise et d'autel

en autel, naviguant autour de l'église. A chaque autel elle dédiait

un nombre égal de grains et un égal laps de temps. Comme un prudent

capitaliste qui agit d'une façon quelque peu cynique dans les affaires

commerciales, elle désirait placer ses supplications en valeurs

célestes et variées. Elle ne voulait rien risquer sur le crédit d'un

seul intercesseur. Dans toute la foule des saints et des anges, il n'en

était pas un qui pût se supposer son champion de prédilection pour la

défendre aux grandes assises. Je ne pouvais considérer cela que comme

une grossière et transparente jonglerie, basée sur une incrédulité

inconsciente.

De vieille femme aussi morte je n'en ai jamais vu: rien que des os et

du parchemin curieusement assemblés. Ses yeux qui interrogeaient les

miens, étaient sans expression. Je ne sais si vous ne pourriez pas dire

qu'elle était aveugle; cela dépend de ce que vous entendez par voir.

Peut-être avait-elle connu l'amour? peut-être mis au monde et allaité

des enfants? peut-être leur avait-t-elle donné de petits noms d'amitié?

Mais à présent, tout cela était disparu et ne l'avait laissée ni plus

heureuse ni plus sage, et le meilleur emploi qu'elle pouvait faire

de ses matinées était de venir dans cette froide église et de gagner

par ses jongleries une tranche de ciel. Ce ne fut pas sans sentir ma

poitrine se dilater que je m'échappai dans les rues et dans l'air vif

du matin. Le matin! Grand Dieu! comme elle en serait lasse avant le

soir! et si elle ne dormait pas, qu'est-ce que ce serait alors? Il est

heureux qu'il y en ait peu parmi nous qui soient appelés à justifier

publiquement leur vie à la barre du tribunal de la soixante-dixième

année; heureux, que tant de gens soient fauchés à propos dans ce

qu'ils appellent la fleur de l'âge et s'en aillent expier leurs fautes

secrètement en quelque autre lieu; sans quoi, entre l'enfance maladive

et la vieillesse morose, un profond dégoût de la vie pourrait s'emparer

de nous.

J'eus besoin de toute mon hygiène cérébrale, pendant cette journée

de canotage. Je ne pouvais digérer ma vieille dévote. Mais je fus

bientôt au septième ciel de la stupidité, et je n'eus plus conscience

de rien, si ce n'est que quelqu'un dans un canoë filait à force de

pagaie, pendant que je comptais ses coups et oubliais les centaines.

J'avais parfois peur de me rappeler les centaines, ce qui d'un plaisir

aurait fait une fatigue; mais cette crainte était chimérique, car elles

disparaissaient de mon esprit comme par enchantement, et je n'en savais

pas plus que le roi de Prusse sur ce qui faisait mon occupation.

A Creil, où nous nous arrêtâmes pour goûter, nous laissâmes nos canoës

dans un autre lavoir flottant. Comme nous étions en plein midi, ce

lavoir était encombré d'une foule de bruyantes laveuses aux mains

rouges. Ces laveuses avec leurs grosses plaisanteries sont à peu près

tout ce que je me rappelle de l'endroit. Je pourrais compulser mes

livres d'histoire, si vous y teniez beaucoup, et vous citer une ou

deux dates; car cette ville a joué un assez grand rôle dans les guerres

avec les Anglais. Mais je préfère mentionner un pensionnat de jeunes

filles qui nous intéressa, parce que c'était un pensionnat de jeunes

filles et parce que nous nous imaginâmes que nous l'intéressions aussi.

Du moins il y avait les jeunes filles dans le jardin, et nous sur la

rivière; et il y eut plus d'un mouchoir qui s'agita à notre passage.

Cela jeta tout un trouble dans mon cœur; et pourtant, comme nous nous

serions fatigués et dédaignés, ces jeunes filles et moi, si nous avions

été présentés les uns aux autres à une partie de croquet. Mais c'est

une mode qui m'est chère, que d'agiter un mouchoir ou d'envoyer des

baisers avec la main à des gens que je ne reverrai jamais, de jouer

avec la possibilité et d'enfoncer une cheville où l'imagination puisse

se suspendre. Cela donne une secousse au voyageur, lui rappelle qu'il

n'est pas partout un voyageur et que son excursion n'est qu'une sieste

au bord du chemin dans la marche réelle de la vie.

L'église à Creil était un endroit indescriptible, éclaboussé à

l'intérieur de la lumière crue tombant des fenêtres, et décoré de

médaillons représentant le Chemin de la Croix. Mais il y avait comme

ex-voto, un objet singulier, qui me plut énormément: une reproduction

fidèle d'une péniche qui se balançait à la voûte, portant inscrite

cette aspiration: Dieu conduise à bon port le Saint Nicolas de Creil!

L'objet était nettement exécuté et aurait fait les délices d'une bande

de gamins au bord de l'eau. Mais une chose qui me chatouillait, c'était

la gravité du péril à conjurer. Qu'on suspende comme ex-voto le modèle

d'un navire! très bien! Le vaisseau qui doit tracer un sillon autour

du monde et visiter le tropique ou les glaces des pôles court des

dangers qui valent bien un cierge et une messe. Mais le Saint Nicolas

de Creil qui devait être halé pendant une dizaine d'années par de

patients chevaux de trait, dans un canal rempli de mauvaises herbes,

avec des peupliers bavardant au-dessus de lui et le batelier sifflant

au gouvernail; qui devait faire tous ses voyages parmi la verdure du

continent, sans jamais perdre de vue un beffroi de village pendant

tout son temps de navigation; ma foi, j'aurais pensé que si une chose

pouvait se faire sans l'intervention de la Providence, c'était bien

celle-là. Mais peut-être le patron était-il un humoriste? Ou peut-être

un prophète, nous rappelant le sérieux de la vie par ce signe absurde.

A Creil, comme à Noyon, Saint Joseph semblait être un saint favori,

à cause de sa ponctualité. On peut spécifier le jour et l'heure;

et les personnes reconnaissantes ne manquent pas de le faire sur

une plaque votive, lorsque les prières ont été ponctuellement et

nettement exaucées. Toutes les fois que la question de temps entre

en considération, Saint Joseph est l'intermédiaire tout désigné. Je

pris une sorte de plaisir à observer la vogue qu'il avait en France,

car ce juste joue un très petit rôle dans la religion de mon pays. Et

cependant je ne puis m'empêcher de craindre que l'on ne s'attende,

dans les endroits où l'on recommande tant le Saint pour son exactitude,

à ce qu'il soit reconnaissant de sa plaque votive.

Pour nous protestants, c'est de la folie et de toutes façons cela n'a

pas grande importance. Que l'on conçoive sagement ou que l'on exprime

comme il faut sa reconnaissance pour les faveurs que l'on reçoit,

c'est une chose secondaire après tout, dès lors que l'on ressent de

la reconnaissance. La véritable ignorance consiste à ne pas savoir

qu'on a reçu un bienfait ou à s'imaginer qu'on l'a obtenu grâce à

son propre mérite. L'homme fils de ses œuvres est après tout le plus

plaisant sac à vent. Il y a une différence marquée entre décréter la

lumière dans le chaos et allumer le gaz dans un salon de ville avec une

boîte d'allumettes de la régie et nous avons beau faire, notre main

a toujours quelque chose de tout fait, quand ce ne seraient que nos

doigts.

Mais quelque chose de pire que de la folie était placardé dans

l'église de Creil. L'association du Saint Rosaire (dont je n'avais

jamais entendu parler auparavant) est responsable de cela. Selon l'avis

imprimé, cette association fut fondée par un bref du pape Grégoire XVI

en date du 17 Janvier 1832. D'après un bas-relief peint, il semble

qu'elle ait été fondée à une époque indéterminée par la Vierge, qui

donne un rosaire à Saint Dominique, et par l'enfant Jésus, qui en donne

un autre à Sainte Catherine de Sienne. Le pape Grégoire n'est pas aussi

imposant, mais il est plus à notre portée. Je ne pus savoir exactement

si l'association ne s'occupait que de dévotion, ou si elle avait

aussi en vue les bonnes œuvres. En tout cas, elle est magistralement

organisée. Quatorze matrones ou jeunes filles sont inscrites comme

associées pour chaque semaine du mois. En tête de la liste se trouve

un autre nom, celui de la Zélatrice, généralement une femme mariée, le

chorège de la bande. L'accomplissement des devoirs de l'Association

procure des indulgences plénières ou partielles. «Les indulgences

partielles sont attachées à la récitation du rosaire.» La récitation de

la dizaine exigée confère promptement une indulgence partielle. Quand

l'homme sert le royaume des cieux un livre de comptes à la main, je ne

puis m'empêcher de craindre qu'il ne porte le même esprit mercantile

dans ses relations avec ses semblables ce qui ferait de la vie une

triste et sordide affaire.

Il y a pourtant un autre article d'importation plus heureuse. «Toutes

ces indulgences, semblait-il, sont applicables aux âmes du Purgatoire.»

Pour l'amour de Dieu, ô dames de Creil, appliquez-les toutes sans délai

aux âmes du purgatoire. Burns ne voulut recevoir aucune rémunération

pour ses derniers chants, préférant servir son pays par pur amour. A

supposer que vous imitiez l'employé de la régie[6], mesdames, et quand

bien même les âmes du Purgatoire n'éprouveraient pas grand soulagement,

quelques âmes de Creil-sur-Oise ne s'en trouveraient pas plus mal en

ce monde ni dans l'autre.

[6] Burns a été employé de l'accise ou régie en Ecosse.

Je ne puis m'empêcher de me demander, tout en transcrivant ces notes,

si un homme né et élevé dans le protestantisme est bien en état

de comprendre ces symboles et de leur rendre justice comme ils le

méritent; et je ne puis faire autrement que de répondre que non. Ils

ne peuvent avoir pour les fidèles cet air mesquin et laid que je leur

trouve. Cela est à mes yeux aussi clair qu'un théorème de géométrie;

car ces croyants n'ont ni faiblesse ni perversité d'esprit. Ils peuvent

apposer leurs plaques, recommandant la promptitude de Saint Joseph,

comme s'il était encore charpentier dans un village. Ils peuvent

réciter la dizaine exigée et empocher métaphoriquement les indulgences,

comme s'ils avaient accompli une tâche pour le ciel; et ils peuvent

ensuite sortir et regarder sans honte à leurs pieds cette merveilleuse

rivière qui coule près d'eux, et lever les yeux sans confusion vers

les étoiles qui, semblables à des pointes d'aiguille, sont en réalité

de grands mondes pleins de rivières qui coulent, plus grandes que

l'Oise. Il me paraît aussi clair, dis-je, qu'un théorème de géométrie

qu'avec mes idées de protestant j'ai manqué le but, et qu'avec ces abus

marche de front quelque esprit plus élevé et plus religieux que je ne

l'imagine.

Je me demande si d'autres me feraient les mêmes concessions. Comme les

dames de Creil, après avoir récité mon rosaire de tolérance, j'attends

mon indulgence sur le champ.

PRÉCY ET LES MARIONNETTES

Nous arrivâmes à Précy vers le coucher du soleil. La plaine est semée

de nombreux bouquets de peupliers. En une large, lumineuse courbe,

l'Oise s'étendait sous le flanc de la colline. Un léger brouillard

commençait à s'élever et à confondre les différentes distances. On

n'entendait pas un son, sauf celui des clochettes à moutons, dans

quelques prairies sur les bords de la rivière, et le grincement d'un

chariot, au bas de la longue route, qui descend la colline. Les villas

dans leurs jardins, les boutiques le long de la rue, tout semblait

avoir été abandonné la veille, et je me sentais porté à marcher

discrètement, comme on s'y sent porté dans une forêt silencieuse. Tout

à coup, nous tournâmes un coin de rue et nous aperçûmes devant nous,

dans une petite prairie autour de l'Eglise, un essaim de jeunes filles

vêtues à la mode de Paris, jouant au croquet. Leurs éclats de rire et

le son sourd de la balle contre le maillet faisaient un joyeux tapage

dans le village, et l'aspect des sveltes formes de ces jeunes filles,

toutes corsetées et enrubannées, produisit dans nos cœurs un trouble

proportionné aux charmes du tableau. Nous sentions l'approche de Paris,

semblait-il. Et voici que nous trouvions en ce lieu des femmes de notre

rang jouant au croquet, comme si Précy avait été un endroit du monde

réel, au lieu d'être une étape dans l'empire féerique des voyages.

Car, pour être franc, on peut à peine considérer la paysanne comme une

femme et cette troupe de coquettes sous les armes, succédant à toutes

ces créatures en jupons que nous avions vues sur notre route bêcher,

houer et faire à dîner, faisait un trait caractéristique tout à fait

surprenant dans le paysage et nous convainquit immédiatement que nous

étions des hommes sujets à des défaillances.

L'auberge à Précy est la pire qui soit en France. Nulle part, pas

même en Ecosse, je n'ai trouvé si mauvaise nourriture. Cette auberge

était tenue par deux jeunes gens, le frère et la sœur, qui n'avaient

pas encore vingt ans. La sœur nous prépara un repas, si l'on peut

s'exprimer ainsi; et le frère, qui avait passé la journée à boire,

rentra ramenant avec lui un boucher en ribote pour converser avec nous

pendant notre repas. Nous trouvâmes des morceaux de porc tièdes dans la

salade et des morceaux d'une substance molle inconnue dans le ragoût.

Le boucher nous amusa en nous dépeignant la vie parisienne, qu'il se

piquait de connaître parfaitement, pendant que le frère, assis sur

le bord du billard, penchait en avant d'une façon inquiétante, tout

en suçant un bout de cigare. Au milieu de ces distractions, éclata

soudain le bruit d'un tambour, qui passait près de la maison et une

voix enrouée se mit à débiter une proclamation. C'était un montreur de

marionnettes annonçant une représentation pour la soirée.

Il avait installé sa baraque et allumé ses chandelles sur une autre

partie du gazon où les jeunes filles jouaient au croquet, sous l'une de

ces halles, si communes en France, qui servent à abriter les marchés;

et, lorsque nous arrivâmes à cet endroit, le bateleur et sa femme

essayaient de maintenir l'ordre parmi les spectateurs.

Ce fut la plus absurde des disputes. Les saltimbanques avaient disposé

un certain nombre de bancs, et tous ceux qui s'y asseyaient devaient

payer deux sous pour la place. Ces bancs étaient toujours garnis de

monde--une salle comble--tant qu'il ne se passait rien; mais que la

directrice parût avec l'air de vouloir faire une quête et, aux premiers

sons du tambour, les auditeurs évacuaient prestement les sièges et

se tenaient debout tout autour, à l'extérieur, les mains dans les

poches. Cela aurait à coup sûr poussé à bout la patience d'un ange.

Le directeur rugissait de l'avant-scène: il avait parcouru toute la

France, et nulle part, nulle part, pas même sur les frontières de

l'Allemagne, il n'avait rencontré une manière d'agir aussi indigne.

Tas de coquins, tas de fripons, tas de voleurs, leur criait-il. Et de

temps en temps, son épouse sortait pour faire un autre tour et d'une

voix perçante, ajoutait sa quote-part à la tirade. Je remarquai, ici

comme ailleurs, jusqu'à quel point les femmes ont l'esprit plus riche

en matière d'insultes. Les assistants riaient et poussaient des cris

bruyants aux boutades mordantes de la femme. Elle savait trouver les

endroits sensibles. Elle tenait l'honneur du village à sa merci. Des

voix lui répondaient avec colère dans la foule et recevaient une

riposte caustique pour leur peine. Près de moi, deux vieilles dames,

qui avait dûment payé leurs places, toutes rouges d'indignation,

s'entretenaient, assez haut pour être entendues, de l'impudence de

ces saltimbanques; mais la directrice n'avait pas sitôt surpris

quelques-unes de ces paroles, que sur le champ elle les prenait à

partie: Si ces dames pouvaient persuader à leurs voisins d'agir comme

des honnêtes gens, les saltimbanques seraient assez polis. Ces dames

avaient probablement eu leur assiette de soupe et peut-être un verre de

vin, ce soir-là; les saltimbanques eux aussi aimaient bien la soupe et

il ne leur plaisait pas de se voir frustrer de leurs maigres recettes,

à leur nez et à leur barbe. A un certain moment, les choses en vinrent

à tel point que quelques jeunes gens et le bateleur engagèrent un court

pugilat, au cours duquel ce dernier roula à terre, aussi facilement

qu'une de ses marionnettes, aux éclats de rire moqueurs des spectateurs.

Cette scène m'étonna beaucoup, car je suis assez au courant des mœurs

des comédiens ambulants français, qui sont tous plus ou moins artistes

et je les ai toujours trouvés singulièrement aimables. Tout comédien

ambulant doit être cher à toute âme droite, ne serait-ce qu'en tant

que protestation vivante contre les bureaux et l'esprit mercantile, et

parce qu'il nous remet en mémoire, que la vie n'est pas nécessairement

ce que nous la faisons en général. Même une société de musiciens

allemands, lorsqu'on la voit quitter la ville, pour faire une tournée

dans les villages de la campagne, parmi les arbres et les prairies, a

quelque chose de romanesque, qui séduit l'imagination. Il n'est pas une

personne de moins de trente ans si insensible que son cœur n'éprouve

quelque émotion à la vue d'un campement de bohémiens. Nous ne sommes

pas tous des filateurs, ou, du moins, ceux qui le sont, ne le sont pas

toujours. Il est encore des hommes qui veulent vivre et la jeunesse

saura trouver parfois un mot courageux pour blâmer la richesse et

renoncer à une position, pour courir les routes sac au dos.

Un Anglais a toujours des facilités spéciales pour se mettre en

relations avec les gymnastes français; car l'Angleterre est la patrie

naturelle des gymnastes. Celui-ci ou celui-là, dans son maillot

pailleté, sans aucun doute sait un ou deux mots d'Anglais, a bu

quelques verres d'«aff-n-aff»[7], ou peut-être a travaillé dans

un _music hall_ anglais. C'est un de mes compatriotes de par sa

profession. Cela entraîne pour lui, comme pour les canotiers belges,

l'idée que je suis, moi aussi, un athlète.

[7] Mélange de bière anglaise; moitié stout, moitié pale-ale.

Mais le gymnaste n'est pas mon favori. Sa nature n'a rien ou n'a que

fort peu de chose de l'artiste: son âme est petite et terre à terre, la

plupart du temps, puisque sa profession ne lui fait jamais appel et ne

l'accoutume pas aux idées élevées. Mais, si un homme a en lui assez des

qualités d'un acteur pour ânonner un rôle dans une farce, cela lui rend

familier tout un nouvel ordre de pensées. Il faut qu'il songe à autre

chose qu'à la caisse. Il a un orgueil à lui et ce qui est beaucoup plus

important, il a un but devant lui, qu'il ne pourra jamais atteindre

tout à fait. Il est parti pour un pèlerinage, qui durera toute sa vie

parce qu'il n'y a pas de fin à ce pèlerinage tant que la perfection

n'est pas atteinte. Il se perfectionnera un peu tous les jours, ou

même, s'il a renoncé à le faire, il se souviendra toujours qu'il fut

un temps où il avait conçu ce haut idéal, qu'il fut un temps où il

s'était épris d'amour pour une étoile. «Il vaut mieux avoir aimé et

perdu.» Quand bien même la lune n'aurait rien à dire à Endymion, quand

bien même ce dernier s'établirait avec Audrey et ferait paître les

porcs, ne pensez-vous pas qu'il aurait plus de grâce dans sa démarche

et qu'il chérirait de plus hautes pensées jusqu'à la fin? Les lourdauds

qu'il rencontre à l'église n'ont jamais rien imaginé au delà du bandeau

d'Audrey; mais, il y a au cœur d'Endymion une réminiscence qui, comme

une épice, lui conserve l'âme fraîche et haute.

D'être seulement un de ces individus, dont la profession confine à

l'art, cela imprime à la physionomie un cachet de beauté indélébile.

Je me rappelle avoir dîné une fois avec une société, dans une auberge,

à Château-Landon. La plupart des convives étaient évidemment des

commis-voyageurs; d'autres, des paysans riches; mais, il y avait

un jeune homme en blouse, dont la physionomie tranchait d'une façon

surprenante avec celle des autres. Elle paraissait plus affinée, elle

laissait percer un peu plus d'intelligence; elle avait un air vivant et

expressif et l'on pouvait voir que les yeux du jeune homme percevaient

les choses. Mon compagnon et moi nous étions fort curieux de savoir

qui il était et ce qu'il pouvait être. C'était l'époque de la foire de

Château-Landon et, quand nous allâmes voir les baraques, nous eûmes la

réponse à notre question; car, notre ami se trouvait là, fort occupé à

jouer du violon, pour faire danser les paysans. C'était un violoniste

ambulant.

Une troupe de comédiens ambulants vint un jour à l'auberge, où j'étais

descendu, dans le département de Seine-et-Marne. Elle comprenait le

père, la mère, leurs deux filles, gaillardes au teint hâlé, à l'air

décidé, qui chantaient et jouaient sans la moindre notion de leur

art: puis, un jeune homme brun, l'air d'un maître d'école, peintre

en bâtiments récalcitrant, qui chantait et jouait assez bien. La mère

était le génie de la bande, autant qu'on peut parler de génie, quand

il s'agit d'un tas de «m'as-tu vu» incompétents et le mari ne savait

comment exprimer l'admiration qu'il éprouvait pour le paysan comique de

sa femme. «Vous devriez voir ma vieille femme,» disait-il en inclinant

sa face de buveur de bière. Un soir, ils donnèrent une représentation

dans la cour de l'auberge à la lueur vacillante des lampes: misérable

spectacle, que regardait froidement un auditoire de village. Le

lendemain soir, sitôt les lampes allumées, il survint une pluie

torrentielle et ils durent sauver tout leur bataclan, au plus vite, et

se réfugier dans la grange, où ils se mirent à l'abri, glacés, trempés

et sans souper. Dans la matinée, un de mes bons amis, qui partage ma

vive affection pour les comédiens ambulants, fit une petite quête et

me chargea de leur en remettre le produit, pour les consoler de leur

déception. Je donnai la somme au père; il me remercia cordialement,

et nous prîmes une tasse de café ensemble dans la salle, en causant de

routes, d'auditoires et de temps durs.

A la pagaïe · 第 9 / 11 段