Les gens les plus patients finissent par se lasser d'être

continuellement mouillés par la pluie; sauf bien entendu, dans les

«Hautes-terres» d'Ecosse où il n'y a pas assez d'intervalles de beau

temps pour qu'on s'aperçoive de la différence. Tel semblait devoir

être notre cas le jour où nous quittâmes Noyon. Je ne me rappelle

rien du voyage; ce ne fut rien que des berges d'argile, des saules et

de la pluie, une pluie incessante, impitoyable, battante, jusqu'au

moment où nous nous arrêtâmes pour manger un morceau dans une petite

auberge, à Pimprez, où le canal longeait la rivière de très près. Nous

avions si triste mine, trempés comme nous l'étions, que l'aubergiste

alluma quelques brins de bois dans la cheminée pour nous réconforter.

Nous nous assîmes là au milieu d'un nuage de vapeur, nous lamentant

sur notre situation. Le mari jeta sa gibecière sur ses épaules et

partit à longues enjambées pour la chasse; sa femme s'assit dans un

coin éloigné à nous observer. Je crois que nous valions bien la peine

d'être regardés. Nous grommelions sur notre infortune de la Fère;

nous prévoyions d'autres La Fères dans l'avenir--bien que les choses

allassent mieux avec la Cigarette pour truchement; il avait infiniment

plus d'aplomb que moi et possédait une façon cavalière et péremptoire

d'aborder une aubergiste, qui annihilait la mauvaise impression que

faisaient nos sacs de caoutchouc. D'avoir parlé de la Fère cela nous

fit causer des réservistes.

«Faire ses vingt-huit jours», dit-il, «semble une assez piètre façon de

passer ses vacances d'automne».

«A peu près aussi piètre», répliquai-je avec abattement, «que d'aller

en canoë».

«Ces messieurs voyagent pour leur agrément»? demanda l'aubergiste avec

une inconsciente ironie.

C'en était trop. Les écailles nous tombèrent des yeux. Une autre

journée de pluie et, c'était bien décidé, nous mettions nos bateaux

dans le train.

Le temps se le tint pour dit: Nous avions reçu notre dernière «douche».

L'après-midi le temps se mit au beau; de grands nuages voyageaient

encore dans le ciel, mais seuls maintenant, traçant leur route au

milieu de l'immensité azurée; et un coucher de soleil offrant les

tons les plus délicats du rose et de l'or inaugura une nuit obscure

et étoilée et un mois de beau temps ininterrompu. En même temps la

rivière commençait à nous laisser voir un peu mieux dans la campagne.

Les berges n'étaient plus si hautes; il n'y avait plus de saules sur

les rives, et de riantes collines s'élevaient tout le long de son cours

dessinant leur profil sur le ciel.

Peu après le canal arrivant à sa dernière écluse commença à déverser

ses maisons d'eau dans l'Oise, en sorte que nous n'eûmes plus à

craindre le manque de compagnie. Ici se trouvaient tous nos amis: le

Deo Gratias de Condé et les quatre fils Aymon descendaient joyeusement

le fil de l'eau avec nous. Nous échangeâmes des plaisanteries de

circonstance avec le batelier perché au milieu de ses gaffes, ou

avec le conducteur, enroué d'avoir braillé après ses chevaux, et les

enfants vinrent à notre passage nous regarder par dessus bord. Nous

n'avions jamais remarqué combien les bateaux nous manquaient; mais une

impression d'incomparable douceur s'empara de nous, lorsque nous vîmes

la fumée s'élever de leurs cheminées.

Un peu en aval de cette jonction, nous fîmes une autre rencontre

d'importance plus grande encore, car c'est là que nous fûmes rejoints

par l'Aisne, déjà bien loin de sa source, mais toute fraîche sortie

de la Champagne. Ici finissait l'adolescence de l'Oise; c'était le

jour de son mariage; dès lors elle s'avança majestueuse et pleine

jusqu'aux bords, ayant conscience de sa dignité et des diverses digues

qu'il avait fallu lui élever. Elle devenait un trait calme dans le

tableau. Les arbres et les villes se voyaient dans ses eaux comme dans

un miroir. Elle portait allègrement les canoës sur sa large poitrine;

il n'était pas besoin de lutter beaucoup contre les tourbillons, mais

l'oisiveté passait à l'ordre du jour, et nous n'avions qu'à filer tout

droit, plongeant la pagaie tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sans

intelligence ni effort. Il nous venait vraiment un temps calme à tous

égards, et nous étions emportés vers la mer comme des «gentlemen».

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes à Compiègne: beau profil

de ville au-dessus de la rivière. Au delà du pont un régiment défilait

tambour battant. Des gens flânaient sur le quai, les uns pêchant,

les autres contemplant paresseusement la rivière. Et tandis que nous

filions rapidement sur l'eau devant eux, nous pûmes les voir montrer

du doigt les canoës et se parler entre eux. Nous abordâmes à un lavoir

flottant où les lessiveuses battaient encore leur linge.

A COMPIÈGNE

Nous descendîmes à Compiègne dans un grand hôtel plein de mouvement, où

personne ne remarqua notre présence.

La réserve et le militarisme (comme disent les Allemands) y dominaient.

Un camp de tentes blanches en forme de cône, hors de la ville, avait

l'air d'un feuillet détaché d'une bible illustrée. Des ceinturons

décoraient les murs des cafés, et les rues ne cessaient de retentir

toute la journée d'airs de musique militaires. Impossible d'être

anglais, sans éprouver un sentiment d'orgueil, car les hommes qui

suivaient les tambours étaient petits et marchaient mal. Chacun

s'inclinait à son angle et cahotait à sa guise en marchant. Il n'y

avait rien chez eux de la superbe allure avec laquelle un régiment de

«_highlanders_» de haute taille s'avance musique en tête, solennel

et inévitable comme un phénomène naturel. Quel est l'homme qui, après

avoir vu ce spectacle, peut oublier le tambour major marchant devant,

les peaux de tigre des tambours, les «plaids» ondoyants des joueurs de

flûte, l'étrange et élastique rythme du régiment entier, touchant le

sol en cadence, et le coup de la grosse caisse, lorsque les cuivres

cessent et que les fifres aigus reprennent l'air martial à leur place?

Une jeune anglaise en pension en France commença à dépeindre à ses

compagnes françaises un de nos régiments à la parade, et tout en

allant, elle me dit que le souvenir se faisait si vif, elle devint si

fière d'être la compatriote de tels soldats et si triste de se trouver

dans un autre pays, que la voix lui manqua et qu'elle fondit en larmes.

Je n'ai jamais oublié cette jeune fille et, selon moi, il s'en faut de

bien peu qu'elle ne mérite une statue. L'appeler une jeune demoiselle,

avec toutes les futiles associations d'idées que fait naître ce mot,

serait lui faire insulte. En tous cas, elle peut être sûre d'une chose,

c'est que quand bien même elle n'épouserait jamais un héroïque général,

quand bien même sa vie n'aurait aucun résultat grand et immédiat, elle

n'aura pas vécu en vain pour son pays natal.

Mais, bien que les soldats français ne payent pas de mine à la parade,

en marche ils sont gais, alertes, pleins de bonne volonté, comme une

troupe de chasseurs de renards. Je me rappelle avoir vu un jour une

compagnie traverser la forêt de Fontainebleau, sur la route de Chailly,

entre le Bas Bréau et la Reine Blanche. L'un des soldats marchait

un peu avant les autres et chantait à tue-tête un audacieux chant

de marche. Derrière lui ses camarades remuaient leurs pieds et même

balançaient leur fusil en cadence. Un jeune officier avait toutes les

peines du monde à garder son sérieux en entendant les paroles. Vous

n'avez jamais rien vu d'aussi gai et d'aussi spontané que leur allure;

les écoliers ne montrent pas plus d'ardeur au jeu de la poursuite, et

vous auriez pensé qu'il était impossible de fatiguer des marcheurs si

pleins de bonne volonté.

Ce qui me charma le plus à Compiègne fut l'hôtel de ville. Je raffolai

de l'hôtel de ville. C'est un monument d'un tourmenté tout gothique,

tout garni de tourelles, de gargouilles et de taillades, et décoré

d'une demi-douzaine de fantaisies architecturales. Quelques-unes des

niches sont dorées et peintes, et dans un grand panneau carré, au

centre, en relief noir sur fond d'or, se dresse, monté sur un cheval

en marche, Louis XII, la main sur la hanche et la tête rejetée en

arrière. On voit percer dans chacun de ses traits une arrogance royale.

Le pied dans l'étrier saille insolemment sur le cadre; l'œil est dur,

orgueilleux; le cheval même semble prendre plaisir à fouler aux pieds

les serfs prosternés, et avoir le souffle de la trompette dans les

naseaux. Ainsi chevauche à jamais, sur la façade de l'hôtel de ville,

le bon roi Louis XII, père de son peuple.

Par dessus la tête du roi, dans la haute tourelle centrale, apparaît

le cadran d'une horloge, et un peu au dessus, trois petits personnages

mécaniques, chacun un marteau à la main, dont le rôle est de

carillonner les heures, les demies et les quarts, pour les bourgeois

de Compiègne. Celui du centre a une cuirasse dorée, les deux autres

portent des hauts de chausses dorés, et tous trois ont d'élégants

chapeaux à larges bords comme des cavaliers. A mesure que l'aiguille

approche du quart, ils tournent la tête et se regardent sciemment les

uns les autres; et alors, ding font les trois marteaux s'abattant sur

les trois petites cloches placées au-dessous. L'heure suit, profonde

et sonore, à l'intérieur de la tour; et les trois personnages dorés se

reposent de leur travail.

[Illustration: Ce qui me charma le plus à Compiègne, fut

l'Hôtel-de-Ville (p. 225).]

Je pris à leurs manœuvres un plaisir vif et sain, et j'eus grand soin

de manquer aussi peu de leurs représentations que possible. Et je

remarquai que même la Cigarette, tout en faisant mine de dédaigner mon

enthousiasme, était de son côté un spectateur plus ou moins assidu.

Il y a quelque chose d'extrêmement absurde à exposer de pareils joujoux

aux outrages de l'hiver au haut d'un édifice. Ils seraient mieux à leur

place sous globe, en face d'une horloge de Nuremberg. La nuit surtout,

lorsque les enfants sont couchés et que les grandes personnes même

ronflent dans leurs draps, ne semble-t-il pas impertinent de laisser

ces personnages couleur pain d'épices à se regarder et à tinter pour

les étoiles et pour la lune qui monte au firmament. Il paraît assez

naturel que les gargouilles contorsionnent là haut leur face simiesque,

assez naturel que le potentat chevauche son destrier, semblable à un

centurion dans une vieille estampe allemande représentant la _Via

Dolorosa_; mais les joujoux devraient être serrés dans une boîte,

enveloppés dans de l'ouate, jusqu'au lever du soleil et jusqu'au moment

où les enfants sont de nouveau dehors à s'amuser.

Au bureau de poste de Compiègne un gros paquet de lettres nous

attendait, et, chose qui n'arriva qu'en cette occasion, les employés

nous les remirent assez poliment sur notre simple demande.

On peut en quelque sorte dire que notre voyage se termine avec ce sac

de lettres à Compiègne. Le charme était rompu. Dès ce moment nous

étions en partie de retour chez nous.

On ne devrait avoir aucune correspondance quand on voyage. C'est bien

assez déjà d'avoir à écrire mais il n'y a rien qui tue toute sensation

de vacances comme de recevoir des lettres.

«C'est hors de mon pays et de moi-même que je vais». Je veux faire

un plongeon pendant un certain temps dans de nouvelles conditions

de vie, comme je plongerais dans un autre élément. Je n'ai rien à

faire avec mes amis ou mes affections pendant ce temps. Quand je

suis parti, j'ai laissé mon cœur chez moi dans un bureau ou je l'ai

envoyé en avant avec mon porte-manteau m'attendre à ma destination.

Mon voyage terminé, je ne manquerai pas de lire vos lettres avec

l'attention qu'elles méritent. Mais j'ai dépensé tout cet argent,

remarquez bien, et j'ai donné tous ces coups de pagaie, à seule fin

d'être au loin; et cependant, vous me retenez chez moi avec vos

perpétuelles communications. Vous tirez sur la corde, et je sens que

je suis un oiseau attaché. Vous me poursuivez par toute l'Europe de

ces petites vexations que je voulais éviter par mon départ. Il n'y a

pas de libération dans la guerre de la vie, je le sais bien; mais n'y

aura-t-il pas seulement une semaine de congé?

Nous étions debout à six heures, le jour où nous devions partir. On

avait si peu fait attention à nous que c'est à peine si je pensais

qu'on daignerait nous présenter une note. Mais on n'y manqua pas; il

y eut même quelques articles salés. Nous payâmes poliment à un commis

désintéressé et nous quittâmes l'hôtel avec les sacs de caoutchouc

sans être remarqués. Personne ne se soucia de savoir quoi que ce fût

de nous. Impossible de se lever avant un village; mais Compiègne

était devenue une si grande ville qu'elle prenait ses aises le matin,

et nous étions levés et bien loin, qu'elle était encore en robe de

chambre et en pantoufles. Les rues étaient abandonnées aux gens qui

lavaient les escaliers des portes; personne n'était en grande toilette,

sauf les cavaliers sur l'hôtel de ville. Ils étaient bien lavés par

la rosée, tout pimpants sous leur dorure; leurs visages respiraient

l'intelligence et le sentiment de la responsabilité professionnelle.

Kling firent-ils sur les cloches pour la demie de six heures, comme

nous passions. Je trouvai bien gentil de leur part de me faire ce

compliment d'adieu; jamais ils ne furent mieux en forme, pas même le

dimanche à midi.

Il n'y avait personne à nous voir partir que les laveuses

matinales--matinales et pourtant en retard--qui déjà portaient leur

linge dans leur lavoir flottant sur la rivière. Très gaies avec quelque

chose de matinal dans leurs manières, elles plongeaient hardiment leurs

bras dans l'eau, sans paraître saisies du froid. Ce serait un travail

décourageant pour moi que ce début matinal et cette première immersion

froide, un travail tout ce qu'il y a de plus décourageant. Mais je

crois qu'elles auraient aussi peu volontiers changé de condition avec

nous que nous avec elles. Elles se pressèrent à la porte pour nous

regarder partir dans les minces brouillards ensoleillés étendus sur

la rivière, et nous accompagnèrent de leurs cordiales acclamations

jusqu'au moment où nous eûmes dépassé le pont.

AUTRES TEMPS

A un certain point de vue, on peut dire que ces brouillards ne se

levèrent jamais de dessus notre voyage; et depuis ce moment jusqu'à

la fin, ils flottent très denses dans mon carnet de notes. Aussi

longtemps que l'Oise avait été une petite rivière campagnarde, elle

nous avait fait passer tout contre les portes des maisons et nous

pouvions causer avec les habitants des champs riverains; mais à présent

qu'elle était devenue si large, nous n'apercevions plus qu'à distance

ce qui se passait le long des bords. Il y avait la même différence

qu'entre une grand'route et un petit sentier de campagne qui se promène

à travers des jardins. Nous nous trouvions maintenant dans des villes

où personne ne nous importunait par ses questions; l'onde nous avait

portés au milieu de la vie civilisée où les gens passent sans se

saluer. Dans les endroits où les habitants sont clairsemés, nous tirons

de chaque rencontre tout le parti possible; est-ce une ville, nous ne

sortons plus de nous-mêmes et ne disons plus un mot, hors que nous ne

marchions sur les pieds de quelqu'un. Dans ces eaux-là nous n'étions

plus désormais des bêtes curieuses et personne ne supposait que nous

fussions venus d'au delà de la ville voisine. Je me rappelle qu'à notre

entrée dans l'Isle-Adam par exemple, nous rencontrâmes des bateaux

de plaisance par douzaines, sortant pour l'après-midi, et il n'y

avait rien pour distinguer le véritable voyageur du promeneur, sauf,

peut-être, la malpropreté de ma voile. Est-ce que la compagnie à bord

de l'un des bateaux ne pensa pas reconnaître en moi un voisin? Fut-il

jamais rien de plus blessant? Voilà où tout le roman en était tombé.

Naguère, sur la haute Oise où, en général, rien ne naviguait que le

poisson, la présence de deux canotiers ne pouvait s'expliquer d'aussi

vulgaire façon; nous étions des intrus étranges et pittoresques; et

de l'étonnement des gens surgissait une sorte d'intimité légère et

fugitive tout le long de notre route. Il n'y a en ce monde que prêtés

rendus, bien qu'on ne les démêle pas toujours sans quelque difficulté;

car nous n'étions pas nés quand on marqua les coches, et depuis que le

monde existe, il n'y a pas encore eu de jour de règlement de comptes.

On obtient à peu près autant de plaisir qu'on en donne. Tant que nous

fûmes une sorte de vagabonds bizarres, de ceux qu'on regarde et qu'on

suit comme un charlatan ou une troupe de bohémiens, nous ne manquâmes

pas d'amusement en retour; mais sitôt que nous tombâmes nous-mêmes au

lieu commun, tous ceux que nous rencontrâmes perdirent leur aspect

merveilleux. Et c'est une raison entre mille qui fait que le monde est

triste aux personnes tristes.

Dans nos précédentes aventures il y avait généralement à faire, et cela

nous réveillait. Les averses mêmes avaient un effet revivifiant et

secouaient l'esprit de sa torpeur. Mais à présent que la rivière ne

courait plus à proprement parler, qu'elle ne faisait que glisser à la

mer d'une hâte égale, directe, mais imperceptible, et que le ciel nous

souriait tous les jours invariablement, nous commençâmes à glisser dans

cet assoupissement doré de l'esprit qui succède à beaucoup d'exercice

en plein air. Je me suis plus d'une fois plongé dans cette torpeur. En

vérité, je goûte extrêmement cette sensation, mais je ne l'eus jamais

au même degré qu'en pagayant au fil de l'Oise. Ce fut l'apothéose de

cette sorte d'engourdissement.

Nous cessâmes de lire entièrement. Parfois, quand je tombais sur

un nouveau journal, je prenais un plaisir particulier à en lire

le feuilleton; mais c'était assez d'un numéro, et je n'en pouvais

supporter plus de trois; même le second m'était un désappointement.

Sitôt que, de quelque façon, l'histoire se laissait deviner, elle

perdait tout mérite à mes yeux; une simple scène ou, selon l'usage de

ces feuilletons, la moitié d'une scène, sans rien avant ni après,

comme un fragment de rêve, avait le don de fixer mon intérêt. Moins je

voyais du roman, mieux je l'aimais: réflexion profonde. Mais le plus

souvent, comme j'ai dit, nous ne lisions ni l'un ni l'autre rien au

monde et nous employions nos courts instants de veille, entre le dîner

et le coucher, à examiner des cartes. J'ai toujours aimé les cartes et

je voyage dans un atlas avec le plus grand plaisir. Les noms de lieux

possèdent un attrait singulier; le contour des côtes et des rivières

captive l'œil; et la rencontre dans une carte de quelque endroit dont

vous avez entendu parler auparavant fait de l'histoire une nouvelle

possession. Mais ces soirs-là, nous parcourions nos cartes avec la

plus morne indifférence. Nous ne sentions pas plus d'intérêt pour un

endroit que pour un autre. Nous regardions la feuille comme les enfants

écoutent le bruit de leur hochet, et ne lisions des noms de villes et

de villages que pour les oublier aussitôt. Le sujet n'avait pour nous

rien de romanesque; il n'y a pas d'indifférence plus grande que n'était

la nôtre en ce moment. Si quelqu'un nous avait enlevé les cartes, au

moment où nous étions le plus attentifs à les étudier, il y a gros

à parier que nous aurions continué à étudier la table avec le même

ravissement.

Une seule chose nous préoccupait fort: c'était de manger. Je me

rappelle que mon imagination me représentait tel ou tel plat que je

couvais des yeux, tant que l'eau m'en venait à la bouche; et longtemps

avant que nous ne fussions rentrés pour la nuit, mon estomac criait la

faim et me tiraillait avec instance. Parfois nous pagayions bord à bord

pour un moment, et chemin faisant, nous nous excitions l'un l'autre par

des imaginations gastronomiques. Une collation toute simple, gâteaux et

Xérès, mais hors de portée sur l'Oise, me trotta par la tête pendant

plus d'une demi-lieue; et il fut un moment, aux approches de Verberie,

où la Cigarette chatouilla délicieusement ma sensualité en me parlant

de pâtés d'huîtres et de Sauterne.

Il me semble que personne parmi nous n'a bien connu le grand rôle que

jouent dans l'existence le boire et le manger. La faim est chose si

impérieuse qu'elle fait que nous digérons les nourritures les moins

appétissantes et que nous sommes encore bien contents avec du pain et

de l'eau pour notre dîner; comme il y a des gens qui ne peuvent se

passer de lire, ne fût-ce que l'indicateur des chemins de fer. Mais

c'est qu'il y a du roman là-dedans, après tout. Il n'est pas sûr que

la table n'ait pas plus d'adorateurs que l'amour, et je n'hésite pas à

dire que la nourriture offre pour la plupart beaucoup plus d'attraits

que le paysage. Croyez-vous, comme disait Walt Whitman, que vous en

êtes moins immortels? Le vrai matérialisme est d'avoir honte de ce que

nous sommes. Ce n'est pas un moindre trait de la perfection humaine

de découvrir la saveur d'une olive que de trouver de la beauté aux

couleurs du soleil couchant.

Canoter était chose facile. De plonger la pagaie dans la rivière

selon l'inclinaison convenable, tantôt à droite, tantôt à gauche, de

maintenir l'avant au fil de l'eau, de vider la petite flaque d'eau

qui se formait au creux du tablier, de protéger par un clignement des

paupières les yeux contre l'étincellement du soleil sur l'eau, ou de

passer de temps en temps sous la remorque qui se relève en sifflant

du _Deo gratias de Condé_, ou _des quatre fils Aymon_, tout cela

n'exigeait pas beaucoup d'art. De certains muscles bêtes suffisaient

à l'accomplir dans un état moyen entre la veille et le somme, tandis

que le cerveau en vacances s'endormait. Nous embrassions d'un regard

les grands traits du paysage; d'un œil distrait nous regardions des

pêcheurs en blouse et des lessiveuses qui barbotaient sur la rive.

De temps en temps, il arrivait que la flèche de quelque clocher nous

réveillait, ou le saut d'un poisson hors de l'eau, ou une traînée

d'herbes aquatiques qui s'attachaient autour de la pagaie et qu'il

fallait arracher et rejeter. Mais ces intervalles lucides n'étaient

lucides qu'en partie. Un peu plus de nous était remis en action, mais

jamais le tout. Le bureau central des nerfs, ce que, à nos heures,

nous appelons Nous-mêmes, jouissait de ses vacances sans trouble,

comme un ministère. Les grandes roues de l'intelligence tournaient à

vide dans la tête, comme des volants, sans nul grain à moudre. J'ai

passé des demi-heures entières à compter mes coups de pagaie et à

oublier les centaines. Je me flatte qu'il ne saurait y avoir dans les

bêtes périssables une forme de conscience plus basse. Et quel plaisir

c'était! Quelle cordiale et accommodante humeur cela produisait! Il n'y

a nulle astuce dans un homme parvenu à ce point, la seule apothéose

possible dans la vie, l'apothéose de la stupidité; et il commence à se

sentir la dignité imposante et la longévité d'un arbre.

Un bizarre travail de métaphysique pratique accompagnait ce qu'on

me permettra d'appeler la profondeur, si je ne dois pas l'appeler

l'intensité, de ma distraction. Ce que les philosophes appellent le

moi et le non moi, _ego et non ego_, me préoccupait, bon gré mal gré.

Il y avait moins de moi et plus de non moi que je n'étais accoutumé

d'en trouver. Un autre manœuvrait ma pagaie à mes yeux; je sentais les

pieds d'un autre contre le cale-pieds: il me semblait que mon corps

n'avait pas plus de relation à moi que le canoë, la rivière ou le

rivage. Ce n'est pas tout: quelque chose en moi-même, une partie de mon

cerveau, une province de mon être propre, avait secoué l'obéissance

et s'était établi pour son compte ou peut-être pour le compte de ce

quelqu'un d'autre qui pagayait. Je m'étais ratatiné jusqu'à n'être

plus qu'une toute petite chose en un coin de moi-même; j'étais isolé

dans mon propre crâne. Des pensées se présentaient sans que je les en

priasse. Ce n'étaient pas mes pensées: c'étaient évidemment celles de

quelqu'un d'autre, et je les considérais comme une partie du paysage.

Je crois, en un mot, que j'étais aussi près du Nirvana que cela est

compatible avec la vie pratique; et s'il en est ainsi, je fais aux

Bouddhistes mes sincères compliments; c'est un état agréable, peu

compatible avec le brillant de l'esprit, non pas précisément profitable

au point de vue de l'argent, un état d'or, de calme, d'insouciance,

un état qui met l'homme au-dessus des alarmes. Vous l'imaginerez

parfaitement en supposant que vous êtes ivre-mort et cependant que

vous demeurez à jeun pour jouir de cet état. J'ai idée que ceux qui

travaillent au grand air, passent une grande partie de leurs journées

dans cette stupeur d'extase qui explique l'extrême quiétude et

endurance de ces gens-là. Quelle pitié que de dépenser de l'argent à

acheter du laudanum, quand on a ici pour rien un paradis bien supérieur!

A la pagaïe · 第 8 / 11 段