continuellement mouillés par la pluie; sauf bien entendu, dans les
«Hautes-terres» d'Ecosse où il n'y a pas assez d'intervalles de beau
temps pour qu'on s'aperçoive de la différence. Tel semblait devoir
être notre cas le jour où nous quittâmes Noyon. Je ne me rappelle
rien du voyage; ce ne fut rien que des berges d'argile, des saules et
de la pluie, une pluie incessante, impitoyable, battante, jusqu'au
moment où nous nous arrêtâmes pour manger un morceau dans une petite
auberge, à Pimprez, où le canal longeait la rivière de très près. Nous
avions si triste mine, trempés comme nous l'étions, que l'aubergiste
alluma quelques brins de bois dans la cheminée pour nous réconforter.
Nous nous assîmes là au milieu d'un nuage de vapeur, nous lamentant
sur notre situation. Le mari jeta sa gibecière sur ses épaules et
partit à longues enjambées pour la chasse; sa femme s'assit dans un
coin éloigné à nous observer. Je crois que nous valions bien la peine
d'être regardés. Nous grommelions sur notre infortune de la Fère;
nous prévoyions d'autres La Fères dans l'avenir--bien que les choses
allassent mieux avec la Cigarette pour truchement; il avait infiniment
plus d'aplomb que moi et possédait une façon cavalière et péremptoire
d'aborder une aubergiste, qui annihilait la mauvaise impression que
faisaient nos sacs de caoutchouc. D'avoir parlé de la Fère cela nous
fit causer des réservistes.
«Faire ses vingt-huit jours», dit-il, «semble une assez piètre façon de
passer ses vacances d'automne».
«A peu près aussi piètre», répliquai-je avec abattement, «que d'aller
en canoë».
«Ces messieurs voyagent pour leur agrément»? demanda l'aubergiste avec
une inconsciente ironie.
C'en était trop. Les écailles nous tombèrent des yeux. Une autre
journée de pluie et, c'était bien décidé, nous mettions nos bateaux
dans le train.
Le temps se le tint pour dit: Nous avions reçu notre dernière «douche».
L'après-midi le temps se mit au beau; de grands nuages voyageaient
encore dans le ciel, mais seuls maintenant, traçant leur route au
milieu de l'immensité azurée; et un coucher de soleil offrant les
tons les plus délicats du rose et de l'or inaugura une nuit obscure
et étoilée et un mois de beau temps ininterrompu. En même temps la
rivière commençait à nous laisser voir un peu mieux dans la campagne.
Les berges n'étaient plus si hautes; il n'y avait plus de saules sur
les rives, et de riantes collines s'élevaient tout le long de son cours
dessinant leur profil sur le ciel.
Peu après le canal arrivant à sa dernière écluse commença à déverser
ses maisons d'eau dans l'Oise, en sorte que nous n'eûmes plus à
craindre le manque de compagnie. Ici se trouvaient tous nos amis: le
Deo Gratias de Condé et les quatre fils Aymon descendaient joyeusement
le fil de l'eau avec nous. Nous échangeâmes des plaisanteries de
circonstance avec le batelier perché au milieu de ses gaffes, ou
avec le conducteur, enroué d'avoir braillé après ses chevaux, et les
enfants vinrent à notre passage nous regarder par dessus bord. Nous
n'avions jamais remarqué combien les bateaux nous manquaient; mais une
impression d'incomparable douceur s'empara de nous, lorsque nous vîmes
la fumée s'élever de leurs cheminées.
Un peu en aval de cette jonction, nous fîmes une autre rencontre
d'importance plus grande encore, car c'est là que nous fûmes rejoints
par l'Aisne, déjà bien loin de sa source, mais toute fraîche sortie
de la Champagne. Ici finissait l'adolescence de l'Oise; c'était le
jour de son mariage; dès lors elle s'avança majestueuse et pleine
jusqu'aux bords, ayant conscience de sa dignité et des diverses digues
qu'il avait fallu lui élever. Elle devenait un trait calme dans le
tableau. Les arbres et les villes se voyaient dans ses eaux comme dans
un miroir. Elle portait allègrement les canoës sur sa large poitrine;
il n'était pas besoin de lutter beaucoup contre les tourbillons, mais
l'oisiveté passait à l'ordre du jour, et nous n'avions qu'à filer tout
droit, plongeant la pagaie tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sans
intelligence ni effort. Il nous venait vraiment un temps calme à tous
égards, et nous étions emportés vers la mer comme des «gentlemen».
Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes à Compiègne: beau profil
de ville au-dessus de la rivière. Au delà du pont un régiment défilait
tambour battant. Des gens flânaient sur le quai, les uns pêchant,
les autres contemplant paresseusement la rivière. Et tandis que nous
filions rapidement sur l'eau devant eux, nous pûmes les voir montrer
du doigt les canoës et se parler entre eux. Nous abordâmes à un lavoir
flottant où les lessiveuses battaient encore leur linge.
A COMPIÈGNE
Nous descendîmes à Compiègne dans un grand hôtel plein de mouvement, où
personne ne remarqua notre présence.
La réserve et le militarisme (comme disent les Allemands) y dominaient.
Un camp de tentes blanches en forme de cône, hors de la ville, avait
l'air d'un feuillet détaché d'une bible illustrée. Des ceinturons
décoraient les murs des cafés, et les rues ne cessaient de retentir
toute la journée d'airs de musique militaires. Impossible d'être
anglais, sans éprouver un sentiment d'orgueil, car les hommes qui
suivaient les tambours étaient petits et marchaient mal. Chacun
s'inclinait à son angle et cahotait à sa guise en marchant. Il n'y
avait rien chez eux de la superbe allure avec laquelle un régiment de
«_highlanders_» de haute taille s'avance musique en tête, solennel
et inévitable comme un phénomène naturel. Quel est l'homme qui, après
avoir vu ce spectacle, peut oublier le tambour major marchant devant,
les peaux de tigre des tambours, les «plaids» ondoyants des joueurs de
flûte, l'étrange et élastique rythme du régiment entier, touchant le
sol en cadence, et le coup de la grosse caisse, lorsque les cuivres
cessent et que les fifres aigus reprennent l'air martial à leur place?
Une jeune anglaise en pension en France commença à dépeindre à ses
compagnes françaises un de nos régiments à la parade, et tout en
allant, elle me dit que le souvenir se faisait si vif, elle devint si
fière d'être la compatriote de tels soldats et si triste de se trouver
dans un autre pays, que la voix lui manqua et qu'elle fondit en larmes.
Je n'ai jamais oublié cette jeune fille et, selon moi, il s'en faut de
bien peu qu'elle ne mérite une statue. L'appeler une jeune demoiselle,
avec toutes les futiles associations d'idées que fait naître ce mot,
serait lui faire insulte. En tous cas, elle peut être sûre d'une chose,
c'est que quand bien même elle n'épouserait jamais un héroïque général,
quand bien même sa vie n'aurait aucun résultat grand et immédiat, elle
n'aura pas vécu en vain pour son pays natal.
Mais, bien que les soldats français ne payent pas de mine à la parade,
en marche ils sont gais, alertes, pleins de bonne volonté, comme une
troupe de chasseurs de renards. Je me rappelle avoir vu un jour une
compagnie traverser la forêt de Fontainebleau, sur la route de Chailly,
entre le Bas Bréau et la Reine Blanche. L'un des soldats marchait
un peu avant les autres et chantait à tue-tête un audacieux chant
de marche. Derrière lui ses camarades remuaient leurs pieds et même
balançaient leur fusil en cadence. Un jeune officier avait toutes les
peines du monde à garder son sérieux en entendant les paroles. Vous
n'avez jamais rien vu d'aussi gai et d'aussi spontané que leur allure;
les écoliers ne montrent pas plus d'ardeur au jeu de la poursuite, et
vous auriez pensé qu'il était impossible de fatiguer des marcheurs si
pleins de bonne volonté.
Ce qui me charma le plus à Compiègne fut l'hôtel de ville. Je raffolai
de l'hôtel de ville. C'est un monument d'un tourmenté tout gothique,
tout garni de tourelles, de gargouilles et de taillades, et décoré
d'une demi-douzaine de fantaisies architecturales. Quelques-unes des
niches sont dorées et peintes, et dans un grand panneau carré, au
centre, en relief noir sur fond d'or, se dresse, monté sur un cheval
en marche, Louis XII, la main sur la hanche et la tête rejetée en
arrière. On voit percer dans chacun de ses traits une arrogance royale.
Le pied dans l'étrier saille insolemment sur le cadre; l'œil est dur,
orgueilleux; le cheval même semble prendre plaisir à fouler aux pieds
les serfs prosternés, et avoir le souffle de la trompette dans les
naseaux. Ainsi chevauche à jamais, sur la façade de l'hôtel de ville,
le bon roi Louis XII, père de son peuple.
Par dessus la tête du roi, dans la haute tourelle centrale, apparaît
le cadran d'une horloge, et un peu au dessus, trois petits personnages
mécaniques, chacun un marteau à la main, dont le rôle est de
carillonner les heures, les demies et les quarts, pour les bourgeois
de Compiègne. Celui du centre a une cuirasse dorée, les deux autres
portent des hauts de chausses dorés, et tous trois ont d'élégants
chapeaux à larges bords comme des cavaliers. A mesure que l'aiguille
approche du quart, ils tournent la tête et se regardent sciemment les
uns les autres; et alors, ding font les trois marteaux s'abattant sur
les trois petites cloches placées au-dessous. L'heure suit, profonde
et sonore, à l'intérieur de la tour; et les trois personnages dorés se
reposent de leur travail.
[Illustration: Ce qui me charma le plus à Compiègne, fut
l'Hôtel-de-Ville (p. 225).]
Je pris à leurs manœuvres un plaisir vif et sain, et j'eus grand soin
de manquer aussi peu de leurs représentations que possible. Et je
remarquai que même la Cigarette, tout en faisant mine de dédaigner mon
enthousiasme, était de son côté un spectateur plus ou moins assidu.
Il y a quelque chose d'extrêmement absurde à exposer de pareils joujoux
aux outrages de l'hiver au haut d'un édifice. Ils seraient mieux à leur
place sous globe, en face d'une horloge de Nuremberg. La nuit surtout,
lorsque les enfants sont couchés et que les grandes personnes même
ronflent dans leurs draps, ne semble-t-il pas impertinent de laisser
ces personnages couleur pain d'épices à se regarder et à tinter pour
les étoiles et pour la lune qui monte au firmament. Il paraît assez
naturel que les gargouilles contorsionnent là haut leur face simiesque,
assez naturel que le potentat chevauche son destrier, semblable à un
centurion dans une vieille estampe allemande représentant la _Via
Dolorosa_; mais les joujoux devraient être serrés dans une boîte,
enveloppés dans de l'ouate, jusqu'au lever du soleil et jusqu'au moment
où les enfants sont de nouveau dehors à s'amuser.
Au bureau de poste de Compiègne un gros paquet de lettres nous
attendait, et, chose qui n'arriva qu'en cette occasion, les employés
nous les remirent assez poliment sur notre simple demande.
On peut en quelque sorte dire que notre voyage se termine avec ce sac
de lettres à Compiègne. Le charme était rompu. Dès ce moment nous
étions en partie de retour chez nous.
On ne devrait avoir aucune correspondance quand on voyage. C'est bien
assez déjà d'avoir à écrire mais il n'y a rien qui tue toute sensation
de vacances comme de recevoir des lettres.
«C'est hors de mon pays et de moi-même que je vais». Je veux faire
un plongeon pendant un certain temps dans de nouvelles conditions
de vie, comme je plongerais dans un autre élément. Je n'ai rien à
faire avec mes amis ou mes affections pendant ce temps. Quand je
suis parti, j'ai laissé mon cœur chez moi dans un bureau ou je l'ai
envoyé en avant avec mon porte-manteau m'attendre à ma destination.
Mon voyage terminé, je ne manquerai pas de lire vos lettres avec
l'attention qu'elles méritent. Mais j'ai dépensé tout cet argent,
remarquez bien, et j'ai donné tous ces coups de pagaie, à seule fin
d'être au loin; et cependant, vous me retenez chez moi avec vos
perpétuelles communications. Vous tirez sur la corde, et je sens que
je suis un oiseau attaché. Vous me poursuivez par toute l'Europe de
ces petites vexations que je voulais éviter par mon départ. Il n'y a
pas de libération dans la guerre de la vie, je le sais bien; mais n'y
aura-t-il pas seulement une semaine de congé?
Nous étions debout à six heures, le jour où nous devions partir. On
avait si peu fait attention à nous que c'est à peine si je pensais
qu'on daignerait nous présenter une note. Mais on n'y manqua pas; il
y eut même quelques articles salés. Nous payâmes poliment à un commis
désintéressé et nous quittâmes l'hôtel avec les sacs de caoutchouc
sans être remarqués. Personne ne se soucia de savoir quoi que ce fût
de nous. Impossible de se lever avant un village; mais Compiègne
était devenue une si grande ville qu'elle prenait ses aises le matin,
et nous étions levés et bien loin, qu'elle était encore en robe de
chambre et en pantoufles. Les rues étaient abandonnées aux gens qui
lavaient les escaliers des portes; personne n'était en grande toilette,
sauf les cavaliers sur l'hôtel de ville. Ils étaient bien lavés par
la rosée, tout pimpants sous leur dorure; leurs visages respiraient
l'intelligence et le sentiment de la responsabilité professionnelle.
Kling firent-ils sur les cloches pour la demie de six heures, comme
nous passions. Je trouvai bien gentil de leur part de me faire ce
compliment d'adieu; jamais ils ne furent mieux en forme, pas même le
dimanche à midi.
Il n'y avait personne à nous voir partir que les laveuses
matinales--matinales et pourtant en retard--qui déjà portaient leur
linge dans leur lavoir flottant sur la rivière. Très gaies avec quelque
chose de matinal dans leurs manières, elles plongeaient hardiment leurs
bras dans l'eau, sans paraître saisies du froid. Ce serait un travail
décourageant pour moi que ce début matinal et cette première immersion
froide, un travail tout ce qu'il y a de plus décourageant. Mais je
crois qu'elles auraient aussi peu volontiers changé de condition avec
nous que nous avec elles. Elles se pressèrent à la porte pour nous
regarder partir dans les minces brouillards ensoleillés étendus sur
la rivière, et nous accompagnèrent de leurs cordiales acclamations
jusqu'au moment où nous eûmes dépassé le pont.
AUTRES TEMPS
A un certain point de vue, on peut dire que ces brouillards ne se
levèrent jamais de dessus notre voyage; et depuis ce moment jusqu'à
la fin, ils flottent très denses dans mon carnet de notes. Aussi
longtemps que l'Oise avait été une petite rivière campagnarde, elle
nous avait fait passer tout contre les portes des maisons et nous
pouvions causer avec les habitants des champs riverains; mais à présent
qu'elle était devenue si large, nous n'apercevions plus qu'à distance
ce qui se passait le long des bords. Il y avait la même différence
qu'entre une grand'route et un petit sentier de campagne qui se promène
à travers des jardins. Nous nous trouvions maintenant dans des villes
où personne ne nous importunait par ses questions; l'onde nous avait
portés au milieu de la vie civilisée où les gens passent sans se
saluer. Dans les endroits où les habitants sont clairsemés, nous tirons
de chaque rencontre tout le parti possible; est-ce une ville, nous ne
sortons plus de nous-mêmes et ne disons plus un mot, hors que nous ne
marchions sur les pieds de quelqu'un. Dans ces eaux-là nous n'étions
plus désormais des bêtes curieuses et personne ne supposait que nous
fussions venus d'au delà de la ville voisine. Je me rappelle qu'à notre
entrée dans l'Isle-Adam par exemple, nous rencontrâmes des bateaux
de plaisance par douzaines, sortant pour l'après-midi, et il n'y
avait rien pour distinguer le véritable voyageur du promeneur, sauf,
peut-être, la malpropreté de ma voile. Est-ce que la compagnie à bord
de l'un des bateaux ne pensa pas reconnaître en moi un voisin? Fut-il
jamais rien de plus blessant? Voilà où tout le roman en était tombé.
Naguère, sur la haute Oise où, en général, rien ne naviguait que le
poisson, la présence de deux canotiers ne pouvait s'expliquer d'aussi
vulgaire façon; nous étions des intrus étranges et pittoresques; et
de l'étonnement des gens surgissait une sorte d'intimité légère et
fugitive tout le long de notre route. Il n'y a en ce monde que prêtés
rendus, bien qu'on ne les démêle pas toujours sans quelque difficulté;
car nous n'étions pas nés quand on marqua les coches, et depuis que le
monde existe, il n'y a pas encore eu de jour de règlement de comptes.
On obtient à peu près autant de plaisir qu'on en donne. Tant que nous
fûmes une sorte de vagabonds bizarres, de ceux qu'on regarde et qu'on
suit comme un charlatan ou une troupe de bohémiens, nous ne manquâmes
pas d'amusement en retour; mais sitôt que nous tombâmes nous-mêmes au
lieu commun, tous ceux que nous rencontrâmes perdirent leur aspect
merveilleux. Et c'est une raison entre mille qui fait que le monde est
triste aux personnes tristes.
Dans nos précédentes aventures il y avait généralement à faire, et cela
nous réveillait. Les averses mêmes avaient un effet revivifiant et
secouaient l'esprit de sa torpeur. Mais à présent que la rivière ne
courait plus à proprement parler, qu'elle ne faisait que glisser à la
mer d'une hâte égale, directe, mais imperceptible, et que le ciel nous
souriait tous les jours invariablement, nous commençâmes à glisser dans
cet assoupissement doré de l'esprit qui succède à beaucoup d'exercice
en plein air. Je me suis plus d'une fois plongé dans cette torpeur. En
vérité, je goûte extrêmement cette sensation, mais je ne l'eus jamais
au même degré qu'en pagayant au fil de l'Oise. Ce fut l'apothéose de
cette sorte d'engourdissement.
Nous cessâmes de lire entièrement. Parfois, quand je tombais sur
un nouveau journal, je prenais un plaisir particulier à en lire
le feuilleton; mais c'était assez d'un numéro, et je n'en pouvais
supporter plus de trois; même le second m'était un désappointement.
Sitôt que, de quelque façon, l'histoire se laissait deviner, elle
perdait tout mérite à mes yeux; une simple scène ou, selon l'usage de
ces feuilletons, la moitié d'une scène, sans rien avant ni après,
comme un fragment de rêve, avait le don de fixer mon intérêt. Moins je
voyais du roman, mieux je l'aimais: réflexion profonde. Mais le plus
souvent, comme j'ai dit, nous ne lisions ni l'un ni l'autre rien au
monde et nous employions nos courts instants de veille, entre le dîner
et le coucher, à examiner des cartes. J'ai toujours aimé les cartes et
je voyage dans un atlas avec le plus grand plaisir. Les noms de lieux
possèdent un attrait singulier; le contour des côtes et des rivières
captive l'œil; et la rencontre dans une carte de quelque endroit dont
vous avez entendu parler auparavant fait de l'histoire une nouvelle
possession. Mais ces soirs-là, nous parcourions nos cartes avec la
plus morne indifférence. Nous ne sentions pas plus d'intérêt pour un
endroit que pour un autre. Nous regardions la feuille comme les enfants
écoutent le bruit de leur hochet, et ne lisions des noms de villes et
de villages que pour les oublier aussitôt. Le sujet n'avait pour nous
rien de romanesque; il n'y a pas d'indifférence plus grande que n'était
la nôtre en ce moment. Si quelqu'un nous avait enlevé les cartes, au
moment où nous étions le plus attentifs à les étudier, il y a gros
à parier que nous aurions continué à étudier la table avec le même
ravissement.
Une seule chose nous préoccupait fort: c'était de manger. Je me
rappelle que mon imagination me représentait tel ou tel plat que je
couvais des yeux, tant que l'eau m'en venait à la bouche; et longtemps
avant que nous ne fussions rentrés pour la nuit, mon estomac criait la
faim et me tiraillait avec instance. Parfois nous pagayions bord à bord
pour un moment, et chemin faisant, nous nous excitions l'un l'autre par
des imaginations gastronomiques. Une collation toute simple, gâteaux et
Xérès, mais hors de portée sur l'Oise, me trotta par la tête pendant
plus d'une demi-lieue; et il fut un moment, aux approches de Verberie,
où la Cigarette chatouilla délicieusement ma sensualité en me parlant
de pâtés d'huîtres et de Sauterne.
Il me semble que personne parmi nous n'a bien connu le grand rôle que
jouent dans l'existence le boire et le manger. La faim est chose si
impérieuse qu'elle fait que nous digérons les nourritures les moins
appétissantes et que nous sommes encore bien contents avec du pain et
de l'eau pour notre dîner; comme il y a des gens qui ne peuvent se
passer de lire, ne fût-ce que l'indicateur des chemins de fer. Mais
c'est qu'il y a du roman là-dedans, après tout. Il n'est pas sûr que
la table n'ait pas plus d'adorateurs que l'amour, et je n'hésite pas à
dire que la nourriture offre pour la plupart beaucoup plus d'attraits
que le paysage. Croyez-vous, comme disait Walt Whitman, que vous en
êtes moins immortels? Le vrai matérialisme est d'avoir honte de ce que
nous sommes. Ce n'est pas un moindre trait de la perfection humaine
de découvrir la saveur d'une olive que de trouver de la beauté aux
couleurs du soleil couchant.
Canoter était chose facile. De plonger la pagaie dans la rivière
selon l'inclinaison convenable, tantôt à droite, tantôt à gauche, de
maintenir l'avant au fil de l'eau, de vider la petite flaque d'eau
qui se formait au creux du tablier, de protéger par un clignement des
paupières les yeux contre l'étincellement du soleil sur l'eau, ou de
passer de temps en temps sous la remorque qui se relève en sifflant
du _Deo gratias de Condé_, ou _des quatre fils Aymon_, tout cela
n'exigeait pas beaucoup d'art. De certains muscles bêtes suffisaient
à l'accomplir dans un état moyen entre la veille et le somme, tandis
que le cerveau en vacances s'endormait. Nous embrassions d'un regard
les grands traits du paysage; d'un œil distrait nous regardions des
pêcheurs en blouse et des lessiveuses qui barbotaient sur la rive.
De temps en temps, il arrivait que la flèche de quelque clocher nous
réveillait, ou le saut d'un poisson hors de l'eau, ou une traînée
d'herbes aquatiques qui s'attachaient autour de la pagaie et qu'il
fallait arracher et rejeter. Mais ces intervalles lucides n'étaient
lucides qu'en partie. Un peu plus de nous était remis en action, mais
jamais le tout. Le bureau central des nerfs, ce que, à nos heures,
nous appelons Nous-mêmes, jouissait de ses vacances sans trouble,
comme un ministère. Les grandes roues de l'intelligence tournaient à
vide dans la tête, comme des volants, sans nul grain à moudre. J'ai
passé des demi-heures entières à compter mes coups de pagaie et à
oublier les centaines. Je me flatte qu'il ne saurait y avoir dans les
bêtes périssables une forme de conscience plus basse. Et quel plaisir
c'était! Quelle cordiale et accommodante humeur cela produisait! Il n'y
a nulle astuce dans un homme parvenu à ce point, la seule apothéose
possible dans la vie, l'apothéose de la stupidité; et il commence à se
sentir la dignité imposante et la longévité d'un arbre.
Un bizarre travail de métaphysique pratique accompagnait ce qu'on
me permettra d'appeler la profondeur, si je ne dois pas l'appeler
l'intensité, de ma distraction. Ce que les philosophes appellent le
moi et le non moi, _ego et non ego_, me préoccupait, bon gré mal gré.
Il y avait moins de moi et plus de non moi que je n'étais accoutumé
d'en trouver. Un autre manœuvrait ma pagaie à mes yeux; je sentais les
pieds d'un autre contre le cale-pieds: il me semblait que mon corps
n'avait pas plus de relation à moi que le canoë, la rivière ou le
rivage. Ce n'est pas tout: quelque chose en moi-même, une partie de mon
cerveau, une province de mon être propre, avait secoué l'obéissance
et s'était établi pour son compte ou peut-être pour le compte de ce
quelqu'un d'autre qui pagayait. Je m'étais ratatiné jusqu'à n'être
plus qu'une toute petite chose en un coin de moi-même; j'étais isolé
dans mon propre crâne. Des pensées se présentaient sans que je les en
priasse. Ce n'étaient pas mes pensées: c'étaient évidemment celles de
quelqu'un d'autre, et je les considérais comme une partie du paysage.
Je crois, en un mot, que j'étais aussi près du Nirvana que cela est
compatible avec la vie pratique; et s'il en est ainsi, je fais aux
Bouddhistes mes sincères compliments; c'est un état agréable, peu
compatible avec le brillant de l'esprit, non pas précisément profitable
au point de vue de l'argent, un état d'or, de calme, d'insouciance,
un état qui met l'homme au-dessus des alarmes. Vous l'imaginerez
parfaitement en supposant que vous êtes ivre-mort et cependant que
vous demeurez à jeun pour jouir de cet état. J'ai idée que ceux qui
travaillent au grand air, passent une grande partie de leurs journées
dans cette stupeur d'extase qui explique l'extrême quiétude et
endurance de ces gens-là. Quelle pitié que de dépenser de l'argent à
acheter du laudanum, quand on a ici pour rien un paradis bien supérieur!