le crépuscule tombait et une petite pluie avait commencé, que nous
n'avions pas encore remisé les bateaux. La Fère est une ville fortifiée
dans une plaine; elle possède une double ceinture de remparts. Entre la
première et la seconde s'étend une région de terrains incultes et de
parcelles cultivées. Çà et là le long de la route, se trouvaient des
affiches défendant au nom du génie militaire d'y pénétrer. Enfin une
seconde porte nous donna accès dans la ville elle-même. Les fenêtres
éclairées respiraient la gaieté, et des bouffées de bonne cuisine s'en
échappaient, imprégnant l'air. La ville était pleine de réservistes, en
route pour les grandes manœuvres, et les soldats marchaient rapidement,
vêtus de leurs formidables capotes. Splendide, cette soirée, pour qui
la passerait à l'abri à dîner et à écouter la pluie sur les fenêtres.
Nous ne pouvions la Cigarette et moi assez nous féliciter de cette
perspective, car on nous avait dit qu'il y avait un hôtel hors ligne
à la Fère. Nous allions faire un si bon dîner! dormir dans de si bons
lits! et pendant tout ce temps, la pluie «pleuvrait» sur les gens sans
abri par toute cette région couverte de peupliers. Cela nous faisait
venir l'eau à la bouche. L'hôtel portait le nom de quelque animal des
bois, cerf ou biche, j'ai oublié lequel. Mais je n'oublierai jamais
comme il nous parut spacieux et éminemment habitable, lorsque nous en
fûmes tout près. La porte cochère était vivement illuminée, non par
intention, mais grâce à la simple superfluité des feux et des lumières
de la maison. Un bruit de nombreux plats entrechoqués arrivait à nos
oreilles. Une nappe vaste comme un champ s'offrait à nos regards; la
cuisine avait l'éclat d'une forge et fleurait comme un jardin de choses
à manger.
C'est dans cette cuisine, sanctuaire intime et cœur physiologique d'une
hôtellerie, avec tous ses fourneaux en action, tous ses dressoirs
chargés de viandes, que vous devez à présent nous supposer faisant
notre entrée triomphale, tels deux marchands de chiffons et d'os,
mouillés, et portant chacun à la main un sac de caoutchouc souple. Je
ne crois pas avoir une image bien exacte de cette cuisine; mais elle
me parut remplie des nombreuses calottes blanches des cuisiniers, qui
tous se retournèrent de dessus leurs casseroles et nous regardèrent
avec surprise. Nul doute quant à la patronne, néanmoins; elle était là,
commandant son armée, la face empourprée, l'air courroucé, ne sachant
où donner de la tête. A elle je demandai poliment,--trop poliment, au
dire de la Cigarette--, si nous pouvions avoir des chambres; elle,
cependant, nous toisant froidement de la tête aux pieds.
«Vous trouverez des chambres dans le faubourg», fit-elle remarquer.
«Nous avons trop à faire pour nous occuper de pareils à vous.»
Si nous pouvions entrer, changer de vêtements et commander une
bouteille de vin, j'avais la certitude de pouvoir arranger les choses.
Aussi dis-je: «Si nous ne pouvons coucher, rien ne s'oppose du moins à
ce que nous dînions,» et j'allais déposer mon sac.
Terrible fut la convulsion de la nature qui se produisit alors dans
le visage de la patronne. Elle se précipita vers nous, et frappant du
pied: «Sortez! sortez! à la porte!» vociféra-t-elle.
Je ne sais comment cela se fit; mais l'instant d'après, nous étions
dehors, sous la pluie et dans les ténèbres, et je maugréais devant la
porte cochère comme un mendiant désappointé. Où étaient les canotiers
belges? où, le juge et ses bons vins? où, les grâces d'Origny? Noire,
noire était la nuit après la cuisine flamboyante; mais qu'est-ce que
c'était auprès de la noire tristesse qui régnait dans nos cœurs? Ce
n'était pas la première fois qu'on refusait de me loger. Maintes et
maintes fois, j'ai projeté ce que je ferais, si pareille mésaventure
m'arrivait encore. Et rien n'est plus facile à projeter. Mais quant
à mettre cela à exécution, le cœur tout bouillant devant l'outrage,
essayez un peu, une fois seulement, et vous me direz ce que vous avez
fait.
C'est fort beau de parler de vagabonds et de moralité. Soyez seulement
six heures sous la surveillance de la police, comme cela m'est
arrivé, ou qu'on vous chasse brutalement d'un hôtel, vous verrez si
cela ne change pas vos vues sur le sujet aussi bien qu'une série de
conférences. Tant que vous restez dans les régions supérieures, tout le
monde s'inclinant devant vous sur votre passage, il semble que tout est
pour le mieux dans les arrangements de la société; mais que vous vous
trouviez une fois sous les roues, et vous enverrez la société à tous
les diables. Je donne quinze jours d'une pareille existence aux gens
les plus respectables; après quoi, je n'offrirai pas un rouge liard de
ce qui leur restera de moralité.
Pour ma part, lorsque je fus jeté hors de l'hôtel du Cerf, ou de la
Biche, ou de quoi que ce fût, j'aurais mis le feu au temple de Diane,
s'il eût été à ma portée. Il n'y avait pas de crime assez complet
pour exprimer ma désapprobation des institutions humaines. Quant à la
Cigarette, je n'ai jamais vu un homme si changé. «On nous a encore
pris pour des marchands,» dit-il. «Grand Dieu, qu'est ce que ce doit
être, quand on est réellement un marchand?» Chacune des parties du
corps de l'hôtesse était pour lui un sujet de plaintes. Timon était un
philanthrope comparé à lui. Et quand il était au plus haut point de
sa parabole de malédictions, il s'interrompait soudain et se mettait
d'une voix larmoyante à prendre les pauvres en commisération. «Plaise à
Dieu,» disait-il, et je ne doute pas que sa prière n'ait été exaucée,
«que je ne manque jamais de politesse envers un marchand!» Etait-ce là
l'imperturbable Cigarette? Etait-ce bien lui? Ô changement qui dépasse
tout ce qu'on peut dire, penser ou croire!
Pendant ce temps le ciel pleurait sur nos têtes, et les fenêtres
devenaient plus brillantes à mesure que croissait l'obscurité de la
nuit. Nous nous traînions péniblement par les rues de la Fère; nous
voyions des magasins et des maisons particulières où des gens dînaient
copieusement; nous voyions des écuries où des chevaux de trait avaient
le foin et la paille fraîche en abondance; nous voyions quantité de
réservistes, qui se désolaient beaucoup de leur sort par cette nuit
humide, je n'en doute pas, et soupiraient après leurs foyers rustiques.
Mais chacun d'eux n'avait-il pas sa place dans les casernes de la Fère?
Et nous, qu'avions-nous?
Il semblait qu'il n'y eût pas d'autre hôtel dans la ville entière. On
nous donnait des indications que nous suivions de notre mieux avec,
pour résultat, en général, de nous ramener sur le théâtre de notre
disgrâce. Nous étions tout ce qu'il y avait de plus navrés, pendant
que nous parcourions la Fère, et la Cigarette avait déjà résolu de se
coucher sous un peuplier et de dîner à même une miche de pain. Mais
juste à l'autre extrémité, la maison qui fait suite à la porte de la
ville était pleine de lumière et d'agitation: «A la croix de Malte.
Bazin, aubergiste, loge à pied». Telle était l'enseigne. Là nous fûmes
reçus.
La salle était pleine de bruyants réservistes qui buvaient et fumaient;
et nous fûmes au comble de la joie, lorsque les tambours et les
clairons se mirent à parcourir les rues et que tous les soldats sans
exception durent saisir vivement leurs shakos et partir à la hâte pour
leurs casernes.
Bazin était un homme de haute taille, avec une tendance marquée à
l'embonpoint, à la voix douce, au visage délicat et paisible. Nous
lui demandâmes de prendre un verre de vin avec nous, mais il refusa
donnant pour excuse qu'il avait fait raison aux réservistes toute la
journée. Il constituait un type d'ouvrier aubergiste, bien différent de
l'individu braillard et disputeur d'Origny. Lui aussi aimait Paris,
où il avait travaillé comme peintre décorateur dans sa jeunesse. Il y
avait là de telles occasions de s'instruire par soi-même, disait-il.
Et pour celui qui aurait lu la description par Zola de la noce de
l'ouvrier visitant le Louvre, il serait bon d'avoir entendu Bazin
en manière d'antidote. Il avait fait ses délices des musées dans sa
jeunesse. «On y voit de petits miracles de travail», disait-il; «c'est
ce qui forme un bon ouvrier; cela fait jaillir une étincelle.» Nous lui
demandâmes comment il vivait à la Fère. «Je suis marié», dit-il, «et
j'ai mes jolis enfants. Mais franchement ce n'est pas une vie. Du matin
au soir je fais raison à des tas d'assez braves gens qui ne savent
rien».
Avec la nuit le temps s'éclaircit et la lune sortit des nuages. Nous
étions assis devant la porte, causant doucement avec Bazin. Au corps
de garde, en face, la garde devait continuellement présenter les
armes, car les trains d'artillerie de campagne ne cessaient de rentrer
en ville à grand fracas émergeant de la nuit, ou des patrouilles de
cavaliers passaient au trot, enveloppés dans leurs manteaux. Madame
Bazin sortit un moment après. Fatiguée d'avoir travaillé toute la
journée, je suppose, elle se blottit amoureusement contre son mari,
appuyant la tête contre sa poitrine. Lui avait son bras autour du cou
de sa femme et ne cessait de lui tapoter gentiment l'épaule. Je pense
que Bazin avait raison et qu'il était réellement marié. De combien peu
de gens en peut-on dire autant!
Les Bazin ne surent guère jusqu'à quel point ils nous furent précieux.
Ils nous comptèrent la chandelle, la nourriture et la boisson, et
les chambres où nous dormîmes. Mais la note ne mentionnait pas la
conversation agréable du mari, ni le joli spectacle de leur vie
conjugale. Et (autre chose encore qu'ils ne nous firent pas payer)
leur politesse nous releva réellement dans notre propre estime. Nous
avions soif de considération; toute saignante encore était la plaie que
l'insulte avait laissée dans nos cœurs et la politesse avec laquelle
on nous traitait semblait nous rendre le rang que nous avions dans le
monde.
Comme nous payons peu notre passage dans la vie! Bien que nous ayons
continuellement la bourse à la main, la meilleure partie du service
reste sans rémunération. Mais j'aime à croire qu'une âme reconnaissante
donne autant qu'elle reçoit. Peut-être les Bazin surent-ils combien je
les aimais? Peut-être furent-ils, eux aussi, guéris de quelques manques
d'égards par les remerciements que je leur fis à ma façon?
AU FIL DE L'OISE
A TRAVERS LA VALLÉE DORÉE
En aval de la Fère la rivière court à travers une étendue de libre
campagne pastorale, verte, opulente, chère aux éleveurs, nommée la
Vallée dorée. Les eaux en larges nappes vont sans cesse d'un galop
rapide et régulier visiter les champs et leur donner la verdure. Des
vaches, des chevaux et de petits baudets capricieux broutent ensemble
dans les prairies et descendent en troupes au bord de la rivière
pour s'abreuver. Ils font un effet étrange dans le paysage, surtout
lorsqu'on les voit, saisis de peur, galoper çà et là avec leurs formes
et leurs faces peu harmonieuses. Cela semble donner la sensation des
vastes pampas que rien ne limite et des troupeaux des peuples nomades.
Dans le lointain à droite et à gauche s'élevaient des collines; et
d'un côté, la rivière bordait parfois les contreforts boisés de Coucy
et de Saint-Gobain.
L'artillerie faisait les écoles à feu à la Fère; et bientôt le canon
du ciel se joignit à ce jeu bruyant. Deux continents de nuages se
rencontrèrent et échangèrent des salves par dessus notre tête; tandis
que tout autour de l'horizon nous pouvions voir le soleil briller dans
l'air limpide sur les collines. Les coups de canon et les roulements
de tonnerre semèrent l'épouvante parmi tous les troupeaux de la vallée
dorée. Nous pûmes les voir remuer la tête et courir çà et là craintifs
et indécis; puis leur résolution une fois prise, quand le baudet suivit
le cheval et la vache le baudet, nous pûmes entendre le tonnerre
de leurs sabots résonner bien loin sur les prairies. Cela avait un
son martial, comme les charges de cavalerie. Et somme toute, en ce
qui concerne l'ouïe, nous eûmes une très émouvante pièce guerrière
représentée pour notre amusement.
Enfin le bruit des canons et du tonnerre cessa; le soleil brillait sur
les prairies humides; l'air était embaumé de l'haleine des arbres et du
gazon joyeux; et la rivière continuait infatigablement à nous porter en
avant de son pas le plus rapide. Il y avait un district manufacturier
aux environs de Chauny, et après cela, les berges s'élevaient si haut
qu'elles cachaient le pays adjacent et que nous ne pouvions plus
rien voir que l'argile des bords et les saules l'un après l'autre.
Seulement, çà et là nous passions auprès d'un village ou d'un bac, et
un enfant sur la rive fixait sur nous ses regards émerveillés, jusqu'à
notre disparition au premier tournant. Nous avons dû, sans aucun doute,
continuer à pagayer dans les rêves de cet enfant pendant plus d'une
nuit ensuite.
Le soleil et les averses alternaient comme le jour et la nuit, rendant
les heures plus longues par la fréquence de leurs variations. Quand
les averses étaient violentes, je sentais chaque goutte pénétrer à
travers mon jersey et heurter ma peau tiède; et l'accumulation de ces
petits chocs me mettait presque hors de moi. Je décidai d'acheter un
mackintosh à Noyon. Ce n'est rien d'être mouillé; mais le tourment que
produisait chacune de ces piqûres de froid sur tout mon corps au même
instant me faisait flageller l'eau comme un fou avec ma pagaie. Cet
état d'exaspération amusait beaucoup la Cigarette et lui fournissait un
autre spectacle que les berges d'argile et les saules.
Sans cesse la rivière courait en se glissant comme un voleur aux
endroits resserrés ou tourbillonnait aux tournants avec un remous; tout
le long du jour, les saules s'inclinaient et étaient minés par le pied;
les berges d'argile s'écroulaient. L'Oise qui avait mis tant de siècles
à faire la _Vallée dorée_ semblait avoir changé d'idée et s'acharner
à détruire son œuvre. Quelle quantité de choses fait une rivière en
suivant simplement les lois de la pesanteur dans l'innocence de son
cœur!
LA CATHÉDRALE DE NOYON
Noyon s'élève à environ un mille de la rivière, dans une petite plaine
entourée de collines boisées, et couvre entièrement une éminence de ses
toits de tuiles que domine une longue cathédrale au dos droit, avec
deux tours raides. A mesure que nous pénétrions dans la ville, les
toits de tuiles semblaient escalader la colline, grimpant les uns sur
les autres dans le désordre le plus bizarre; mais malgré tous leurs
efforts, ils ne montaient pas au-dessus des genoux de la cathédrale qui
se dressait solennelle par dessus tout. Plus les rues se rapprochaient
de ce génie tutélaire, à travers la place du marché sous l'hôtel de
ville, plus elles se faisaient vides et calmes. Des murs nus et des
fenêtres à volets fermés faisaient face au grand édifice, et l'herbe
poussait sur la blanche chaussée. «Ote tes souliers de tes pieds,
car l'endroit où tu marches est une terre sacrée.» L'hôtel du Nord
allume ses flambeaux profanes à quelques pas de l'église dont nous
eûmes la magnifique aile orientale devant les yeux toute la matinée, de
la fenêtre de notre chambre à coucher. J'ai rarement contemplé l'aile
orientale d'une église avec une plus complète sympathie. Avec ses trois
larges terrasses qui s'avancent en saillie, et sa base qui s'étend
largement sur le sol, elle ressemble à la poupe de quelque grand et
vieux bâtiment de guerre. Des arcs-boutants au dos creux portent des
vases qui figurent les fanaux d'arrière. Il y a un roulis dans le
sol et les tours ne font qu'apparaître par-dessus le faîte, comme
si le brave vaisseau s'inclinait paresseusement par dessus la crête
d'une énorme vague de l'Atlantique. A tout moment une fenêtre pouvait
s'ouvrir, quelque vieil amiral y passer un tricorne et procéder à une
observation. Les vieux amiraux ne sillonnent plus la mer, les vieux
vaisseaux de guerre sont tous démolis et ne vivent plus que dans les
tableaux; mais celui-ci, qui était une église, bien avant qu'on pensât
jamais à eux, est toujours une église et a toujours aussi grand air
au bord de l'Oise. La cathédrale et la rivière sont probablement les
deux choses les plus vieilles à plusieurs kilomètres à la ronde, et
certainement, elles ont toutes deux une magnifique vieillesse.
[Illustration: Ils ne montaient pas au-dessus des genoux de la
cathédrale (p. 204).]
Le sacristain nous conduisit au sommet de l'une des tours et nous
montra les cinq cloches suspendues dans leur campanile. Vue de là-haut
la ville était un pavé de mosaïque de toits et de jardins; la vieille
ligne des remparts se distinguait sans peine; et le sacristain nous
montra au loin, à travers la plaine, entre deux nuages, les tours de
Château-Coucy.
Je ne me fatigue jamais des grandes églises. C'est le genre de paysages
de montagne que je préfère. L'homme ne fut jamais si bien inspiré que
lorsqu'il fit une cathédrale, cette chose aussi une et aussi belle
qu'une statue au premier regard, et cependant, aussi vivante et aussi
intéressante à l'examen qu'une forêt vue en détail. Il ne faut pas
mesurer les clochers d'après les règles de la trigonométrie; ils sont
d'une petitesse absurde; et cependant, comme ils sont élevés pour l'œil
admirateur! Et là où nous avons tant d'élégantes proportions dont
l'une donne naissance à l'autre pour se fondre en un seul tout, il
semble que la proportion se soit surpassée elle-même et soit devenue
quelque chose de différent et de plus imposant. Ce fut toujours pour
moi une chose insondable qu'un homme osât élever la voix pour prêcher
dans une cathédrale. Que peut-il dire qui ne soit quelque chose de
bien au-dessous? Car malgré les sermons nombreux et variés que j'ai
entendus, je n'en ai jamais entendu un seul qui fût aussi expressif
qu'une cathédrale. C'est le meilleur des prédicateurs, et elle prêche
nuit et jour, vous disant non seulement l'art et les aspirations
de l'homme dans le passé, mais éveillant dans votre âme d'ardentes
sympathies; ou plutôt, comme tous ceux qui prêchent bien, elle fait
de vous votre propre prédicateur, et chacun est en dernier ressort son
propre directeur spirituel.
Comme j'étais assis devant l'hôtel au cours de l'après-midi, le
tonnerre harmonieux et gémissant de l'orgue s'échappant de l'église
flottait dans l'air comme un appel. Il ne me déplaisait pas, étant
donné ma passion pour le théâtre, d'assister à un ou deux actes de la
pièce; mais je ne pus jamais bien me rendre compte de la nature du
service que j'avais sous les yeux. Quatre ou cinq prêtres et autant
de choristes chantaient le Miserere devant le grand autel, lorsque
j'entrai. Il n'y avait d'autre assistance que quelques vieilles sur
des chaises, et quelques vieux agenouillés à même le pavé. Un moment
après, un long cortège de jeunes filles, marchant deux à deux, chacune
portant à la main un cierge allumé, et toutes vêtues de noir avec un
voile blanc, sortit de derrière l'autel et se mit à descendre la nef,
les quatre premières portant une Vierge à l'enfant sur une civière.
Les prêtres et les choristes agenouillés se relevèrent et s'avancèrent
à la suite des jeunes filles en chantant «_Ave Maria_». Dans cet ordre
ils firent le tour de la cathédrale, passant deux fois devant l'endroit
où j'étais appuyé contre un pilier. Le prêtre qui semblait occuper le
plus haut rang était un étrange vieillard aux yeux baissés. Ses lèvres
ne cessaient de marmotter des prières, mais comme il me regardait dans
les ténèbres, il ne me fit pas l'effet de les dire du fond du cœur.
Deux autres qui avaient la charge de tout le chant étaient de solides
gaillards de quarante ans, l'air soldatesque et brutal, l'œil hardi de
gens trop nourris. Ils chantaient à tue-tête et lançaient l'_Ave Maria_
comme un refrain de garnison. Les petites filles étaient timides et
graves. En remontant lentement la nef latérale chacune jeta un rapide
regard sur l'anglais, et la grosse nonne qui remplissait le rôle de
maîtresse de cérémonies lui fit absolument perdre contenance en le
fixant. Quant aux choristes, du premier au dernier ils se comportèrent
mal, comme seuls des jeunes garçons peuvent le faire, et ils gâtèrent
cruellement la cérémonie par leurs singeries.
Je saisis en grande partie l'esprit de ce qui se passait. Il serait
certes difficile de ne pas comprendre le Miserere, que je considère
comme l'œuvre d'un athée. S'il est jamais bon de se mettre au cœur
une telle désespérance, le Miserere est la musique convenable, et une
cathédrale une scène appropriée. Jusque là, je suis d'accord avec les
Catholiques (singulière appellation qu'ils se donnent, après tout).
Mais pourquoi, au nom de Dieu, ces choristes de jour de fête? pourquoi
ces prêtres qui glissent des regards errants dans l'assistance, tout en
feignant d'être en prières? Pourquoi cette grosse dondon de nonne qui
met tant de rudesse à diriger sa procession et secoue par le bras les
jeunes vierges en défaut? Pourquoi ces crachements, ces reniflements,
ces oublis de clefs, et les mille et une petites mésaventures, qui
troublent un état d'âme qu'on a laborieusement établi, grâce au
plain-chant et à la musique de l'orgue? Les révérends-pères n'ont qu'à
aller dans la première salle de spectacle venue pour voir ce qu'on peut
faire avec un peu d'art, et comme il est nécessaire, pour susciter les
hauts sentiments, d'exercer les figurants et de faire mettre chaque
siège à la place convenable.
Il est encore une chose qui m'affligea. Je pouvais supporter un
Miserere, moi; car je venais de prendre depuis peu beaucoup d'exercice
en plein air. Mais j'aurais voulu voir ailleurs les vieillards. Ce
n'était ni le genre de musique, ni le genre de théologie convenable
pour des hommes et des femmes qui à cette époque de leur existence ont
passé par la plupart des accidents et ont probablement une opinion à
eux sur l'élément tragique de la vie. Une personne avancée en âge peut
en général se faire à elle-même son propre miserere; et cependant,
je remarque qu'elle aime mieux faire du Jubilate Deo son chant
ordinaire. En somme, le meilleur exercice religieux pour les gens âgés
consiste à se remémorer leur propre expérience; tant d'amis morts, tant
d'espérances déçues, tant d'erreurs et de faux pas; mais aussi, tant
de jours brillants et de sourires de la providence. Il y a sûrement là
matière à un sermon très éloquent.
En somme, tout cela m'avait pénétré d'une solennelle gravité. Dans la
petite carte coloriée représentant tout notre «_Voyage à la pagaie
sur le continent_», que mon imagination conserve encore, et déroule
parfois pour l'amusement de mes moments de loisir, la cathédrale de
Noyon figure à une échelle absurde et doit occuper presque autant de
place qu'un département. Je vois encore le visage des prêtres, comme
s'ils étaient à mes côtés; et j'entends encore _Ave Maria, ora pro
nobis_ résonner à travers l'église. Pour moi tout Noyon est effacé par
ces souvenirs qui dominent tout, et je n'ai cure d'en dire davantage
sur la ville. Elle n'était tout au plus qu'un amoncellement de toits
bruns, où les gens, je crois, mènent dans le calme une vie très
honorable. Mais l'ombre de l'église tombe sur elle quand le soleil est
bas, et la sonnerie des cinq cloches porte dans tous les quartiers
l'annonce que l'orgue a commencé à se faire entendre. Si jamais je me
rallie à l'église de Rome, ce sera à condition d'obtenir l'évêché de
Noyon-sur-Oise.
AU FIL DE L'OISE
EN ROUTE POUR COMPIÈGNE