dans le vaste champ du ciel, que dorait le soleil couchant, par dessus
les falaises crayeuses et les arbres qui les couronnent. C'était trop
haut, trop grand et trop immobile, pour que ce fût un cerf-volant;
et comme c'était noir, ce ne pouvait pas être une étoile. En effet,
quand bien même une étoile serait noire comme de l'encre et rugueuse
comme une noix, le soleil baigne si abondamment le ciel de ses rayons
qu'elle serait pour nous aussi étincelante qu'une source de lumière.
Le village était parsemé de gens qui regardaient en l'air. Les enfants
étaient en révolution tout le long de la rue et bien loin sur la route
droite qui gravit la colline, où nous pouvions encore les voir courir
en groupes détachés. C'était un ballon, apprîmes-nous, qui avait quitté
Saint-Quentin ce soir-là, à cinq heures et demie. C'est avec le plus
grand calme que la majorité des grandes personnes prenaient la chose.
Mais nous étions anglais et nous fûmes bientôt à courir au haut de
la colline avec les plus rapides. Voyageurs nous aussi, quoique en
petit, nous aurions voulu voir descendre ces autres voyageurs. Le
spectacle était fini, lorsque nous atteignîmes le sommet de la colline.
Le ciel avait perdu tout l'éclat de ses teintes dorées, et le ballon
avait disparu. Où? je me le demande; enlevé dans le septième ciel? ou
descendu à terre sans accident, quelque part dans cette étendue bleue
irrégulière, où la grand'route allait se plonger et se fondre à nos
yeux? Les aéronautes étaient probablement déjà à se chauffer devant
une cheminée de ferme; car on dit qu'il fait froid dans ces régions
inhospitalières de l'air. La nuit tombait rapidement. Les arbres du
bord de la route et les curieux désappointés, revenant à travers
les prairies, se détachaient en noir sur la petite bande rouge du
soleil couchant. L'autre côté présentait un spectacle plus gai. Nous
descendîmes donc la colline, avec la pleine lune, de la couleur d'un
melon, suspendue bien haut au dessus de la vallée boisée, et derrière
nous, les blanches falaises que teintait légèrement de rouge le feu des
fours à chaux.
Les lampes étaient allumées et, tout le long de la rivière, dans
Origny-Sainte-Benoîte, les ménagères préparaient la salade du souper.
ORIGNY-SAINTE-BENOITE
NOS COMPAGNONS DE TABLE
Malgré notre arrivée tardive au dîner, nos compagnons de table nous
offrirent du vin mousseux. «Voilà comme nous sommes en France», dit
l'un d'entre eux. «Ceux qui s'asseyent à notre table sont nos amis.» Et
les autres d'applaudir.
Ils étaient trois en tout; trio bizarre que ces gens avec qui nous
devions passer le dimanche.
Deux d'entre eux étaient des hôtes comme nous. Tous deux étaient du
Nord. L'un vermeil et replet, la barbe et la chevelure épaisses et
noires, l'intrépide chasseur de France, qui revendiquait comme une
prouesse la prise d'une alouette ou de tout autre menu gibier si petit
qu'il fût. Pour un homme si grand, si bien portant, dont la chevelure
n'avait rien à envier à celle de Samson, aux artères charriant
des seaux de sang rouge, se vanter de ces exploits infinitésimaux
produisait aux yeux de tous un sentiment de disproportion semblable à
celui que produirait un marteau-pilon employé à casser des noisettes.
L'autre était un homme tranquille et résigné, blond, lymphatique et
triste, quelque peu l'air d'un Danois: «Tristes têtes de Danois!» comme
avait coutume de dire Gaston Lafenestre.
Je ne dois pas laisser passer ce nom sans un mot pour le meilleur de
tous les bons garçons, maintenant descendu dans la tombe. Nous ne
verrons plus jamais Gaston dans son costume de forêt--tout le monde
l'appelait Gaston, non par manque de respect, mais par affection,--nous
ne l'entendrons plus jamais réveiller les échos de Fontainebleau des
sons du cor de chasse, jamais plus son bon sourire ne fera la paix
parmi les artistes de toutes races et ne mettra l'Anglais à l'aise
en France comme en son pays. Jamais plus les moutons, qui n'étaient
pas plus doux que lui, ne poseront inconsciemment pour son laborieux
crayon. Il mourut trop prématurément, au moment où, tel un jeune
arbre qui pousse de frais bourgeons et donne ses premières fleurs, il
commençait à produire des choses dignes de lui. Et cependant aucun de
ceux qui l'ont connu ne pensera qu'il a vécu en vain. Je n'ai jamais
connu un homme si petit, pour qui cependant j'ai éprouvé une si vive
affection. J'ai la preuve que les autres éprouvaient le même sentiment,
quand je vois jusqu'à quel point ils avaient appris à le comprendre et
à l'estimer. Elle fut grande, certes, l'influence qu'il exerça, tant
qu'il se trouva parmi nous; il avait un rire frais; cela vous faisait
du bien de le voir: et quelque tristesse qu'il ait pu avoir au cœur,
il montrait toujours une physionomie pleine d'audace et d'entrain et
prenait les pires coups de la fortune comme les averses du printemps.
Mais à présent, sa mère est assise seule à la lisière de la forêt de
Fontainebleau, où il cueillait des champignons au temps de sa jeunesse
difficile et pauvre.
Beaucoup de ses tableaux trouvèrent acquéreurs de l'autre côté de
la Manche, outre ceux qui lui furent volés, lorsqu'un lâche Yankee
l'abandonna seul à Londres avec, pour toute ressource, quatre sous
anglais dans sa poche et peut-être deux fois autant de mots d'anglais.
Si parmi ceux qui liront ces lignes, il est quelqu'un qui ait une étude
de moutons, à la manière de Jacques, signée de ce brave garçon, qu'il
se dise que l'un des plus bienveillants et des plus honnêtes des hommes
a contribué à décorer sa demeure. Il se peut qu'il y ait de meilleurs
tableaux à l'académie de peinture; mais parmi les générations de
peintres, pas un n'eut meilleur cœur. Précieuse aux yeux du maître de
l'humanité, nous disent les psaumes, est la mort de ses saints. Elle
devait être bien précieuse, car elle coûte très cher, la mort, quand
par un coup du sort, elle laisse une mère dans la désolation et fait
descendre au tombeau avec César et les douze apôtres celui qui mettait
la paix dans une société et veillait à l'y maintenir.
Il y a quelque chose qui manque parmi les chênes de Fontainebleau;
et quand on apporte le dessert à table, à Barbizon, tous les regards
convergent vers la porte dans l'attente d'une figure disparue.
Le troisième de nos compagnons à Origny n'était rien moins que le mari
de l'hôtesse; pas l'hôte à proprement parler, puisqu'il travaillait
lui-même dans une fabrique pendant le jour et qu'il ne venait dans
sa maison à lui que le soir, en qualité de pensionnaire; un homme
usé par une excitation perpétuelle, au point de n'avoir plus que la
peau et les os, presque chauve, les traits anguleux, les yeux vifs et
brillants. Samedi, en décrivant une aventure insignifiante advenue
dans une chasse au canard, il cassa une assiette en mille pièces.
Chaque fois qu'il faisait une remarque, il regardait tout autour de
la table, le menton levé, une étincelle de lumière verte dans les
yeux, en quête d'approbation. Son épouse paraissait de temps en temps
à la porte de la salle, où elle surveillait le dîner, avec un «Henri,
vous vous oubliez», ou un «Henri, vous pouvez assurément causer sans
faire tant de bruit.» En vérité c'était là une chose que le brave
garçon ne pouvait faire. A la chose la plus insignifiante ses yeux
s'enflammaient, son poing massacrait la table et sa voix grondait,
retentissante comme les roulements du tonnerre. Je n'ai jamais vu un
homme pareil: un vrai feu d'artifice. Je crois qu'il avait le diable
au corps. Il avait deux expressions favorites: «C'est logique» ou
«c'est illogique», suivant les cas; et cette autre, qu'il lança avec
un certain air de bravade, comme on pourrait déployer une bannière, au
commencement de plus d'une longue et ronflante histoire: «Je suis un
prolétaire, vous voyez». En vérité nous le voyions très bien. Dieu me
garde de le rencontrer un fusil à la main dans les rues de Paris! Ce
sera un mauvais quart d'heure pour tout le monde.
Ses deux phrases représentaient très bien, pensai-je, ce qu'il y a
de bon et de mauvais dans sa classe et jusqu'à un certain point dans
son pays. C'est une excellente chose de dire ce que l'on est sans en
rougir, bien qu'il soit d'un goût douteux de le répéter trop souvent
dans une soirée. Je n'admirerais pas cela chez un duc, naturellement;
mais par le temps qui court, le trait est honorable chez un ouvrier.
D'autre part, ce n'est pas du tout une excellente chose de s'appuyer
sur la logique et sur notre logique en particulier; car elle est
généralement erronée. Nous ne savons jamais où nous devons finir, une
fois que nous commençons à suivre les mots et les docteurs. Il existe
au cœur même de l'homme un fond de loyauté plus digne de confiance que
tout syllogisme, et les yeux, comme les sympathies et les appétits,
savent une ou deux choses qui n'ont pas encore été controversées. Des
raisons, il y en a autant que de grains de sable dans le désert, et
comme les coups de poing, elles servent impartialement tous les partis.
Ce n'est pas à leurs preuves que les doctrines doivent leur maintien
ou leur chute, et elles ne sont logiques qu'autant qu'elles sont
intelligemment appliquées. Un habile controversiste, pas plus qu'un
habile général, ne démontre la justice de sa cause. Mais la France est
partie tout entière à la remorque de deux ou trois grands mots et il
se passera quelque temps avant qu'elle ne reconnaisse que ce ne sont
que des mots, quelque grands qu'ils soient; et une fois cela fait,
peut-être trouvera-t-elle la logique moins divertissante.
Les détails de la journée de chasse firent les premiers frais de la
conversation. Quand tous les chasseurs d'un village chassent _pro
indiviso_ sur le territoire du village, il est évident qu'il doit
surgir bien des questions d'étiquette et de priorité.
«Supposez», s'écriait l'hôte brandissant une assiette, «que voici
un champ de betteraves. Bon! Moi, je suis ici. J'avance, n'est-ce
pas? Eh bien! sacristi!» et le récit, devenant plus bruyant, de se
précipiter en un feu roulant de jurons retentissants, pendant que
l'orateur promène autour de la table ses regards fiévreux, en quête de
sympathie, et que chacun, pour avoir la paix, incline la tête en signe
d'assentiment.
L'homme du nord au teint vermeil nous raconta quelques-unes de ses
prouesses dans le maintien de l'ordre; notamment son aventure avec un
marquis.
«Marquis» dis-je, «un pas de plus et je vous brûle la cervelle. Vous
avez commis une vilenie, marquis.»
Là-dessus, paraît-il, le marquis porta la main à sa casquette et se
retira.
L'hôte applaudit bruyamment. «A la bonne heure,» dit-il. «Il a fait
tout ce qu'il pouvait faire. Il a admis qu'il avait tort.» Puis une
avalanche de jurons. Lui non plus n'aimait pas les marquis, mais il
avait en lui le sentiment de la justice, ce prolétaire qu'était notre
hôte.
Des sujets de chasse la conversation passa insensiblement à une
comparaison entre Paris et la province. Et le prolétaire de faire
retentir la table comme un tambour sous une volée de coups de poing
à la louange de Paris. «Qu'est-ce que c'est que Paris? Paris,
c'est la crème de la France. Il n'y a pas de Parisiens; c'est tout
le monde, c'est vous, c'est moi qui sommes les Parisiens. On a
quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de faire son chemin à Paris.»
Et il traça un tableau animé de l'ouvrier, dans un réduit pas plus
grand qu'une niche à chien, fabriquant des articles qui devaient se
répandre dans le monde entier. «Eh bien! quoi, c'est magnifique ça!»
s'écria-t-il.
L'homme du nord à l'air triste intervint pour faire l'éloge de la vie
du paysan; il pensait Paris mauvais pour les hommes et les femmes. «La
centralisation,» disait-il...
Mais l'hôte lui coupa brutalement la parole. C'était tout ce qu'il y
avait de plus logique, lui montra-t-il, tout ce qu'il y avait de plus
magnifique. «Quel spectacle! quel coup d'œil!» Et les plats de danser
sur la table sous une canonnade de coups.
Dans le dessein de faire la paix, je hasardai quelques mots à la
louange de la liberté d'opinion en France. Je n'aurais guère pu tomber
plus mal. Il y eut un silence soudain, et tous hochèrent la tête d'une
façon significative. Ils ne goûtaient évidemment pas le sujet, et ils
me donnèrent à entendre que le triste homme du nord était un martyr de
ses opinions. «Demandez-lui un peu,» dirent-ils. «Oui, demandez-lui un
peu.»
«Oui, monsieur,» fit-il de son air calme, me répondant, bien que je
n'eusse pas parlé. «J'ai bien peur qu'il n'y ait moins de liberté
d'opinion en France que vous vous l'imaginez.» Là-dessus, il baissa les
yeux et sembla considérer le sujet comme épuisé.
Ceci excita vivement notre curiosité. Comment ou pourquoi, ou quand
ce commis-voyageur lymphatique avait-il été martyrisé? Nous conclûmes
immédiatement que c'était à cause de quelque question religieuse et
nous évoquâmes nos souvenirs de l'Inquisition, tirés principalement
de l'horrible histoire de Poë et du sermon qu'on trouve dans Tristram
Shandy, je crois.
Le lendemain nous eûmes l'occasion d'approfondir la question; car,
levés de très bonne heure pour éviter toute démonstration de sympathie
à notre départ, nous trouvâmes notre héros debout avant nous. Il
déjeunait de vin blanc et d'oignons crus, afin sans doute de rester
dans son rôle de martyr. Nous eûmes avec lui une longue conversation
et, en dépit de sa réserve, nous découvrîmes ce que nous voulions.
Mais voici quelque chose de vraiment curieux. Il semble possible que
deux Ecossais et un Français discutent pendant une longue demi-heure
et qu'ils aient, chacun selon sa nationalité, une idée différente en
vue pendant tout ce temps. Ce ne fut que tout à fait à la fin, que
nous découvrîmes que son hérésie avait été une hérésie politique, ou
qu'il soupçonna notre méprise. Les termes et l'esprit dans lesquels il
parlait de ses croyances politiques étaient, à nos yeux, appropriés aux
croyances religieuses. Et vice versa.
Rien ne saurait mieux caractériser les deux pays. La politique est
la religion de la France; «satanée religion», comme aurait dit Nanty
Ewart; tandis que nous, dans notre pays, nous réservons la majeure
partie de notre acharnement pour toutes les divergences d'opinion
sur un livre d'hymnes ou sur un mot hébreu, que peut-être aucun des
adversaires ne saurait traduire. Et peut-être, cette conception fausse
est-elle le type de beaucoup d'autres, qui peuvent n'être jamais
redressées, non seulement entre gens de races différentes, mais entre
gens de sexes différents.
Quant au martyre de notre ami, voici ce qu'il en était. Cet homme était
un Communiste ou peut-être seulement un Communard, ce qui est chose
bien différente. Cela lui avait fait perdre plus d'une situation. Je
crois qu'il avait aussi essuyé un refus dans une demande en mariage;
mais peut-être avait-il une façon sentimentale de considérer les
affaires qui me trompa. C'était quoiqu'il en soit, une créature douce
et paisible et j'espère que depuis lors, il a obtenu une meilleure
situation et épousé une femme plus digne de lui.
AU FIL DE L'OISE
EN ROUTE POUR MOY
Carnaval commença par nous exploiter d'une façon notoire. Nous trouvant
de facile composition, il regretta de nous avoir laissés partir à
si bon compte, et me prenant à part, il me débita une histoire à
dormir debout avec, pour morale, une autre pièce de cent sous à
donner au narrateur. L'absurdité de la chose sautait aux yeux; je
payai cependant. Mais abandonnant aussitôt toute cordialité, je le
tins à sa place, comme un inférieur, avec une dignité glaciale toute
britannique. Il vit en un instant qu'il était allé trop loin et qu'il
avait tué la poule aux œufs d'or. Sa figure s'allongea; je suis sûr
qu'il m'aurait remboursé, s'il avait seulement pu imaginer un prétexte
convenable. Il m'invita à boire avec lui, mais je ne voulus rien
accepter. Il devint d'une tendresse pathétique dans ses déclarations,
mais je marchai silencieux à côté de lui, ou je lui répondis avec une
politesse hautaine, et en arrivant au débarcadère, je donnai le mot à
la Cigarette en argot anglais.
Malgré la fausse piste que nous avions indiquée la veille, il pouvait
bien y avoir cinquante personnes sur le pont. Nous nous montrâmes aussi
aimables que possible avec tous, sauf avec Carnaval. Nous fîmes nos
adieux et nous donnâmes une poignée de mains au vieux monsieur qui
connaissait la rivière et au jeune homme qui savait un peu d'anglais;
mais pour Carnaval, pas un mot. Pauvre Carnaval, voilà qui était une
humiliation! Lui qui s'était si bien identifié avec les bateaux, qui
avait donné des ordres en notre nom, qui avait exhibé les canoës, et
même les canotiers, comme une exposition particulière de choses lui
appartenant, se voir à présent ainsi couvert de honte en public par les
lions de sa caravane! Je n'ai jamais vu personne l'air plus penaud. Il
restait derrière, en suspens, s'avançant timidement de temps à autre,
lorsqu'il croyait à quelque symptôme que notre humeur s'adoucissait, et
se reculant à la hâte lorsqu'il rencontrait un regard froid. Espérons
que cela lui servira de leçon.
Je n'aurais pas mentionné la peccadille de Carnaval si la chose n'avait
été si rare en France. Ce fut, par exemple, le seul cas où dans tout
notre voyage on n'agit pas avec probité à notre égard, et même où
on nous écorcha un peu. Nous parlons beaucoup de notre probité en
Angleterre. Eh bien! il est bon de se tenir sur ses gardes partout où
l'on entend de grandes déclarations sur un très petit trait de vertu.
Si les Anglais pouvaient seulement entendre comment on parle d'eux à
l'étranger, ils pourraient rester chez eux, pendant un certain temps,
pour remédier à cet état de choses, et peut-être, même après cela,
faire moins leurs embarras.
Les jeunes demoiselles, les grâces d'Origny, n'assistaient pas à
notre départ; mais, lorsque après un tournant, nous atteignîmes le
second pont, ah! mon Dieu! le pont était noir de curieux. Nous fûmes
bruyamment acclamés, et des garçons et des filles nous accompagnèrent
pendant un bon moment, en courant le long de la rive sans cesser leurs
acclamations. Le courant aidant nos pagaies, nous allions comme des
hirondelles. Ce n'était pas une petite affaire que d'aller de conserve
avec nous sur la rive boisée. Mais les filles se retroussèrent comme
si elles étaient sûres d'avoir la jambe bien faite, et nous suivirent
jusqu'au moment où elles furent hors d'haleine. Les dernières à se
fatiguer furent les trois grâces et deux de leurs compagnes. Et
lorsqu'elles en eurent assez elles aussi, celle des trois qui tenait la
tête, sauta sur une souche d'arbre et de la main envoya un baiser aux
canotiers. Diane elle-même, bien que notre jeune fille eût plutôt l'air
d'une Vénus, n'aurait pu faire une chose gracieuse plus gracieusement.
«Revenez encore,» s'écria-t-elle; et les autres lui firent écho, et
les collines autour d'Origny répétèrent: «Revenez». Mais la rivière
nous fit tourner à un coude en un clin d'œil, et nous fûmes seuls avec
les arbres verts et l'eau courante.
Revenir? On ne revient pas, mes jeunes demoiselles, sur l'impétueux
courant de la vie.
Le marchand s'incline devant l'étoile du marin,
Du soleil le laboureur reçoit sa moisson.
Et tous nous devons régler nos montres sur l'horloge du destin. Il y a
un flot impétueux, irrésistible, qui emporte l'homme et ses fantaisies
comme un fétu et court rapide au sein du temps et de l'espace. Elle
est pleine de détours, comme ce flot, votre sinueuse rivière de
l'Oise; elle s'attarde et retourne dans de charmants sites agrestes;
et cependant, si on y songe bien, elle ne retourne jamais, jamais. En
effet, quand bien même elle revisiterait le même arpent de prairie dans
la même heure, elle aura décrit une vaste courbe entre-temps; beaucoup
de petits ruisseaux s'y seront jetés; le soleil aura pompé une grande
partie de ses eaux; et quand même ce serait le même arpent, ce ne sera
plus la même rivière Oise. Et ô grâces d'Origny, quand bien même la
fortune vagabonde de ma vie me ramènerait aux lieux où vous attendez
l'appel de la mort au bord de la rivière, ce ne sera plus le vieux moi
qui parcourra la rue; et ces épouses et ces mères, dites, est-ce que ce
sera vous?
Il n'y avait positivement pas à se tromper sur l'Oise. Dans ces parties
supérieures de son cours, elle était toujours prodigieusement pressée
d'atteindre la mer. Elle courait si vite et si allègre à travers tous
les méandres de son lit, que je me foulai le pouce en luttant avec les
rapides et qu'il me fallut pagayer tout le reste du parcours une main
retournée. Parfois elle devait desservir des moulins et comme elle
n'était encore qu'une petite rivière, ses eaux très basses couraient
dans l'intervalle, laissant à sec une bonne partie de son lit. Il
nous fallait sortir les jambes du bateau, et à l'aide des pieds nous
pousser hors des sables du fond. Et cependant elle continuait son
chemin, chantant parmi les peupliers et faisant une verte vallée dans
le monde. Après une bonne femme, un bon livre et du tabac, il n'est
rien sur terre d'aussi agréable qu'une rivière. Je lui ai pardonné
d'avoir attenté à ma vie; après tout cela était imputable en partie
aux vents déchaînés du ciel qui avaient abattu l'arbre, en partie à
la mauvaise direction que j'avais imprimée à mon canoë, et pour une
tierce partie seulement, à la rivière elle même; encore n'était-ce pas
par méchanceté, mais par suite de sa grande préoccupation à atteindre
la mer. Et ce n'était pas peu de chose, car les détours qu'elle avait
à faire sont innombrables. Les géographes semblent avoir renoncé à les
noter, car je n'ai trouvé aucune carte qui représentât les méandres
sans fin de son cours. Un fait en dira plus qu'aucun d'entre eux. Après
avoir, pendant quelques heures, trois si je ne me trompe, filé le
long des arbres à ce galop de casse-cou toujours le même, quand nous
arrivâmes dans un hameau et que nous demandâmes où nous étions, nous
n'étions pas à plus de quatre kilomètres d'Origny. Si ce n'avait été
pour l'honneur de la chose (selon le dicton écossais), il eût presque
autant valu ne pas bouger.
Nous mangeâmes un morceau dans une prairie au milieu d'un
parallélogramme de peupliers. Les feuilles dansaient et babillaient
dans le vent tout autour de nous. La rivière pendant ce temps
continuait à se hâter et semblait gronder contre notre retard. Peu
nous importait. La rivière savait où elle allait; nous, pas; d'autant
moindre était notre hâte, là où nous trouvions d'agréables séjours
et un théâtre riant pour fumer une pipe. A cette heure les agents de
change étaient à vociférer à la Bourse de Paris pour le deux ou le
trois pour cent. Mais nous ne nous inquiétions pas plus d'eux que du
cours d'eau qui glissait à nos pieds et nous sacrifiions une hécatombe
de minutes aux dieux du tabac et de la digestion. La hâte est la
ressource de ceux qui manquent de foi. Pour un homme qui a confiance
en son propre cœur ainsi qu'en celui de ses amis, demain est aussi bon
qu'aujourd'hui. Et s'il meurt dans l'intervalle, eh bien! il meurt,
voilà tout, et la question est résolue.
Il nous fallut prendre le canal au cours de l'après-midi, parce que,
à l'endroit où il traverse la rivière, il y avait non pas un pont,
mais un siphon. Sans un énergumène qui se trouvait sur la rive, nous
filions droit dans le siphon, et c'en était dès lors fini pour nous
de pagayer. Sur le chemin de halage nous rencontrâmes un homme, un
monsieur, que notre voyage intéressa beaucoup. Et je fus témoin d'une
étrange «attaque de mensonge» qu'eut la Cigarette. Celui-ci, parce que
son couteau venait de Norvège, raconta toutes sortes d'aventures de
ce pays, où il n'avait jamais mis les pieds. Il avait tout à fait la
fièvre à la fin, et il allégua qu'il était possédé du démon.
Moy (prononcez Moÿ) était un charmant petit village, groupé autour d'un
château dans un bas-fond. L'air était parfumé du chanvre des champs
avoisinants. Au Mouton d'Or nous fûmes parfaitement traités. Des obus
allemands venant du siège de la Fère, des figurines de Nuremberg,
des poissons rouges dans un bocal et toutes sortes de bibelots
embellissaient la salle publique. L'aubergiste était une bonne grosse
mère, toute simple et myope; il s'en fallait de fort peu qu'elle ne fût
un vrai cordon bleu. Elle se doutait un peu elle-même de ses hautes
capacités. Après avoir envoyé chaque plat, elle venait dans la salle
inspecter un instant le dîner, de ses yeux ridés et clignotants: «c'est
bon, n'est-ce pas?» disait-elle. Et lorsqu'elle avait reçu une réponse
convenable, elle disparaissait dans la cuisine. Ce plat tout ordinaire
en France, des perdrix aux choux, devint une chose nouvelle à mes
yeux, au Mouton d'Or. Cela eut pour conséquence de me procurer d'amers
désappointements dans beaucoup de dîners subséquents. Bien doux fut
notre repos au Mouton d'Or à Moy.
LA FÈRE DE MAUDITE MÉMOIRE
Nous nous attardâmes à Moy une bonne partie de la journée, car nous
aimions à philosopher et par principe, nous détestions de faire de
longues étapes et de partir de grand matin. L'endroit en outre invitait
au repos. Des gens en costume de chasse soigné sortaient du château
avec des fusils et des gibecières; et c'était réellement un plaisir
de rester derrière, pendant que ces élégants chercheurs de plaisirs
choisissaient la première heure du jour pour s'amuser. De cette façon
tout le monde peut être aristocrate et jouer le duc parmi les marquis
et le monarque régnant parmi les ducs, s'il ne veut que les surpasser
en tranquillité. Un maintien imperturbable vient d'une patience
parfaite. Les esprits calmes ne sont sujets ni à la perplexité ni à la
crainte; mais ils continuent, dans la fortune comme dans l'infortune,
à marcher leur pas, comme une horloge pendant les coups de tonnerre
d'un orage.