Il doit y avoir quelque mythe (mais s'il en existe un, je ne le connais

pas) fondé sur le frissonnement des roseaux. Il n'y a guère de choses

dans la nature qui frappent davantage l'œil de l'homme. C'est une

pantomime si éloquente de la terreur; et la vue d'un si grand nombre

de créatures se réfugiant dans tous les creux du rivage comme dans

un sanctuaire inviolable est suffisante pour répandre l'infection de

la crainte dans un esprit faible. Peut-être n'est-ce qu'une question

de froid? et cela n'aurait rien d'étonnant, puisque les roseaux sont

plongés dans l'eau jusqu'à la taille. Ou peut-être ne se sont-ils

jamais accoutumés à la hâte et à la fureur du flux de la rivière ou au

miracle de son corps sans fin? Pan jouait autrefois du chalumeau sur

leurs ancêtres; et ainsi par les mains de sa rivière, il continue à

jouer sur ces récentes générations dans toute la vallée de l'Oise; et

il joue le même air, tout à la fois doux et perçant, pour nous dire ce

qu'il y a de beau et de terrifiant dans le monde.

Le canoë était comme une feuille dans le courant qui le soulevait,

le secouait et l'emportait en maître; tel un centaure emportant une

nymphe. Pour conserver quelque pouvoir sur la direction des canoës, il

nous fallait beaucoup d'habileté et d'activité dans le maniement de la

pagaie. La rivière avait une telle hâte d'atteindre la mer! Toutes les

gouttes d'eau couraient, prises d'une terreur panique, comme autant

de gens dans une foule épouvantée. Mais y eut-il jamais une foule si

nombreuse et si possédée d'une seule idée? Tous les objets visibles

passaient avec le rythme d'une danse; la vue courait de la même course

que la rivière. Les exigences de chaque moment tendaient tellement les

cordes que notre être vibrait comme un instrument bien accordé et que

le sang, secouant sa léthargie, trottait par tous les grands chemins et

par tous les sentiers des veines et des artères, entrait dans le cœur

et en sortait précipitamment, comme si la circulation n'était qu'un

voyage de vacances et non le labeur quotidien de soixante-dix années.

Les roseaux pouvaient incliner leur tête en guise d'avertissement,

et par leurs gestes tremblants, nous dire que la rivière était aussi

cruelle qu'elle était impétueuse et froide, et que la mort était aux

aguets dans les tourbillons sous les saules. Mais les roseaux devaient

rester où ils étaient et ceux qui restent immobiles sont toujours de

timides conseillers. Pour nous, nous aurions pu crier à tue-tête. A

vrai dire, si cette charmante et magnifique rivière était une invention

de la mort, la vieille coquine grise s'était fameusement trompée à

notre égard. En ce moment l'intensité de ma vie était décuplée. Je

marquais des points contre la mort à chacun de mes coups de pagaie, à

chaque tournant du cours d'eau. J'ai rarement tiré meilleur profit de

ma vie.

Car à mon avis, nous pouvons considérer notre petite guerre

particulière avec la mort tant soit peu sous ce jour. Si un homme

sait que tôt ou tard il sera dévalisé dans un voyage, il prendra

une bouteille de ce qu'il y a de meilleur dans chaque auberge et

considèrera toutes ses extravagances comme autant de gagné sur les

voleurs: Et ce sera surtout autant de gagné, si au lieu de dépenser

simplement, il fait un placement avantageux d'une partie de son argent,

lorsqu'il n'y aura plus aucun risque de le perdre. De même chaque

moment de vie intense, surtout quand cette vie est pleine de santé, est

autant de gagné sur la mort, la voleuse en gros. Nous aurons d'autant

moins dans nos poches, d'autant plus dans notre estomac, le jour où

elle s'écriera: «Halte là. Votre bourse!» Un rapide cours d'eau est un

de ses artifices favoris, un de ces artifices qui est pour elle chaque

année une source de grands revenus. Mais lorsque viendra pour elle et

pour moi le moment de régler nos comptes, je lui sifflerai au nez,

quand il sera question de ces heures passées sur l'Oise supérieure.

Au début de l'après-midi, le soleil resplendissant et la gaîté de la

marche nous avaient plongés dans une sorte de douce ivresse. Nous ne

pouvions plus nous contenir; nous ne pouvions plus contenir notre

contentement. Les canoës étaient trop petits pour nous; nous éprouvions

le besoin d'en sortir pour nous dégourdir les jambes sur le rivage.

Et nous nous étendîmes de tout notre long sur le gazon dans une verte

prairie, nous fumâmes un tabac déifiant et proclamâmes le monde

excellent. Ce fut la dernière bonne heure de la journée et je m'y

arrête avec une extrême complaisance.

D'un côté de la vallée, tout en haut du sommet crayeux de la colline,

un laboureur avec son attelage paraissait et disparaissait à

intervalles réguliers. Chaque fois qu'il se montrait, sa silhouette se

détachait immobile pendant quelques secondes sur le fond du ciel, tout

à fait semblable, au dire de la Cigarette, à un Burns de fantaisie qui

viendrait retourner avec sa charrue la marguerite de la montagne.[3]

C'était le seul être vivant que nous eussions en vue, à moins que nous

ne dussions compter la rivière.

[3] Allusion à une poésie de Burns intitulée: «_A une Marguerite de

montagne_,» dans laquelle il plaint le sort d'une marguerite qu'il

a retournée et déracinée avec sa charrue. La pièce, très jolie,

comprend 9 strophes de 6 vers chacune.

De l'autre côté de la vallée, un groupe de toits rouges et un beffroi

se montraient parmi le feuillage. De là quelque sonneur de cloches

inspiré emplissait l'après-midi de la musique d'un carillon. Il y avait

quelque chose de très doux, de très captivant dans l'air qu'il jouait,

et nous pensâmes que nous n'avions jamais entendu de cloches parler

d'une manière si intelligente ou chanter d'une façon aussi mélodieuse.

Ce fut sans doute sur quelque rythme semblable que les fileuses et les

jeunes filles chantaient «Eloigne-toi, ô mort,» dans l'Illyrie[4] de

Shakespeare. Il y a si souvent une note menaçante, quelque chose de

beuglant et de métallique dans la voix des cloches, que nous avons,

je crois, une impression bien plus pénible qu'agréable à les entendre.

Mais tandis que ces cloches sonnaient dans le lointain, tantôt sur un

ton haut, tantôt sur un ton grave, tantôt avec une cadence plaintive

qui captivait l'oreille comme le refrain d'un chant populaire, elles

étaient toujours modérées et mélodieuses, et semblaient être en

harmonie avec l'esprit des endroits tranquilles et rustiques, comme le

bruit d'une chute d'eau ou le babillage d'une colonie de corneilles au

printemps. J'aurais bien demandé la bénédiction du sonneur de cloches,

bon et grave vieillard qui tirait si doucement la corde, au rythme de

ses méditations. J'aurais volontiers béni le prêtre, ou les héritiers,

ou qui que ce soit en France qui s'occupe de ces sortes d'affaires,

qui avaient légué ces harmonieuses vieilles cloches pour égayer

l'après-midi, au lieu de tenir des réunions, de faire des quêtes, et

d'avoir leurs noms imprimés à diverses reprises dans la feuille locale,

pour monter un carillon de substituts d'airain tout flambant neufs

fondus à Birmingham, qui bombarderaient leurs flancs à la provocation

d'un sonneur de cloches tout flambant neuf et rempliraient les échos de

la vallée de terreur et de vacarme.

[4] Shakespeare. La nuit des rois. Scène IV. Acte II.

_N. d. T._

A la fin les cloches se turent, et avec leur note le soleil se retira.

Le spectacle était fini; la vallée de l'Oise était retombée dans

l'ombre et le silence. Nous nous mîmes à pagayer, le cœur joyeux,

comme des gens qui, après avoir assisté jusqu'au bout à une noble

représentation, retournent au travail. La rivière était plus dangereuse

ici; elle courait plus vite; les tourbillons étaient plus soudains et

plus violents. Pendant toute la descente nous avions eu des difficultés

tout notre soûl. Tantôt c'était un barrage que notre habileté nous

permettait de franchir avec la rapidité d'une flèche; tantôt c'en était

un autre si peu profond et hérissé de tant de pieux qu'il nous fallait

tirer les bateaux de l'eau et les porter au delà. Mais le principal

genre d'obstacles avait pour cause les derniers grands vents. Tous

les deux ou trois cents mètres, un arbre était tombé en travers de

la rivière et en avait ordinairement entraîné plus d'un autre dans

sa chute. Souvent il y avait un passage libre à l'extrémité, et nous

pouvions doubler ce promontoire de feuillage et entendre la succion et

le bouillonnement de l'eau parmi les branches. Souvent aussi, quand

l'arbre s'étendait d'une rive à l'autre, il y avait place pour, en

se rasant, passer en dessous, canoë et tout. Quelquefois il était

nécessaire de monter sur le tronc même et de faire passer les bateaux

en les tirant; et parfois aussi, aux endroits où le courant était trop

impétueux pour agir ainsi, il n'y avait rien à faire que d'atterrir et

de transporter nos bateaux. Ceci fit une belle série d'accidents dans

le trajet du jour et nous tint constamment en éveil.

Peu de temps après notre rembarquement comme j'étais en tête avec une

longue avance toujours plein d'un noble et joyeux enthousiasme pour le

soleil, la rapidité de notre allure et les cloches d'église, la rivière

fit un de ses sauts de lion à un brusque tournant, et j'aperçus un

autre arbre tombé à une portée de pierre. En un clin d'œil j'eus

baissé mon dossier et je visai un endroit où le tronc semblait assez

élevé au dessus de l'eau et où les branches ne paraissaient pas trop

touffues pour me laisser glisser par dessous. Quand un homme vient de

vouer une éternelle confraternité à l'univers, il n'est pas en état de

prendre de sang-froid de grandes déterminations, et je n'avais pas été

heureusement inspiré en prenant celle-ci, qui aurait pu être pour moi

très importante. L'arbre m'accrocha par la poitrine, et pendant que

je m'efforçais encore de me faire plus mince et de me frayer passage,

la rivière coupa court à tout en m'enlevant mon bateau. L'Aréthuse

pivota, dériva bâbord avant, s'inclina sur le flanc, rejeta tout ce qui

restait encore de moi à bord, et ainsi désencombrée, fila vivement sous

l'arbre, se redressa et s'en alla gaiement au fil de l'eau.

J'ignore combien de temps je mis à me hisser à force d'efforts sur

l'arbre, auquel j'étais resté cramponné; mais ce fut plus long que

je ne l'aurais désiré. Mes pensées étaient d'un caractère grave et

presque sombre; mais je me cramponnais toujours à ma pagaie. Le courant

m'entraînait par les talons aussi vite que je parvenais à soulever mes

épaules hors de l'eau, et au poids, il me semblait avoir toute l'eau

de l'Oise dans les poches de mon pantalon. Vous ne pourrez jamais

savoir, tant que vous n'en aurez pas fait l'essai, avec quelle sourde

violence une rivière tire sur un homme. La mort elle-même m'avait par

les talons; car c'était ici sa dernière embuscade, et il fallait à

présent qu'elle prît part en personne à la lutte. Et toujours je tenais

ma pagaie. A la fin, je me hissai péniblement jusqu'au ventre sur le

tronc et je restai là, loque mouillée, sans haleine, l'esprit partagé

entre la mauvaise humeur et le sentiment de l'injustice du sort.

Quelle triste figure j'ai dû faire aux yeux de Burns avec son attelage

au sommet de la colline! Mais la pagaie se trouvait toujours dans ma

main. Sur ma tombe, si jamais j'en ai une, je veux que ces mots soient

inscrits: «Il se cramponna à sa pagaie.»

La Cigarette venait de passer un instant auparavant; il y avait en

effet, comme j'aurais pu l'observer, si j'avais été un peu moins

enthousiasmé de l'univers à ce moment, un passage libre autour du

sommet de l'arbre, du côté le plus éloigné. Il m'avait offert ses

services pour me tirer de là; mais comme j'étais déjà sur les coudes,

j'avais refusé et l'avais envoyé en aval, à la poursuite de la

vagabonde Aréthuse. Le courant était trop rapide pour qu'un homme le

remontât avec un seul canoë, à plus forte raison avec deux sur les

bras. Je rampai donc le long du tronc jusqu'à la rive et je descendis à

pied par les prairies qui bordent la rivière. J'avais tellement froid

que mon cœur était endolori. Je me rendais bien compte par moi-même

à présent de la raison pour laquelle les roseaux frissonnaient si

tristement. J'aurais pu donner une leçon à n'importe lequel d'entre

eux. A mon approche, la Cigarette fit facétieusement remarquer qu'il

pensait que j'étais «en train de prendre de l'exercice»; mais il acquit

bientôt la certitude que c'était le froid qui me faisait claquer des

dents. Je me frictionnai énergiquement avec une serviette et je mis des

vêtements secs, que je tirai du sac en caoutchouc; mais je ne fus plus

le même homme pendant le reste du voyage. Cela me donnait des nausées

de penser que je portais sur moi mes derniers vêtements secs. La

lutte m'avait fatigué; et peut-être, que je le susse ou non, étais-je

quelque peu démoralisé? L'élément dévorant de l'univers avait bondi

sur moi dans cette verte vallée qu'animait un rapide cours d'eau. Les

cloches étaient toutes très jolies à leur façon; mais j'avais entendu

quelques-unes des notes perfides de la musique de Pan. Est-ce que la

traîtresse rivière voulait m'entraîner sous ses eaux par les talons,

vraiment? et paraître si belle tout le temps? En somme, la bonne humeur

de la nature n'était qu'à fleur de peau.

Il y avait encore un long trajet à faire en suivant les sinuosités du

cours d'eau; la nuit était tombée, et une cloche sonnait tardivement

dans Origny-Sainte-Benoîte, quand nous arrivâmes.

ORIGNY-SAINTE-BENOITE

UN JOUR DE REPOS

Le lendemain était un Dimanche, et les cloches de l'église n'eurent

guère de repos. En vérité je ne me rappelle aucun autre endroit où l'on

offre aux dévots un choix d'offices aussi varié. Et tandis que les

cloches sonnaient joyeuses dans l'air ensoleillé, tous les chasseurs

avec leurs chiens battaient les betteraves et le colza.

Dans la matinée un colporteur et sa femme descendirent la rue au pas,

chantant sur un air très lent et très lamentable: «O France, mes

amours.» Cela fit venir tout le monde à sa porte; et lorsque notre

hôtesse appela l'homme chez elle pour lui acheter les paroles, il n'en

restait plus aucun exemplaire. Elle n'était ni la première, ni la

seconde personne à avoir été empoignée par la chanson. Il y a quelque

chose de fort pathétique dans l'amour que professent les Français

depuis la guerre pour les chants patriotiques lugubres. J'ai observé

un garde forestier natif d'Alsace, pendant que quelqu'un chantait

«_Les malheurs de la France_» à un repas de baptême aux environs de

Fontainebleau. Il se leva de table et prenant son fils à part, tout

près de l'endroit où je me tenais: «Ecoute, écoute, dit-il, en posant

la main sur l'épaule du petit garçon, et souviens-toi de ceci, mon

fils.» L'instant d'après il était dehors dans le jardin et je pus

l'entendre sangloter dans l'obscurité.

L'humiliation de ses armes et la perte de l'Alsace-Lorraine ont

cruellement mis à l'épreuve l'endurance de ce peuple sensible; et les

Français ont encore le cœur bouillant de colère, non pas tant contre

l'Allemagne que contre l'Empire. En quel autre pays verrez-vous un

chant patriotique amener tout le monde dans la rue? Mais l'affliction

exalte l'amour; et nous ne sentirons jamais que nous sommes anglais,

que le jour où nous aurons perdu les Indes. L'Amérique indépendante

est encore le tourment de mon existence. Je ne puis songer sans horreur

au fermier Georges[5] et l'ardeur de mes sentiments pour ma patrie

n'est jamais plus vive que lorsque je vois la bannière étoilée et que

je me rappelle ce qu'aurait pu être notre empire.

[5] Georges Washington, qui força l'Angleterre à reconnaître

l'indépendance des Etats-Unis.

N. d. T.

Le petit livre du colporteur, que j'achetai, était un curieux mélange.

Côte à côte avec les lestes et tapageuses inepties des cafés-concerts

de Paris se trouvaient beaucoup de pièces pastorales qui, à mon avis,

ne manquaient pas d'une certaine teinte de poésie et respiraient cette

brave indépendance qui caractérise la classe pauvre en France. Vous

pouviez y voir combien le bûcheron est fier de sa cognée, et combien

le jardinier dédaigne d'avoir honte de sa bêche. Elle n'était pas très

bien écrite, cette poésie du travail, mais le courage du sentiment

rachetait ce qu'il y avait de faible et de verbeux dans l'expression.

Les pièces guerrières et les patriotiques d'autre part, étaient, toutes

sans exception, des productions larmoyantes et pusillanimes. Le poète

avait passé par les Fourches Caudines; il chantait pour une armée,

visitant, les armes renversées, le tombeau de son antique renommée;

il ne chantait pas la victoire, mais la mort. Dans la collection du

colporteur, il y avait un numéro intitulé «_Conscrits Français_», qui

peut se ranger parmi les poésies lyriques les plus propres à dissuader

de la guerre que l'on ait conservées. Tout homme dans un pareil état

d'esprit serait dans l'impossibilité de se battre. Le conscrit le plus

brave pâlirait si l'on entonnait un tel chant à ses côtés le matin de

la bataille, et des régiments entiers jetteraient leurs armes, rien que

d'en entendre l'air.

Si ce que dit Fletcher de Saltoun de l'influence des chants nationaux

est vrai, il faut en conclure que la France était tombée bien bas.

Mais du mal sortira le remède, et un peuple d'âme saine et courageuse

se fatigue à la longue de geindre sur ses désastres. Déjà P..........

a écrit quelques viriles poésies militaires. Elles ne contiennent pas

beaucoup peut-être de ces notes vibrantes qui nous font palpiter le

cœur; elles manquent d'élévation lyrique, et leur mouvement est lent;

mais elles sont écrites dans un esprit grave et stoïque, qui mènerait

les soldats bien loin dans une bonne cause. On sent qu'on confierait

volontiers quelque chose à P......... Ce sera un bonheur, s'il parvient

à inoculer ses compatriotes au point qu'on puisse leur confier le soin

de leur avenir. Et en attendant, ceci est un antidote à «_Conscrits

Français_» et à beaucoup d'autres poésies lugubres.

Nous avions laissé nos bateaux pendant la nuit sous la garde d'un

individu que nous appellerons _Carnaval_. Je n'ai pas bien saisi son

nom, et peut-être ne fut-ce pas malheureux pour lui, vu que je ne suis

pas à même de le faire passer avec honneur à la postérité? Au cours

de la journée, nous nous rendîmes en nous promenant à la remise de cet

homme et nous y trouvâmes tout un petit rassemblement inspectant les

canoës. Il y avait un gros monsieur très au courant des particularités

de la rivière et brûlant de nous en faire part. Il s'y trouvait aussi

un jeune homme fort élégant, vêtu de noir, sachant un peu d'Anglais,

qui mit aussitôt la conversation sur les régates d'Oxford et de

Cambridge. Il y avait encore trois belles jeunes filles de quinze à

vingt ans, et un vieillard en blouse, que le manque de dents gênait

pour parler et qui avait un fort accent de terroir. Tout à fait l'élite

d'Origny, je suppose.

La Cigarette avait quelques arrangements secrets à faire à ses agrès

dans la remise; je restai donc seul à faire la parade. Je trouvai que

bon gré mal gré, j'avais aux yeux de ces gens beaucoup d'un héros.

Les dangers de notre voyage faisaient éprouver aux jeunes filles de

petits frissons, et j'aurais eu mauvaise grâce, je pense, à ne pas

continuer la conversation sur le terrain que les dames avaient choisi.

Ma mésaventure de la veille racontée d'un ton dégagé produisit une

profonde impression.

C'était un nouvel Othello avec pas moins de trois Desdémones et

quelques sénateurs sympathiques à l'arrière-plan. Jamais les canoës ne

reçurent plus de flatteries, ni surtout de flatteries plus délicates.

«On dirait un violon,» s'écria l'une des jeunes filles extasiée.

«Je vous remercie de l'expression, mademoiselle, répliquai-je, d'autant

plus qu'il est des gens qui prétendent que cela ressemble à un

cercueil.»

«Oh! mais c'est réellement comme un violon. Cela a le fini d'un

violon,» continua-t-elle.

«Et le poli d'un violon,» ajouta un sénateur.

«On n'a qu'à tendre les cordes», conclut un autre, «et alors

teum-teumté-teum,» fit-il, imitant le résultat avec entrain.

N'était-ce pas là une gracieuse petite ovation? Où ce peuple

trouve-t-il le secret de ses gentils propos? Je ne puis me l'imaginer,

à moins que le secret ne soit tout bonnement qu'un sincère désir de

plaire. Mais aussi en France il n'y a pas de honte à dire les choses

nettement; tandis qu'en Angleterre, parler comme un livre, c'est

refuser de se résigner aux exigences de la société.

Le vieillard en blouse entra furtivement dans la remise et informa la

Cigarette, assez mal à propos, qu'il était le père des trois jeunes

filles et de quatre autres encore, un véritable exploit pour un

Français.

«Vous êtes bien heureux», répondit poliment la Cigarette.

Et le vieux monsieur, qui était apparemment arrivé à ses fins,

s'esquiva.

Nous fûmes bientôt dans les meilleurs termes. Les jeunes filles ne

parlaient de rien moins que de partir avec nous le lendemain matin,

s'il vous plaît. Et plaisanterie à part, tout le monde désirait

vivement savoir l'heure de notre départ. Or, quand on va péniblement

se glisser d'un mauvais embarcadère dans son canoë, une foule, pour

amie qu'elle soit, n'est guère à désirer. Aussi leur dîmes-nous

que nous ne partirions pas avant midi; bien que nous fussions

intérieurement décidés à nous en aller à dix heures au plus tard.

Vers le soir nous sortîmes de nouveau pour mettre quelques lettres

à la poste. Il faisait frais et bon. A part un ou deux marmots qui

nous suivaient comme ils auraient pu suivre une ménagerie, ce long

village était absolument désert. Les collines et les cimes des

arbres s'élevaient de tous côtés dans l'air clair, et les cloches

carillonnaient de nouveau pour un autre office.

Soudain nous aperçûmes les trois jeunes filles, debout avec une

quatrième sœur, en face d'un magasin, sur le large trottoir de la

grand'route. Nous avions bien ri avec elles peu auparavant, à coup sûr.

Mais que voulait l'étiquette à Origny? Si elles s'étaient trouvées dans

un chemin de campagne, nous n'aurions naturellement pas hésité à leur

parler; mais ici, sous les yeux de toutes les commères, devions-nous

même seulement les saluer? Je consultai la Cigarette.

«Regardez», dit-il.

Je regardai. Il y avait bien encore les quatre jeunes filles à la même

place; mais à présent, quatre dos étaient tournés vers nous, bien

cambrés et conscients de ce qu'ils faisaient. Le caporal Modestie avait

donné le mot d'ordre, et le piquet bien discipliné avait fait demi-tour

comme un seul homme. Elles gardèrent cette formation tout le temps que

nous fûmes en vue; mais nous entendîmes leurs rires étouffés, tandis

que celle des jeunes filles que nous n'avions pas rencontrée riait à

gorge déployée et même regardait l'ennemi par dessus l'épaule. Je me

demande s'il n'y avait là que de la modestie, après tout, ou s'il ne

fallait pas y voir une sorte de provocation campagnarde.

A la pagaïe · 第 5 / 11 段