longeâmes la lisière que sur un très petit parcours. Le reste du
temps, la pluie ne cessa de tomber par ondées et le vent de souffler
en rafales, au point qu'on se sentait le cœur fatigué d'un temps aussi
changeant et aussi grognon. Chose singulière, les averses commençaient
toujours, quand il nous fallait porter nos bateaux de l'autre côté
d'une écluse et exposer nos jambes à l'air. Et il en fut ainsi à
chaque écluse. Ceci est une sorte de chose qui éveille volontiers en
vous un sentiment d'animosité contre la nature. Il ne semblait pas y
avoir de raison pour que l'averse ne vînt pas cinq minutes plus tôt ou
plus tard, à moins de lui supposer une intention de vous braver. La
Cigarette avait un mackintosh, qui le mettait plus ou moins au-dessus
de ces contrariétés. Mais il me fallait supporter tout ce mauvais
temps, car je n'avais aucun vêtement de ce genre. Je commençai à me
rappeler que la nature est femme. Mon compagnon, qui voyait les choses
plus en rose, écoutait mes jérémiades avec une grande satisfaction,
et y joignait ironiquement les siennes. «C'est comme les marées»,
disait-il, pour prendre comme exemple une chose analogue, «ça ne sert
qu'à embêter les canotiers. Si, ça peut encore avoir un autre but: ça
permet à la lune de se glorifier de l'influence qu'on lui attribue sur
la production de ce phénomène.» A la dernière écluse, un peu en deçà
de Landrecies, je refusai d'aller plus loin; et au beau milieu d'une
averse, je m'assis sur la berge pour me ranimer en fumant une pipe.
Un alerte vieillard que je pris pour le diable s'approcha de moi, et
me questionna sur notre voyage. J'avais le cœur si gros que je lui
dévoilai nos projets. Voilà bien, me dit-il, la plus sotte entreprise
dont j'aie jamais entendu parler. Comment donc! est-ce que je ne savais
pas, me demanda-t-il, qu'il n'y avait que des écluses, des écluses,
et toujours des écluses, sur tout le trajet, sans compter qu'à cette
saison de l'année, nous allions trouver l'Oise complètement à sec?
«Montez en chemin de fer, mon petit jeune homme, et retournez chez
vous auprès de vos parents.» Je fus tellement abasourdi par la malice
de cet homme que tout ce que je pus faire fut de fixer les yeux sur
lui, sans pouvoir dire un mot. Un arbre ne m'aurait jamais tenu pareil
langage. Enfin je trouvai quelques paroles pour me tirer d'embarras.
Nous avions déjà fait, lui dis-je, un assez long trajet en venant
d'Anvers jusqu'ici, et nous ferions le reste en dépit de lui. Oui,
ajoutai-je, s'il n'y avait pas d'autre motif, je le ferais à présent,
par la seule raison qu'il avait osé dire que nous ne le pourrions pas.
L'aimable vieillard me regarda en ricanant, fit une allusion à mon
canoë, et s'éloigna tranquillement en hochant la tête.
J'avais encore le cœur tout bouillant d'indignation quand deux jeunes
gens m'abordèrent. Ils me prirent pour le domestique de la Cigarette,
sans doute parce que je n'avais qu'un simple jersey, tandis que lui
portait un mackintosh, et ils me firent beaucoup de questions sur ma
place et sur le caractère de mon maître. Je répondis que c'était un
assez bon garçon; mais qu'il avait en tête cet absurde voyage. «Oh!
non, non,» dit l'un d'eux, «il ne faut pas dire cela; ce n'est pas
absurde du tout, c'est très courageux de sa part.» Je crois que ces
deux jeunes gens étaient des anges envoyés pour me rendre du courage.
Ce fut pour moi une chose vraiment fortifiante de reproduire ainsi
toutes les insinuations du vieillard, comme si elles venaient de moi et
qu'elles m'eussent été suggérées par mon rôle de domestique mécontent,
et de les voir chasser comme autant de mouches par ces admirables
jeunes gens.
Quand je racontai cet incident à la Cigarette, «les gens doivent se
faire une curieuse idée de la manière d'agir des domestiques anglais,»
dit-il sèchement, «car vous m'avez traité en bête brute à l'écluse».
Je fus très mortifié de ces paroles; mais il est de fait que mon
caractère avait souffert.
A LANDRECIES
A Landrecies la pluie tombait encore et le vent soufflait toujours;
mais nous trouvâmes une chambre à deux lits bien meublée, de véritables
pots à eau contenant de l'eau véritable, et un dîner, un dîner
véritable avec du vin véritable. Pour moi, après avoir été marchand
pendant une nuit, après avoir été le jouet des éléments pendant toute
la journée, je sentis ce confort faire sur mon cœur l'effet d'un rayon
de soleil. Il y avait au dîner un fruitier anglais qui voyageait avec
un fruitier belge. Dans la soirée, au café, nous remarquâmes que notre
compatriote perdait beaucoup d'argent au jeu de bouchon; et je ne sais
pourquoi, ceci nous fut agréable.
Il advint que nous dûmes faire plus ample connaissance avec Landrecies
que nous ne nous y attendions; car le lendemain il faisait un vrai
temps de chien. Cette ville n'est pas l'endroit qu'on aurait voulu
choisir pour se reposer une journée, car elle ne se compose guère
que de fortifications. A l'intérieur des remparts, quelques pâtés de
maisons, une longue rangée de casernes et une église représentent la
ville du mieux qu'ils peuvent. Il ne paraît pas y avoir de commerce,
et un boutiquier chez qui j'achetai un briquet de treize sous éprouva
une telle émotion d'avoir un client qu'il m'emplit mes poches de silex
de reste par dessus le marché. Les seuls monuments publics qui eurent
quelque intérêt pour nous furent l'hôtel de ville et le café. Cependant
nous visitâmes l'église; c'est là que repose le maréchal Clarke;
mais comme nous n'avions jamais entendu parler ni l'un ni l'autre de
ce soldat héroïque, nous supportâmes avec fermeté les souvenirs de
l'endroit.
Dans toutes les villes de garnison, les appels à la garde, les réveils
et autres choses du même genre font un magnifique et romanesque
intermède dans la vie civile. Les clairons, les tambours et les fifres
sont par eux-mêmes d'excellentes choses, et quand ils font penser aux
armées en marche et aux pittoresques vicissitudes de la guerre, ils
suscitent dans le cœur quelque chose de fier. Mais dans une ombre de
ville telle que Landrecies, où il n'y a guère d'autre mouvement, ces
accents guerriers produisaient une commotion grande à proportion.
C'étaient en vérité les seules choses mémorables. C'était bien
l'endroit pour entendre la ronde passant la nuit dans les ténèbres avec
le pas pesant des hommes en marche et la répercussion frémissante des
roulements de tambour. Cela vous rappelait que cette place même était
un point dans le grand système militaire de l'Europe, qu'il se pourrait
qu'un jour dans l'avenir elle fût entourée de la fumée et du tonnerre
du canon et qu'elle se fît un nom parmi les places fortes.
En tous cas, le tambour, grâce à sa voix martiale et au remarquable
effet physiologique qu'il produit, je dirai plus, grâce même à sa
forme embarrassante et comique, occupe une place à part parmi les
instruments de percussion. Et s'il est vrai, comme je l'ai ouï dire,
que les tambours sont recouverts de peau d'âne, quelle pittoresque
ironie cela ne contient-il pas! Comme si la peau de ce patient animal
n'avait pas été suffisamment battue pendant qu'il était en vie,
tantôt par les marchands des quatre saisons de Lyon, tantôt par les
présomptueux prophètes hébreux, il fallait encore qu'elle fût enlevée
aux quartiers de derrière de la pauvre bête, après sa mort, tendue sur
un tambour et battue chaque nuit à la ronde dans les rues de toutes
les villes de garnison de France. Et sur les hauteurs de l'Alma et de
Spicheren, et partout où la mort fait flotter son drapeau rouge et
retentir le bruit de sa puissante épée sur les canons, là aussi, il
faut que le jeune tambour se précipitant, les joues toutes blanches,
par dessus les camarades tombés, batte et maltraite ce morceau de peau,
arraché aux reins de paisibles baudets.
En général on n'emploie jamais plus mal son temps qu'à donner des
coups de bâton sur la peau des ânes. Nous savons l'effet que cela
produit sur cet animal, pendant qu'il est en vie, et nous n'ignorons
pas que vos coups ne hâteront pas la marche de votre âne stupide. Mais
dans cet état de momie et de triste survivance à soi-même, lorsque
la peau creuse retentit sous les coups des baguettes, que chaque
rataplan va droit au cœur d'un homme, y introduit la folie et cette
disposition du pouls, que dans notre façon emphatique de parler nous
surnommons Héroïsme, n'y a-t-il pas une espèce de vengeance contre
les persécuteurs de l'âne? Autrefois, pourrait-il vous dire, vous me
faisiez monter la colline et descendre la vallée à coups de bâton, et
j'étais forcé de l'endurer; mais à présent que je suis mort, ces coups
sourds qu'on entendait à peine dans les chemins de campagne sont
devenus une musique entraînante en tête de la brigade, et pour chaque
coup dont vous avez frappé ma peau, vous verrez un camarade chanceler
et tomber.
Peu de temps après le passage des tambours devant le café, la Cigarette
et l'Aréthuse, se sentant envie de dormir, partirent pour l'hôtel qui
n'était qu'à deux pas. Mais bien que Landrecies ne nous eût guère
paru intéressant, Landrecies s'était senti de l'intérêt pour nous.
Nous apprîmes que tout le long de la journée, des gens avaient couru
entre les rafales voir nos deux bateaux. Des centaines de personnes,
disait-on, quoique l'assertion ne fût guère d'accord avec l'idée que
nous nous faisions de la ville, des centaines de personnes avaient
couru les regarder dans le magasin à charbon où ils se trouvaient.
Nous devenions des lions à Landrecies, nous qui n'avions été que des
marchands la veille au soir, à Pont.
Lorsque nous quittâmes le café, quelqu'un courut après nous et nous
rattrapa à la porte de l'hôtel. Ce n'était rien moins que le juge de
paix, fonctionnaire qui, autant que j'en puis juger, joue le rôle d'un
délégué du shériff en Ecosse. Il nous donna sa carte et nous invita
à souper avec lui sur le champ, avec le charme délicat et la grâce
exquise que les Français apportent à ces choses. C'était pour le crédit
de Landrecies, dit-il, et bien que nous fussions parfaitement fixés sur
le peu de crédit que nous pouvions faire à la ville, nous aurions été
de grossiers personnages si nous avions refusé une invitation aussi
poliment faite.
La maison du juge de paix se trouvait tout près. C'était un intérieur
de célibataire bien installé, avec une curieuse collection de vieilles
bassinoires en cuivre suspendues aux murs. Quelques-unes étaient
artistement ciselées. Il semblait que cela fût une idée pittoresque
pour un collectionneur. On ne pouvait s'empêcher de penser au grand
nombre de bonnets de nuit qui s'étaient agités sur ces bassinoires dans
les générations passées; aux plaisanteries qui avaient pu se faire,
aux baisers qui avaient pu se prendre, lorsqu'elles étaient en usage;
on songeait forcément aux nombreuses fois qu'elles avaient paradé dans
le lit de la mort. Si seulement elles pouvaient parler, à quelles
scènes absurdes, inconvenantes et tragiques n'avaient-elles pas assisté?
Le vin était excellent. Quand nous complimentions le juge de paix
sur une bouteille: «Je ne vous donne pas cela comme ce que j'ai de
plus mauvais», disait-il. Je me demande quand les Anglais apprendront
ces gracieuses façons hospitalières. Elles valent la peine qu'on
les apprenne; elles ornent l'existence et embellissent les heures
ordinaires.
Deux autres habitants de Landrecies étaient présents. L'un était un
receveur d'une chose ou d'une autre, j'ai oublié quoi; l'autre, nous
apprit-on, était le principal notaire de l'endroit. Il se trouvait donc
que nos professions à tous les cinq avaient plus ou moins de rapport
avec la loi. Dans ces conditions, il était presque certain que la
conversation deviendrait technique. La Cigarette expliqua d'une façon
magistrale les lois sur le paupérisme. Et un peu plus tard, je me
trouvai moi-même en train d'exposer la loi écossaise sur les enfants
naturels, dont, je suis bien aise de le dire, je ne connais pas le
moindre mot. Le receveur et le notaire, mariés tous deux, accusèrent
le juge de paix, qui était célibataire, d'avoir soulevé la question.
Il se défendit de l'accusation de l'air conscient et satisfait que
prennent tous les hommes que j'aie jamais vus, qu'ils soient Français
ou Anglais. N'est-il pas étrange que tous, dans les moments où nous ne
sommes pas sur nos gardes, nous éprouvions une certaine satisfaction à
ce qu'on nous juge un tant soit peu coquins avec les femmes?
A mesure que la soirée s'avançait, le vin devenait plus à mon goût; les
liqueurs se trouvaient encore meilleures que le vin et la société était
très animée. Ce fut le plus haut étiage de la faveur populaire de notre
voyage. Après tout, comme nous nous trouvions chez un juge de paix,
n'y avait-il pas quelque chose de semi-officiel dans la façon dont il
nous traitait? C'est pourquoi, nous souvenant quel grand pays est la
France, nous rendîmes pleine justice à la réception qui nous avait été
faite. Il y avait longtemps que Landrecies était endormi lorsque nous
retournâmes à l'hôtel, et les sentinelles sur les remparts allaient
bientôt voir poindre le jour.
LE CANAL DE LA SAMBRE A L'OISE
PÉNICHES
Il était tard et il pleuvait quand nous partîmes le lendemain. Le juge
de paix abrité sous un parapluie eut la politesse de nous accompagner
jusqu'au bout de l'écluse. Nous en étions arrivés à présent, en matière
de temps, à un degré d'humilité qu'on n'atteint guère que dans les
Highlands d'Ecosse. Un petit coin de ciel bleu ou un rayon de soleil
faisait chanter nos cœurs et quand il ne pleuvait pas très fort, nous
considérions la journée comme presque belle.
De longues files de bateaux s'étendaient le long du canal. Beaucoup
d'entre eux avaient l'air tout à fait pimpants et ressemblaient à des
navires dans leurs justaucorps de goudron d'Archangel, rehaussé de
blanc et de vert. Quelques-uns portaient une gaie balustrade en fer et
tout un parterre de pots de fleurs. Les enfants jouaient sur le pont
des bateaux, sans plus se soucier de la pluie que s'ils avaient été
élevés sur les bords du lac Caron; les hommes pêchaient par dessus le
plat-bord, quelques-uns sous un parapluie; les femmes faisaient leur
lessive; et chaque bateau était fier de son petit roquet qui faisait
office de chien de garde. Chacun de ces chiens aboyait furieusement
après nos canoës, courant le long du bord jusque l'autre bout de son
bateau et passant ainsi le mot au chien qui était sur le suivant. Nous
avons dû voir, au cours de cette journée de canotage, quelque chose
comme une centaine de ces embarcations, rangées les unes à la suite
des autres comme les maisons dans une rue; et il n'y avait pas un seul
de ces bateaux dont le chien ne nous accompagnât de ses aboiements. On
croirait visiter une ménagerie, fit remarquer la Cigarette.
Ces petites cités le long du bord du canal produisaient sur l'esprit
une très bizarre impression. Elles ressemblaient, avec leurs pots de
fleurs et leurs cheminées fumantes, leurs lessives et leurs dîners,
à un coin de nature enraciné dans le paysage; et cependant, si le
canal venait seulement à se dégager en aval, tous les bateaux l'un
après l'autre hisseraient leur voile ou se feraient remorquer par des
chevaux et s'en iraient dans toutes les parties de la France, et le
hameau impromptu se séparerait, maison par maison, pour se disperser
aux quatre vents. Quant aux enfants qui jouaient ensemble aujourd'hui
sur le canal de la Sambre à l'Oise, chacun au seuil de l'habitation
paternelle, où et quand pourrait se faire leur prochaine rencontre?
Depuis quelque temps notre conversation avait roulé sur les bateaux et
nous avions formé le projet de passer nos vieux jours sur les canaux
de l'Europe. Nous devions faire ces voyages tout à fait à loisir,
tantôt sur une rapide rivière, à la remorque d'un vapeur, tantôt
attendant des chevaux pendant des journées entières à quelque jonction
peu considérable. On devait nous voir nous agiter sur le pont dans
toute la dignité des années, notre barbe blanche tombant sur notre
poitrine. Nous devions être perpétuellement occupés parmi les pots de
couleur, si bien qu'il n'y aurait pas de blanc d'une fraîcheur plus
grande, ni de vert d'une plus belle teinte d'émeraude que le nôtre,
dans tous les bateaux circulant sur les canaux. Il devait y avoir des
livres dans la cabine, des pots à tabac et du vieux Bourgogne aussi
rouge qu'un coucher de soleil en Novembre, et aussi parfumé qu'une
violette en Avril. Il devait y avoir un flageolet dont la Cigarette,
avec un doigté habile, tirerait des sons attendrissants sous les
étoiles, et peut-être, mettant de côté son instrument, élèverait-il la
voix--sa voix un peu plus grêle qu'autrefois, avec, de temps à autre,
un chevrotement que vous appelleriez, si vous vouliez, une roulade
naturelle--en une riche et solennelle psalmodie.
Toutes ces choses mijotant dans mon esprit me firent désirer aller
à bord d'une de ces habitations idéales de la flânerie. Je n'avais
que l'embarras du choix, tandis que je les côtoyais les unes après
les autres et que les chiens aboyaient après moi, me prenant pour un
vagabond. A la fin j'aperçus un brave vieillard et son épouse qui me
regardaient tous deux avec intérêt. Je leur souhaitai donc le bonjour
et m'arrêtai près de leur bateau. Je débutai par une remarque sur leur
chien qui avait quelque chose du chien d'arrêt. Changeant alors de
sujet, j'adressai à Madame un compliment sur ses fleurs, puis un mot
d'éloge sur leur genre de vie.
Si vous tentiez pareille expérience en Angleterre, vous recevriez
immédiatement un camouflet. On vous représenterait cette existence
comme méprisable, non sans faire une allusion mordante à votre
meilleur sort. Or ce que j'aime tant en France, c'est la franchise et
l'intrépidité avec laquelle chacun reconnaît sa situation de fortune.
Ils savent tous dans ce pays de quel côté leur pain est beurré, et ils
prennent plaisir à le montrer aux autres, ce qui est à coup sûr ce que
la religion comporte de meilleur; et ils dédaignent de faire la petite
bouche sur leur pauvreté, ce que je considère comme ce qu'il y a de
supérieur dans le courage. J'ai entendu une femme dans une position
tout à fait belle et possédant une fortune assez ronde, parler de son
propre enfant avec une plainte navrante, comme de l'enfant d'un pauvre
homme. Moi, je ne dirais pas pareille chose au duc de Westminster. Et
les Français sont pleins de cet esprit d'indépendance. Peut-être est-ce
le résultat des institutions républicaines, comme ils les appellent.
C'est beaucoup plus vraisemblablement parce qu'il y a si peu de gens
réellement pauvres que ceux qui se plaignent ne sont pas en nombre
suffisant pour se soutenir les uns les autres.
Les gens du bateau étaient charmés de m'entendre admirer leur
situation. Ils comprenaient parfaitement bien, me dirent-ils, comment
Monsieur enviait le sort. Sans doute Monsieur était riche, et dans ce
cas il lui était loisible de faire une péniche jolie comme un château.
Et ce disant, ils m'invitèrent à monter à bord de leur château d'eau.
Ils s'excusèrent de la pauvreté de leur cabine; ils n'avaient pas été
assez riches pour l'arranger comme elle aurait dû l'être.
«Le feu aurait dû être ici, de ce côté-ci,» expliquait le mari.
«Ensuite on pourrait avoir un secrétaire au milieu--des livres--et»
(d'une manière générale) «tout. Ça serait tout à fait coquet». Et
il regardait autour de lui, comme si les améliorations étaient déjà
faites. Ce n'était évidemment pas la première fois qu'il avait ainsi
embelli sa cabine en imagination; et à la première bonne affaire qu'il
fera, il faut m'attendre à voir le secrétaire au milieu de la cabine.
Madame avait trois oiseaux dans une cage. Ce n'était pas grand chose,
expliquait-elle. Les beaux oiseaux étaient si chers! Ils avaient
cherché à se procurer un hollandais l'hiver dernier, à Rouen (Rouen,
pensai-je; est-ce que toute cette demeure, avec ses chiens, ses
oiseaux et ses cheminées fumantes, voyage jusque-là? et a-t-elle la
même simplicité parmi les falaises et les vergers de la Seine qu'au
milieu des vertes plaines de la Sambre?) ils avaient cherché à se
procurer un hollandais l'hiver dernier à Rouen; mais ces oiseaux
coûtent quinze francs pièce,--pensez un peu--quinze francs!
«Pour un tout petit oiseau», ajouta le mari.
Comme je continuais à admirer, ces braves gens cessèrent de s'excuser
et se mirent à vanter leur bateau et leur heureuse condition, comme
s'ils avaient été l'Empereur et l'Impératrice des Indes. Ce fut, selon
l'expression usitée en Ecosse, une bonne audition, et cela me fit
voir le monde sous un jour favorable. Si l'on savait combien il est
encourageant d'entendre une personne se vanter, aussi longtemps qu'elle
se vante de ce qu'elle a réellement, je crois qu'on le ferait plus
librement et de meilleure grâce.
Ils commencèrent à faire des questions sur notre voyage. Il vous aurait
fallu voir comme ils sympathisaient avec nous. Ils semblaient à moitié
disposés à abandonner leur bateau et à nous suivre.
Mais ces mariniers ne sont que des bohémiens à demi-domestiqués. Cette
demi-domestication se manifesta sous une forme assez jolie. Soudain
le front de Madame s'assombrit. «Cependant», commença-t-elle, et elle
s'arrêta; puis reprenant, elle me demanda si j'étais célibataire.
--«Oui,» répondis-je.
--«Et votre ami qui vient de passer il n'y a qu'un instant?»
Lui non plus n'était pas marié.
Oh! alors, tout était pour le mieux. Elle ne pouvait pas admettre qu'on
laissât les femmes seules au logis; mais, puisqu'il n'y avait aucune
épouse en jeu, nous faisions ce que nous pouvions faire de mieux.
--«Veiller aux intérêts de quelqu'un dans le monde», reprit le mari,
«il n'y a que ça. D'autre part, notez bien, si un homme reste fixé
dans son village comme un ours, continua-t-il, il ne voit rien; et
ensuite la mort est la fin de tout et il n'a rien vu.»
Madame rappela à son mari un Anglais, qui avait remonté ce canal en
bateau à vapeur.
--«Peut-être M. Moens dans l'Ytene», suggérai-je.
--«Tout juste», approuva le mari. «Il avait avec lui sa femme et sa
famille avec des domestiques. Il débarquait à toutes les écluses et
demandait les noms des villages aux bateliers ou aux éclusiers, et
alors il les écrivait, il les écrivait. Oh! il écrivait énormément. Je
suppose que c'était un pari.»
Il y avait là une explication assez plausible pour nos exploits; mais
il semblait assez original de croire qu'un pari fût une raison de
prendre des notes.
LA CRUE DE L'OISE
Le lendemain matin il n'était pas neuf heures que les deux canoës
étaient installés sur une légère charrette de campagne à Etreux. Nous
ne tardâmes pas à les suivre sur la route qui longe une riante vallée
couverte de houblonnières et de peupliers. D'agréables villages étaient
disséminés sur la pente de la colline: notamment Tupigny avec ses
perches à houblon laissant pendre leurs guirlandes jusque dans la rue
et ses maisons tapissées de vignes avec leurs raisins. Il y eut un
faible enthousiasme sur notre passage; les tisserands passaient leurs
têtes aux fenêtres; les enfants criaient, émerveillés à la vue des
deux barquettes, et des piétons en blouse, de connaissance avec notre
charretier, plaisantaient avec lui sur la nature de son chargement.
Nous essuyâmes une ou deux averses, mais légères et fuyantes. L'air
était pur et doux parmi tous ces champs verts et toutes ces choses
vertes qui poussaient. Rien qui indiquât l'automne, dans le temps. Et
quand à Vadencourt, nous nous embarquâmes au bord d'une petite prairie,
en face d'un moulin, le soleil perça les nuages et fit resplendir
toutes les feuilles dans la vallée de l'Oise.
Les pluies qui tombaient depuis longtemps avaient gonflé la rivière.
Sur tout le parcours de Vadencourt à Origny, elle courait avec une
rapidité toujours croissante, puisant de nouvelles forces à chaque
mille et se précipitant comme si elle sentait déjà la mer. Jaune et
tumultueuse, l'eau tournoyait en tourbillons irrités parmi les saules
à demi-submergés et battait les bords pierreux d'un clapotis furieux.
Son cours suivait en serpentant sans cesse une vallée étroite et
bien boisée. Tantôt la rivière s'approchait du pied de la colline,
courait en glissant le long de sa base crayeuse, et nous laissait
voir entre les arbres quelques champs de colza s'étendant à perte de
vue. Tantôt elle longeait les murs des jardins derrière les maisons,
où d'un rapide coup d'œil, nous pouvions, par la baie d'une porte,
saisir la silhouette d'un prêtre qui se promenait, dans la lumière
diaprée du soleil. Puis le feuillage formait un mur si épais devant
nous qu'il semblait n'y avoir aucune issue; ce n'était qu'un bouquet
de saules dominés par des ormes et des peupliers, sous lesquels la
rivière courait impétueuse et rapide, traversée par un martin-pêcheur
qui passait comme un morceau de ciel bleu. Sur ces différentes
manifestations de la nature le soleil répandait ses rayons clairs
et catholiques. Sur la surface rapide de la rivière, les ombres se
dessinaient aussi fermes que sur les prairies immobiles. La lumière
scintillait en filets d'or entre les feuilles dansantes des peupliers
et nous permettait de jouir de la vue des collines. Et pendant tout ce
temps, la rivière ne s'arrêtait jamais dans sa course et ne reprenait
jamais haleine; et sur toute la longueur de la vallée les roseaux se
dressaient, frissonnant de la tête aux pieds.