Il commençait à faire noir pour tout de bon. Nous ne pouvions plus

distinguer le visage des gens qui passaient auprès de nous, avec un

bonsoir inarticulé. Les ménagères de Pont semblaient très économes de

leur huile, car nous ne vîmes pas une seule fenêtre éclairée, dans tout

ce long village. Je crois que c'est le plus long village du monde; mais

j'ose dire que dans notre situation, chacun de nos pas comptait triple.

Nous étions fort découragés quand nous arrivâmes à la dernière auberge.

Regardant dans la maison par la porte qui n'était pas éclairée, nous

demandâmes timidement si nous pouvions y loger pour la nuit. Une voix

de femme consentit sur un ton peu amical. Nous jetâmes nos valises à

terre et nous nous mîmes à chercher des chaises.

La salle était dans une complète obscurité, sauf une lueur rougeâtre

qu'on voyait aux fentes et au ventilateur du poêle. Mais à présent,

l'aubergiste allumait une lampe pour voir ses nouveaux hôtes. Ce fut,

je suppose, l'obscurité qui nous épargna une autre expulsion; car

je ne puis dire qu'elle eut l'air satisfaite à notre aspect. Nous

nous trouvions dans une grande salle nue, ornée de deux estampes

allégoriques représentant la Musique et la Peinture, et d'une copie

de la loi contre l'ivresse publique. D'un côté, il y avait un petit

comptoir, avec une demi-douzaine de bouteilles environ. Deux ouvriers,

dans une attitude de fatigue extrême, étaient assis attendant le

souper. Une jeune fille de beauté médiocre circulait activement dans

la salle avec un enfant de deux ans qui avait sommeil; et l'aubergiste

se mit à déranger les pots et les casseroles qui étaient sur le poêle,

pour faire cuire quelques biftecks.

«Ces messieurs sont des marchands?» demanda-t-elle d'une voix aigre; et

la conversation n'alla pas plus loin. Nous commencions à nous figurer

qu'après tout nous pouvions bien être des marchands. Je n'ai jamais

connu de gens dont la faculté de faire des conjectures s'étendît dans

un espace si restreint que les aubergistes de Pont-sur-Sambre. Mais

la politesse et la façon de se comporter n'ont pas un cours plus

étendu que les billets de banque. Eloignez-vous seulement assez de

votre quartier, et toute la perfection de vos manières ne vous servira

de rien. Ces Hennuyers ne pouvaient voir aucune différence entre un

marchand ordinaire et nous. Et ce fut pour nous matière à réflexion,

pendant qu'on préparait les biftecks, de voir comme ils nous prenaient

à leur propre évaluation et comme notre politesse la plus raffinée et

nos plus grands efforts pour charmer semblaient absolument convenir à

la qualité de marchand. Cela paraît être du moins une excellente preuve

en faveur de la profession en France que, même devant de tels juges,

nous ne réussîmes point à battre les marchands avec nos propres armes.

Enfin on nous pria de nous mettre à table. Les deux villageois (et l'un

d'entre eux avait le visage pâle et un air de complet épuisement avec

une apparence maladive, provenant sans doute de l'excès de travail

et de l'insuffisance de nourriture) soupèrent d'une seule assiette

de soupe au lait, de quelques pommes de terre en robe de chambre,

d'une chope de petite bière et d'une tasse de café sucré avec du sucre

candi. L'aubergiste, son fils et la jeune fille, dont nous avons parlé

plus haut, mangèrent la même chose. Notre repas fut un vrai banquet,

en comparaison. Nous eûmes du bifteck, moins tendre qu'il aurait pu

l'être, quelques-unes des pommes de terre, un peu de fromage, un second

verre de bière et du sucre blanc dans notre café.

Vous voyez ce que c'est que d'être un monsieur,--pardon, ce que c'est

que d'être un marchand. Je ne m'étais jamais avisé jusqu'alors, qu'un

marchand fut un homme d'importance, dans un cabaret d'ouvriers; mais

à présent que je devais en jouer le rôle pendant la soirée, je vis

qu'il en était bien ainsi. Il a dans les auberges où il loge à la

campagne, à peu près la même prééminence que celui qui prend un salon

particulier dans un hôtel. Plus vous y regardez, plus les distinctions

de classes sont infinies parmi les hommes; et peut-être par une

heureuse dispensation, n'y en a-t-il pas un seul au bas de l'échelle,

pas un seul, qui ne puisse se trouver sur quelque autre une certaine

supériorité, pour sauvegarder son orgueil.

Nous fûmes assez mécontents de notre nourriture, la Cigarette en

particulier; car pour moi, j'essayai de faire croire que l'aventure,

le bifteck coriace, tout m'amusait. D'après la maxime de Lucrèce, la

vue de la soupe au lait des autres aurait dû donner de la saveur à

notre bifteck. Mais nous ne trouvâmes pas qu'il en était ainsi dans la

pratique. Théoriquement, vous pouvez savoir que d'autres gens vivent

plus pauvrement que vous; mais il n'est pas agréable--j'allais dire,

il est contre l'étiquette de l'univers--de s'asseoir à la même table

qu'eux, pour prendre sa nourriture supérieure au milieu de leurs

croûtes. Je n'avais pas vu pareille chose se passer, depuis le jour

où j'avais remarqué à l'école un glouton d'élève mangeant son gâteau

d'anniversaire. C'était assez odieux à voir, pouvais-je me rappeler,

et je n'avais jamais pensé jouer ce rôle moi-même. Mais une fois de

plus, vous voyez ce que c'est que d'être un marchand.

Il n'y a pas de doute que les classes pauvres de notre pays ont

beaucoup plus de dispositions à la charité que les classes riches.

J'imagine que cela doit venir en grande partie du peu de comparaisons

et de distinctions que font ces classes entre les gens aisés et

ceux qui ne le sont pas autant. Un ouvrier ou un marchand ne peut

s'isoler de ses voisins moins aisés. S'il s'offre une nourriture plus

recherchée, il doit le faire en présence d'une douzaine de personnes

qui ne le peuvent pas. Est-il quelque chose qui puisse conduire plus

directement aux pensées de charité? Ainsi l'homme pauvre, campant à

l'écart dans la vie, la voit telle qu'elle est, et il sait que chaque

bouchée qu'il met dans son ventre a été arrachée aux mains des affamés.

Mais à un certain degré de prospérité, comme dans une ascension

de ballon, l'homme heureux passe à travers une zone de nuages,

et les choses sublunaires sont dès lors cachées à sa vue. Il

n'aperçoit rien que les corps célestes, tous dans un ordre admirable

et positivement aussi beaux que neufs. Il se trouve entouré de

la façon la plus touchante des attentions de la Providence et se

compare involontairement aux lys et aux alouettes. Il ne chante pas

précisément, bien entendu, mais il a dès lors l'air si modeste dans

son landau ouvert! Si tout le monde dînait à une seule table, cette

philosophie recevrait de rudes chocs.

PONT-SUR-SAMBRE

LE MARCHAND AMBULANT

Comme les laquais dans la comédie de Molière, lorsque les vrais

gentilshommes faisaient irruption au milieu de leurs élégantes façons

singées à l'office, nous étions destinés à être confrontés avec un

véritable marchand. Pour rendre la leçon plus mordante encore pour

des gentilshommes tombés comme nous, c'était un marchand infiniment

plus considéré que le genre de pauvres diables pour lesquels on nous

prenait: comme un lion au milieu de souris, ou un vaisseau de guerre

arrivant sur deux chaloupes. En vérité, le nom de colporteur ne pouvait

s'appliquer à lui; c'était un marchand ambulant.

Il était environ huit heures et demie, je suppose, quand ce digne

Monsieur Hector Gilliard de Maubeuge fit halte à la porte du cabaret

avec sa charrette couverte traînée par un baudet et d'une voix joviale

appela les gens de la maison. C'était un maigre et nerveux diable

d'homme, la langue bien pendue, tenant à la fois de l'acteur et du

jockey. Ses affaires avaient évidemment prospéré, sans qu'il eût reçu

aucun des bienfaits de l'éducation; car, avec une gravité naïve il

mettait tous les mots au masculin et, au cours de la soirée, il nous

servit quelques futurs de fantaisie dans sa conversation fleurie et

ampoulée. Il avait avec lui son épouse, avenante jeune femme dont les

cheveux étaient maintenus dans un foulard jaune et son fils, bambin

de quatre ans, qui portait une blouse et un képi. Chose remarquable,

l'enfant était beaucoup mieux habillé que son père et sa mère. On nous

apprit qu'il était déjà dans un pensionnat; mais on se trouvait au

commencement des vacances, et il était venu les passer avec ses parents

et faire une tournée avec eux. Délicieuse occupation de vacances,

n'est-ce pas? que de voyager toute la journée avec ses parents, dans

la charrette couverte pleine de trésors innombrables, avec la verte

campagne bruissant de chaque côté et les enfants, dans tous les

villages, le contemplant avec envie et admiration. Il est plus amusant,

pendant les vacances, d'être le fils d'un marchand ambulant que d'être

le fils et l'héritier du plus grand filateur du monde. Et pour ce qui

est d'être un prince régnant, le jeune Gilliard en était un, ou je ne

m'y connais pas.

Tandis que Monsieur Hector et le fils de la maison conduisaient le

baudet à l'écurie et mettaient sous clef toutes les choses de valeur,

l'aubergiste faisait réchauffer les restes de notre bifteck et frire

les pommes de terre froides coupées en tranches, et Madame Gilliard

s'occupait à réveiller le bambin qui, après la longue étape de ce jour,

était chagrin et ébloui par la lumière. Il ne fut pas plus tôt éveillé

qu'il commença à se préparer à souper, en mangeant de la galette, des

poires vertes et des pommes de terre froides, toutes choses qui ne

firent, autant que j'en pus juger, qu'exciter son appétit.

Piquée dans son amour propre de mère, l'aubergiste éveilla sa petite

fille et les deux enfants furent mis en présence. Le jeune Gilliard la

regarda un instant, absolument comme un chien regarde sa propre image

réfléchie dans un miroir, avant de tourner la tête. En ce moment, il

était tout à sa galette. Sa mère parut dépitée qu'il montrât si peu

d'inclination pour l'autre sexe. Elle exprima son désappointement avec

une certaine candeur et une allusion fort juste à l'influence des

années.

Il est certain qu'un temps viendra, où il fera plus d'attention aux

jeunes filles et pensera beaucoup moins à sa mère. Espérons qu'elle

aimera cela autant qu'elle semblait se l'imaginer. Mais il est assez

singulier que, parmi les femmes, celles-là précisément qui professent

le plus de mépris pour le sexe masculin, trouvent un certain charme et

une certaine noblesse à ses plus vilains détails mêmes, lorsqu'elles

les rencontrent chez leurs propres fils.

La petite fille le regarda plus longtemps et avec plus d'intérêt;

probablement parce qu'elle était chez elle; tandis que le bambin était

un voyageur et qu'il était accoutumé à des spectacles étrangers. Et en

outre, il n'y avait point de galette pour absorber son attention.

Pendant toute la durée du souper, on ne parla que de mon jeune

seigneur. Le père et la mère aimaient follement leur enfant. Monsieur

ne cessa d'insister sur la sagacité de son fils; il connaissait de

nom, disait-il, tous les élèves de l'école; si la mémoire lui faisait

défaut, quand on le mettait à l'épreuve, il poussait la prudence et

l'exactitude à un degré extraordinaire. Lui posait-on une question, il

s'asseyait et réfléchissait, et s'il ne pouvait y répondre: «Ma foi,

il ne vous le dira pas,» ajoutait le père. C'est certainement là un

haut degré de prudence. De temps en temps, M. Hector, la bouche pleine

de bifteck, prenait sa femme à témoin de l'âge du bambin à certaines

époques où il avait dit ou fait quelque chose de mémorable; et je

remarquai que Madame traduisait habituellement son approbation par des

exclamations. Quant à elle, son cœur ne la portait point à vanter son

fils; mais elle ne se rassasiait pas de le caresser et elle semblait

prendre un doux plaisir à rappeler ce qu'il y avait d'heureux dans la

courte existence de son enfant. Il est impossible à n'importe quel

écolier de causer davantage des vacances qui venaient de commencer, et

de parler moins de la sombre période scolaire qui devait inévitablement

les suivre. Elle montrait avec un orgueil qu'inspirait peut-être en

partie l'habitude du commerce, les poches de son fils bourrées en dépit

du bon sens, de toupies, de sifflets, et de ficelle. Quand elle entrait

dans une maison pour faire des affaires, il l'accompagnait, paraît-il;

et à chaque vente, il recevait un sou sur le bénéfice. En réalité ils

le gâtaient énormément, ces deux braves gens. Mais malgré cela, ils

surveillaient attentivement ses manières, et ils lui adressèrent des

remontrances au sujet de quelques légères fautes d'éducation qu'il

commit à différentes reprises au cours du souper.

En somme, je ne me sentais pas trop froissé d'être pris pour un

marchand. Il m'était permis de penser que je mangeais avec plus de

délicatesse ou que mes fautes de français étaient d'une tout autre

nature; mais il était évident que l'hôtesse et les deux ouvriers ne

pouvaient apprécier ces distinctions. Dans cette cuisine de cabaret,

il n'y avait pas la moindre différence, pour toutes les choses

essentielles, entre les Gilliard et nous. M. Hector, il est vrai,

était plus à l'aise et prenait en parlant un ton plus important;

mais cela s'expliquait par ce fait qu'il avait charrette et baudet,

alors que nous, pauvres hères, nous allions à pied. Le reste de la

société s'imaginait certainement, sans d'ailleurs y mettre la moindre

méchanceté, que nous mourions d'envie d'occuper dans la profession un

rang aussi élevé que celui des nouveaux arrivants.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aussitôt que ces braves gens

parurent, la glace se rompit; l'on fit connaissance et la conversation

devint générale. Je ne dis pas que j'aurais mis un grand empressement à

confier à ce marchand ambulant une somme extravagante, mais je suis sûr

qu'il avait l'âme foncièrement honnête. En ce monde mélangé, s'il vous

est possible de trouver un ou deux points sensibles dans le cœur d'un

homme, et par dessus tout, si vous trouvez une famille entière vivant

en si bons termes, vous pouvez à coup sûr vous tenir pour satisfait et

prendre le reste comme accordé; ou ce qui vaut beaucoup mieux, conclure

hardiment que vous saurez parfaitement vous en passer et qu'un seul bon

trait ne saurait se trouver amoindri par dix mille mauvais.

Il se faisait tard. M. Hector alluma une lanterne d'écurie et

sortit pour faire quelques arrangements à sa charrette et mon jeune

monsieur se mit à enlever ses principaux vêtements et à faire de la

gymnastique sur les genoux de sa mère, puis de là sur le parquet, avec

accompagnement de rires.

«Allez-vous coucher seul?» demanda la servante.

«Il n'y a pas de danger», répondit le jeune Gilliard.

«Mais vous couchez bien seul à l'école,» objecta sa mère. «Allons,

allons, il faut être un homme.»

Mais il protesta qu'il ne fallait pas mettre sur le même pied l'école

et les vacances, qu'il y avait des dortoirs à l'école, et il étouffa la

discussion sous des baisers qui rendaient sa mère souriante et ravie au

delà de toute expression.

Il n'y avait certainement pas de danger, selon son expression, qu'il

couchât seul, car il n'y avait qu'un seul lit pour les trois Gilliard.

Nous avions pour notre part énergiquement refusé de coucher à deux dans

un lit et nous eûmes, dans le grenier de la maison, une soupente à deux

lits avec, pour tous meubles, outre les lits, trois porte-manteaux et

une table. Il ne s'y trouvait même pas un verre d'eau; mais par bonheur

la fenêtre pouvait s'ouvrir.

Je n'étais pas encore endormi, que déjà le bruit des ronflements

sonores emplissait le grenier, les Gilliard, les ouvriers et les

gens de l'auberge paraissant, tous et d'un commun accord, prendre

part au concert. Au dehors, la jeune lune resplendissante éclairait

Pont-sur-Sambre et baignait de ses rayons le cabaret où étaient couchés

tous les marchands.

SUR LA SAMBRE CANALISÉE

EN ROUTE POUR LANDRECIES

Le matin lorsque nous descendîmes, l'aubergiste nous montra deux

seaux d'eau derrière la porte de la rue: «Voilà de l'eau pour vous

débarbouiller,» dit-elle. Nous nous arrangeâmes donc pour nous

débarbouiller, pendant que Madame Gilliard, dehors, sur les marches de

l'escalier, brossait les chaussures de la famille et que Mr Hector,

tout en sifflant gaiement, arrangeait pour la tournée du jour quelques

marchandises dans une boîte à compartiments portative, qui formait une

partie de son bagage. Pendant ce temps, l'enfant faisait partir des

amorces de Waterloo, dont il avait parsemé le parquet.

Soit dit en passant, je me demande comment on appelle en France les

amorces de Waterloo; peut-être des amorces d'Austerlitz? Ceci est un

point de vue des plus suggestifs. Vous rappelez-vous ce Français qui,

voyageant via Southampton, descendit à la gare de Waterloo et fut forcé

de traverser le pont de Waterloo? M'est avis qu'il dut avoir l'envie de

retourner dans son pays, sans aller plus loin.

Pont même est sur la rivière; mais tandis que par la terre ferme, il

y a dix minutes de marche pour y venir de Quartes, il y a six mortels

kilomètres par eau. Nous laissâmes nos sacs à l'auberge, et sans

bagage, nous regagnâmes nos canoës à travers les prairies humides.

Quelques-uns des enfants étaient là pour nous voir partir; mais nous

n'étions plus les êtres mystérieux de la soirée précédente. Un départ

est beaucoup moins romanesque qu'une arrivée inexpliquée par un soir

doré. Quelque vive qu'ait été l'impression produite par la première

apparition d'un fantôme, c'est avec une indifférence comparativement

aussi grande que nous le voyons disparaître.

[Illustration: .... lorsque nous longions la forêt de Mormal

(page 105.)]

Les braves gens de l'auberge de Pont, lorsque nous allâmes chercher nos

sacs, furent frappés d'admiration. A la vue de ces deux gracieux petits

bateaux, sur chacun desquels flottait un pavillon anglais, et dont

un lavage à l'éponge avait fait reluire le vernis, ils commencèrent

à s'apercevoir qu'ils avaient reçu des anges, sans s'en douter.

L'aubergiste se tenait sur le pont, désolée probablement de s'être fait

si peu payer. Son fils courait çà et là et invitait les voisins à venir

jouir du spectacle, et nous partîmes sous les yeux d'une véritable

foule de spectateurs émerveillés. Ces messieurs, des marchands! allons

donc! A présent, vous voyez un peu trop tard leur qualité.

Toute la journée, il tomba des averses, qui dégénérèrent parfois en

pluies torrentielles. Nous fûmes trempés jusqu'aux os; puis en partie

séchés par le soleil, puis trempés de nouveau. Mais nous eûmes quelques

intervalles de calme et un notamment lorsque nous longions la forêt

de Mormal. Ce nom sonne mal à l'oreille, mais quel délicieux endroit

pour la vue et l'odorat! Toute la partie qui bordait la rivière avait

un air solennel, baignant dans l'eau l'extrémité de ses branches et

formant dans le haut un mur de feuillage. Qu'est-ce qu'une forêt,

sinon une cité de la nature, pleine de créatures vivantes, robustes

et inoffensives, où rien n'est mort, où rien n'est dû à la main de

l'homme, mais où les citoyens eux-mêmes sont à la fois les maisons

et les monuments publics? Il n'est rien d'aussi vivant, et cependant

d'aussi calme qu'un bois, et deux compagnons qui passent dans le

balancement de leur canoë se sentent bien petits et bien agités en

comparaison.

Et certainement de tous les parfums, celui qu'exhalent un grand nombre

d'arbres est le plus délicieux et le plus fortifiant. La mer vous a

comme une forte odeur qui éclate et vous prend subitement aux narines

ainsi que le tabac à priser, et qui provoque en vous la sensation

délicate d'une vaste étendue d'eau et de grands navires; mais l'odeur

des bois, qui ressemble le plus à celle de la mer par ses propriétés

toniques, la surpasse de beaucoup en douceur. De plus l'odeur de la

mer est peu variée, celle des bois l'est à l'infini; elle varie avec

chaque heure de la journée, non seulement en force, mais en caractère,

et à mesure que vous passez d'une zone de la forêt dans une autre, les

différentes sortes d'arbres paraissent vivre au milieu de différentes

atmosphères. Ordinairement c'est la résine du sapin qui prédomine. Mais

il est des bois qui sont plus coquets dans leurs mœurs; et l'haleine

de la forêt de Mormal, en parvenant jusqu'à nous par cette pluvieuse

après-midi, ne nous apportait rien moins que le parfum délicat de

l'églantier.

J'aurais voulu que notre route se continuât indéfiniment parmi les

bois. Les arbres forment la société la plus polie. Un vieux chêne

qui, dès avant la Réforme, a grandi à l'endroit même où il se dresse,

plus élevé que la flèche de bien des clochers, plus majestueux que

la plupart des montagnes, et qui est cependant un être vivant sujet

aux maladies et à la mort comme vous et moi, n'est-il pas en lui-même

un enseignement frappant de l'histoire? Mais le spectacle de vastes

étendues de terrain couvertes de pareils patriarches, avec leurs

racines contiguës, leurs cimes verdoyantes ondulant au vent comme des

vagues, et leurs robustes rejetons qui leur montent jusqu'aux genoux;

le spectacle de toute une forêt saine et belle, donnant de la couleur

à la lumière et du parfum à l'air, est-ce autre chose que la pièce

la plus imposante du répertoire de la nature? Heine désirait reposer

comme Merlin sous les chênes de Brocéliande. Pour moi, un seul arbre

ne me suffirait pas; mais si la forêt se développait comme un figuier

des Banians[2], je voudrais être enterré sous la racine principale;

toutes les parties de mon être circuleraient de chêne en chêne; ma

conscience se trouverait répandue dans toute la forêt; elle donnerait

un cœur commun à cette masse de flèches vertes, qui pourrait aussi se

réjouir de sa beauté et de sa dignité. Il me semble sentir des milliers

d'écureuils sautant de branche en branche dans mon vaste mausolée;

il me semble sentir les oiseaux et les vents effleurant, rapides et

joyeux, les cimes de hauteurs inégales qui forment sa voûte de verdure.

[2] Le figuier des Banians est un arbre de l'Inde sur lequel on

recueille la gomme laque. Cet arbre a une façon extraordinaire de se

propager; les branches qui en forment la cime émettent des pousses

grêles qui descendent verticalement et s'allongent de plus en plus,

jusqu'à ce qu'elles touchent le sol. Elles y prennent bientôt racine,

grossissent et forment comme autant de colonnes qui soutiennent la

tête de l'arbre. Le tronc de celui-ci peut périr sans que la cime

meure, et de nouvelles colonnes s'ajoutent toujours aux anciennes. Il

en résulte comme une petite forêt, provenant d'un seul tronc. On voit

à Nerbuddah un figuier des pagodes qui occupe une surface de six à

sept cents mètres de circonférence.

(_Note du traducteur_).

A la pagaïe · 第 3 / 11 段