l'Aréthuse. D'une manière ou d'une autre, c'est un homme qui éveille
les soupçons de la douane. Partout où il voyage il est sûr de trouver
les douaniers assemblés. Des traités sont solennellement signés, des
ministres des affaires étrangères, des ambassadeurs et des consuls
règnent en grande pompe de la Chine au Pérou, et le pavillon anglais
flotte à tous les vents du ciel. Sous ces sauvegardes, les gras
bénéficiers de l'Eglise, les maîtresses d'école, les messieurs en
complet gris, la foule tumultueuse et la cohue des touristes anglais,
le Murray à la main, se répandent librement sur tous les chemins de fer
du continent. Et cependant, la fluette personne de l'Aréthuse est prise
dans les mailles du filet, tandis que ces gros poissons continuent
joyeusement leur route. S'il voyage sans passe-port, il est jeté, sans
autre forme de procès, dans d'infects cachots. Si ses papiers sont en
règle, certes, on lui permet de continuer son chemin: mais il n'obtient
cette permission qu'après avoir subi l'humiliation d'une incrédulité
générale. Il est né sujet anglais; il n'a cependant jamais réussi à
persuader de sa nationalité un seul fonctionnaire. Il se flatte d'être
assez honnête; il est rare, néanmoins, qu'on le prenne pour autre
chose qu'un espion, et il n'est pas d'absurdes et de malhonnêtes
moyens de subsistance que ne lui ait attribués la grande méfiance des
fonctionnaires ou du peuple.
Sur ma vie, je ne puis comprendre cela. Moi aussi, j'ai été appelé
à l'église par le son des cloches, je me suis assis à la table
des grands; mais rien en moi ne l'indique. Pour les lunettes des
fonctionnaires, j'ai l'air aussi extraordinaire qu'un gueux d'Indien.
Je pourrais venir de n'importe quelle partie du globe, semble-t-il, à
part de celle d'où je viens. Mes ancêtres ont travaillé en vain et la
glorieuse constitution anglaise ne peut me protéger dans mes promenades
à l'étranger. C'est une chose très importante, croyez-moi, que d'offrir
dans sa personne un bon type normal de la nation à laquelle on
appartient.
Je fus le seul des voyageurs à qui l'on demanda ses papiers, sur la
ligne de Maubeuge. Malgré l'énergie avec laquelle je me cramponnais
à mes droits, il me fallut finalement choisir entre ces deux
alternatives: ou accepter l'humiliation, ou voir le train partir sans
moi. J'étais désolé de céder; mais je désirais arriver à Maubeuge.
Maubeuge est une ville fortifiée avec un excellent hôtel, le Grand
Cerf. Elle semblait être habitée surtout par des soldats et des commis
voyageurs. Du moins, ce furent les seules personnes que nous vîmes,
outre les domestiques de l'hôtel. Nous dûmes y rester quelque temps,
car les canoës ne se pressaient pas de nous suivre et se trouvèrent en
fin de compte désespérément retenus à la douane, jusqu'au moment où
nous retournâmes les délivrer. Il n'y avait rien à faire, rien à voir.
Nous eûmes de bons repas, ce qui est très important, mais ce fut tout.
La Cigarette faillit être arrêté. On l'accusait d'avoir pris des plans
des fortifications, chose dont il était matériellement incapable. Et
en outre, comme chaque nation belligérante a déjà un plan des places
fortifiées des autres puissances, de telles précautions reviennent à
fermer la porte de l'écurie quand le coursier est parti. Mais je ne
doute pas qu'elles ne contribuent à maintenir la confiance dans le
pays. C'est beaucoup de pouvoir persuader aux gens qu'ils partagent un
mystère. Cela les rehausse à leurs yeux. Les Francs-maçons même, qu'on
a exhibés à satiété, conservent une sorte d'orgueil; et il n'est pas un
épicier parmi eux, si honnête, inoffensif et inintelligent qu'il puisse
au fond se sentir, qui à son retour d'une de leurs tenues, n'ait à ses
propres yeux une importance sinistre.
On ne s'imagine pas quel bonheur peuvent éprouver deux personnes,
pourvu toutefois qu'elles soient deux, à vivre dans un endroit où
elles ne connaissent pas une âme. Je pense que le spectacle de toute
une existence, à laquelle vous ne prenez aucune part, paralyse les
désirs personnels. Vous êtes heureux de devenir simple spectateur. Le
boulanger est debout à sa porte; le colonel, avec ses trois médailles,
passe le soir, allant au café. Les soldats battent du tambour, sonnent
de la trompette, et tous, aussi audacieux que des lions, garnissent
les remparts. Le langage ne saurait exprimer avec quelle sérénité vous
contemplez tout ceci. Dans un endroit où vous avez tant soit peu pris
racine, le spectacle vous provoque à sortir de votre indifférence:
vous êtes pour quelque chose dans la partie; vos amis combattent avec
l'armée. Mais dans une ville étrangère, ni assez petite pour devenir
trop tôt familière, ni assez grande pour offrir aux voyageurs toutes
les commodités de la vie, vous êtes à l'écart des affaires, au point
d'oublier absolument que vous pouvez en approcher davantage. Vous
ressentez si peu d'intérêt pour le monde qui vous entoure, que vous ne
vous souvenez plus que vous êtes un homme. Les Gymnosophistes vivent
dans les bois avec toute la nature qui fermente autour d'eux, avec
de tous côtés le mystère du roman; ils atteindraient plus facilement
leur but en fixant leur séjour dans une morne ville de province, où
ils verraient juste assez de l'humanité pour les garder d'en désirer
davantage, et ne seraient témoins que des pratiques extérieures
rebattues de la vie de l'homme. Ces pratiques extérieures sont
aussi mortes pour nous que tant d'autres formalités et parlent une
langue morte à nos yeux et à nos oreilles. Elles n'ont pas plus de
signification que des jurons ou des salutations. Nous sommes tellement
accoutumés à voir les couples mariés aller à l'église le dimanche, que
nous avons complètement oublié ce qu'ils représentent; si bien que les
romanciers sont conduits à réhabiliter l'adultère, quand ils veulent
nous montrer combien il est beau pour un homme et pour une femme de
vivre l'un pour l'autre.
Une personne à Maubeuge me permit pourtant de sonder un peu son cœur.
Ce fut le cocher de l'omnibus de l'hôtel. C'était un petit homme, l'air
assez vulgaire, aussi bien que je puis me le rappeler, mais avec une
étincelle de quelque chose d'humain dans l'âme. Il avait entendu parler
de notre petit voyage et il vint immédiatement à moi plein d'envie et
de sympathie. Oh! comme il aspirait à voyager et à faire le tour du
monde avant de descendre au tombeau! «Vous me voyez ici, n'est-ce-pas?
Je conduis l'omnibus à la station. Bon! Et ensuite, je le reconduis
à l'hôtel. Et c'est la même chose chaque jour et pendant toute la
semaine. Mon Dieu! est-ce là la vie?» Je ne pouvais pas dire qu'à mon
sens telle était la vie pour lui. Il me pressa de lui raconter où
j'avais été et où j'espérais aller. Et tout en m'écoutant, le gaillard,
je vous le déclare, soupirait. Est-ce que cet homme n'aurait pas pu
être un vaillant explorateur en Afrique? N'aurait-il pas pu aller aux
Indes à la suite de Drake? Mais ce siècle est peu propice aux hommes
que la vie de bohème attire. Il n'y a que le parfait rond-de-cuir pour
faire fortune et acquérir de la gloire.
Je me demande si mon ami conduit toujours l'omnibus pour le Grand Cerf!
Il est très probable que non, je crois. Car je pense qu'il était à la
veille de se mutiner quand nous passâmes; et peut-être notre passage
le détermina-t-il pour tout de bon. Il eut mille fois mieux valu pour
lui être un chemineau, raccommoder des pots et des casseroles sur le
bord du chemin, dormir sous les arbres et voir chaque jour le soleil
se lever et se coucher au-dessus d'un nouvel horizon. Il me semble
vous entendre dire que c'est une position respectable que d'être
conducteur d'omnibus. Parfait! Quel droit celui qui n'aime pas cette
position respectable a-t-il d'empêcher de l'occuper celui qui en est
fort amateur? Mais supposez qu'un plat ne soit pas à mon goût et que
vous me disiez que pour le reste de la société c'est un mets favori;
que devrais-je conclure de cela? Qu'il ne me faudrait pas, je suppose,
achever de le manger malgré la répugnance de mon estomac.
La respectabilité est une excellente chose en elle-même; mais elle
ne prime pas sur toutes les considérations. Je ne voudrais pas un
instant me risquer à laisser entendre que ce soit affaire de goût;
mais j'oserai aller jusqu'à affirmer ceci: si on admet que pour
quelqu'un une position est pénible, désagréable, qu'elle n'est pas
nécessaire, que de plus elle est inutile, quand bien même elle serait
aussi respectable que l'Eglise d'Angleterre, plus tôt un homme l'aura
quittée, mieux cela vaudra pour lui-même et pour tous les intéressés[1].
[1] Tout ce dernier paragraphe est une allusion directe à la
répugnance de l'auteur pour la profession d'ingénieur que ses parents
lui avaient fait embrasser. Il prit finalement la décision de la
quitter, malgré l'opposition de toute sa famille, désolée de le voir
abandonner une profession si respectable pour une carrière aussi
aléatoire que celle des lettres. Heureusement l'évènement lui donna
raison et ses parents n'eurent plus tard qu'à se réjouir de ses
succès littéraires.
SUR LA SAMBRE CANALISÉE EN ROUTE POUR QUARTES
Vers trois heures de l'après-midi, tout le personnel du Grand Cerf nous
accompagna au bord de l'eau. Le conducteur de l'omnibus y était, les
yeux hagards. Pauvre oiseau de cage! Est-ce que je ne me rappelle pas,
moi aussi, le temps où je fréquentais la station pour voir les trains
s'élancer en grand nombre dans la nuit, bondés d'hommes libres, et où,
avec d'indescriptibles envies, je lisais sur les horaires les noms
d'endroits éloignés.
Nous n'étions pas hors des fortifications qu'il commençait à pleuvoir.
Le vent était contraire et soufflait par furieuses rafales; et le
spectacle que présentait le pays n'était pas plus clément que ce qui
se passait dans le ciel; car nous traversions un pays flétri, que des
broussailles couvraient çà et là, mais auquel des cheminées d'usine
donnaient quelque variété et quelque beauté. Nous débarquâmes dans une
prairie souillée au milieu de quelques arbres étêtés, et nous y fumâmes
une pipe dans une échappée de beau temps. Mais le vent soufflait si
fort que nous ne pûmes allumer une autre pipe. A part quelques sordides
ateliers, il n'y avait dans le voisinage aucun objet naturel. Un groupe
d'enfants conduit par une grande fille, demeura à nous observer à peu
de distance tout le temps que nous restâmes. Je me demande ce qu'ils
pouvaient bien penser de nous.
A Hautmont, l'écluse était presque infranchissable, le débarcadère
étant escarpé et élevé, et l'embarcadère très éloigné. Une dizaine
d'ouvriers, noirs de fumée, nous donnèrent un coup de main. Ils
refusèrent toute récompense et ce qui est bien mieux, refusèrent
noblement, sans que cela comportât la moindre idée d'insulte. «C'est
notre façon d'agir dans notre pays», dirent-ils, et je trouve cette
façon d'agir tout à fait admirable. En Ecosse, où l'on vous rendra
également des services gratis, les braves gens repoussent votre argent
comme si vous aviez essayé de corrompre un électeur. Quand des gens
se donnent la peine d'accomplir un acte plein de dignité, cela mérite
bien qu'on généralise un peu cet acte et qu'on admette que tous ceux
qui se seraient trouvés dans le même cas auraient agi d'une façon aussi
digne. Mais dans nos braves pays saxons, où nous pataugeons dans la
boue pendant soixante-dix ans, et où le vent chante sans cesse à nos
oreilles depuis notre naissance jusqu'à notre mort, nous faisons le
bien et le mal, la main haute et d'une façon presque offensante, et
nous donnons, même à nos aumônes, la portée d'un témoignage et d'un
fait de guerre contre le mal.
Après Hautmont, le soleil reparut et le vent tomba. Quelques coups de
pagaie nous portèrent au-delà des établissements métallurgiques et
nous traversâmes un pays ravissant. La rivière serpentait parmi de
basses collines, de sorte que nous avions le soleil parfois devant,
parfois derrière, et la rivière qui se déroulait sous nos yeux formait
une nappe d'eau d'un éclat intolérable. Des prairies et des vergers
occupaient les deux rives qui étaient bordées de joncs et de fleurs
aquatiques. Les haies très élevées, s'entrelaçaient avec des troncs
d'ormeaux et la plupart des champs, par suite de leur peu d'étendue,
avaient l'air de berceaux qui s'étageaient le long du cours d'eau.
Il n'y avait jamais de perspective. Parfois, le sommet d'une colline
apparaissait au-dessus de la haie la plus proche et formait une étape
à mi-route du ciel; mais c'était tout. Le ciel était sans nuages.
L'atmosphère, après la pluie, était d'une pureté ravissante. La rivière
comme un miroir qui s'allongerait en une longue coulée de verre,
décrivait de nombreux détours parmi les hauteurs; et les pagaies, en
plongeant dans l'eau, faisaient trembler les fleurs le long des bords.
[Illustration: La rivière comme un miroir qui s'allongerait...
(page 66).]
Dans les prairies vaguaient des bestiaux blancs et noirs,
fantastiquement tachetés. Une bête avec la tête blanche et le reste
du corps d'un noir luisant, vint au bord pour boire et resta gravement
immobile, pointant ses oreilles vers moi à mon passage, semblable à
quelque absurde ecclésiastique, dans une pièce de théâtre. Un instant
après, j'entendis un bruyant plongeon, et, tournant la tête, j'aperçus
l'ecclésiastique qui luttait pour remonter sur la rive. La bordure
avait cédé sous ses pieds.
A part les bestiaux, nous ne vîmes aucun être vivant, si ce n'est
quelques rares oiseaux et un grand nombre de pêcheurs. Ceux-ci étaient
assis sur les bords des prairies qui longent la rivière, les uns avec
une seule ligne, les autres avec une demi-douzaine au moins. Ils
avaient l'air stupéfiés de béatitude; et quand nous les amenions à
échanger quelques rares paroles avec nous sur le temps qu'il faisait,
leurs voix résonnaient tranquilles et lointaines. Il y avait parmi eux
une étrange diversité d'opinions sur le genre de poissons auxquels ils
destinaient leurs amorces, mais ils s'accordaient tous à dire que la
rivière était très poissonneuse. Là où évidemment il n'y avait pas deux
d'entre eux qui eussent attrapé le même genre de poissons, nous ne
pouvions nous empêcher de soupçonner qu'il n'en était pas un peut-être
qui eût jamais pris la moindre friture. J'espère que grâce à la beauté
de cette après-midi, ils furent récompensés, tous sans exception,
et qu'ils retournèrent chez eux, emportant dans leurs paniers un
butin argenté pour la poêle à frire. Quelques-uns de mes amis diront
peut-être qu'un tel vœu est une honte, mais je préfère un homme, ne
fut-il qu'un pêcheur, à la plus superbe paire d'ouïes de toutes les
eaux de Dieu. Je n'aime le poisson que quand il est cuit dans la sauce;
tandis qu'un pêcheur à la ligne est une partie très importante d'un
paysage de rivière et par conséquent mérite bien que les canotiers
daignent le reconnaître. Il peut toujours vous dire, d'un air doux,
où vous vous trouvez et sa présence tranquille sert à accentuer la
solitude et le calme et à vous rappeler les citoyens étincelants qui
vivent sous votre bateau.
La Sambre serpentait si laborieusement çà et là parmi ses petites
collines, qu'il était six heures passées quand nous approchâmes de
l'écluse de Quartes. Sur le chemin de halage se trouvaient quelques
enfants, avec lesquels la Cigarette se mit à plaisanter pendant qu'ils
nous accompagnaient à la course. Ce fut en vain que je l'avertis.
En vain lui dis-je en anglais que les gamins sont tout ce qu'il y
a de plus dangereux au monde. Une fois que vous avez commencé à
plaisanter avec eux, vous êtes bien sûr que cela se terminera par une
grêle de pierres. Pour ma part, toutes les fois qu'une observation
s'adressait à moi, je souriais doucement et hochais la tête, comme
si j'étais quelqu'un d'inoffensif, n'ayant de la langue française
qu'une connaissance insuffisante. Car, en vérité, j'ai acquis dans mon
pays une telle expérience des enfants que j'aimerais mieux faire la
rencontre d'une troupe d'animaux sauvages que d'une bande de vigoureux
moutards.
Mais je faisais injure à ces paisibles jeunes Hennuyers. Quand la
Cigarette partit aux informations, je débarquai sur la digue, pour
fumer une pipe, tout en veillant sur les bateaux, et je devins
immédiatement l'objet de la plus aimable curiosité. A cette heure une
jeune femme et un paisible adolescent qui avait perdu un bras s'étaient
joints aux enfants. Cela me rassura un peu. Quand je prononçai mes
deux ou trois premiers mots de français, une petite fille hocha la
tête comme une grande personne avec une comique gravité: «Ah! vous
voyez, dit-elle; il comprend suffisamment bien, à présent, c'était tout
simplement pour nous en faire accroire.» Et les enfants de partir tous
à la fois d'un franc éclat de rire.
La nouvelle que nous venions d'Angleterre fit sur eux une vive
impression et la petite fille leur apprit que l'Angleterre était une
île, «et bien loin d'ici.»
«Oui, vous pouvez le dire, bien loin d'ici,» ajouta le manchot.
Je n'ai jamais senti le mal du pays me serrer le cœur aussi
douloureusement qu'à ce moment. Ils semblaient considérer comme si
incalculable la distance qui me séparait de l'endroit où j'ai vu le
jour!
Ils admirèrent beaucoup les canoës et j'observai chez ces enfants un
trait de délicatesse qui mérite d'être mentionné. Désireux de monter
en canoë, ils nous avaient assourdis de leurs demandes pendant les
derniers cent mètres; et ils nous assourdirent de la même chanson
le lendemain, quand nous arrivâmes pour partir. Mais, au moment
où les canoës se trouvaient vides, pas un n'ouvrit la bouche pour
faire pareille demande. Délicatesse? ou légère appréhension de l'eau
peut-être, dans un si frêle esquif? Je hais le cynisme beaucoup plus
que le diable; à moins peut-être que les deux ne fassent qu'un. Et
cependant le cynisme est un bon tonique; c'est le «tub» froid et la
serviette de bain des sentiments, et il est assurément nécessaire à la
vie dans les cas de sensibilité trop avancée.
Des bateaux, leurs yeux se portèrent sur mon costume. Ils n'avaient
pas assez d'yeux pour regarder ma ceinture rouge, et mon couteau les
remplissait de crainte.
«C'est ainsi qu'on fait les couteaux en Angleterre», dit le manchot.
J'étais bien aise qu'il ne sût pas comme on les fait mal de nos jours
en Angleterre.
«Ces couteaux sont destinés aux gens qui vont en mer, ajouta-t-il, pour
défendre leur vie contre les gros poissons.»
A mesure qu'il parlait, je me sentais devenir aux yeux du petit groupe
un personnage de plus en plus romanesque. Et je suppose qu'il en était
réellement ainsi. Ma pipe même, bien que ce fut une pipe française en
terre et toute ordinaire, assez bien «culottée», comme ils appellent
cela en France, était une rareté à leurs yeux, comme une chose venant
de si loin. Et si mes plumes n'étaient pas très belles en elles-mêmes,
au moins venaient-elles toutes d'outre-mer. Cependant, un détail de
mon accoutrement piqua leur curiosité jusqu'à leur faire oublier toute
politesse: c'était la malpropreté de mes souliers de toile. Je suppose,
quoi qu'il en soit, qu'ils s'imaginaient que la boue était un produit
de mon pays. La petite fille (qui était le génie de la bande) étala ses
sabots pour les comparer à mes souliers; et j'aurais voulu que vous
pussiez voir avec quelle grâce et quelle satisfaction elle le fit.
La «canne» à lait de la jeune femme, une grande amphore de cuivre
battu, reposait à quelque distance sur le gazon. Bien aise de me
dérober à l'attention publique, et de rendre une partie des compliments
que j'avais reçus, je l'admirais de tout cœur, autant pour sa forme que
pour sa couleur et je leur dis, ce qui était très vrai, que c'était
aussi beau que de l'or. Ils ne furent pas surpris. Ces objets était
évidemment l'orgueil du pays. Et les enfants s'étendirent sur la
cherté de ces amphores, dont le prix s'élève parfois jusqu'à trente
francs pièce. Ils m'expliquèrent comment les ânes les portaient une
de chaque côté d'un bât, ce qui faisait un harnais assez coquet en
soi-même. On pouvait voir ces amphores, ajoutèrent-ils, dans tout
l'arrondissement; et dans les grosses fermes, elles étaient nombreuses
et de grande taille.
PONT-SUR-SAMBRE
NOUS SOMMES DES MARCHANDS
La Cigarette revint avec de bonnes nouvelles. On pouvait avoir à
loger à quelque dix minutes de l'endroit où nous étions, dans un
village appelé Pont. Nous remisâmes les canoës dans un grenier et nous
demandâmes aux enfants si l'un d'entre eux voulait bien nous servir
de guide. Le cercle s'élargit instantanément autour de nous et nos
offres de récompense furent reçues dans un silence décourageant. Nous
étions évidemment une paire de Barbe bleues pour les enfants; ils
nous parlaient bien dans les endroits publics et là où ils avaient
l'avantage du nombre; mais c'était une autre paire de manches de se
risquer à s'en aller seul avec deux personnages, ayant à leurs yeux
quelque chose des monstres de légende tombés du ciel sur leur hameau
par cette tranquille après-midi, un couteau à la ceinture et sentant
les grands voyages. Le propriétaire du grenier vint à notre aide. Il
prit à part un petit garçon et le menaça de lui donner des coups; sans
cela, nous aurions dû, je suppose, trouver notre chemin nous-mêmes.
Quoi qu'il en soit, comme il avait déjà sans doute tâté des taloches de
cet homme, l'enfant parut en avoir plus de crainte que des étrangers.
Mais j'imagine que son petit cœur devait battre de la belle façon; car
il ne cessa de trotter devant nous à une distance respectueuse, et de
se retourner pour jeter sur nous des regards effrayés. Les enfants
dans l'antiquité n'ont pas dû guider autrement Jupiter ou l'un de ses
compères Olympiens, courant les aventures.
Par un chemin fangeux nous remontâmes de Quartes, où se dressaient
l'Eglise et le moulin tremblotant. Les paysans revenant des champs
regagnaient péniblement leurs demeures. Une petite vieille à l'air vif
passa près de nous. Elle était assise en travers d'un baudet, entre
deux «cannes» à lait étincelantes. Chemin faisant, elle donnait de
petits coups de talon dans le flanc du baudet et, d'une voix perçante,
lançait des observations parmi les passants. Chose remarquable,
aucun de ces hommes fatigués ne prenait la peine de répliquer. Notre
guide nous fit bientôt quitter le petit chemin, pour prendre à
travers la campagne. Le soleil était couché, mais l'occident en face
de nous n'était qu'un lac d'or plain. Le sentier erra un instant à
ciel ouvert. Puis il passa sous un treillis de branches, semblable
à un berceau indéfiniment prolongé. De chaque côté se trouvaient
des vergers ombragés; des chaumières s'étendaient bas au milieu des
feuilles, envoyant leur fumée vers le ciel; çà et là, dans une trouée,
apparaissait la grande face d'or de l'Occident.
Je n'ai jamais vu la Cigarette dans un état d'esprit aussi idyllique.
Il devenait positivement lyrique dans son admiration des paysages de
la campagne. Je n'étais guère moi-même moins enthousiasmé; l'air doux
du soir, les ombres, les riches lumières et le silence faisaient à
notre marche un harmonieux accompagnement. Et nous prîmes tous deux la
résolution d'éviter les villes à l'avenir et de loger dans les hameaux.
Le sentier s'engagea enfin entre deux maisons, et nous débouchâmes sur
une grand'route large et boueuse, qu'un village d'aspect peu agréable
bordait de chaque côté, à perte de vue. Les maisons s'élevaient à
quelque distance de la route, dont elles étaient séparées, à droite
et à gauche, par une large bande de terrain vague, où l'on voyait des
tas de bois à brûler, des chariots, des brouettes, des monceaux de
décombres et un peu de gazon douteux. Dans le lointain, sur la gauche,
s'élevait au centre du village une grande tour maigre. Ce qu'elle avait
été dans les siècles passés, je l'ignore: probablement, une forteresse
en temps de guerre; mais pour le moment, elle portait, dans le haut,
un illisible cadran solaire et, dans le bas, une boîte aux lettres en
fer.
[Illustration: ..... s'élevait au centre du village une grande tour
maigre (page 80).]
De Quartes on nous avait envoyés à une auberge, mais elle était
pleine, ou bien c'est que notre mine ne revint pas à la maîtresse. Il
faut avouer qu'avec nos grandes valises de caoutchouc tout humides,
nous n'avions guère l'air de gens civilisés. Nous ressemblions plutôt
à des marchands de chiffons et d'os, imagina la Cigarette. «Ces
messieurs sont des marchands?» demanda l'aubergiste. Et sans attendre
une réponse, qu'elle jugeait, je suppose, superflue, dans un cas si
évident, elle nous envoya chez un boucher qui habitait près de la tour
et prenait des voyageurs à loger.
Nous nous rendîmes chez le boucher. Mais, il était en déménagement et
tous les lits étaient démontés; ou bien notre mine ne lui revint pas.
En guise d'adieu il nous décocha: «Ces messieurs sont des marchands?»