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A LA PAGAIE
[Illustration: ROBERT LOUIS STEVENSON.--L'ARÉTHUSE]
ROBERT LOUIS STEVENSON
A LA PAGAIE
SUR L'ESCAUT, LE CANAL DE WILLEBROECK,
LA SAMBRE ET L'OISE
TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC AUTORISATION
PAR
LUCIEN LEMAIRE
Officier d'Académie
Professeur au lycée de Valenciennes
PRÉFACE DE A. ANGELLIER,
Professeur de littérature anglaise
Doyen de la Faculté des lettres de Lille
AVEC UN FRONTISPICE PAR WALTER CRANE
ET SIX ILLUSTRATIONS
PARIS
LIBRAIRIE HISTORIQUE DES PROVINCES
EMILE LECHEVALIER
39, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 39
1900
_Il a été tiré 150 exemplaires sur papier Japon, numérotés de 1 à 150,
1 exemplaire sur papier de Chine, numéroté 151,
Et 50 exemplaires sur papier Hollande, numérotés à la presse de 152 à
201._
PREFACE A LA TRADUCTION
Dans l'œuvre très diverse de Robert Louis Stevenson, en dehors de
ses romans fantastiques et de la série de ses romans historiques
écossais, qui vivent d'une vie si active et si franche, il y a un coin
particulièrement frais et charmant. Ce sont ses récits de voyages, mais
non pas de voyages en chemin de fer ou en bateau à vapeur, avec séjours
dans les grandes villes, et développements du Murray ou du Bœdeker.
Ce n'est point là sa façon: il se plaît à parcourir des parties de
pays ignorées, et il veut le voyage avec ses petites péripéties, ses
efforts, ses ennuis, ses surprises, le voyage vraiment fait par le
voyageur et non par quelque machine à laquelle il se confie. Tantôt
il s'en va dans les montagnes avec un âne qu'il a chargé d'objets
de campement et de cuisine, et il bivouaque en plein air. Tantôt il
descend les rivières sur une fragile périssoire, non sans aventures
et sans quelque danger. Il fait le vrai voyage, celui qui demande de
l'énergie, du sang-froid, de l'effort physique, de l'endurance, et qui
vous récompense par l'exercice et l'accroissement de ces qualités; sans
compter le plaisir de mille incidents et de mille aspects inattendus;
sans compter un délicieux sentiment d'indépendance. Les émotions et les
rencontres du voyageur, notées au jour le jour, un peu à la façon de
Topffer, mais avec un sens plus général et plus artistique, ont fourni
les jolis carnets de voyage qui se nomment: _An Inland Voyage_, ou:
_Travels with a Donkey_.
Ce sont des notations pleines de gaîté, de bonne humeur, parsemées de
délicats paysages à la fois exacts et larges, de réflexions générales,
d'observations bienveillantes, d'une sorte de cordialité envers
les gens, du sentiment de la vie au grand air et de ce qu'elle a de
_bracing_, pour employer le terme anglais. Tout cela est exprimé dans
une langue qui a fait de Stevenson un des écrivains les plus rares et
les plus distingués de l'Angleterre contemporaine; une langue aisée,
élégante, naturelle, mesurée, disant tout sans effort, colorée sans
surcharge, et d'une merveilleuse souplesse. Sans étalage quoique
avec de grandes ressources de vocabulaire, sans tension de syntaxe,
elle glisse facilement autour des idées, qui se trouvent saisies et
enveloppées sans presque qu'on y ait pris garde, quelque subtiles et
fuyantes qu'elles soient. Elle a cette simplicité qui semble naturelle,
qui est au fond très savante, dont est fait en grande partie le
talent d'un de nos écrivains contemporains: je veux dire d'Anatole
France. Mais la langue de celui-ci, pour exquise qu'elle soit, sent
le renfermé: elle a une odeur de cabinet de travail ou de salon, un
parfum d'autrefois, de fleur desséchée: elle est dépaysée au grand air.
Même ses paysages sont vus à travers des vitres: ils ont quelquefois
la couleur, ils n'ont jamais la brise. La langue de Stevenson, moins
pénétrante, est plus active, plus franchement vivante; elle a plus
couru les grands chemins, elle est plus virile, plus saine. On sent
qu'elle aurait pu devenir un instrument d'action, tandis que celle de
M. France, féminine et comme lassée, n'a foulé que des tapis; elle est
sans force et plie, quand elle s'emploie à autre chose qu'à l'art; elle
peut toucher à tout, elle ne peut rien soulever.
C'est en France que Stevenson a accompli ses principaux voyages. Sans
parler de ses fraîches et riantes pages sur la forêt de Fontainebleau,
les _Travels with a Donkey_ ont été faits dans les Cévennes, et _An
Inland Voyage_, au fil de l'Oise. Stevenson a pénétré ainsi dans la
véritable vie française. Il la comprend et il l'aime; et s'il n'en
fait pas une étude formelle, il la touche sans cesse en passant. Il
est, avec Hamerton et Miss Matilda Betham-Edwards, (je ne parle pas
du livre de Bodley qui est une enquête sociale), un des auteurs
anglais qui ont fait amitié avec l'âme de ce pays, et tenté de la faire
connaître à leurs compatriotes. Travail méritoire! Car si les Anglais
sont vraisemblablement le peuple le mieux informé sur les autres,
ils sont peut-être aussi celui qui comprend le moins les autres. Ils
vivent, surtout en ce qui nous concerne, dans un chaos de préjugés
héréditaires, de renseignements minuscules, d'ignorances capitales
rendues plus dangereuses par une surabondance de détails futiles, dans
un clapotis de menus faits, ou radicalement faux, ou déformés par le
besoin d'effet, de grossissement et d'importance dont sont atteints,
par détérioration professionnelle, les correspondants de leurs
journaux. Dans tout cela roulent, plus souvent qu'il ne conviendrait,
des mensonges ou des calomnies dont on ne comprend pas qu'ils sortent,
sans être écrasés, d'entre les mains d'hommes qui passent pour avoir
de l'honneur. Qu'on imagine cette étrange et incohérente matière,
entretenue et exploitée par les desseins des hommes politiques,
ressassée et exagérée par une hypocrisie à base ethnique et
protestante, amplifiée et renouvelée pour fournir, par contraste, une
pâture presque quotidienne à l'amour-propre national; qu'on imagine en
outre ces déformations et ces grossissements répercutés incessamment
par une presse formidable, et on aura une idée de ce que peut devenir,
dans des moments d'excitation, le jugement du peuple anglais sur la
France. C'est pourquoi nous devons de la reconnaissance aux hommes
comme Stevenson, qui prennent la peine de nous connaître, vivent
cordialement avec nous, et, se tournant vers leurs compatriotes,
avec un sourire et un léger haussement d'épaules, rétablissent les
proportions et remettent les choses au point.
Ces carnets de voyage sont des livres dont nous pouvons tirer plusieurs
genres de profit. Outre que l'agrément et la belle humeur dont ils
sont pleins, et leur irrésistible attrait de promenade intellectuelle
sont en soi des choses agréables, ils nous apprennent à nous mieux
connaître et à nous voir sous un angle qui est en dehors de nous. Une
remarque nouvelle, comme un étranger en fait, nous ouvre parfois les
yeux sur des parties inaperçues de nous-mêmes et pénètre dans l'ombre
paisible des habitudes. Mais surtout il y a, dans ces pages, un sens
si joyeux et si sain de la vie en plein air, un goût si vivant, si
frais, des charmes de la nature, un regard si habile à les saisir et
à discerner le caractère des sites, un chant si allègre de liberté,
qu'elles communiquent leur esprit à ceux qui les lisent. On a envie de
grand air, on rêve de voyages sur les rivières ou les grands chemins.
Je sais des hommes pour qui les livres de Topffer ont été le premier
attrait qui les a conduits en Suisse. Ils lui doivent ce qu'ils ont
acquis, dans leurs courses sur les montagnes, de santé, d'entraînement
et de hautes impressions. Les livres de Robert Louis Stevenson ont la
même vertu qu'ils s'appliquent à des paysages plus voisins de nous,
où le décor est plus familier et où l'homme fournit davantage. S'ils
inspiraient à quelques-uns de leurs jeunes lecteurs français le désir,
si aisément réalisable et à si peu de frais, de voyager à pied, ils
seraient rien que par cela une bonne semence. Espérons qu'elle tombera
sur quelques pierres qui aimeront à rouler.
M. Lemaire, qui est professeur au lycée de Valenciennes, a choisi avec
raison _An Inland Voyage_, dont les paysages appartiennent à notre
région et sont familiers à beaucoup de ceux qui le liront. Il l'a
traduit avec beaucoup de conscience et une constante préoccupation
d'exactitude. Peut-être ce souci méticuleux lui fait-il perdre
parfois un peu du mouvement, de l'allure aisée de l'original. C'est
un défaut _on the right side._ Il a su mener à bien une tâche très
délicate. Je ne veux pas le féliciter d'avoir si utilement employé
ses loisirs de professeur. Il en a été récompensé, chemin faisant,
par l'intérêt de son travail, le plaisir de vivre avec un charmant et
sympathique esprit, et le profit de lutter contre cette langue qui,
par sa souplesse, est une adversaire redoutable. Je désire plutôt le
féliciter de la persévérance avec laquelle, ayant fait ce travail, il a
su, malgré l'apathie des éditeurs et la routine des revues, arriver à
le produire. J'imagine que cela a dû lui demander plus de peine que sa
traduction elle-même. J'espère, et c'est, je crois, sa seule ambition
qu'il ne lui en coûtera que son temps. Dans l'Université on trouve que
c'est là un encouragement suffisant: le travail se paye par lui-même.
Des tentatives comme celles de M. Lemaire sont le symptôme d'un
important progrès accompli dans notre pays. Il ne faut pas être très
âgé pour se rappeler dans quel état informe et rudimentaire étaient
chez nous la connaissance et l'enseignement des langues vivantes. Par
un effort efficace parce qu'il a été continu, les chaires des lycées
et de la plupart des collèges ont été graduellement occupées par des
hommes qui possèdent à fond la langue qu'ils enseignent. Ils ont tous
fait un ou deux ans de séjour dans le pays où on la parle, ils en
connaissent la littérature et les mœurs. La majeure partie d'entre eux
en reçoit des journaux et des livres; ils continuent à s'intéresser
aux œuvres et aux hommes qui y surgissent, aux évènements qui s'y
succèdent, aux tentatives sociales ou politiques qui s'y produisent.
Leur esprit s'est ouvert à voir autre chose que notre mesquine vie
étriquée en d'étroits règlements: ils savent que, dans d'autres
conditions, des peuples agissent et prospèrent. Ils parlent de ces
choses; leurs conversations sont aussi utiles que leur enseignement;
ils sont, à certaines heures, des professeurs, et, à d'autres, les
témoins et les avocats de ce qui se fait au-delà de nos frontières.
Leur influence sociale peut compléter leurs services professionnels.
Si nos directeurs de Revues et de Magazines étaient plus entreprenants
et plus avisés, ils trouveraient là une armée de collaborateurs très
capables de tenir la France au courant de ce qui se passe au dehors.
C'est assurément un grand progrès et un précieux élément infusé dans
notre vitalité intellectuelle. Encore quelques années de persévérance
et il ne se trouvera plus une seule petite ville, un trou perdu, où ne
se rencontre au moins un homme qui soit un centre de culture étrangère,
un intermédiaire de comparaisons avec le dehors. Ce seront autant de
mèches de mine dans le bloc de notre ignorance et de notre routine;
ils pourront contribuer à le disloquer. Par là l'Université aura rendu
au pays un de ces profonds services de nutrition silencieuse, qui,
heureusement, se poursuivent sous les fièvres, les incohérences et les
crises hystériques de la surface.
AUG. ANGELLIER.
PRÉFACE DE L'AUTEUR
Mettre une préface à un si petit livre, c'est, j'en ai bien peur,
pécher contre la règle des proportions. Mais, il est au-dessus des
forces d'un auteur de résister au plaisir de faire une préface, car
c'est la récompense de ses travaux. La première pierre une fois posée,
l'architecte apparaît avec ses plans et se pavane, une heure durant,
aux yeux du public. L'auteur ne fait pas autre chose dans sa préface.
Il se peut qu'il n'ait pas un mot à dire; toutefois il doit se montrer
un instant dans le portique, le chapeau à la main, et dans une attitude
polie.
Il vaut mieux, en telle circonstance, s'en tenir adroitement à un
état intermédiaire entre l'humilité et la supériorité; comme si le
livre était l'œuvre de quelque autre personne et que vous n'ayez fait
que le parcourir et insérer ce qu'il a de bon. Mais, pour moi, je
n'ai pas encore atteint à cette perfection. Je suis encore incapable
de dissimuler la chaleur de mes sentiments envers le lecteur; et, si
je le rencontre sur le seuil, c'est pour l'inviter à entrer avec une
cordialité toute campagnarde.
A vrai dire, je n'eus pas plus tôt fini de lire les épreuves de ce
petit livre que je me sentis en proie à une appréhension désespérante.
Il me vint à l'esprit qu'il se pourrait que je ne fusse pas seulement
le premier à lire ces pages, mais aussi le dernier; qu'il se pourrait
que j'eusse vainement fait œuvre de pionnier dans cette étendue de pays
si riant, sans trouver une âme pour suivre mes pas. A force d'y songer,
je ressentis pour cette idée une aversion, qui dégénéra en une sorte de
terreur panique, et je me lançai dans cette préface, qui n'est rien de
plus qu'un avertissement au lecteur.
Que dirai-je en faveur de mon livre? Caleb et Josué rapportèrent de
Palestine une formidable grappe de raisin. Hélas! mon livre ne produit
rien d'aussi nutritif; et, d'ailleurs, nous vivons dans un siècle, où
l'on préfère une définition à n'importe quelle quantité de fruits.
Je me demande si une négation n'aurait pas quelque chose de séduisant?
car, au point de vue négatif, je me flatte que ce volume a un certain
cachet. Bien qu'il contienne beaucoup plus de deux cents pages, je n'y
ai pas fait remarquer une seule fois que l'univers de Dieu n'a pas de
but, et je n'y donne pas non plus une seule fois à entendre que j'en
eusse pu créer un meilleur. Je ne sais réellement pas où j'ai pu avoir
la tête. J'avais apparemment oublié tout ce qu'il y a de glorieux à
être homme. C'est une omission qui enlève à ce livre toute importance
philosophique; mais, j'ai l'espoir que son excentricité pourra plaire
dans les sociétés frivoles.
A l'ami qui m'accompagna, je dois déjà beaucoup de remercîments; je
voudrais bien, certes, ne lui devoir rien d'autre; mais, en ce moment,
je me sens pour lui une tendresse presque exagérée. Lui, au moins, me
lira, ne serait-ce que pour refaire en esprit ses propres voyages en
suivant les miens.
R. L. S.
DEDICACE
A SIR WALTER GRINDLAY SIMPSON, BARONET
Mon cher Cigarette,
C'est assez pour vous d'avoir participé si généreusement aux pluies
et aux portages de notre voyage; d'avoir pagayé si laborieusement,
pour rattraper l'Aréthuse, abandonnée sur l'Oise grossie; d'avoir, dès
lors, piloté une vraie épave humaine jusqu'à Origny-Sainte-Benoîte et
jusqu'à un souper si ardemment désiré. C'est peut-être plus qu'assez,
comme vous vous en êtes plaint une fois quelque peu piteusement, que
je vous aie prêté tous les torts et que je me sois attribué toutes les
réflexions convenables. Je ne pouvais pas, décemment, vous exposer à
partager le désagrément d'un autre et plus notoire naufrage. Mais à
présent, que notre voyage va paraître en une édition à bon marché, ce
péril, espérons-le, n'existe plus, et il m'est loisible de mettre votre
nom sur le pavillon.
Mais, je ne puis m'arrêter avant de m'être lamenté sur le sort de nos
deux bateaux. Ce ne fut pas, sir, un jour fortuné que celui où nous
projetâmes l'achat d'une péniche; il ne fut pas heureux, le jour où
nous fîmes part de notre rêve au plus espérant des rêveurs. A vrai
dire, tout sembla nous sourire un moment. Nous nous procurâmes la
péniche, nous la baptisâmes «_les Onze mille Vierges de Cologne_»,
et elle demeura pendant quelques mois l'admiration de tous les
admirateurs, dans les eaux d'une charmante rivière et sous les murs
d'une vieille ville.
M. Mattras, le charpentier émérite de Moret, avait concentré sur elle
toute la diligence de ses ouvriers rivalisant d'ardeur; et vous n'aurez
pas oublié la quantité de champagne doux consommé à l'auberge, au bout
du pont, pour donner du zèle aux ouvriers et activer le travail.
Quant à la question pécuniaire, je préfère ne pas m'y arrêter. Notre
péniche «_les Onze mille Vierges de Cologne_» pourrit dans la rivière
où elle avait été embellie. Elle ne sentit pas l'impulsion de la brise;
on n'y attela jamais le patient cheval de trait. Et, lorsqu'enfin
le charpentier indigné de Moret la vendit, on vendit en même temps
l'Aréthuse et la Cigarette, nos deux «canoës», l'un de cèdre, l'autre,
comme nous le sentions si rudement dans les portages, de solide chêne
anglais. A présent, ces bateaux historiques portent les trois couleurs
et sont connus sous des noms nouveaux et étrangers.
R. L. S.
[Illustration: AN INLAND VOYAGE]
D'ANVERS A BOOM
Nous produisîmes une grande agitation dans les docks d'Anvers. Un
arrimeur et un groupe de portefaix des docks enlevèrent nos deux
«canoës» et coururent à l'embarcadère. Derrière eux venait une foule
d'enfants, poussant des hourras. La Cigarette partit au milieu d'un
clapotis de petites vagues qui se brisaient. L'instant d'après,
l'Aréthuse la suivait. Un vapeur descendait le fleuve; des hommes,
sur le tambour, crièrent de rauques avertissements, l'arrimeur et ses
portefaix, sur le quai, nous braillaient de prendre garde. Mais, en
quelques coups de pagaie, les canoës étaient hors d'atteinte au milieu
de l'Escaut, et nous laissions derrière nous tous les vapeurs, et les
arrimeurs et les autres vanités du rivage.
Le soleil brillait d'un vif éclat; la marée faisait gaillardement ses
quatre milles à l'heure; le vent soufflait régulièrement avec, de
temps en temps, des rafales. Pour ma part, je n'avais jamais été de
ma vie à la voile dans un canoë, et ma première expérience, au beau
milieu de ce large fleuve, ne se faisait pas sans me causer quelque
appréhension. Qu'arriverait-il à la première bouffée de vent qui
gonflerait ma petite voile? A mon avis, on courait presque autant de
risques à tenter ainsi l'inconnu, qu'à publier un premier livre, ou à
se marier. Toutefois, ma perplexité ne fut pas de longue durée, et vous
ne serez pas surpris d'apprendre qu'au bout de cinq minutes, j'avais
fixé ma voile.
Cette circonstance, je le reconnais, ne fut pas sans me frapper quelque
peu. Naturellement, comme le reste de mes semblables, j'avais toujours
fixé la toile dans un bateau à voiles; mais, dans une embarcation
aussi petite et aussi peu stable qu'un canoë, et avec ces rafales qui
s'abattaient sur nous, je ne m'attendais guère à pouvoir agir d'après
les mêmes principes; et ce fait m'inspira quelques réflexions pleines
de mépris sur le cas que nous faisons de la vie. On est à coup sûr,
plus à l'aise pour fumer quand la voile est attachée; mais il ne
m'était jamais arrivé de mettre une bonne pipe de tabac en balance
avec un péril évident, et de courir le risque de propos délibéré en
choisissant la bonne pipe de tabac. C'est un lieu commun que nous ne
pouvons répondre de nous-mêmes, avant d'avoir été mis à l'épreuve;
mais il est moins commun et, à coup sûr, plus consolant, de penser que
nous nous trouvons habituellement beaucoup plus braves et beaucoup
meilleurs que nous ne croyions. Tout le monde, à mon avis, en a fait
l'expérience: mais la crainte de nous démentir plus tard nous empêche
de trompeter bien loin ce sentiment réconfortant. Bien sincèrement
je voudrais, car cela m'eût épargné beaucoup de peine, je voudrais,
qu'il se fût trouvé quelqu'un pour me faire envisager la vie avec
courage, quand j'étais jeune, pour me dire combien les dangers sont
plus effrayants, quand on les voit de loin; pour me montrer que ce
qu'il y a de viril dans le cœur d'un homme ne se laisse pas étouffer
et l'abandonne rarement, je dirai même jamais, à l'heure du danger.
Mais nous sommes tous très forts pour jouer de la flûte sentimentale en
littérature: et il n'y aura pas un homme parmi nous pour aller en tête
de la colonne faire retentir les sons grisants du tambour.
Il faisait bon sur le fleuve. Un ou deux chalands passaient, chargés
de foin. Des roseaux et des saules bordaient le cours d'eau: des
bestiaux et de vénérables chevaux gris montraient leurs têtes placides
par dessus le talus du rivage. Çà et là, un coquet village, parmi les
arbres, avec un bruyant chantier de construction de bateaux: çà et
là, une villa, au milieu d'une pelouse. Le vent nous favorisa pour
remonter l'Escaut, puis le Rupel: et nous allions bon train, quand nous
commençâmes à voir les briqueteries de Boom, qui s'étendent très loin
sur la rive droite du fleuve. La rive gauche était toujours verte et
champêtre, avec des allées d'arbres, le long de la digue, et, çà et
là, un escalier pour desservir un bac, où l'on pouvait voir, tantôt
une femme assise, les coudes sur les genoux, tantôt un vieux monsieur
avec des lunettes d'argent et un bâton. Mais Boom et ses briqueteries
devenaient à chaque instant, plus enfumées et plus sales; et bientôt,
une grande église, avec une horloge, et un pont de bois, jeté sur le
fleuve, indiquèrent le quartier central de la ville.
Boom n'a rien d'agréable et n'est remarquable qu'en un seul point: la
plupart des habitants ont la ferme conviction qu'ils savent parler
anglais: ce que d'ailleurs, l'expérience ne justifie pas. Ceci jeta
une sorte de brume sur notre conversation. Quant à l'hôtel de la
navigation, c'est, je crois, ce qu'il y a de pire dans l'endroit. Il
possède deux salles, dont il est très fier, toutes deux parsemées
de sable; la première donnant sur la rue, avec un comptoir à une
extrémité; la seconde, plus froide et plus sombre, avec, pour tout
ornement, une cage sans oiseau et un tronc tricolore où recevoir des
souscriptions. Nous trouvâmes moyen de dîner dans cette seconde pièce,
en compagnie de trois ingénieurs stagiaires peu expansifs et d'un
commis-voyageur silencieux. La nourriture, comme il arrive d'ordinaire
en Belgique, était en cette occasion d'un caractère indéfinissable. En
vérité, je n'ai jamais été capable de découvrir quoi que ce fût qui
ressemblât à un repas chez cet aimable peuple. Les Belges semblent
becqueter leurs aliments, ils ont l'air de jouer avec les mets tout le
long du jour en amateurs; ils essayent d'imiter les Français; ils font,
en réalité, comme les Allemands; et à la rigueur, l'on peut dire qu'ils
ont un genre intermédiaire.
Nettoyée et garnie de ses accessoires, la cage vide ne portait d'autre
trace du favori qui y sifflait jadis, que l'écartement de deux
barreaux, entre lesquels on mettait un morceau de sucre. Cette cage
évoquait ainsi une sorte de gaieté de cimetière. Pas plus à nous qu'au
commis-voyageur les ingénieurs ne daignaient adresser la parole:
mais ils échangeaient entre eux quelques mots à voix basse et nous
dévisageaient à la lumière du gaz avec leurs lunettes. Car, bien qu'ils
fussent de beaux garçons, ils portaient tous des besicles.
Il y avait dans l'hôtel une servante anglaise; elle avait quitté
l'Angleterre depuis assez longtemps pour avoir recueilli à l'étranger
toutes sortes d'expressions bizarres et de manières curieuses, qu'il
n'est pas besoin de spécifier ici. Elle nous parla abondamment dans son
jargon, nous demanda des détails sur les mœurs actuelles en Angleterre
et rectifia obligeamment nos explications, quand nous essayâmes de
lui répondre. Mais nous avions affaire à une femme, et, au fond,
peut-être ne dédaignait-elle pas tant nos renseignements, qu'elle en
avait l'air. Le beau sexe aime à recueillir des connaissances et tient
néanmoins à conserver sa supériorité. C'est une politique habile et
presque toujours une nécessité dans les circonstances de la vie. Car,
si un homme s'aperçoit qu'une femme l'admire, ne serait-ce que pour
ses connaissances en géographie, il se mettra immédiatement à bâtir
sur cette admiration. Ce n'est qu'à force d'incessantes rebuffades que
les jolies femmes peuvent nous tenir à notre place. Les hommes comme
aurait dit Miss Howe ou Miss Harlowe, sont de tels «empiéteurs». Pour
ma part, je suis corps et âme avec les femmes: et, après un couple bien
marié, il n'est rien au monde d'aussi beau que le mythe de Diane, la
divine chasseresse. Il est inutile à un homme de se retirer dans les
bois: nous le connaissons trop: Saint Antoine en fit l'expérience, il
y a bien longtemps; et l'aventure eut, à tous égards, une fâcheuse
issue pour lui. Mais il y a ceci de particulier chez certaines femmes
et qui déconcerte les meilleurs gymnosophistes parmi les hommes: c'est
qu'elles se suffisent à elles-mêmes et qu'elles peuvent marcher dans
une zone élevée et froide, sans la protection d'aucun de ceux qui
portent culottes. Je l'affirme, bien que je sois le contraire d'un
ascète déclaré, je sais aux femmes plus de gré de cet idéal que je n'en
saurais à la plupart d'entre elles, ou même à toutes, à l'exception
d'une seule, d'un baiser spontanément donné. Il n'est rien d'aussi
encourageant que le spectacle d'une personne qui se suffit. Et quand je
songe aux sveltes et charmantes vierges, créatures de la forêt et du
clair de lune, courant les bois toute la nuit, au son du cor de Diane,
errant parmi les vieux chênes, le cœur aussi libre qu'eux, insensibles
à l'agitation de la vie ardente et troublée de l'homme,--bien qu'en
fait d'idéals, il en soit beaucoup d'autres que je préfère,--je sens
battre mon cœur en pensant à celui qu'elles ont choisi. C'est faire
faillite à la vie, mais faire faillite avec tant de grâce! Une chose
n'est pas perdue, si on ne la regrette pas. En somme, et ici l'homme se
décèle, où serait une grande partie de la gloire d'inspirer l'amour,
s'il n'y avait aucun dédain à surmonter?
SUR LE CANAL DE WILLEBROECK
Le lendemain matin, à notre départ sur le canal de Willebroeck, la
pluie commença lourde et glacée. L'eau du canal était à peu près à la
température où le thé peut se boire, et, sous cette froide aspersion,
la surface était couverte de vapeur. La gaieté du départ et le
mouvement aisé des bateaux sous chaque coup de pagaie nous aidèrent
à faire contre fortune bon cœur, pendant toute la durée de l'averse;
et, une fois le nuage passé et le soleil reparu, notre entrain reprit
le dessus sur nos velléités de rester chez nous. Une bonne brise
bruissait et frissonnait dans les rangées d'arbres qui bordaient le
canal. Les feuilles s'agitaient en masses tumultueuses, tantôt en
pleine lumière et tantôt dans l'ombre. Pour l'œil et l'oreille, le
temps semblait propice à l'emploi de la voile; mais, sur l'eau, entre
les hautes berges, le vent ne nous parvenait que par bouffées faibles
et irrégulières. A peine y en avait-il assez pour gouverner. Nous
avancions d'une façon intermittente et peu satisfaisante. Du chemin de
halage, un loustic, qui jadis avait été marin, nous salua par ces mots:
«_Ça va vite, mais c'est long_».
Il y avait assez d'activité sur le canal. A tout instant, nous
rencontrions ou nous dépassions une longue file de bateaux, avec de
grandes barres de gouvernail peintes en vert; des poupes élevées
avec, de chaque côté du gouvernail, une fenêtre, et, parfois, à l'une
des fenêtres, une cruche ou un pot à fleurs; une barque attachée à
l'arrière; une femme occupée à préparer le dîner du jour et à soigner
une poignée d'enfants. Ces péniches, au nombre de vingt-cinq ou trente,
étaient toutes attachées les unes derrière les autres avec deux câbles.
En tête de cette file de bateaux se trouvait un vapeur d'étrange
construction qui la remorquait. Il n'avait ni roues à palettes, ni
hélice; mais, au moyen de quelque engrenage, dont un esprit peu initié
à la mécanique ne pouvait se faire une idée exacte, il amenait par
dessus l'avant une petite chaîne brillante, qui s'étendait au fond du
canal et, la faisant repasser par dessus l'arrière, il se halait en
avant, anneau par anneau, avec toute sa suite de bateaux chargés. Tant
qu'on n'avait pas trouvé la clef de l'énigme, il y avait quelque chose
de solennel et d'inquiétant dans la progression d'un de ces trains,
pendant qu'il s'avançait doucement dans le canal, sans autre marque de
sa marche en avant qu'un petit remous, courant le long des flancs des
bateaux et s'en allant mourir dans leur sillage.
De toutes les créations dues aux entreprises commerciales, une péniche
est de beaucoup ce qu'il y a de plus agréable à considérer. Il lui est
loisible de déployer ses voiles, et vous la voyez alors voguer bien
haut, au dessus de la cime des arbres et du faîte du moulin à vent,
voguer sur le cours d'eau, voguer à travers les champs de blé vert, la
plus pittoresque des créatures amphibies. Ou bien le cheval s'avance
d'un pas paisible et lent, comme si les affaires n'existaient pas pour
lui dans le monde; et l'homme qui rêve au gouvernail voit le même
clocher à l'horizon tout le long du jour. On se demande comment les
choses parviennent jamais à leur destination, au train dont elles vont,
et le spectacle des bateaux qui attendent leur tour à une écluse offre
un bel exemple de la facilité avec laquelle on prend la vie. Il devrait
y avoir beaucoup d'esprits satisfaits à bord des bateaux; car mener une
telle vie, c'est voyager tout en restant chez soi.
La cheminée fume pour le dîner à votre passage; les berges du canal
déroulent lentement leur paysage aux yeux contemplatifs; le bateau
flotte à travers de grandes forêts, à travers de grandes cités, avec
leurs monuments publics et leurs lampes, le soir, et pour le batelier
qui, dans sa demeure flottante, voyage sans bouger de son lit, c'est
absolument comme s'il écoutait l'histoire d'un autre homme, ou comme
s'il tournait les pages d'un livre d'images, dans lequel ses intérêts
ne sont pas en jeu.
Il peut faire sa promenade de l'après-midi en quelque pays étranger,
sur les berges du canal, et revenir ensuite chez lui dîner au coin de
son feu.
Dans une pareille existence, on ne prend pas assez d'exercice pour
jouir d'une santé exubérante; mais les gens maladifs seuls ont besoin
d'une santé exubérante. L'individu apathique, qui ne se porte jamais ni
bien ni mal, va dans la vie son petit bonhomme de chemin et n'en meurt
que plus aisément.
A coup sûr, je préférerais le métier de batelier à n'importe quelle
position qui nécessiterait une présence assidue dans un bureau. Il y
a peu de situations, devrais-je dire, où l'on abandonne moins de sa
liberté en échange de repas réguliers. Le batelier est à bord; il est
maître sur son bateau; il peut débarquer quand il veut; rien ne peut
le forcer à courir des bordées pour éviter une terre sous le vent,
pendant toute une nuit de gelée, où les voiles sont aussi dures que
du fer; et, autant que j'en puis juger, le temps s'écoule pour lui
aussi tranquillement que le permet le retour de l'heure du coucher ou
du dîner. On ne voit pas aisément pourquoi un batelier devrait jamais
mourir.
A mi-route, entre Willebroeck et Vilvorde, dans un endroit où le
canal, tel que l'avenue d'un châtelain, s'étendait devant nous en une
perspective magnifique, nous descendîmes à terre pour goûter. Il y
avait deux œufs, un chanteau de pain et une bouteille de vin, à bord
de l'Aréthuse; et deux œufs, ainsi qu'un fourneau _Etna_, à bord de la
Cigarette. Le maître de ce dernier bateau cassa un des œufs au cours
du débarquement; mais, faisant observer plaisamment qu'on pouvait
encore le faire cuire «à la papier», il le mit dans le fourneau sans
le retirer du journal flamand qui l'enveloppait. Nous avions débarqué
pendant un moment de beau temps; mais il n'y avait pas deux minutes
que nous étions à terre que le vent fraîchit, au point de devenir une
demi-tempête, et que la pluie commença à nous fouetter les épaules.
Nous nous assîmes aussi près que possible de l'Etna, dont l'alcool
brûlait à grandes flammes. A chaque instant, l'herbe prenait feu
et nous devions l'éteindre en la piétinant. Nous ne tardâmes pas à
avoir plusieurs brûlures aux doigts. Mais la quantité de nourriture
substantielle produite par notre cuisine n'était pas en proportion avec
tant d'efforts. Et quand après deux essais de cuisson, nous renonçâmes
à la partie, l'œuf qui était intact était un peu plus que tiède, tandis
que l'autre «à la papier» ne formait qu'une froide et dégoûtante
fricassée d'encre d'imprimerie et de débris de coquille d'œuf. Nous
trouvâmes moyen de cuire les deux autres œufs, en les mettant tout
contre la flamme de l'alcool; nous obtînmes cette fois un meilleur
résultat. Puis, nous débouchâmes la bouteille de vin et nous nous
assîmes sur le bord d'un fossé, nos tabliers de canoë sur les genoux.
Il pleuvait à verse. Le manque de confort, quand il n'est vraiment
pas confortable, et n'a pas la prétention nauséabonde de l'être, est
une chose excessivement humoristique; et des gens tout trempés et bien
abrutis au grand air sont en d'excellentes dispositions pour rire. En
se plaçant à ce point de vue, l'œuf à la papier même offert en guise de
nourriture, peut passer comme une sorte d'accessoire à la plaisanterie.
Mais ce genre de badinage, bien qu'il puisse se prendre en bonne part,
ne demande pas à être répété; et, dorénavant, l'Etna voyagea comme un
monsieur dans l'équipet de la Cigarette.
A peine avions-nous fini de goûter, repris place dans nos embarcations
et mis à la voile que le vent, il est presque inutile de le dire, ne
tarda pas à tomber. Pendant le reste du trajet jusqu'à Vilvorde, nous
continuâmes à présenter notre voile au vent peu favorable, et, avec de
temps en temps, une bouffée de brise, et de temps en temps, un coup de
pagaie, nous dérivâmes lentement d'écluse en écluse entre les rangées
d'arbres bien en ordre.
C'était un riche et magnifique paysage vert ou plutôt un simple chemin
d'eau tout vert, allant sans interruption de village en village.
Tout avait un air stable, comme dans les endroits habités depuis
longtemps. Des enfants aux cheveux ras crachaient sur nous du haut
des ponts, comme nous passions en dessous, avec un réel sentiment
d'impassibilité. Mais, encore plus impassibles étaient les pêcheurs;
attentifs à leurs flottes, ils nous laissaient passer sans un regard.
Livrés à leur paisible occupation, ils se tenaient perchés sur les
éperons et les arcs-boutants des ponts et le long des berges. Ils
étaient aussi indifférents que des fragments de nature morte. Ils ne
bougeaient pas plus que s'ils avaient été en train de pêcher dans une
vieille estampe hollandaise. Les feuilles s'agitaient, l'eau clapotait,
mais ils restaient dans la même position comme autant d'églises
établies par la loi. On aurait pu trépaner la tête de chacun de ces
inoffensifs pêcheurs sans trouver sous leur crâne autre chose que
les replis multiples d'une ligne à pêcher. Je me moque bien de vos
solides gaillards en guêtres de caoutchouc, qui remontent les torrents
de montagne, la ligne à saumon en main; mais j'aime tendrement cette
sorte de gens qui exercent, pendant des journées entières, leur art peu
fructueux dans des eaux tranquilles et dépeuplées.
A la première écluse après Vilvorde, il y avait une éclusière qui
parlait français d'une façon compréhensible. Elle nous apprit que nous
étions encore à une couple de lieues de Bruxelles. Au même endroit, la
pluie recommença. Elle tombait en lignes droites et parallèles, et la
surface du canal était criblée d'une infinité de petites sources de
cristal. Impossible de trouver à coucher dans le voisinage. Il ne nous
restait donc qu'à enlever la voile et à jouer ferme de la pagaie sous
la pluie.
De magnifiques maisons de campagne avec des horloges et de longues
rangées de fenêtres à volets, avec de superbes arbres séculaires,
formant des bosquets et des avenues, donnaient sous la pluie et dans
l'obscurité croissante du crépuscule, un aspect riche et sombre aux
rives du canal. Il me semble avoir vu à peu près le même effet dans
des gravures: d'opulents paysages abandonnés, au dessus desquels passe
un orage. Et, tout le temps, nous fûmes escortés par une charrette
couverte, qui trottait misérablement le long du chemin de halage et se
maintenait à une distance presque uniforme dans notre sillage.
LE ROYAL SPORT NAUTIQUE A BRUXELLES
La pluie cessa près de Laeken. Mais le soleil était déjà couché;
l'air était glacé et nous avions à peine un fil de sec à nous deux.
Qui plus est, nous nous trouvions à présent au bout de l'Allée Verte,
et au seuil même de Bruxelles nous nous heurtâmes à une sérieuse
difficulté. Les rives du canal étaient bordées d'une file ininterrompue
de péniches, qui attendaient leur tour à l'écluse. Nulle part on ne
pouvait trouver un endroit propice pour débarquer; pas même un hangar
où laisser les canoës pour la nuit. Non sans peine, nous réussîmes
à débarquer et nous entrâmes dans un estaminet où quelques pauvres
hères étaient à boire avec le patron. Celui-ci y alla carrément avec
nous. Il n'y avait à sa connaissance aucune remise, aucun hangar, ni
rien de ce genre; et voyant que nous étions venus sans intention de
boire, il ne cacha pas son impatience d'être débarrassé de nous. L'un
des pauvres diables vint à la rescousse. Quelque part dans le coin du
bassin il y avait, nous dit-il, un embarcadère et quelque chose d'autre
encore qu'il ne définit pas très clairement, mais que ses auditeurs
interprétèrent dans un sens favorable à leurs désirs.
Au coin du bassin se trouvait réellement l'embarcadère, au haut
duquel nous aperçûmes deux jeunes gens de bonne mine en costume de
canotage. L'Aréthuse s'adressa à eux. L'un des deux dit que nous
pourrions remiser nos bateaux chez eux pour la nuit, que cela ne
souffrait pas la moindre difficulté; et l'autre, ôtant sa cigarette
de ses lèvres, demanda si nos embarcations sortaient des chantiers de
Searle et fils. Ce nom fut toute une présentation. Une demi-douzaine
d'autres jeunes gens sortirent d'un «garage» portant l'inscription
«Royal sport nautique» et se mêlèrent à la conversation. Ils étaient
tous très polis, pleins d'enthousiasme, parlaient avec volubilité, et
entrelardaient leur langage de termes anglais de canotage, de noms de
clubs anglais et de constructeurs de bateaux anglais. Je ne connais,
je l'avoue à ma honte, aucun endroit dans mon pays natal, où j'aurais
été reçu aussi chaleureusement par autant de gens. Nous étions des
canotiers anglais, et les canotiers belges se jetaient à notre cou. Je
me demande si les Huguenots français reçurent un accueil aussi cordial
des protestants anglais, quand l'adversité les força à passer le
détroit. Mais, après tout, quelle religion unit si étroitement les gens
qu'un sport qui leur est commun?
On transporta les canoës dans le garage. Les domestiques du club
nous les lavèrent à fond, suspendirent les voiles au grand air pour
les faire sécher et arrangèrent tout aussi soigneusement et aussi
délicatement que s'il se fût agi d'un tableau. Pendant ce temps, nos
frères «récemment découverts», car tel est le nom que plusieurs
d'entre eux donnèrent à cette parenté, nous conduisaient à l'étage
et mettaient leur cabinet de toilette à notre entière disposition.
Celui-ci nous prêtait du savon, celui-là une serviette, un troisième
et un quatrième nous aidaient à défaire nos sacs. Et tout le temps
c'étaient des questions et des assurances de respect et de sympathie à
n'en plus finir! Je déclare que jamais auparavant je n'avais su ce que
c'était que la gloire.
«Oui, oui, le Royal Sport nautique est le club le plus ancien de la
Belgique».
«Nous sommes deux cents».
«Nous--ceci n'est pas la substance d'un discours, mais un résumé
de nombreux discours, l'impression que mon esprit a gardée après
maintes conversations; et elle me paraît tout à fait sentir la
jeunesse; elle me paraît être très agréable, très naturelle et très
patriotique.--«Nous avons gagné toutes les courses, à part celles où
les Français nous ont trichés».
Il faut laisser ici tous vos vêtements mouillés pour les faire
sécher. Oh! entre frères! Dans n'importe quel garage d'Angleterre nous
trouverions le même accueil. (J'espère de tout mon cœur qu'ils le
pourraient trouver).
«En Angleterre, vous employez des sliding-seats, n'est-ce-pas?»
«Nous sommes tous employés dans le commerce pendant le jour, mais le
soir, voyez-vous, nous sommes sérieux».
Ce furent leurs paroles mêmes. Ils consacraient le jour aux frivoles
intérêts mercantiles de la Belgique; mais le soir, ils trouvaient
quelques heures pour les occupations sérieuses de la vie. Peut-être me
fais-je une idée fausse de la sagesse; mais il me semble que c'était
là une remarque fort sage. Les gens qui s'occupent de littérature
et de philosophie passent toute leur existence à s'affranchir des
notions de seconde main et des règles fausses. C'est leur profession de
recouvrer, à la sueur de leur front, à force de méditation, la fraîche
vue qu'ils avaient autrefois de la vie; d'établir une distinction
entre ce qu'ils aiment réellement et originellement et ce qu'ils n'ont
fait qu'apprendre à tolérer par force. Et les jeunes gens du Royal
Sport nautique portaient encore la distinction très visiblement dans
le cœur. Ils avaient encore ces perceptions nettes de ce qui est bon
et de ce qui est mauvais, de ce qui est intéressant et de ce qui est
ennuyeux, qualifiées d'illusions par les vieillards envieux. L'illusion
de cauchemar de l'âge mûr, l'étreinte d'ours de l'habitude exprimant
graduellement la vie de l'âme d'un homme, n'avaient pas encore eu
de prise sur ces jeunes Belges, nés sous une heureuse étoile. Ils
savaient encore que l'intérêt qu'ils prenaient à leurs affaires, était
bien peu de chose, au prix de leur amour spontané et patient pour les
exercices nautiques. Si vous savez ce que vous préférez, au lieu de
répondre humblement Amen à ce que, selon le monde, vous devez préférer,
c'est que vous avez gardé votre âme en vie. Un pareil homme pourra
être généreux; il pourra être honnête, au-delà de ce qu'on entend au
sens commercial du mot; il pourra aimer ses amis avec une sympathie
élective, personnelle, au lieu de les accepter comme des accidents de
la position à laquelle il a été appelé. Il pourra être un homme, en un
mot, agissant selon ses propres instincts, demeurant tel que Dieu l'a
fait, et non une pure manivelle dans la salle aux machines sociales,
soudée à des principes qu'il ne comprend pas et pour des fins dont il
n'a cure.
Car, se trouvera-t-il quelqu'un pour oser me dire qu'il est plus
intéressant de faire des affaires que de folâtrer au milieu des
bateaux? Il faudrait n'avoir jamais vu un canot, n'avoir jamais vu un
bureau, pour parler ainsi. Et, pour sûr, l'un est beaucoup meilleur que
l'autre pour la santé. Rien ne devrait occuper un homme autant que ses
amusements. A l'encontre de ceci, on ne peut rien avancer que la soif
de l'or; nul autre que:
Mammon, l'esprit le moins élevé qui tomba
Du ciel,
n'oserait hasarder un mot de réponse. Il n'y a qu'un "cant" mensonger
pour représenter le négociant et le banquier comme des gens peinant
d'une façon désintéressée pour l'humanité, et, par conséquent, fort
utiles lorsqu'ils sont bien absorbés dans leurs transactions; car
l'homme est plus important que ses services. Et lorsque notre membre
du Royal Sport nautique aura vu disparaître si loin sa jeunesse
pleine d'espoir, qu'il ne pourra plus exalter son enthousiasme qu'en
feuilletant son grand-livre, je doute fort qu'il soit encore un aussi
brave garçon et j'hésite à croire qu'il accueillerait d'aussi bonne
grâce deux Anglais trempés, arrivant à Bruxelles, en canoë, à la brune.
Lorsque nous eûmes changé nos vêtements mouillés et bu un verre de
«pale ale» à la prospérité du club, l'un des membres nous conduisit
à l'hôtel. Il ne voulut pas dîner avec nous, mais il accepta sans
objection de prendre un verre de vin avec nous. L'enthousiasme est
chose très ennuyeuse; et je commence à comprendre pourquoi les
prophètes furent impopulaires en Judée, où ils étaient le mieux connus.
Pendant trois mortelles heures, cet excellent jeune homme resta près de
nous à causer longuement de bateaux et de régates; et, avant de nous
quitter, il eut l'obligeance de commander nos chandelles pour la nuit.
Nous essayâmes, à plusieurs reprises, de changer de sujet; mais
la diversion durait un instant à peine. Le membre du Royal Sport
Nautique serrait la bride, faisait un écart, répondait à la question
et fonçait de nouveau dans le flot gonflant de son sujet. J'appelle
cela son sujet; mais je crois plutôt que c'est lui qui était le sujet.
L'Aréthuse, qui considère toutes les courses comme des inventions du
diable, se trouvait dans un dilemme pitoyable. Il n'osait avouer son
ignorance par amour pour l'honneur de la vieille Angleterre, et il
parlait hardiment de clubs et de rameurs anglais, dont la réputation
n'était jamais venue jusqu'à lui. A plusieurs reprises et surtout une
fois à propos de «sièges à glissières», il fut à deux doigts de se
trahir. Quant à la Cigarette, qui avait ramé dans des régates lorsqu'il
avait le sang bouillant, mais qui désavoue à présent ces erreurs de sa
folle jeunesse, il se trouvait dans un cas encore plus désespéré; car
le jeune homme du Royal Sport Nautique lui proposa de prendre une rame
dans un de leurs «huit» le lendemain, pour comparer le coup d'aviron
anglais au coup d'aviron belge. Je voyais mon ami suer sang et eau
sur sa chaise, chaque fois que ce sujet particulier revenait sur le
tapis. Et il y eut encore une autre proposition, qui produisit le même
effet sur chacun de nous. Il se trouvait que le champion du canoë en
Europe (comme la plupart des autres champions) était un membre du Royal
Sport Nautique. Et, si nous voulions seulement attendre le dimanche,
cet infernal pagayeur condescendrait à nous accompagner dans notre
prochaine étape. Mais nous n'avions, ni l'un ni l'autre, le moindre
désir de rivaliser avec Apollon, à conduire les coursiers du soleil.
Une fois le jeune homme parti, nous contremandâmes nos chandelles et
nous commandâmes un grog à l'eau-de-vie. Les grandes vagues avaient
passé par dessus notre tête. Les membres du Royal Sport Nautique
étaient des jeunes gens aussi gentils qu'on puisse souhaiter d'en voir;
mais ils étaient un peu trop jeunes et un tantinet trop amoureux de
sports nautiques, pour nous. Nous commencions à nous apercevoir que
nous étions vieux et cyniques; nous aimions le bien-être; nous aimions
le vagabondage agréable de l'esprit sur tel ou tel sujet. Nous ne
tenions pas à jeter du discrédit sur notre patrie en gâchant un «huit»
ou en peinant piteusement dans le sillage du champion du canoë. Bref,
nous eûmes recours à la fuite. Il semblait que ce fût ingrat d'agir
ainsi; mais, pour tâcher de rendre ce départ acceptable, nous laissâmes
une carte chargée de sincères compliments. Et en vérité, ce n'était
pas le moment d'avoir des scrupules; car nous croyions nous sentir sur
le cou le souffle brûlant du champion.
A MAUBEUGE
Par crainte de nos bons amis les membres du Royal Sport Nautique d'une
part, et, de l'autre, parce qu'il n'y avait pas moins de cinquante-cinq
écluses entre Bruxelles et Charleroi, nous décidâmes de traverser la
frontière en chemin de fer, bateaux et tout. Franchir cinquante-cinq
écluses en un jour, cela revenait presque à faire péniblement tout le
trajet à pied, les canoës sur nos épaules, objet d'étonnement pour
les arbres qui bordent le canal et de franche dérision pour tous les
enfants sensés.