valeur capitale à l’absence, ou, tout au moins, à la rareté
du sel sont corrects, on pourrait pousser plus loin l’induction,
bien que la méthode soit dangereuse. Nulle part, entre le Tchad et
le Borkou, on ne connaît de dépôts de sels assez considérables
pour donner lieu à un grand commerce ; on cite seulement deux points,
Dini et Arouellé, où le sel soit exploité dans l’Ennedi, au sud
du cours probable du Bahr el Ghazal [Bordeaux, _l. c._, p. 220]. Les
plantes signalées dans la région (irak, doum, hâd, tamarix) sont
celles des terrains à peine salés. Au surplus, dans l’Egueï,
les puits qui sont situés sur les bords de la dépression sont
natronés et l’eau qu’ils contiennent est imbuvable ; ceux qui
sont au milieu, dans la partie qui a été la mieux lavée, dans le
thalweg, contiennent seuls de l’eau douce ; Mangin attribuait,
à juste raison, une grande importance à cette remarque ; elle
tendrait à prouver que le sous-sol du pays contenait primitivement
du sel, et que seul le temps a manqué au Chari et au Bahr El Ghazal
pour l’entraîner plus loin. Les mares à natron du Manga peuvent
conduire à une conclusion analogue qui n’est pas en désaccord
avec le peu que l’on sait de la géologie de ces régions :
la mer les a couvertes pendant le Crétacé et le Nummulitique,
mais c’était une mer peu profonde, une mer continentale sur
les bords de laquelle un régime lagunaire pouvait facilement
s’établir. Ainsi donc, nous pouvons suivre le Bahr El Ghazal
jusqu’au Borkou, sans trouver de points où ait été déposé
le sel qu’il entraînait ; au delà c’est l’inconnu, mais
Mangin avait appris de ses informateurs indigènes qu’une piste,
jalonnée de nombreux points d’eau, allait du Borkou vers l’est ;
la description semble indiquer le lit d’un oued qui, passant entre
le Tibesti et l’Ennedi, prolongerait jusqu’au centre du désert
libyen le Bahr el Ghazal. Il semble peu probable que ce fleuve soit
arrivé au Nil ; il y a 1500 kilomètres du Borkou, dont l’altitude
est de 200 mètres (au plus), à la première cataracte (97 m.). La
pente, voisine de 1/25000, suffit pour permettre l’écoulement
d’un fleuve, mais elle est trop faible pour qu’il puisse lutter
contre l’ensablement ; de plus la rive gauche du Nil est bordée
de plateaux, et l’on ne voit pas où aurait été le confluent.
La Méditerranée est encore plus loin que le Nil, la pente par
suite plus faible ; rien n’indique qu’entre l’Égypte et Ben
Ghazi se soit jamais jeté un fleuve important.
Il semble plus vraisemblable que le Bahr El Ghazal, s’il a jamais
réussi à franchir la barrière du Tibesti et de l’Ennedi, ait
déposé le sel dans quelque chott du désert de Libye, désert dont
l’étude est encore à peine ébauchée.
Les causes qui ont arrêté les eaux du Chari dans leur marche
vers le Borkou, sont celles que nous avons déjà trouvées pour
la plupart des oueds du Sahara : les indigènes avaient affirmé
à Barth que les communications entre le lac et le Bahr El Ghazal
avaient été interrompues par une dune ; il est vraisemblable
aussi que les alluvions amenées au lac et qui ont créé toutes les
îles du Tchad n’ont pas été étrangères à l’obstruction de
l’émissaire. L’état de choses actuel serait en grande partie
attribuable à des causes mécaniques.
Une autre cause a pu intervenir et rendre le fleuve moins apte
à lutter contre ses alluvions. Barth avait déjà indiqué que
par le Toubouri, les eaux du Logone, le principal affluent du
Chari, s’écoulaient parfois par le Bénoué et gagnaient ainsi
l’Atlantique. Le Toubouri a été revu depuis par le capitaine
Lœffler en 1900, par la mission Lenfant et plus récemment par la
mission Moll[169]. Il s’agit bien d’une dépression reliant les
deux bassins hydrographiques ; à la saison sèche, les parties les
plus basses sont occupées par une série de lacs, larges parfois
de 3 à 4 kilomètres et dont la longueur peut atteindre 15 à 20 km.
A la saison des pluies, tous ces lacs se confondent en un seul qui,
par la plaine d’Eré, est en relation avec le Logone ; le courant
est en général dirigé vers le sud-est, vers le Bénoué ; il
est parfois cependant inversé et le trop-plein se déverse dans
le bassin du Tchad. Le résultat final de la lutte entre les deux
fleuves n’est pas douteux ; le Mayo Kabbi, qui est le déversoir
régulier du Toubouri, descend brusquement du plateau Laka par
les chutes Gauthiot, et ce supplément d’énergie lui permettra
certainement de décapiter le Logone. Bien que, au point de vue des
ravitaillements, on ait singulièrement exagéré l’importance
de cette communication, il est nettement acquis qu’une partie
des eaux, qui jadis allaient au Tchad, se dirigent maintenant vers
l’Atlantique ; cette fraction ne pourra que s’accroître.
Cette saignée n’a pu qu’affaiblir le Bahr El Ghazal : les crues
du Tchad perdent de leur puissance et n’ont plus assez de vigueur
pour chasser les obstacles qui barrent le cours de l’effluent.
Nous prenons là, en quelque sorte sur le fait, l’impuissance des
bassins fermés à se défendre longtemps contre les phénomènes
de capture.
Le capitaine Meynier, dans une très intéressante étude sur le
régime hydrographique du Soudan [_Rev. Col._, V, 1905, p. 257-264],
avait fait ressortir la fréquence des coudes en forme de crosses qui
font revenir sur leurs pas un grand nombre de fleuves du Soudan ;
l’exemple du Niger est typique ; le Sénégal coupe, entre Billy
et Médine, les montagnes du Bambouk par une série de chutes dont
l’origine paraît récente ; dans le territoire de Zinder, le
Taffassasset, après avoir coulé du nord au sud, s’infléchit vers
l’ouest, puis se rabat vers le sud ; plusieurs de ses affluents,
comme le Goulbi n’Kaba, présentent à un moindre degré le même
caractère.
Presque tous les fleuves soudanais, d’abord entraînés par la
pente générale du terrain vers le nord, dans la région déprimée
où ont pu pénétrer les mers du Crétacé et de l’Éocène,
rebroussent chemin au contact du désert. Comme dans le Sahara
algérien, le sable engorge les chenaux ; les sédiments amenés par
le fleuve dans des bassins de petite étendue relèvent le niveau
de base, diminuent la pente et enlèvent au fleuve une partie de
sa vigueur ; il se forme ainsi une série d’obstacles de plus en
plus difficilement franchissables, et depuis le Macina nigérien
jusqu’au Bahr El Ghazal nilotique, en passant par le Tchad, les
eaux stagnent et forment une série de marais.
Mais par surcroît, un élément nouveau intervient au Soudan. En
Algérie, les fleuves tributaires de la Méditerranée, mal alimentés
par des pluies insuffisantes, ont un débit médiocre ; ils sont
d’assez maigres outils d’érosion. Même, s’il faut en croire
Grund[170], quelques-uns auraient succombé dans la lutte et auraient
été décapités par des affluents des Chott.
Au Soudan, au contraire, la saison des pluies amène de violents
orages ; l’érosion y acquiert une grande intensité, d’autant
plus efficace qu’entre l’Atlantique et les hautes plaines
de la zone sahélienne il n’existe aucune barrière montagneuse
comparable à l’Atlas algérien (fig. 8, p. 14). Dans ce pays sans
grand relief, les puissantes rivières méridionales, alimentées
par les tornades tropicales qui, tombant sur un sol le plus souvent
imperméable, déterminent des crues violentes, étendent fort loin
leur bassin ; par une puissante érosion régressive, elles attaquent
les derniers tributaires du Sahara et par de multiples captures
tendent à les faire tous rentrer dans le bassin de l’Atlantique.
[Note 157 : On écrit aussi « Dalhol ». — Monteil [_De Saint-Louis
à Tripoli_, p. 197] donne un croquis géographique qui montre bien
l’importance de ces vallées.]
[Note 158 : _C. R. Ac. Sc._, 15 avril 1901.]
[Note 159 : Chevalier, Un voyage scientifique à travers l’Afrique
occidentale, _Annales de l’Institut colonial de Marseille_, 1902,
p. 104.]
[Note 160 : Germain, in Chevalier, _L’Afrique Centrale française_,
p. 462.]
[Note 161 : Villate, _La Géographie_, XV, avril 1907, p. 253-260.]
[Note 162 : _La Géographie_, XV, avril 1907, p. 299-302.]
[Note 163 : Tin Toumma s’applique à la fois à une région du
nord du Tchad et au fragment d’oued qui la traverse.]
[Note 164 : Dubois, _Annales de Géographie_, XII, 1903, p. 353.]
[Note 165 : D’après Cel Destenave, _Revue générale des Sciences_,
XIV, 1903, p. 652.]
[Note 166 : Barth, _Reisen_, 1857, IV, p. 437.]
[Note 167 : _La Géographie_, XV, 1907, p. 163.]
[Note 168 : _Id._, XVIII, 4, 1908, p. 224.]
[Note 169 : _Bull. Comité de l’Afr. fr._, 1904, p. 186 ; — 1907
(_Rens. col._), p. 224 ; — 1907, p. 387, etc.]
[Note 170 : _Die Probleme der Geomorphologie am Rande von
Trockengebieten_, Sitz., KK. A. W. Wien, XV, 1906, p. 525-543.]
CHAPITRE VI
LES DUNES FOSSILES
Les extensions du désert. — Les ergs morts. — Leur âge.
=Les extensions du désert.= — A lire la plupart des auteurs qui
se sont occupés du Soudan, il semblerait établi que, depuis un
petit nombre de siècles, le désert s’étend rapidement et gagne
de plus en plus vers le sud. Ce serait, si elle était démontrée,
une affirmation grave et qui enlèverait tout intérêt aux efforts
considérables qui sont actuellement faits pour tirer partie de nos
possessions soudanaises.
Heureusement, les faits invoqués semblent pouvoir donner lieu à
une interprétation différente et moins fâcheuse pour l’avenir.
Les habitants de Zinder savent qu’il y a quelques années,
une source existait auprès de leur village ; elle s’est tarie
vers 1891. Gouré, dont Barth (1850) a vanté l’importance (9000
habitants) et la richesse en eau, n’est plus guère qu’un pauvre
village (600 habitants en 1905) qui se meurt de soif. On sait que
le climat de France et de la Méditerranée n’a pas varié au
moins depuis l’époque romaine ; cependant des périodes plus
sèches ou plus humides ont été mises en évidence : l’étude
des changements de niveau de la Caspienne, celle des glaciers et de
leurs crues ont été singulièrement fécondes à ce point de vue.
Les observations de Barth et les souvenirs des indigènes montrent
peut-être tout simplement que, au Soudan comme en Europe, les
premières années du XXe siècle ont été moins pluvieuses que
le milieu du XIXe siècle. Les traditions indigènes, recueillies
par Freydenberg, sur les oscillations du Tchad sont conformes,
elles aussi, à la loi de Brückner, d’accord par suite avec ce
que l’on connaît en Europe.
La décadence évidente de certaines villes de l’Aïr (Agadez,
Asoday), l’abandon complet de certaines autres (Es Souk dans
l’Adr’ar’, Takaredei dans l’Aïr) ne peuvent guère être
attribués, en toute certitude, à une aggravation séculaire de
la sécheresse ; ces villes n’ont jamais été que des relais de
caravanes et des entrepôts de marchandises ; leur ruine a suivi
l’abandon de routes commerciales que l’insécurité du pays,
variable avec des causes purement humaines, rendait trop dangereuses.
La ruine des villages qui, au temps de la splendeur du royaume
sonr’ai, étaient nombreux à l’est de Gao, est due à
l’invasion des pasteurs touaregs : la région qu’occupent
actuellement les Oulimminden est très analogue au Mossi ; l’eau
s’y trouve à peu de profondeur (de 2 à 20 m.) ; les terres
cultivables y existent en grande quantité : elles conviendraient
surtout à la culture du petit mil dont on trouve partout quelques
pieds, poussés au hasard d’une graine échappée d’un sac : il
ne manque à cette région, pour être encore fertile, que d’être
habitée par des sédentaires [cap. Pasquier[171]].
Inversement on a opposé à plusieurs reprises [Schirmer, _Le Sahara_,
p. 92 ; de Lapparent, _Traité de Géologie_, 5e édition, p. 142]
l’état de sécheresse du Tin Toumma (au nord du Tchad) au moment
du voyage de Barth (juin 1855), à l’aspect verdoyant que lui
attribue Rohlfs (juillet 1866) ; le Tin Toumma est en dehors de
la zone des pluies régulières qui au Tchad ne commencent qu’en
juin ; il suffit d’ailleurs d’un orage accidentel pour amener
un pareil changement, en deux ou trois semaines tout au plus, dans
la végétation du pays[172].
=Les ergs morts.= — A côté de ces faits qui peuvent s’expliquer
facilement par des oscillations à courte période du climat,
il existe des preuves certaines qu’à une époque antérieure,
et peut-être pas trop lointaine, la zone qui, vers le 15° de
Lat. N., s’étend de la région du Tchad jusqu’au littoral de
l’Atlantique, a été un véritable désert.
La plus décisive de ces preuves est l’existence d’un certain
nombre d’ergs, comparables par la surface qu’ils recouvrent
à ceux du Sud algérien et qui, depuis leur formation, ont été
remaniés par la pluie, fixés par la végétation, de sorte que
l’on peut les considérer comme des ergs morts, des ergs fossiles.
Les dunes qui entourent le Tchad, à l’ouest et au nord tout au
moins, appartiennent à cette catégorie, de même que celle du Kanem
et du Chittati [Freydenberg]. Plus à l’est, dans l’Egueï et
le Bodelé, il y a quelques dunes mobiles, mais Nachtigal a jugé
que ce fait méritait d’être signalé expressément.
Un massif de sable important, assez compact, commence à Chirmalek ;
sa limite méridionale est indiquée en gros par une ligne droite,
allant de Chirmalek au sud du Mounio (100 km.). Vers le nord, il
s’appuie sur le Koutous et peut être suivi au moins jusqu’aux
campements tebbous de Tassr et de Dalguian (150 km.). Les dunes
de cet erg, basses et assez espacées vers l’est, deviennent
plus importantes vers l’ouest, au voisinage du Mounio, comme à
Dalguian. J’ai compté six bras d’erg entre Boulloum et Dalguian
(10 km.) dont les sommets, malgré les pertes qu’ils ont subies,
ont encore 10 à 15 mètres de haut. Quelques dunes sont un peu plus
élevées, comme celle qui, visible d’une quinzaine de kilomètres,
signale les puits de Tassr. Toutes les dunes de cet erg indiquent
qu’à l’époque où elles se sont formées, les vents dominants
soufflaient, comme aujourd’hui, d’entre est et nord-est.
[Illustration : Fig. 69. — Répartition des Ergs.]
Séparé du Mounio par la plaine de Nogo, un autre erg s’appuie à
l’ouest sur les massifs d’Alberkaram et de Zinder ; sa superficie
est à peine moindre que celle du précédent, et il semble se relier,
en passant au sud du massif ancien d’Alberkaram, à l’erg qui
s’étend de Zinder à l’Adr’ar’ de Tahoua.
Les dunes existent, nombreuses aussi, dans les terrains de parcours
des Oulimminden entre Gao et l’Azaouak, où Pasquier ne mentionne,
comme relief, que des buttes de sable et des plateaux latéritiques.
Elles couvrent la majeure partie du bassin de Tombouctou où
elles s’étendent au nord jusque vers Taoudenni. Cortier et
Nieger ont décrit avec soin ces bras d’ergs qui s’étendent
de l’est à l’ouest avec une grande régularité sur plus de
100 kilomètres. L’orientation de ces dunes, perpendiculaires
à la plupart de celles que l’on observe au Sahara, est très
remarquable ; elle le devient davantage encore par le fait que, au
sud d’Araouan, toutes les dunes fossiles ont leur versant abrupt
sur le nord ; entre Araouan et Taoudenni au contraire, les dunes
vivantes ont leur versant abrupt vers le sud. Il n’est pas légitime
d’en conclure, avec Cortier [_La Géographie_, XIV, 1906, p. 341],
à l’existence d’un centre de dépression vers Araouan, puisque
les deux ergs ne sont pas contemporains ; mais il est intéressant
de constater qu’aux vents du sud, qui dominaient autrefois dans
la région, se sont substitués des vents venant du nord.
Des ergs fossiles existent aussi en Mauritanie et au Sénégal ;
dans cette dernière région, à la faveur de pluies plus abondantes,
les formes sont devenues presque méconnaissables. Il a fallu les
travaux de précision et les recherches attentives du capitaine
Friry pour enlever toute hésitation : les amas de sable dont il
m’a montré les coupes dans les tranchées toutes fraîches du
chemin de fer, auprès de Thiès, ne peuvent être interprétés
que comme des dunes fossiles, maintenant très étalées.
On sait que les dunes, dont la réunion constitue un erg, ne peuvent
se former que dans des conditions bien déterminées : il faut
d’abord du sable suffisamment fin qui, dans le Sahara tout au moins,
semble toujours provenir des alluvions de fleuves aujourd’hui
desséchés ; il faut de plus une sécheresse assez grande pour
que les alluvions, devenues impropres à toute végétation, ne
soient retenues par aucune racine. Le vent intervient alors ; il
entraîne au loin, en les soulevant parfois à une grande hauteur,
les fines poussières argileuses qui sont l’origine des brumes
si fréquentes au Sahara méridional et au Soudan ; il laisse en
place les cailloux et les graviers qui donnent naissance aux regs,
si caractéristiques du désert, enfin il traîne le long du sol, sans
le soulever de plus de quelques mètres, le sable, l’accumulant le
long des obstacles où s’édifient des dunes ; ces dunes sont fixes
dans leur position, si l’obstacle qui leur a donné naissance est
fixe lui-même, ce qui semble être le cas le plus fréquent pour
les dunes continentales un peu hautes, qui ne sont le plus souvent
que des collines ou des plateaux ensablés[173]. Mais si la dune
est fixe, les matériaux qui la constituent, au moins à la surface,
sont remaniés et renouvelés à chaque coup de vent : la forme est
toujours rajeunie et les arêtes, les sifs, conservent toujours une
grande netteté [cf. t. I, Pl. III et X].
On connaît aussi le profil habituel d’une dune : du côté
du vent, une pente assez douce, sous le vent, une paroi presque
verticale de quelques mètres, au pied de laquelle commence un
talus de sable éboulé, incliné d’environ 45°. En plan,
la forme théorique, en croissant (Barkane) semble très rare au
Sahara, comme partout : jusqu’à présent, je ne l’ai vue bien
développée que dans la région du cap Blanc où des barkanes
typiques assez nombreuses atteignent une hauteur de 10 mètres,
et sur des dunes insignifiantes, hautes de quelques centimètres,
dans la vallée de l’oued Botha. Lorsque cette forme manque, la
dissymétrie de la dune reste cependant toujours reconnaissable ;
il n’y a d’ailleurs pas lieu d’insister sur des notions aussi
classiques [Sokolow, _Die Dünen_, Berlin, 1894].
On sait moins comment les dunes se modifient, lorsque disparaissent,
ou s’atténuent, les conditions qui leur ont donné naissance.
Les vraies dunes, les dunes vivantes, ont une surface et pour
ainsi dire un épiderme parfaitement glabre et prodigieusement
délicat. Les moindres caprices du vent s’y inscrivent au moyen de
rides légères, et le passage des plus petits insectes, en menus
caractères cunéiformes, couvrant le sable de jolies arabesques ;
la fuite d’une gazelle détermine des éboulements sérieux et
à la place d’une empreinte fine et délicate, chaque pas laisse
une trace énorme, un entonnoir d’une dizaine de centimètres ;
le passage d’un homme ou d’un méhari détermine de véritables
effondrements qui rendent la marche dans l’erg singulièrement
pénible. Surtout la crête, presque tranchante, qui forme le sommet
de la dune est en équilibre particulièrement instable : lorsque
par hasard, une caravane est obligée de la franchir, il suffit de
quelques hommes pour l’abattre : quelques coups de pieds la font
écrouler et permettent d’établir, sans gros effort, une piste
accessible aux chameaux.
Cette crête ne peut évidemment subsister qu’à condition de se
régénérer constamment.
Lorsque, dans une région de dunes, un climat humide, même
légèrement, envahit le désert, la pluie a plusieurs effets :
agissant par érosion, elle tend à étaler le sable et à substituer
au profil typique de la dune vivante (fig. 70) un profil plus flou
et des formes plus adoucies. Si ce mécanisme était seul en jeu,
les dunes disparaîtraient rapidement sans laisser aucune trace ;
mais à côté de son œuvre de destruction, la pluie provoque deux
sortes de phénomènes qui ont, l’un et l’autre, pour effet de
consolider le sable : à chaque averse, l’eau de pluie, plus au
moins chargée d’acide carbonique, dissout dans le sol le carbonate
de chaux et d’une manière générale tous les sels solubles ;
dès que le soleil se montre à nouveau, la surface tend à se
dessécher ; de l’eau, chargée de sel, vient, par capillarité,
remplacer sans cesse l’eau évaporée et abandonne à son tour le
calcaire qu’elle tenait en dissolution, donnant ainsi naissance
à un grès plus ou moins bien cimenté. Ce mode de fixation est
bien connu en Europe : dans la Méditerranée orientale notamment,
on exploite souvent un grès tendre, assez facile à travailler,
le « poros », qui provient de dunes consolidées.
Pobéguin[174] a montré récemment, sur le littoral du Maroc,
des exemples fort nets de cette fixation des dunes. Une observation
précise, faite dans la cour du caïd Si Aissa ben Omar, montre que
ce phénomène peut se produire rapidement : des silos, creusés
depuis moins de dix ans, sont partiellement tapissés d’une croûte
calcaire et portent quelques stalactites. Bien que, dans cet exemple,
il ne soit pas question de dunes, les conclusions que l’on en peut
tirer sont évidemment applicables à la vitesse de lapidification
du sable.
Au Sahara, le calcaire est rare, mais dans certains cas tout au
moins le fer peut le remplacer : beaucoup de grès ferrugineux
superficiels (latérite), analogues à ceux que l’on connaît
dans quelques dunes des côtes d’Europe, n’ont pas d’autre
origine (cf. chap. VII, II). Sur les bords du Niger, les preuves
de ce fait abondent ; parfois même, comme entre Gao et le Tondibi,
les concrétions ferrugineuses sont intercalées en plein sable.
Ces concrétions sont quelquefois le seul témoin qui reste d’une
dune disparue : on peut les trouver sur n’importe quelle roche,
argile ou granite même, qui n’ont pu leur donner naissance ;
souvent la position où on les trouve exclut toute possibilité
de transport par l’eau : Gautier a noté, dans le sud de
l’Adr’ar’, un lambeau de ces grès latéritiques, niché au
pied et à l’abri d’une protubérance rocheuse sur les flancs de
laquelle ils remontaient, dans une position qui eût admirablement
convenu à une petite dune dont ils étaient sans doute le résidu,
position qui rend inadmissible leur genèse par l’eau courante.
Même lorsque les éléments minéraux, nécessaires à la formation
du ciment d’un grès, font défaut, la pluie fixe la dune en
favorisant le développement de la végétation ; les beaux travaux
qui, depuis Brémontier, ont permis d’arrêter les ravages des
dunes sur les côtes d’Europe, permettent de ne pas insister sur
l’efficacité de ce mode de fixage.
Dans toute la zone où les pluies tropicales se font régulièrement
sentir, le sol, pendant la saison d’hivernage tout au moins, est
complètement couvert d’herbe ; les arbres y persistent seuls en
saison sèche et le sol, tassé par la pluie, fixé par l’entrelac
des racines, est tout aussi résistant qu’un autre à la marche : il
ne reprend sa mobilité que sur quelques pistes trop fréquentées,
surtout sur celles que les Européens ont voulu perfectionner,
en les rendant aussi nues qu’une grande route de France.
Malgré tous ces changements que la pluie a amenés avec elle dans les
vieux ergs du Soudan, les dunes sont encore bien reconnaissables à la
nature de leur substance qui est du sable pur, à la dissymétrie de
leur relief, à l’incohérence des mamelons et des creux qui nulle
part ne s’ordonnent en un système hydrographique défini ; les
pistes y ont une allure toute particulière « en montagnes russes »
et l’ensemble reproduit très exactement les formes topographiques
des forêts de pins des Landes, bien que les arbres de la forêt de
Tombouctou, ni d’aucune forêt du Soudan, ne soient comparables,
ni comme grandeur ni comme densité, à ceux des pignadars.
Parfois la topographie devient très compliquée, surtout lorsque,
aux dunes mortes anciennes, viennent se superposer des dunes plus
récentes. Les exemples de ce fait ne sont pas très rares au Soudan
et j’en ai noté de fort nets auprès de Bemba, mais les plus
intéressants, ou tout au moins ceux que j’ai pu étudier de plus
près, sont en Mauritanie.