pas douteux ; il s’agit là probablement d’un événement
géologiquement récent : le récit d’Hérodote est peu clair,
les traditions indigènes sont plus nombreuses et plus précises ;
elles sont d’accord avec la présence de ruines et avec les faits
géographiques ; on peut donc admettre, avec quelque vraisemblance,
que le changement de lit du Niger n’est pas très vieux et
que l’archéologie permettra peut-être de dater avec quelque
exactitude cette importante modification des conditions de la vie
dans le bassin de Tombouctou. Elle serait, d’après Desplagnes,
antérieure au Néolithique africain qui est sans doute bien récent.
=Bassin d’Ansongo.= — Que se passait-il entre le bassin du Niger
et celui de Taffasasset, alors qu’ils étaient distincts ?
J’ai déjà mentionné précédemment l’existence de vallées
suspendues le long du Niger entre Niamey et Gao. Ces vallées sont
en général assez larges, bien encaissées dans des berges élevées
parfois de 5 à 6 mètres (fig. 79, p. 275).
Leur hauteur au-dessus du Niger est très variable ; près de Gao,
elles sont à 4 ou 5 mètres au-dessus du niveau du fleuve ; à
Ansongo, le poste est bâti sur des graviers à 7 mètres au-dessus
du Niger ; il y a 80 kilomètres entre Gao et Ansongo et le fleuve
ne présente pas de rapides.
Plus au sud, vers Niamey, les vallées suspendues dominent le fleuve
d’une trentaine de mètres ; il y a entre Ansongo et Niamey 280
kilomètres et de très nombreux rapides. Les altitudes n’ont été
déterminées qu’au baromètre ; elles accusent une cinquantaine de
mètres de différence entre Gao et Niamey, au niveau du Niger. Il
est impossible d’en conclure quoi que ce soit sur les niveaux
relatifs des vallées suspendues et de savoir si celles de Niamey
sont au-dessus ou au-dessous de celles de Gao. La cartographie de
ces régions est encore trop sommaire pour que l’on puisse savoir
si ces vallées suspendues s’arrêtent au Niger ou si elles le
traversent et se continuent au delà du fleuve : j’en ai aperçu
d’assez nombreuses sur chaque rive, mais ce n’est pas d’une
pirogue que l’on peut les étudier sérieusement.
Plus au sud, Hubert a observé des faits analogues, sur lesquels il
donne peu de détails.
Malgré ces incertitudes, ces vallées sont cependant la preuve d’un
changement profond dans le régime des cours d’eau de la contrée,
soit qu’elles n’aient jamais eu de rapport avec le Niger, soit
qu’elles en soient d’anciens affluents.
Ce bassin, dont Ansongo occupe le centre, semble assez bien délimité
vers l’ouest par l’arête cristalline qui va de Tosaye à
Hombori ; partout ailleurs ses limites sont assez indécises :
ce coin de la boucle du Niger a été encore à peine parcouru.
En tous cas ce bassin est mal modelé ; il est occupé par un grand
nombre de mares, Merri, Doro, Gossi qui, d’après les renseignements
qu’a bien voulu me donner le capitaine Aymard, sont, à la saison
des pluies, de véritables lacs dont le périmètre dépasse 100
kilomètres ; à la fin de la saison sèche, elles n’ont plus
que quelques lieues de tour. Le Telemsi est jusqu’à présent le
moins mal connu des fleuves de ce bassin ; prenant sa source dans
l’Adr’ar’ des Ifor’as, il contient parfois de l’eau dans
des mares, mais ne coule plus ; il se raccorde fort mal avec ceux de
ses affluents de la rive droite qui prennent leur source au nord du
Bourem ; Combemorel [_Comité Af. française_, janv. 1909] met bien
en évidence ce caractère hétérogène du réseau.
Il est assez vraisemblable, sans qu’il soit possible pour le moment
d’en donner la preuve positive, que ce bassin d’Ansongo a été
un bassin fermé, intercalé entre le Niger et le Taffassasset.
Comme agents du modelé, les bassins fermés sont des outils
médiocres ; ils ne peuvent subsister que dans les régions où les
pluies sont rares, et à cette cause d’infériorité manifeste,
ils ajoutent encore leurs propres effets. Lorsqu’un fleuve se
jette dans la mer, les sédiments qu’il y apporte ont un volume
parfois considérable, mais à coup sûr négligeable devant le cube
de l’Océan ; dans un bassin fermé, il n’en est plus de même
et toutes les fois que le fleuve travaille, il surélève lui-même
son niveau de base aux dépens des matériaux qu’il a arrachés aux
parties les plus hautes de son bassin, deux actions dont les effets
s’additionnent pour diminuer la pente du fleuve et restreindre sa
puissance ; il est impossible aux affluents d’une mare de remonter
leur tête bien loin et tous les phénomènes de capture ont chance
de se faire à leurs dépens.
Le Taffassasset était bien placé pour sortir vainqueur de
la lutte ; s’il faut en croire Hubert [_Thèse_, p. 155] les
fleuves côtiers du Dahomey portent la trace d’un abaissement
de 40 mètres de leur niveau de base, aussi tous présentent-ils,
à leur sortie de la région cristalline, une rupture de pente très
nette. Quoique l’invariabilité de niveau, affirmée par Hubert, de
la plate-forme ancienne, depuis l’Éocène, soit peu vraisemblable,
le rajeunissement de tous les cours d’eau du Dahomey paraît bien
établi. L’embouchure du Taffassasset en était trop proche pour
que le fleuve n’ait pas puisé dans ce mouvement négatif une
nouvelle vigueur. L’un de ses affluents attaquant l’Atacora,
créait le W et pénétrait au cœur du bassin d’Ansongo.
La masse d’eau qu’il y trouvait lui permettait de remonter
rapidement sa source et de rejoindre à Tosaye le Niger, qui
probablement déjà venait s’étaler paresseusement, à l’époque
des crues, sur toute la surface du bassin de Tombouctou, vaste plaine
sans relief où aucun obstacle ne pouvait l’arrêter.
Ce qui n’était d’abord qu’un petit affluent de l’ancien
Taffassasset, devenait la branche maîtresse du réseau ; le dallol
Bosso, profitant du nouvel état de choses, prenait une grosse
importance et peut-être, dès la capture du bassin d’Ansongo,
décapitait, au nord de Tahoua, le Taffassasset et obligeait tous
les oueds descendus de l’Aïr ou de l’Ahaggar à abandonner les
dallols de l’Adr’ar’ de Tahoua.
Pour agir ainsi, il fallait que tous ces fleuves soient encore
bien vivants et ceci nous reporterait à l’époque où les oueds
sahariens étaient encore de vrais cours d’eau, à l’époque
du Néolithique africain. L’étude du Niger donne peut-être une
date plus rapprochée, mais sa capture est postérieure à celle
du bassin d’Ansongo. Peut-être n’est-il pas absurde de penser
que la suppression des grands lacs du Djouf, suppression qui a dû
suivre la capture du Niger, a pu avoir une répercussion sur le
climat du Sahara et diminuer de quelques tornades la quantité de
pluie qui tombait sur l’Ahaggar. Le Taffassasset coule encore
parfois jusqu’à In Azaoua où les puits sont peu profonds (7
m.). Peut-être faudrait-il peu de chose pour lui rendre la vie.
D’autres hypothèses sont possibles. Le lieutenant Dulac croit que,
autrefois, le Niger passait au sud du plateau de Bandiagara ; il a
pu suivre en tous cas une vallée bien tracée, se dirigeant vers
l’est et qui pouvait avoir abouti vers Say ou Niamey ; il attribue
ces changements hydrographiques à des mouvements tectoniques et aussi
à des accidents volcaniques dont la région de Hombori présenterait,
paraît-il, des traces (communication verbale).
Les mouvements tectoniques récents ne sont pas rares en Afrique ;
la faille du Touat en est une preuve [cf. t. I, p. 236] ; les
_Senilia senilis_ de l’Angola forment une plage soulevée à 200
mètres. Nul doute qu’ils n’aient aidé certains phénomènes
de capture et qu’ils n’en aient entravé d’autres.
Je n’ignore pas que cet essai de synthèse est trop hardi et
dépasse largement ce que l’on peut légitimement déduire de
quelques faits d’observation.
Il importait surtout de bien mettre en évidence l’ampleur des
modifications que le réseau hydrographique a subies au Soudan ;
il était nécessaire d’attirer l’attention des chercheurs sur
ces questions si complexes, pour la solution desquelles les efforts
d’un grand nombre ne seront pas inutiles.
=Le Tchad et le Bahr El Ghazal.= — Le bassin du Tchad n’est encore
que partiellement connu ; le Chari et ses affluents, la Komadougou
et le lac lui-même ont été relevés avec soin et l’on en peut
dresser une carte d’ensemble avec une certitude suffisante. Au
nord-est du Tchad les données sont beaucoup plus imprécises.
Avoisinant le lac à l’est, un plateau d’élévation moyenne
assez faible, long de 200 kilomètres du nord-ouest au sud-est, et
large de 150, porte différents noms correspondant à divers aspects
topographiques : le Chittati, tout proche du Tchad, est caractérisé
par des cuvettes fermées, en général elliptiques, en contre-bas du
plateau ; la falaise atteint parfois 50 à 60 mètres. Dans le Kanem,
les dépressions, longues de 6 à 7 kilomètres, sont généralement
orientées nord-sud et voisines les unes des autres. Des dunes
élevées, hautes parfois de 100 mètres et fixées maintenant par la
végétation, donnent au Manga son principal caractère [Freydenberg,
_Thèse_, p. 56, 74].
Ce plateau tranche très nettement par la nature de son sol sur
les dépôts d’alluvions, argileux et sableux, qui, à partir
du 9° Lat. N., forment la plaine où, sans thalwegs bien définis,
serpentent les principaux affluents du Tchad ; le Kanem est peut-être
un témoin des grès et argiles du Tegama.
A l’est de ce plateau se trouvent quelques dépressions qui, jadis,
ont été des lacs.
L’Egueï, large d’une trentaine de kilomètres, s’étend,
du nord-ouest au sud-est, sur une longueur de 150 kilomètres ;
un peu plus loin se rencontrent le Toro et le Bodelé, à contours
encore mal précisés ; passant au sud du Kanem et de l’Egueï,
un sillon, le Bahr El Ghazal, est creusé depuis le Tchad jusqu’au
Bodelé qu’il vient rejoindre dans la région du Djourab.
Nachtigal, le premier, a vu ces régions ; il y a signalé des
coquilles et des débris de poissons. Ces dernières années,
l’Egueï et le Bodelé ont été étudiés à nouveau par Mangin ;
les Melania et les vertèbres de poissons qu’il en a rapportées,
montrent bien que ces dépressions étaient récemment encore
occupées par d’importantes nappes d’eau douce et qu’elles
faisaient partie d’un plus grand Tchad.
Toute cette zone de bas-fonds, d’anciens marais, paraît nettement
limitée vers le nord ; une série de hauteurs, où plusieurs oueds,
dont le moins mal connu est le Tin Toumma[163], prennent naissance,
s’étend de Dibbela au Tibesti et sépare le bassin de Bilma de
celui du Tchad ; vers le sud, le lac Fittri, alimenté par le Batha
qui descendait de l’Ouadaï, et la dépression que Chevalier
désigne sous le nom de lac Baro, ont été en relation évidente
d’affluent avec le Tchad.
Vers le nord-est les choses sont beaucoup plus obscures ;
le Tibesti, dont certains sommets atteignent 2700 mètres,
forme un massif important de grès dévoniens (?) couronnés de
formations volcaniques. Cette haute barrière s’approche vers
le sud-est de l’Ennedi, région élevée qui semble se relier
au Darfour. D’après les renseignements du capitaine Cornet,
Freydenberg [_Thèse_, p. 78] indique que la partie occidentale
de l’Ennedi, la seule connue, est un pays de plateaux formés
d’assises gréseuses, bariolées et dures ; ces plateaux sont
entaillés de profondes vallées qui se dirigent vers le Bahr
El Ghazal.
Entre le Tibesti et l’Ennedi se place une région relativement
basse, riche en eau, le Borkou, où l’on compte quelques oasis. Les
renseignements géologiques relatifs au Borkou sont peu nombreux
et vagues ; on y a signalé des grès durs, analogues à ceux
de l’Ennedi, (Dévonien ?) et des grès tendres, argileux,
maculés d’oxyde de fer (Crétacé ? Éocène ?). Nachtigal
mentionne expressément, au sud-ouest du Borkou, une arête abrupte
haute d’une trentaine de mètres, l’Amanga. Contre l’Amanga
s’appuient des formations calcaires riches en coquilles [_l. c._,
p. 430].
Tout cela est bien flou et apporte peu de lumières sur une des
questions les plus obscures encore de la géographie africaine.
On ne sait pas encore, d’une façon positive, si le Tchad est
le centre d’un bassin fermé ou si, comme le pensait Nachtigal,
le Bahr ne serait pas son émissaire.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de savoir si actuellement le Bahr El
Ghazal coule vraiment vers l’est, mais bien si la pente générale
des vallées est vers l’est, et si ce ne sont pas des phénomènes
de barrages du lit par des actions éoliennes, ou des phénomènes
de capture en amont du Tchad, qui ont arrêté dans leur marche
vers l’est les eaux du Chari et de la Komadougou. L’exemple du
Faguibine montre nettement que, aux confins du désert, un fleuve peut
abandonner son ancien lit, sans qu’il y ait inversion de la pente.
Un fait d’une importance capitale et qui avait déjà frappé
Nachtigal est que les eaux du Tchad sont douces ; elles restent
buvables même pendant les périodes de sécheresse. On ne peut
invoquer l’absence de sel dans la région : les mares à natron
abondent au voisinage et donnent lieu à d’importantes exploitations
à Buné, à Gourselik, dans le Chittati, etc.
Les eaux de rivière contiennent toujours, en solution, des matières
salines et si le Tchad est un bassin fermé, toutes celles qu’ont
charriées, depuis des siècles, les divers affluents du lac, ne
peuvent se trouver que dans le Tchad. Il est possible de se rendre
compte de la rapidité avec laquelle peut s’accroître la salure
du lac sous cette seule influence.
Toutes les observations recueillies, et les traditions indigènes
citées par Freydenberg, sont d’accord pour montrer que si le
Tchad présente d’une année à l’autre de grandes variations de
niveau, il reprend cependant périodiquement les mêmes contours ;
on peut donc admettre qu’en moyenne, il reçoit annuellement autant
d’eau de ses affluents qu’il en perd par évaporation. Supposons
en outre que les années où il est le plus bas, il conserve encore
autant d’eau qu’il en perd par évaporation ; il est probable,
d’après les données d’observation, les sondages surtout, qu’il
en conserve beaucoup moins, ce qui rendrait l’accroissement de la
salure plus rapide encore.
Ceci nous permet de mettre le problème en équation ; appelons _s_
la surface moyenne du lac, _h_ la hauteur d’eau qui s’évapore
chaque année ; _sh_ sera le volume d’eau évaporé annuellement
et aussi celui que les affluents amènent au lac ; 2 _sh_ sera le
volume moyen des eaux du lac.
A défaut d’analyse des eaux du Chari et de la Komadougou,
nous savons que les eaux douces renferment en moyenne 18/100000 de
matières salines dissoutes ; le chiffre le plus élevé 66,5/100000
est fourni par les eaux qui ont circulé sur des graviers ou des
alluvions, le plus faible 5,94/100000 par les eaux de sources, issues
des granites et des gneiss. Si nous prenons ce dernier chiffre, la
quantité de sel que chaque année ses affluents amènent au Tchad
sera _sh_ 5,94/100000
L’eau de mer contient 35/1000 de matières dissoutes ; l’équation
_sh_ 5,94/100000 _x_ = 2 _sh_ 35/1000
nous donnera donc le nombre d’années, _x_, nécessaire pour que
le Tchad soit aussi salé que l’Océan, si le double mécanisme
de l’apport d’eau par les affluents et de son enlèvement par
évaporation, était seul en jeu. On trouve ainsi une douzaine de
siècles ; les eaux qui contiennent 6/1000 de sels sont réputées
tout à fait inbuvables, même au Sahara : il suffirait de 200 ans
pour arriver à cette salure.
Deux corrections, de même sens, allongeraient un peu ce délai ;
il faudrait tenir compte de la petite quantité d’eau presque pure
que la pluie tombant sur le lac apporte au Tchad : cette quantité
est certainement inférieure à 0 m. 50 et l’évaporation enlève
plus de 2 mètres d’eau. Sur les bords du lac, dans les parties
desséchées, un peu de sel peut être entraîné au loin par les
coups de vent, mais cette correction, difficile à calculer, est
probablement négligeable.
Ces deux causes ne suffiraient probablement pas à doubler le nombre
de siècles nécessaires pour transformer le Tchad en un lac salé.
Ce nombre (deux siècles) est en somme assez faible, et le fait que
les eaux du Tchad restent buvables, prouve qu’un mécanisme doit
intervenir, qui empêche l’accumulation du sel dans le lac.
Le capitaine Dubois[164] suppose que le sel va se déposer sur
les bords du Tchad dans des golfes souvent à sec : « le Tchad
se dénatronise automatiquement par le seul jeu de ses crues et de
ses décrues ». L’enseigne de vaisseau d’Huart a exprimé la
même idée, en la précisant davantage : « Le fait que le Tchad
crée autour de lui une série de mares littorales qui se séparent
petit à petit de la masse principale par des cordons sablonneux,
et qui ne s’alimentent plus qu’aux hautes eaux, jusqu’à
leur isolement complet et définitif, explique à la fois et la
création des nappes de natron et la douceur des eaux du lac. Le
Tchad se dessale dans les mares qui, se trouvant à la périphérie,
reçoivent toutes les matières lourdes en suspension entraînées
par la masse des eaux[165] ».
Cette explication n’est peut-être pas suffisante ; les habitants
des îles du Tchad, pour qui le natron est un objet d’échange
important, le recherchent avec soin, souvent assez loin de la
côte ; « un des points les plus importants où l’on en trouve,
à Kelbouroum, est à deux jours de marche dans l’intérieur »
du Kanem [Destenave, _l. c._] ; Freydenberg [_Thèse_, p. 53] cite,
entre le pays de Foli et le Tchad, au voisinage immédiat du lac,
entre N’Gouri et Massakory, une région où les mares à natron
sont abondantes et donnent lieu à une exploitation assez active :
le grand marché de natron se tient à Wanda.
Combien de sel se dépose dans les mares de la périphérie du
Tchad ? La superficie du lac est d’environ 20000 kilomètres
carrés ; en admettant une évaporation de 1 mètre seulement par an,
et, pour les matières salines amenées par les affluents 5,94/100000,
la quantité de sel apportée annuellement au lac serait, en tonnes
(20000 × 1000[165] × 5,94)/100000
c’est-à-dire plus de un million.
Les chiffres de Nachtigal donneraient un tonnage plus élevé ;
il avait calculé que le Tchad recevait annuellement 100 kilomètres
cubes d’eau, dont 60 fournis par le seul Chari qui amènerait à lui
seul plus de 3 millions de tonnes de matières salines dans le lac.
Il est difficile de se faire une idée exacte de la quantité de
sel retiré des eaux du Tchad par le commerce.
Il est douteux que le chiffre en soit important : d’après le
commandant Gadel, les caravanes enlèvent annuellement de Bilma, qui
est un marché considérable, environ 4000 tonnes de sel, dont une
bonne partie est vendue au Bornou, sur les bords du lac ; le commerce
de Taoudenni donne des chiffres analogues : il est vraisemblable
que l’exportation du Tchad est aussi misérable, et cependant
les produits naturels ne lui suffisent pas : tout autour du lac,
des villages vivent de la fabrication du natron qu’ils préparent
par lessivage des cendres du _Salvadora persica_ ; le produit ainsi
obtenu est plus riche en potasse que le natron des mares, mais les
indigènes n’y regardent pas de si près et se dispenseraient de
ce travail s’ils pouvaient l’éviter.
Le fait que le natron de Wanda, comme le sel du Kaouar, est vendu
jusqu’au Bornou, est un indice certain de l’absence ou de
l’extrême rareté de mares exploitables sur la rive occidentale
du lac.
Il y a donc en somme quelques points des bords du Tchad où le sel
se dépose ; le phénomène n’est pas général. Dans les régions
où il se produit, il est insignifiant puisqu’il ne suffit pas à
alimenter le commerce si réduit de l’Afrique centrale et qu’aux
produits naturels du sol, il faut ajouter les fruits de l’industrie.
Que le mécanisme, indiqué par Dubois et d’Huart, enlève
régulièrement un peu de sel au Tchad, cela n’est pas douteux,
mais il n’en résulte pas que ce mécanisme soit suffisant pour
maintenir douce l’eau du lac. Il y a trop de disproportion entre
les chiffres du sel amené par les affluents et du sel enlevé par
l’industrie ; ces chiffres ne sont pas du même ordre de grandeur.
Il faut donc admettre que le sel s’en va autrement et l’on ne voit
guère d’autre solution possible que l’existence d’un émissaire
du lac. Nachtigal avait attribué ce rôle au Bahr El Ghazal, et
c’est en effet le seul fleuve dont le rôle soit discutable : tous
les autres, morts ou vivants, sont certainement des affluents du lac.
Que la douceur des eaux du Tchad ne puisse bien s’expliquer que
par l’existence d’un effluent, c’est déjà un argument d’un
grand poids, mais l’étude du Barh El Ghazal lui-même peut seule
être décisive.
Un premier point n’est pas douteux : pendant les grandes eaux
du Tchad, le Bahr El Ghazal se remplit et les eaux gagnent vers
le nord-est. Tahr, un chef du Dagana, racontait en 1823 à Denham
que le lac s’écoulait bien autrefois par cette rivière qui
allait se perdre dans un lac qui s’était desséché depuis peu ;
Tahr ajoutait que les débordements du lac diminuaient tous les ans
d’importance ; les dires des indigènes recueillis par Freydenberg
confirment ce point : vers 1830 le lac a été à sec, ce qui a
permis aux Bouddoumas d’aller piller le Bornou. Vers 1851[166], à
l’époque du passage de Barth et d’Overweg, le lac au contraire
était très haut et envahissait le Bahr El Ghazal ; il en était de
même en 1870 et les indigènes espéraient que le Bodélé allait
être inondé (Nachtigal) et qu’on pourrait comme au milieu du
XVIIIe siècle aller au Borkou en pirogue.
Il est inutile de multiplier ces exemples : toutes les fois qu’il
y a une grande crue du lac, et ces crues sont périodiques, le
trop-plein se déverse dans le Bahr El Ghazal, mais ceci ne prouve
rien sur le sens de la pente : quand la Loire donne, ses affluents
sont obligés de rebrousser chemin.
Les mesures d’altitude sont encore rares et aucune n’a été faite
par des méthodes précises. Cependant Nachtigal et le capitaine
Mangin ont trouvé tous les deux que la pente était vers le
nord-est : le Toro et le Djourab seraient l’un et l’autre à une
centaine de mètres au-dessous du Tchad. Malgré l’incertitude qui
entache les indications des anéroïdes, incertitudes qu’aggravent
encore l’absence d’observatoires fixes et par suite de
corrections, il est impossible de négliger ces données. Freydenberg
fait remarquer que le Tchad est entouré d’une ceinture de dunes ;
l’observation est exacte, mais il a tort d’en conclure que
le Tchad est un centre de basses pressions ; toutes les dunes que
j’ai vues, de Woudi à Kouloua, près du rivage nord du lac, ont
leur pente douce tournée vers le Tchad c’est-à-dire vers l’est
à Woudi, vers l’ouest à Kouloua ; s’il en est ainsi partout,
le Tchad serait un centre de divergence du vent, par suite un centre
de hautes pressions ; si les observations de Mangin et de Nachtigal
ont été faussées par cette cause, les différences d’altitude
qu’ils ont trouvées seraient trop faibles, et la pente vers le
nord-est serait encore plus marquée qu’ils ne l’ont indiqué.
Il convient d’ajouter toutefois que les dunes qui entourent le
Tchad ont leurs sommets arrondis, qu’elles sont fixées par la
végétation : ce sont des dunes mortes, témoins d’un régime
antérieur. Si le Tchad a été autrefois un centre de hautes
pressions, il n’est pas certain qu’il le soit encore ; les
observations météorologiques anciennes de Barth et de Nachtigal,
résumées par Schirmer, celles plus récentes de Foureau, sont
d’accord avec les observations de Freydenberg et les miennes pour
indiquer, dans la région du Tchad, grande prédominance des vents
du nord-est, prédominance qui est la règle dans la majeure partie
du Sahara.
Le capitaine Mangin a recueilli, entre l’Egueï et le Toro, un
certain nombre de cailloux roulés dont la position est indiquée avec
précision sur une des cartes qu’a publiées Freydenberg[167]. Ces
cailloux sont des grès et des calcédoines qui ne peuvent guère
provenir que du Tibesti ; cela prouve que le Bahr El Ghazal recevait
des affluents de ce massif montagneux ; je ne crois pas que l’on
en puisse rien déduire sur le sens dans lequel coulait le Bahr
El Ghazal.
Le commandant Bordeaux précise cet argument ; il note que le lit
du Soro (Bahr el Ghazal) au voisinage du Tchad, est exclusivement
argileux ; à mesure que l’on va vers le nord-est, on y rencontre
du sable et même, dans l’Egueï et la dépression de Broulkoung,
des cailloux roulés[168]. La remarque est intéressante, mais non
décisive : à sa sortie du Léman, où les eaux se sont décantées,
le Rhône ne charrie que du limon. Un peu plus loin, ses affluents,
descendus des Alpes, lui apportent des graviers et des galets. Il faut
attendre, pour se prononcer en toute certitude, un levé plus complet
et plus détaillé du réseau hydrographique au nord-est du Tchad.
Il est impossible de conclure d’une manière ferme, mais l’idée
que le Bahr El Ghazal est un affluent du Tchad, semble avoir pour
elle deux arguments importants : les observations barométriques
concordantes de Nachtigal et de Mangin, et la douceur relative des
eaux du lac.