l’Algérie_, 2e fasc., 1893. — Flamand, _De l’introduction du
chameau dans l’Afrique du Nord_, Paris, 1907.]
[Note 149 : Leidy, _Proc. of the Ac. of natural Science of
Philadelphia_, 1875.]
[Note 150 : _Les Races et les Peuples de la Terre_, Paris, 1900,
Appendice II, p. 667-674.]
[Note 151 : Les Haoussas occupent l’Adr’ar’ de Tahoua, Zinder
et s’étendent dans l’Aïr et dans la Nigeria ; ils sont très
distincts, à première vue, des Bornouans et des Sonr’ai, entre
lesquels ils sont enclavés. Leurs affinités sont plutôt avec les
populations de l’Est africain.]
[Note 152 : In Desplagnes, _Le Plateau Central Nigérien_, p. 87-94.]
[Note 153 : Panet a publié une bonne étude sur les Touaregs du
cercle de Dounzou (_Revue des troupes coloniales_, 1905, p. 418).]
[Note 154 : _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 3 vol., 1872-1873,
II, p. 3.]
[Note 155 : _Tambari_, synonyme méridional de _amr’ar_. _Amr’ar_
veut dire au sens propre « quelqu’un de grand soit par la fonction
sociale, soit par l’âge ». C’est l’équivalent du mot arabe
_cheikh_ (Motylinski, _Dictionnaire_, p. 110).]
[Note 156 : Inutile de mentionner l’hypothèse fantaisiste
d’après laquelle les guerriers touaregs seraient les descendants
des croisés de saint Louis.]
CHAPITRE V
HYDROGRAPHIE ANCIENNE
Le Taffassasset. — Le bassin de Tombouctou et le moyen Niger. —
Le bassin d’Ansongo. — Le Tchad et le Bahr El Ghazal.
L’hydrographie du Sahara dans son état actuel est récente ;
les preuves abondent que d’importants remaniements dans le dessin
des cours d’eau sont d’hier.
Malheureusement, les lacunes de la cartographie, l’absence complète
d’hypsométrie précise, et l’ignorance où nous sommes de la
classification du Pleistocène et du Quaternaire de l’Afrique
centrale, obligent à faire une part, peut-être trop large,
aux hypothèses, dans l’exposé de l’état ancien du réseau
hydrographique. Il semble cependant qu’un essai de synthèse, même
très audacieux, soit le seul moyen de grouper les faits acquis et
de poser nettement les problèmes.
Dans le Sahara algérien, depuis Duveyrier, le bassin de l’oued
Igharghar est bien connu dans ses grandes lignes ; les patientes
explorations de Foureau en ont précisé de nombreux détails et les
recherches toutes récentes de Voinot nous ont bien fait connaître
ses parties hautes.
Gautier a montré l’extension du bassin de la Saoura qu’il a
pu suivre jusqu’à Rezegallah ; les affluents de la rive gauche
de ce fleuve sont bien connus et il ne reste plus à élucider que
quelques questions de détail pour que l’histoire de ce fleuve soit
définitivement éclaircie : on ne sait pas encore, par exemple,
si la Daoura est un bassin fermé ou un affluent de la rive droite
de la Saoura.
Ces deux fleuves, l’Igharghar et la Saoura, bien vivants
naguère, ont succombé l’un et l’autre dans leur lutte contre
l’ensablement, mais ils sont morts sur place ; s’ils revenaient
à la vie, ils reprendraient leur ancien cours. Des accidents
tectoniques récents, comme le rajeunissement de la faille du Touat
[_Sahara algérien_, p. 235], n’ont en rien modifié le dessin
général des deux principaux bassins du Sahara du nord.
=Le Taffassasset.= — Dans le Sahara soudanais, les changements
ont été plus profonds ; pendant le Pleistocène, un seul fleuve
important aboutissait à l’Atlantique. Né dans les contreforts
de l’Ahaggar, le Taffassasset, après avoir quitté In Azaoua,
se dirigeait vers le sud en passant au voisinage de l’Aïr,
dans la plaine de Talak. Un peu plus loin, les grandes vallées de
l’Adr’ar’ de Tahoua, les « dallols »[157], indiquent nettement
son cours et celui de quelques-uns de ses affluents ; plus au sud
encore le Taffassasset se confondait avec ce qui est aujourd’hui
le Bas Niger, en aval de la région du W (à la rencontre du fleuve
et des quartzites de l’Atacora).
Les indications qui rendent cette reconstitution au moins
vraisemblable sont nombreuses. Le dessin actuel du fleuve, tel
qu’il résulte de la carte manuscrite où Cortier a résumé tous
les itinéraires récents, présente deux angles presque droits :
habituellement N.-S., le lit du fleuve se dirige de l’est à
l’ouest, de Talak à l’Azaouak, pendant 500 kilomètres ; cette
double inflexion dont l’existence paraît bien établie a besoin
d’être justifiée (Carte géologique hors texte).
Les traces de changements récents dans le régime hydrographique se
rencontrent à chaque pas ; au voisinage d’Agadez, le Teloua qui
prend sa source dans le Baghazam, un des hauts sommets de l’Aïr,
est encore assez vivant. Il a une pente notable : les observations
barométriques faites à Agadez et à Assaoua donnent un chiffre
voisin de 1/1000, chiffre que confirme l’état de ravinement
du lit ; il s’agit donc d’un régime presque torrentiel pour
la rivière principale de la plaine d’Agadez. Les affluents
du Teloua, ceux de la rive gauche tout au moins, ont une pente
presque nulle ; leurs lits sont à peine tracés ; à la saison des
pluies, ils s’épandent en de véritables marais, transformant les
parties argileuses de leur bassin en fondrières larges de plusieurs
kilomètres, et dont la traversée peut devenir dangereuse. Ce n’est
pas une allure normale, et d’ordinaire les affluents ont une pente
plus forte que la rivière où ils se jettent.
Des exemples analogues ne sont pas rares, mais le fait qui paraît
le plus décisif est à coup sûr l’existence des dallols. Le
plateau calcaire et gréseux qui constitue l’Adr’ar’ de
Tahoua, malgré le dur manteau de latérite qui le recouvre partout,
est profondément entaillé par des vallées fort nettes, larges
parfois de 5 à 6 kilomètres ; ces vallées, ces dallols, sont
limitées par des falaises toujours très bien marquées et dont
la hauteur dépasse parfois 100 mètres, au voisinage de Keita par
exemple. Leur caractère de vallée d’érosion n’est pas douteux,
et elles servent encore de collecteur au peu de pluie qui tombe sur
la région ; comme toutes les rivières habituellement inactives,
elles ont mal su lutter contre le vent et des dunes encombrent
leur lit ; ces barrages ont déterminé l’établissement d’un
certain nombre de mares et d’étangs permanents ; celui de Keita,
presque un lac, est un des plus célèbres (Pl. XX). On peut suivre
les principaux dallols fort loin vers le sud ; le dallol Bosso se
continue jusqu’au Niger. Vers l’amont ils ne viennent de nulle
part : le Goulbi n’Sokoto, qui draine les eaux de la majeure
partie du Tegama, passe au sud-est de l’Adr’ar’ ; toutes les
eaux du nord du Tegama sont recueillies par le kori Tamago qui,
se dirigeant vers l’ouest, passe très au nord de la région de
Tahoua, et, vers l’Azaouak, va rejoindre l’Ir’azar d’Agadez,
et le Taffassasset qui ont recueilli toutes les eaux de l’Aïr
et de l’Ahaggar : tout passage vers le nord et vers l’est est
actuellement coupé aux fleuves qui ont creusé les dallols. Ces
vallées sont d’ailleurs trop importantes pour être attribuées à
de simples ruisseaux ; au surplus, Tahoua est dans une région où les
pluies sont actuellement peu importantes : la récolte du petit mil,
pourtant peu exigeant, est parfois compromise par la sécheresse,
bien que toutes les cultures soient dans les vallées ; tous les
ergs morts, si abondants dans la région, et le vernis qui recouvre
les latérites, prouvent cependant que, pendant le Quaternaire, ce
pays était un vrai désert, où la pluie était plus rare qu’elle
ne l’est maintenant. Il y a à ce point de vue amélioration du
climat et non péjoration et cependant, malgré ce progrès, les
ruisseaux de l’Adr’ar’ sont misérables et hors de proportion
avec les grands dallols.
Il faut donc que les dallols aient été creusés par des fleuves
venus de loin, de régions où il pleuvait pendant le Quaternaire,
c’est-à-dire du Sahara, et ceci ne peut se concilier qu’avec
de profonds changements dans le régime hydrographique.
=Le bassin de Tombouctou et le moyen Niger.= — En 1899,
Chevalier[158], herborisant aux environs de Tombouctou, trouva sur
le sable une coquille marine ; quelques jours après, les indigènes
lui en apportèrent un grand nombre et lui apprirent qu’elles
provenaient de Kabarah où on les trouvait dans les carrières
d’où était extraite l’argile qui sert à bâtir les maisons de
la ville. Les coquilles seraient abondantes surtout dans une couche
de sable, plus compact que celui des dunes et qui repose directement
sur des argiles[159]. On a pensé d’abord que, comme aujourd’hui
la caurie (_Cypræa_), ces coquilles avaient été apportées de la
côte par les noirs et servaient de monnaie. Cette manière de voir
ne paraît guère soutenable : le test est déjà modifié dans son
aspect, et les coquilles de Tombouctou sont en voie de fossilisation ;
elles sont loin d’avoir la fraîcheur de celles que l’on trouve
en Mauritanie dans des dépôts de plage à quelques kilomètres de
la côte ; Mabille avait observé que toutes sont de taille plus
petite que les exemplaires originaires de l’Atlantique, dont le
Muséum possède de riches séries. L’une d’elles (_Marginella
Egouen_) mesure habituellement à l’île Gorée 9 lignes (20
mm.) d’après les indications d’Adanson [_Histoire naturelle
du Sénégal_] ; un de mes exemplaires de Tombouctou n’a que 15
millimètres. Mais les échantillons plus nombreux qui sont, depuis,
arrivés en Europe montrent à côté de formes naines des formes
de taille très normale, de sorte que l’observation de Mabille
perd une bonne partie de son importance. Au surplus l’abondance
extrême de ces coquilles (on en trouve plusieurs dans chacune des
briques de Tombouctou), ne paraît guère s’accorder avec l’idée
d’un transport accidentel.
Il faut donc admettre que ces animaux ont vécu et se sont multipliés
à la place où on les trouve aujourd’hui : au Quaternaire la mer
a occupé le bassin de Tombouctou. Jusqu’à présent on ne connaît
que peu d’espèces appartenant à cette faune. Ce sont :
_Marginella marginata_ Born, = _M. Egouen_ Adan.
_M. pyrum_ Gronovius,
_M. cingulata_ Dillwyn,
_Columbella rustica_ Linné ;
la première seule est commune, mais toutes renferment à leur
intérieur des débris indéterminables d’autres mollusques[160]
(_Cerithes_ et lamellibranches).
Les deux seuls gisements certains sont Kabarah et les berges du
Faguibine, et ceci ne nous permet guère de juger quelle pouvait être
l’étendue de cette mer. Heureusement quelques faits permettent
tout au moins d’émettre des hypothèses vraisemblables, et
d’indiquer de quel côté il faudra chercher la solution de ce
problème. La petite carte de la figure 68 montre que vers le sud
les terrains cristallins, depuis Tidjika (Tagant) jusqu’à Tosaye,
forment une ceinture ininterrompue, d’altitude souvent notable,
parfois rehaussée de plateaux de grès (Hombori), ceinture
qui donne bien probablement la limite méridionale extrême du
bassin de Tombouctou. Vers le nord les renseignements sont encore
bien vagues ; on sait cependant d’une manière certaine que
les terrains cristallins dominent dans le Rio de Oro [Quiroga]
(cf. ch. I, fig. 4), et qu’on les retrouve plus au sud où ils
supportent les grès dévoniens de l’Adr’ar’ Tmar [Dereims] ;
on sait aussi que l’on retrouve les mêmes terrains d’El Eglab
à Taoudenni, où ils disparaissent sous les calcaires carbonifères
de la hammada El Haricha [Mussel] (cf. ch. I, fig. 6) ; plus à
l’est l’Adr’ar’ des Ifor’as, qui se relie à l’Ahaggar,
se prolonge vers l’ouest par les plateaux dévoniens du Timétrin
presque jusqu’au méridien de Tombouctou, laissant, entre ces
plateaux et Taoudenni, un passage pour la vallée de la Saoura,
passage où l’on a signalé des grès (Infracrétacé) et des
dépôts de sebkha. La région circonscrite par ces terrains anciens
correspond en gros au Djouf et à l’Azaouad.
Il est hors de doute que, pendant le Pleistocène, l’Atlantique
empiétait largement sur la Mauritanie et qu’un golfe
s’étendait au moins à 200 kilomètres dans l’intérieur
des terres : des coquilles marines à peine fossiles (_Senilia
senilis_ ?) abondent jusqu’à Aleg ; il est possible que, passant
entre l’Adr’ar’ Tmar et le Tagant, ce golfe ait été rejoindre
la mer de Tombouctou. A défaut de preuves directes, que l’ignorance
où nous sommes, même de la géographie de ces régions, empêche de
donner, on peut remarquer que, si l’on connaît d’innombrables
exemples de transport de mollusques par les oiseaux, ces exemples
portent sur des formes d’eau douce qui vont ainsi d’une mare
à l’autre, ou bien sur des formes de lagune, des formes d’eau
saumâtre, comme le _Cardium edule_ L. des chotts algériens, qui
sont adaptées à des variations considérables dans la température
et dans la composition chimique, dans la salure du milieu qu’ils
habitent. Pour les espèces littorales, mais franchement marines,
comme le sont les Marginelles, on a pu parfois, avec beaucoup
de patience, habituer quelques-unes d’entre elles à vivre
dans de l’eau un peu plus ou un peu moins salée que l’eau
de mer ; mais elles ne s’y reproduisent pas. L’abondance des
fossiles à Tombouctou semble donc indiquer que l’eau y avait la
même composition et la même constance de température que dans
l’Atlantique, ce qui ne peut guère s’expliquer que par une
communication directe entre le Djouf et l’Océan.
Tombouctou est à environ 250 mètres au-dessus de la mer, mais cette
différence de niveau n’est pas une objection : près de Reggio,
en Calabre, des assises marines du Quaternaire ancien sont à plus
de 800 mètres d’altitude, et l’on connaît sur le littoral de
l’Angola des sables à _Senilia senilis_, l’une des espèces
les plus communes du golfe quaternaire de Mauritanie, qui forment
le couronnement de falaises hautes de 200 mètres.
[Illustration : Fig. 68. — Les massifs anciens et les bassins de
l’Afrique occidentale.]
A ce golfe marin du Quaternaire ancien, peut-être partagé en deux
lobes, dont l’un, Taoudenni, recevait la Saoura et l’autre,
Faguibine, le Niger, a succédé au moins dans sa partie méridionale
un lac de grande étendue.
Récemment en effet, Dupuis Yakouba a recueilli dans l’Azaouad
où on les trouve partout répandus sur le sol, entre les dunes,
une série de mollusques d’eau douce qui, d’après l’examen de
L. Germain, rappellent de très près la faune des eaux stagnantes du
Tchad ; les affinités avec les espèces ou les variétés du Niger,
pourtant tout proche, sont beaucoup moins marquées. Cette absence de
formes d’eau courante est une bonne confirmation de l’existence
d’un lac succédant à la mer à marginelles et dont le Faguibine
et les lacs voisins sont le dernier reste.
En même temps que s’interrompaient les communications avec
l’Atlantique, dans la partie nord de l’ancien golfe, mal
alimentée par la Saoura, s’accumulait le sel qui est actuellement
exploité dans les salines de Taoudenni et de Tichitt.
Tout ceci est encore évidemment bien hypothétique ; les faits
positifs font défaut, le Djouf est inexploré. L’origine de la
falaise d’El Khenachiche, qui semble un accident très important,
est singulièrement obscure ; mais il fallait poser le problème.
L’existence de ce golfe quaternaire, si elle était démontrée,
rendrait assez vraisemblable, pendant l’Éocène et peut être
le Crétacé supérieur, une communication directe entre le bassin
de Tahoua et le Sénégal (chap. II) : entre le Silurien de Tosaye
et l’Adr’ar’ des Ifor’as passent en effet les calcaires à
huîtres et à oursins que l’on peut suivre jusqu’à Mabrouka
et jusqu’au voisinage de Bemba, en plein cœur du bassin de
Tombouctou, semblant jalonner vers l’ouest une communication
directe avec l’Atlantique.
Quoi qu’il en soit de ces dernières hypothèses dont la solution
appartient à l’avenir, l’existence d’une mer quaternaire à
Tombouctou à laquelle, à une époque plus récente, a succédé
un lac, dont les régions lacustres sont les derniers témoins,
paraît bien établie. La Saoura venant du nord, le Tamanr’asset
descendu de la Coudia, et l’oued Ilock, qui prend sa source dans
l’Adr’ar’ des Ifor’as, y aboutissaient ; il n’est pas
téméraire de penser qu’il en était de même du Niger.
Le cours moyen de ce fleuve, de Koulikoro à Tosaye, présente des
particularités très remarquables.
En amont du Macina, le Niger a toutes les allures d’un vieux
fleuve fidèle à sa vallée qu’il occupe depuis longtemps ; il
est profondément encaissé ; au-dessus du lit actuel, on distingue
toute une série d’anciennes terrasses qui racontent les progrès
lents de l’érosion ; à côté de ces caractères d’ancienneté,
les nombreux rapides qui, au sud de Koulikoro, entravent souvent la
navigation sont un indice de rajeunissement. En aval de Tosaye et
surtout d’Ansongo, le Niger a des berges fort nettes ; son cours
présente d’innombrables rapides ; il est en plein travail et ceci
est un signe de jeunesse ; des vallées suspendues, parfois à une
vingtaine de mètres au-dessus du fleuve, ne s’y raccordent pas
et semblent appartenir à un autre âge et probablement à un autre
réseau hydrographique.
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXXIV.
[Illustration : Cliché Pasquier
65. — CHALANDS SUR LE NIGER. RÉGION DE GAO.
La rive droite, qui forme le fond, ne présente pas de relief.]
[Illustration : Cliché Posth
66. — LA VALLÉE DU NIGER ET LE VILLAGE DES TIRAILLEURS, VUS DU
POSTE DE BOUREM.
On voit nettement les divagations du fleuve.]
Dans son cours moyen (fig. 65, p. 175), dans le bassin de Tombouctou,
le fleuve semble ne pas avoir de passé ; c’est à peine même
s’il a un présent. Il s’étale en marécages immenses et
s’égare en d’innombrables marigots qui, dans la région
lacustre surtout, forment un absurde réseau ; à certaines saisons,
dans quelques-unes de ses branches, il lui arrive de refluer sur
lui-même. Dans tout ce bief, long de plus de 800 kilomètres, la
pente est nulle et l’eau s’écoule à peine. Au mois d’août, en
pleine crue, sa vitesse ne dépasse pas 6 kilomètres à l’heure :
c’est la vitesse du Rhône en temps ordinaire, vitesse qui est
souvent triplée (18 km.) en temps de crue. Quelques photographies,
en particulier celle de la planche XXXIV (phot. 66), montreront
combien le cours du Niger est mal défini.
Le seuil de Tosaye, où le Niger quitte le bassin de Tombouctou,
est d’une importance capitale ; au delà du seuil, le courant
devient plus fort ; la rupture de pente est bien accusée. Cependant,
en des pays moins plats, ce point serait à peine remarqué ; le
pittoresque y est médiocre ; rien qui puisse être appelé une gorge,
encore moins un défilé ; l’érosion n’a fait qu’échancrer
l’arête cristalline, y creusant des falaises de quelques mètres ;
le temps lui a manqué pour faire plus grand. L’eau n’y trouve
encore qu’un écoulement difficile et lent et s’accumule en
amont en masses énormes, surtout dans la région lacustre.
On a encore peu de renseignements sur les lacs qui s’étendent sur
la rive droite du fleuve, entre le Niger et Hombori ; Desplagnes
[_Le Plateau central nigérien_] en a donné une carte, mais sans
explication ; ceux de la rive gauche (Faguibine, Horo) sont mieux
connus[161].
Un fait assez imprévu, et qui semble bien établi par les mesures
concordantes des lieutenants Figaret et Villatte, est que le
Faguibine est en contre-bas d’une dizaine de mètres relativement au
Niger. Malgré le sens de la pente, les crues du fleuve, qui varient
de 5 à 8 mètres, ne suffisent pas à remplir chaque année cette
importante dépression. Quelques barrages de médiocre importance
s’y opposent, apportant une bonne confirmation à l’idée du
desséchement en quelque sorte mécanique du Sahara [cf. t. I,
ch. II].
Cette irrégularité dans les crues se traduit par de grandes
variations dans l’état des lacs et dans la richesse du
pays. Lenz, en 1880, ne mentionne que quelques étangs autour de
Ras El Mâ ; il est possible que ses guides l’aient trompé et
lui aient soigneusement caché la nappe d’eau principale ; mais
il est plus vraisemblable, et mieux d’accord avec les traditions
indigènes, qu’il est passé dans la région à un moment de grande
sécheresse. D’après le chef du village de Fatakara, ce n’est
que trois ans après la venue du voyageur allemand que les Daounas,
stériles depuis de longues années, purent être ensemencés. Pendant
quelques années, les récoltes furent superbes.
En 1894, le Faguibine était un grand lac : Hourst y a vu une énorme
nappe d’eau, sur laquelle il lui paraissait dangereux de naviguer
dans une barque non pontée ; en 1905, son niveau avait baissé de
7 m. 50 et Ras El Mâ était à 30 kilomètres de la rive ; parfois
même, assurent les indigènes, il ne reste du Faguibine que quelques
débris dans les parages des rochers de Taguilem, où les fonds ont
quelque profondeur.
Villatte pense qu’un canal de 8 kilomètres de long, reliant le
Fati au Télé, permettrait aux eaux du Niger de pénétrer tous
les ans jusqu’au Faguibine, assurant une fertilité régulière
à d’immenses territoires ; il ne semble pas qu’au point de
vue technique l’établissement de ce canal puisse présenter
de difficultés.
Avant de l’entreprendre toutefois il sera prudent d’être mieux
fixé sur les régions qui sont situées au nord et à l’ouest du
Faguibine. La dépression du Djouf est en contre-bas d’au moins
une centaine de mètres et il est à peu près certain que le Niger
y a autrefois abouti [cf. t. I, p. 55]. Il ne faudrait pas oublier
l’exemple qu’a donné récemment le Colorado qui, profitant d’un
canal de dérivation, a failli abandonner le Pacifique pour créer
un lac important dans le Salton Sink[162] ; il serait plaisant, sous
prétexte d’irriguer les Daounas, de renvoyer le Niger dans son
ancien lit et de ruiner une bonne partie de l’Afrique occidentale.
Les Maures affirment en effet qu’un chenal continu, partant de
Ras El Mâ, relie la Faguibine à Oualata ; le service géographique
des colonies (Carte au 2000000e, feuilles 1 et 2) a tenu compte de
ce renseignement et figure le Dahar Oualata en falaise, qu’elle
prolonge au nord-ouest jusqu’à Tichitt, en plein Djouf.
Diverses légendes confirment d’ailleurs cette ancienne direction du
Niger ; on a conservé le souvenir d’une époque où le Niger, ou,
pour mieux dire, un de ses bras, un marigot, se remplissait parfois
jusqu’à Araouan ; des ruines sont connues dans le Djouf ; près
d’Oualata, il existerait deux villes importantes aujourd’hui
abandonnées ; entre Araouan et Taoudenni, Ed Denader aurait été
peuplé par les Kel Antasar. Cette précision relative semble indiquer
qu’il s’agit d’une ruine récente ; le desséchement du pays
serait d’hier.
Cependant une autre tradition, dont je dois l’indication à Gsell,
permet de croire que depuis fort longtemps le Niger a cessé de
couler du sud au nord. Hérodote [livre II, chapitre XXXII] raconte
l’histoire de cinq jeunes gens de la tribu des Masamons qui, partis
du littoral de la Grande Syrte, traversèrent, pendant de longs jours,
le désert en marchant vers le couchant : ils arrivèrent ainsi
dans un pays où il y avait des arbres et qu’habitaient des nains
de couleur noire qui les firent prisonniers. Ces nains leur firent
traverser, par de longues marches, des marécages et les conduisirent
dans leur capitale, qu’arrosait un grand fleuve où se jouaient
des crocodiles, et qui coulait de l’ouest vers l’est. On ne voit
guère que le Niger qui corresponde à ces indications ; la présence
de pygmées dans la partie occidentale du Soudan est d’accord avec
les légendes que Desplagnes a recueillies [_Le Plateau central
nigérien_, p. 69 et 71] ; leur souvenir est resté assez vivant
dans le plateau nigérien d’où ils auraient été refoulés dans
la grande forêt équatoriale à une époque assez récente.
Il serait dangereux d’attribuer à ce récit une grande importance,
mais il serait puéril de le rejeter _a priori_.