partout la masse principale du cheptel ; leurs types sont peu variés
et sont les mêmes que dans le Sud algérien. Cependant au damman
(_Ovis longipes_) ou mouton à poil, vient s’ajouter parfois le
mouton à laine ; il y en a quelques-uns dans l’Ahaggar et aussi
dans l’Adr’ar’ mauritanien et le Rio de Oro ; en tous cas,
au Sahara, il est la très rare exception et une peau de mouton
d’Algérie a semblé, aux habitants d’Iférouane, la chose la
plus extraordinaire que l’on puisse voir. Ce n’est qu’au sud
du Niger qu’il prend une certaine importance. Il donne une laine
de médiocre qualité, très jarreuse ; la sélection parviendra
probablement à l’améliorer ; mais il y a peu de temps que la
question est étudiée ; en 1906, à Segou-Sikoro ce commerce était
tout à fait à ses débuts : dès 1907, le haut Sénégal et Niger
a pu exporter 500 tonnes de laine. Il semble que la question de la
laine au Soudan peut devenir rapidement intéressante.
Dans les troupeaux de chèvres, on observe assez souvent des individus
à robe fauve, à cornes infléchies en avant et qui pourraient
bien être des métis de gazelles. Il serait utile d’avoir des
précisions sur ce point.
_Les bœufs._ — Les bœufs à bosse, les zébus, sont très
répandus au Soudan, où ils sont souvent employés comme animaux
de bât. On les retrouve dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans
l’Aïr, où, malgré la proximité des tanezrouft, ils vivent fort
bien et se maintiennent en excellente forme. Dans l’Ahaggar, il
n’y en a qu’un nombre insignifiant, une cinquantaine au plus,
bien que pendant l’hiver la traversée du Sahara soit pour eux
relativement facile : ils arrivent même au Tidikelt.
Quelques autres races de bœufs, sans bosse, sont connues au Soudan ;
la plupart sont de petite taille. L’une d’elles cependant,
encore assez mal connue, atteint la taille de nos plus forts
taureaux. Ces bœufs « kouri » ont une robe en général claire,
assez souvent blanche, le mufle toujours noir. De face, la tête
est assez étroite, comme d’ailleurs chez la plupart des zébus
du Soudan, mais le chanfrein est nettement bombé, moutonné et les
cornes sont véritablement énormes : chez les mâles, leur diamètre
à la base dépasse 25 centimètres [Freydenberg, thèse, p. 148-149].
Ces bœufs ont d’abord été signalés dans les îles du Tchad où
ils sont fort nombreux ; Destenave évalue leur nombre à 60000. Ce
chiffre est très vraisemblable : les habitants du petit village de
Kalogabé, près du poste de Kouloua, sont au nombre de 200 seulement
et possèdent 4000 bœufs adultes.
Ces bœufs kouri ne sont pas spéciaux à la région du Tchad ;
on les retrouve à plus de 300 kilomètres à l’ouest, chez les
Tebbous dont les campements sont établis au nord du Koutous. Leur
extension vers l’est est inconnue. Nachtigal [_Le voyage... au
Ouadai_, _Bull. du Com. de l’Afr. Fr._, 1903] n’indique à
l’Ouadai (p. 63) que des zébus.
_Les chevaux._ — Les chevaux[146] se rattachent tous, de plus ou
moins près, aux races de Barbarie ; leur élevage se fait surtout
dans le bassin moyen du Niger ; entre le fleuve et le Tchad ils
deviennent moins nombreux. Vers le nord, le désert les arrête,
et leur extension vers le sud est limitée par les trypanosomiases.
Les Touaregs de l’Aïr ont quelques chevaux, 600 environ, parmi
lesquels quelques-uns atteignent une haute valeur, plusieurs milliers
de francs. Ces chevaux « bagazam », ainsi nommés en souvenir
d’un siège célèbre que soutinrent autrefois les Kel Aïr contre
un sultan du Bornou, peuvent rester deux jours sans boire ; cette
particularité, qui semble résulter plutôt d’un dressage spécial
que d’un caractère de race, les rend singulièrement précieux
dans le Tegama où les points d’eau sont rares, et explique leur
prix élevé.
_Les ânes._ — L’âne, qui résiste bien à la soif et qui sait
se débrouiller dans les plus maigres pâturages, se répand de plus
en plus au Soudan : les convois officiels en ont égaré dans tous les
villages, entre Niamey et Zinder, où ils deviennent très nombreux.
Dans toutes les régions habitables du Sahara il en existe des
troupeaux ; c’est toujours un animal de petite taille, contrairement
à l’indication de Duveyrier pour l’Ahaggar. Une autre affirmation
de l’illustre voyageur paraît aussi douteuse. Duveyrier croyait
à l’existence d’ânes sauvages, d’onagres, sur la Coudia ;
sur son autorité renforcée par celle de Flatters [_Journal de
route_, p. 56], l’existence de l’_Equus tæniopus_ d’Abyssinie
a été admise à l’Ahaggar par tous les zoologistes. Il s’agit
en réalité probablement d’ânes marrons et d’un élevage
très spécial ; chaque troupeau a son propriétaire ; il est
vrai que c’est une propriété assez vague ; il faut prendre les
ânes au piège et la plupart du temps, si l’on n’a pas eu la
chance de tomber sur un animal jeune, l’âne habitué à toute sa
liberté est inutilisable. La question paraît d’ailleurs exiger
quelques recherches : de Foucauld maintient, dans son dictionnaire,
la distinction entre l’âne (eihedh) et l’onagre (ahoulil). Les
zébrures sur les canons et les boulets, qui caractérisent l’_Equus
tæniopus_, se trouvent assez fréquemment au Sahara jusque sur le
littoral de Mauritanie, chez des ânes certainement domestiques.
_Les chameaux._ — Le chameau d’Afrique n’a qu’une bosse,
il est toujours un dromadaire, mais personne n’emploie ce mot qui
est réservé aux dictionnaires. Son étude zootechnique n’est
pas faite ; il présente de nombreuses races bien distinctes :
à première vue un nomade sait toujours de quel pays provient un
chameau et, sans être du métier, on arrive vite à saisir des
différences nettes entre les bêtes de différents élevages.
Les chameaux des hauts plateaux d’Algérie, lourds et robustes,
avec leurs poils longs, fauves et souvent foncés, sont d’excellents
animaux de bât dans leur pays ; dans le grand erg, on trouve des
chameaux de forte taille, mais de différents types : les animaux
du sud de la Tripolitaine à rein très long, ne ressemblent pas
aux chameaux des Chaambas, beaucoup plus ramassés ; les mehara de
Methlili, de taille médiocre, sont plus élancés et plus rapides
que la plupart des chameaux de l’erg.
Les meilleurs animaux de selle proviennent de l’élevage touareg. Ce
sont des bêtes à poil ras, à robe claire, souvent blanche, et
d’une grande vitesse. Plus au sud, dans le Sahel, le profil est
différent ; l’œil est souvent vairon ; les robes pies ne sont
pas rares. En Mauritanie, on observe encore d’autres types.
Mais faute de chiffres précis et de photographies systématiques,
il est difficile de débrouiller tous ces groupes ; on ne peut que
signaler l’existence d’un grand nombre de races.
Quelques caractères cependant semblent en relations directes avec
le milieu où a vécu l’animal. Les chameaux d’erg, habitués
à marcher sur le sable, ont la sole assez sensible et se blessent
dans les montagnes du pays touareg ; cette différence se manifeste
nettement sur les pistes : les chameaux de pays rocailleux ont une
sole épaisse et crevassée ; qui laisse sur le sable une empreinte
couverte d’un réseau à larges mailles, très marqué ; celle du
chameau d’erg est lisse.
Les chameaux du Sahara proprement dit, chaamba ou touareg, ont une
bosse nette, bien délimitée : dans toute le zone sahélienne,
la bosse plus basse se raccorde, sans rupture de pente, au reste
du dos ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. Il est
vraisemblable que, dans le nord du Soudan, où les chameaux trouvent
tous les jours de quoi manger, cet organe de réserve perd de son
importance et commence à s’atrophier. Les bâts, qui servent à
charger les chameaux porteurs ont des formes très différentes au
Sahara et au Soudan : dans le nord, la partie essentielle du bât,
le kteb, est très courte ; elle prend place en avant de la bosse,
qu’entoure un coussin en forme de couronne ; les Berabiches du
Sahel, les Touaregs de l’Aïr utilisent, à quelques détails près,
des haouias analogues.
[Illustration : Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât
du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.]
Dans la région du Tchad, le bât se compose de deux arçons situés
l’un en avant l’autre en arrière de la bosse, et reliés par
quelques traverses : l’ensemble occupe tout le dos et ne laisse pas
place pour une bosse bien nourrie ; il serait impossible de placer ce
bât sur un chameau saharien. Nachtigal [_Sahara et Soudan_, p. 260]
en a donné un croquis détaillé. Lorsqu’il a fallu reconduire
à Niamey et au Sénégal les canons amenés jadis péniblement à
Zinder, on a pu utiliser très facilement pour leur transport à
dos de chameaux, les bâts de mulet réglementaires : il a suffi de
modifier un peu le rembourrage ; aux Oasis, le transport des canons
à dos de chameau est toujours difficile.
Le nombre des chameaux indiqué dans les recensements ne doit pas
faire illusion sur les capacités de transport au Sahara. Il y a 20000
chameaux dans l’Aïr, 7000 dans l’Ahaggar : mais un petit nombre
seulement est disponible. Ces chiffres comprennent les chamelles,
les chamelons de trois ans, les bêtes réservées à la boucherie ;
ils comprennent aussi les montures personnelles des Touaregs et les
chameaux employés aux petites caravanes, qui relient constamment
les villages entre eux.
Un grand nombre d’animaux ont déjà un rôle bien défini et ne
peuvent être employés à autre chose. A propos du télégraphe
transsaharien, dont le matériel (fils, poteaux, etc.) représente
environ 6000 charges, une enquête sérieuse a été faite dans
l’Ahaggar pour savoir de combien de chameaux on pourrait disposer
pour ce travail[147] : on peut compter que sur les 7000 animaux du
Sahara central, 500 ou 600 tout au plus, moins du dixième, seraient
utilisables, à moins de troubler profondément les conditions de
la vie habituelle des nomades.
L’existence de races multiples, adaptées chacune à des régions
déterminées, justifie la nécessité de relais pour les caravanes :
les chameaux pourraient se déplacer à de grandes distances, dans
le sens des latitudes, sans que pour eux les conditions de vie soient
sensiblement changées ; mais, en fait, le mouvement commercial a lieu
de la Méditerranée au Soudan, et pour aller du nord au sud il faut
passer des régions de dunes de l’erg, aux régions caillouteuses
de la pénéplaine cristalline ; en même temps que la nature du sol,
la végétation se modifie et le chameau, gros mangeur, mais qui
tient à choisir sa nourriture, et s’habitue difficilement à des
plantes nouvelles, se nourrit mal dans des pâturages nouveaux. Dans
la pratique, les chameaux du nord transportent les charges jusqu’au
Tidikelt ou jusqu’à R’ât ; les chameaux des Ahaggar ou
des Azdjer les remplacent jusqu’au nord de l’Aïr, jusqu’à
Iférouane ; les troupeaux des Kel Oui achèvent la route jusqu’à
Zinder ou Kano. Avec des animaux de choix et des soins constants, on
pourrait faire autrement ; plusieurs longues tournées ont montré de
quoi étaient capables des animaux bien entretenus : quelques mehara
de la tournée Dinaux, ont pu rentrer d’Iférouane à In Salah
(1338 km.) en vingt-neuf jours : ils étaient en route depuis six
mois. Pour obtenir de pareils résultats, sans perte d’animaux,
il faut des précautions incessantes, des soins presque affectueux ;
il faut surtout ne jamais s’occuper de la commodité ou de la
fatigue des hommes, et régler toutes les étapes à l’avantage du
chameau ; on doit en route se résigner à être l’esclave de ses
montures. On trouvera à ce sujet d’intéressants renseignements
dans l’ouvrage du capitaine E. Arnaud et du lieutenant M. Cortier
[_Nos confins sahariens_, Paris, 1908], qui résume tout ce qu’une
expérience déjà longue, complétant les renseignements indigènes,
a suggéré aux officiers des compagnies de méharistes.
Le chameau est encore intéressant à un autre point de vue ; comme
animal de bât, il est employé en Algérie et au Soudan ; comme
animal de selle, son rôle est plus limité. Il est une monture
excellente pour de longues étapes, surtout lorsque l’on est en
troupes : le guide marche en tête et tous les mehara le suivent sans
que l’on ait presque à s’en occuper. Pour de courtes promenades,
surtout lorsque l’on est seul, le chameau est insupportable ; il est
difficile à diriger. Aussi dès que la chose devient possible, dès
que les points d’eau sont assez rapprochés, il est, comme animal
de selle, remplacé par le cheval plus maniable et plus rapide sur les
courtes distances. Cette substitution du cheval au mehari indique, au
nord comme au sud, la limite du désert. Cette limite est évidemment
un peu conventionnelle ; elle est d’ordre ethnographique plutôt
que géographique ; si l’on voulait être strict, le désert,
les régions inhabitées et inhabitables, se confondraient avec les
tanezrouft. Mais si l’on y ajoute les régions à faible densité
de population qui, jointes aux précédentes, forment l’ensemble
du Sahara, l’existence du mehari, comme monture habituelle, est
caractéristique. Les limites qu’elle donne coïncident d’une
manière très satisfaisante avec celles qu’indiquent les zones
végétales, zones qui sont en rapport immédiat avec les quantités
de pluie.
Au surplus, même comme animal de bât, le chameau disparaît dans
les pays fertiles ; l’humidité lui est néfaste ; il ne peut
prospérer, disent les Kel Aïr, dans les pays où pousse bien le
mil. Il manque dans le Tell ; sur les Hauts Plateaux, son élevage
diminue d’importance. Au sud de la zone sahélienne, on ne le trouve
plus qu’accidentellement ; il en existe cependant quelques-uns
qui séjournent constamment dans le Djerma, mais ils sont malingres
et une longue hérédité seule les a mis à peu près en état de
résister aux trypanosomiases.
Les chameaux sont de nouveaux venus dans une partie de l’Afrique ;
connus de tout temps en Tripolitaine, ils n’auraient été
introduits en Algérie que vers le Ve siècle. Ils y existaient
cependant à l’époque quaternaire[148].
L’histoire paléontologique de la famille des Camelidés
est d’ailleurs encore obscure. Cette famille semble avoir pris
naissance en Amérique[149] où elle est encore bien représentée
par les lamas (Auchenia). La présence de ce groupe si spécial, en
Amérique et dans la région méditerranéenne, est un des faits que
l’on a invoqués, à tort sans doute, pour prouver l’existence,
pendant les temps tertiaires, du continent africano-brésilien qui,
occupant en partie la place de l’Atlantique sud, reliait L’Ancien
et le Nouveau Monde.
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXVIII.
[Illustration : Cliché Pasquier
53. — GROUPE DE TOUAREGS.
Région de Gao.]
[Illustration : Cliché Pasquier
54. — UN LAMENTIN (MANATUS)
harponné près du poste de Gao.]
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXIX.
[Illustration : Cliché Posth
55. — FEMMES KEL AKARA.
Imr’ad des Kel Ferouan.]
[Illustration : Cliché Posth
56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.
Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.]
=Les hommes.= — Il semblera peut-être irrévérencieux de placer
ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et
sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.
On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est
qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques
permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de
l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des
races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ;
la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles
d’un levrier.
L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de
l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont
formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que
des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des
légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui,
par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les
caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir
est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification
des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent
anglais et cet exemple devrait rendre prudent.
On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de
plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant
un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque
sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien
n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races
sont franchement différentes, les populations métisses doivent
être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres
ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les
blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient
plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe
occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour
préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent
la population actuelle occupent, à très peu de choses près,
les mêmes territoires ; malgré ce long contact, elles ne sont pas
confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver
en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les
descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos
différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre
encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ;
la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble
pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du Dr
Collignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un
grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités,
souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec
quelques autres.
Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de
Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris
de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien
définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent
dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie
ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce
anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se
reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de
certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend
difficiles les à-peu-près et les bavardages.
En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune
race n’est définie. On en est toujours, pour les populations
noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les
groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais
homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce
caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont
pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et
des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude
que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans
leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs
ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est
douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical
et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des
diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder,
les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les
Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des
autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais
Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire
et l’interprète devient indispensable.
On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la
coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez
les principales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements
intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques
religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et
Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à
en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde
de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être
utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre
elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent
malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant
de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs
migrations possibles, il semble indispensable de les définir
d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on
possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette
définition. D’après Deniker[150] l’indice céphalique des
Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement
pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue
sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque
de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37
individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais
ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on
ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne
seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on
ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà
été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède
est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à
qui les renseignements se rapportent.
Il semble qu’il y a, au Soudan, deux types humains principaux,
distincts à première vue : l’un, massif et lourd, à
cheveux crépus ; l’autre, plus fin, plus élancé, à
cheveux très bouclés, mais ne formant pas toison (Soudaniens
et Noubas-Haoussas[151] des _Crania ethnica_) ; il semble aussi,
d’après les quelques crânes anciens que Desplagnes a rapportés
du moyen Niger, et qui ont été étudiés par le docteur Hamy[152],
que ces deux types coexistent, à de légères variantes près, depuis
longtemps dans les régions où on les trouve aujourd’hui. Mais on
ne sait rien sur les Tebbous (Pl. XXXI, phot. 59), sur les Bouddoumas
du Tchad, sur les Somonos du Niger. Ces derniers, qui vivent de la
pêche, paraissent former des groupements distincts des populations au
milieu desquelles ils vivent ; à Ségou et ailleurs, ils habitent des
quartiers spéciaux et ne se mélangent pas aux autres sédentaires.
Force est donc de s’en tenir à des groupements linguistiques,
tout provisoires, et dont la carte d’Afrique de G. Gerland
[Berghaus, _Physikalischer Atlas_, no 71, 1892] indique suffisamment
la répartition.
Les langues parlées par les diverses populations sédentaires
entre Tombouctou et le Tchad, sont assez nombreuses : les
langues du Bornou, assez mal connues, sont usitées dans le
Mounio, le Koutous, l’Alakhos, et à Moa par les populations
sédentaires ; à l’ouest commence le domaine du haoussa qui
s’étend jusqu’à l’Adr’ar’ de Tahoua. C’est une des
langues les plus importantes de l’Afrique : elle est parlée dans
tous les villages de l’Aïr et comprise, comme langue commerciale,
du Dahomey à la Méditerranée ; il a été possible au capitaine
Leroux d’écrire, en Algérie, une grammaire et un dictionnaire
haoussas, parfaitement utilisables à Zinder.
De Tahoua à Tombouctou domine la langue sonr’aï, plus répandue
encore au temps de la splendeur de Gao ; elle a, paraît-il, laissé
des traces très nettes jusqu’à Agadez.
Ces trois langues fondamentales se subdivisent en un grand nombre
de dialectes, différents parfois d’un village à l’autre,
et qui nécessitent souvent de nombreux interprètes.
_Touaregs._ — La société touareg a déjà fait l’objet
de plusieurs monographies ; celle de Duveyrier est restée
classique ; plus récemment Benhazera et Cortier ont donné des
détails nombreux et précis sur les Kel Ahaggar et les Ifor’as
de l’Adr’ar’[153]. Les Kel Oui viennent d’être étudiés
par Jean ; parmi eux, les Haoussas dominent et ils sont, en partie
au moins, très distincts des véritables Touaregs.
Les monographies des Azdjer, des Ahaggar et des Ifor’as de
l’Adr’ar’, indiquent en général une quasi identité de
mœurs ; il n’y a que des divergences de détail, sans grande
portée. Les Kel Oui sont beaucoup plus différents, comme il fallait
s’y attendre : chez eux, la polygamie est la règle, et ce seul
trait suffit, indépendamment de leur couleur, à les mettre tout
à fait à part.
Dans l’ensemble, la société touareg est franchement berbère ;
le régime démocratique y est la règle et toutes les décisions
importantes sont prises par le conseil des notables de la tribu,
dont l’amr’ar n’est que le président.