_Chèvres et moutons._ — Les chèvres et les moutons forment

partout la masse principale du cheptel ; leurs types sont peu variés

et sont les mêmes que dans le Sud algérien. Cependant au damman

(_Ovis longipes_) ou mouton à poil, vient s’ajouter parfois le

mouton à laine ; il y en a quelques-uns dans l’Ahaggar et aussi

dans l’Adr’ar’ mauritanien et le Rio de Oro ; en tous cas,

au Sahara, il est la très rare exception et une peau de mouton

d’Algérie a semblé, aux habitants d’Iférouane, la chose la

plus extraordinaire que l’on puisse voir. Ce n’est qu’au sud

du Niger qu’il prend une certaine importance. Il donne une laine

de médiocre qualité, très jarreuse ; la sélection parviendra

probablement à l’améliorer ; mais il y a peu de temps que la

question est étudiée ; en 1906, à Segou-Sikoro ce commerce était

tout à fait à ses débuts : dès 1907, le haut Sénégal et Niger

a pu exporter 500 tonnes de laine. Il semble que la question de la

laine au Soudan peut devenir rapidement intéressante.

Dans les troupeaux de chèvres, on observe assez souvent des individus

à robe fauve, à cornes infléchies en avant et qui pourraient

bien être des métis de gazelles. Il serait utile d’avoir des

précisions sur ce point.

_Les bœufs._ — Les bœufs à bosse, les zébus, sont très

répandus au Soudan, où ils sont souvent employés comme animaux

de bât. On les retrouve dans l’Adr’ar’ des Ifor’as et dans

l’Aïr, où, malgré la proximité des tanezrouft, ils vivent fort

bien et se maintiennent en excellente forme. Dans l’Ahaggar, il

n’y en a qu’un nombre insignifiant, une cinquantaine au plus,

bien que pendant l’hiver la traversée du Sahara soit pour eux

relativement facile : ils arrivent même au Tidikelt.

Quelques autres races de bœufs, sans bosse, sont connues au Soudan ;

la plupart sont de petite taille. L’une d’elles cependant,

encore assez mal connue, atteint la taille de nos plus forts

taureaux. Ces bœufs « kouri » ont une robe en général claire,

assez souvent blanche, le mufle toujours noir. De face, la tête

est assez étroite, comme d’ailleurs chez la plupart des zébus

du Soudan, mais le chanfrein est nettement bombé, moutonné et les

cornes sont véritablement énormes : chez les mâles, leur diamètre

à la base dépasse 25 centimètres [Freydenberg, thèse, p. 148-149].

Ces bœufs ont d’abord été signalés dans les îles du Tchad où

ils sont fort nombreux ; Destenave évalue leur nombre à 60000. Ce

chiffre est très vraisemblable : les habitants du petit village de

Kalogabé, près du poste de Kouloua, sont au nombre de 200 seulement

et possèdent 4000 bœufs adultes.

Ces bœufs kouri ne sont pas spéciaux à la région du Tchad ;

on les retrouve à plus de 300 kilomètres à l’ouest, chez les

Tebbous dont les campements sont établis au nord du Koutous. Leur

extension vers l’est est inconnue. Nachtigal [_Le voyage... au

Ouadai_, _Bull. du Com. de l’Afr. Fr._, 1903] n’indique à

l’Ouadai (p. 63) que des zébus.

_Les chevaux._ — Les chevaux[146] se rattachent tous, de plus ou

moins près, aux races de Barbarie ; leur élevage se fait surtout

dans le bassin moyen du Niger ; entre le fleuve et le Tchad ils

deviennent moins nombreux. Vers le nord, le désert les arrête,

et leur extension vers le sud est limitée par les trypanosomiases.

Les Touaregs de l’Aïr ont quelques chevaux, 600 environ, parmi

lesquels quelques-uns atteignent une haute valeur, plusieurs milliers

de francs. Ces chevaux « bagazam », ainsi nommés en souvenir

d’un siège célèbre que soutinrent autrefois les Kel Aïr contre

un sultan du Bornou, peuvent rester deux jours sans boire ; cette

particularité, qui semble résulter plutôt d’un dressage spécial

que d’un caractère de race, les rend singulièrement précieux

dans le Tegama où les points d’eau sont rares, et explique leur

prix élevé.

_Les ânes._ — L’âne, qui résiste bien à la soif et qui sait

se débrouiller dans les plus maigres pâturages, se répand de plus

en plus au Soudan : les convois officiels en ont égaré dans tous les

villages, entre Niamey et Zinder, où ils deviennent très nombreux.

Dans toutes les régions habitables du Sahara il en existe des

troupeaux ; c’est toujours un animal de petite taille, contrairement

à l’indication de Duveyrier pour l’Ahaggar. Une autre affirmation

de l’illustre voyageur paraît aussi douteuse. Duveyrier croyait

à l’existence d’ânes sauvages, d’onagres, sur la Coudia ;

sur son autorité renforcée par celle de Flatters [_Journal de

route_, p. 56], l’existence de l’_Equus tæniopus_ d’Abyssinie

a été admise à l’Ahaggar par tous les zoologistes. Il s’agit

en réalité probablement d’ânes marrons et d’un élevage

très spécial ; chaque troupeau a son propriétaire ; il est

vrai que c’est une propriété assez vague ; il faut prendre les

ânes au piège et la plupart du temps, si l’on n’a pas eu la

chance de tomber sur un animal jeune, l’âne habitué à toute sa

liberté est inutilisable. La question paraît d’ailleurs exiger

quelques recherches : de Foucauld maintient, dans son dictionnaire,

la distinction entre l’âne (eihedh) et l’onagre (ahoulil). Les

zébrures sur les canons et les boulets, qui caractérisent l’_Equus

tæniopus_, se trouvent assez fréquemment au Sahara jusque sur le

littoral de Mauritanie, chez des ânes certainement domestiques.

_Les chameaux._ — Le chameau d’Afrique n’a qu’une bosse,

il est toujours un dromadaire, mais personne n’emploie ce mot qui

est réservé aux dictionnaires. Son étude zootechnique n’est

pas faite ; il présente de nombreuses races bien distinctes :

à première vue un nomade sait toujours de quel pays provient un

chameau et, sans être du métier, on arrive vite à saisir des

différences nettes entre les bêtes de différents élevages.

Les chameaux des hauts plateaux d’Algérie, lourds et robustes,

avec leurs poils longs, fauves et souvent foncés, sont d’excellents

animaux de bât dans leur pays ; dans le grand erg, on trouve des

chameaux de forte taille, mais de différents types : les animaux

du sud de la Tripolitaine à rein très long, ne ressemblent pas

aux chameaux des Chaambas, beaucoup plus ramassés ; les mehara de

Methlili, de taille médiocre, sont plus élancés et plus rapides

que la plupart des chameaux de l’erg.

Les meilleurs animaux de selle proviennent de l’élevage touareg. Ce

sont des bêtes à poil ras, à robe claire, souvent blanche, et

d’une grande vitesse. Plus au sud, dans le Sahel, le profil est

différent ; l’œil est souvent vairon ; les robes pies ne sont

pas rares. En Mauritanie, on observe encore d’autres types.

Mais faute de chiffres précis et de photographies systématiques,

il est difficile de débrouiller tous ces groupes ; on ne peut que

signaler l’existence d’un grand nombre de races.

Quelques caractères cependant semblent en relations directes avec

le milieu où a vécu l’animal. Les chameaux d’erg, habitués

à marcher sur le sable, ont la sole assez sensible et se blessent

dans les montagnes du pays touareg ; cette différence se manifeste

nettement sur les pistes : les chameaux de pays rocailleux ont une

sole épaisse et crevassée ; qui laisse sur le sable une empreinte

couverte d’un réseau à larges mailles, très marqué ; celle du

chameau d’erg est lisse.

Les chameaux du Sahara proprement dit, chaamba ou touareg, ont une

bosse nette, bien délimitée : dans toute le zone sahélienne,

la bosse plus basse se raccorde, sans rupture de pente, au reste

du dos ; on ne sait ni où elle commence ni où elle finit. Il est

vraisemblable que, dans le nord du Soudan, où les chameaux trouvent

tous les jours de quoi manger, cet organe de réserve perd de son

importance et commence à s’atrophier. Les bâts, qui servent à

charger les chameaux porteurs ont des formes très différentes au

Sahara et au Soudan : dans le nord, la partie essentielle du bât,

le kteb, est très courte ; elle prend place en avant de la bosse,

qu’entoure un coussin en forme de couronne ; les Berabiches du

Sahel, les Touaregs de l’Aïr utilisent, à quelques détails près,

des haouias analogues.

[Illustration : Fig. 66. — Deux types de bât : à gauche, bât

du chameau saharien ; à droite, bât du chameau sahélien.]

Dans la région du Tchad, le bât se compose de deux arçons situés

l’un en avant l’autre en arrière de la bosse, et reliés par

quelques traverses : l’ensemble occupe tout le dos et ne laisse pas

place pour une bosse bien nourrie ; il serait impossible de placer ce

bât sur un chameau saharien. Nachtigal [_Sahara et Soudan_, p. 260]

en a donné un croquis détaillé. Lorsqu’il a fallu reconduire

à Niamey et au Sénégal les canons amenés jadis péniblement à

Zinder, on a pu utiliser très facilement pour leur transport à

dos de chameaux, les bâts de mulet réglementaires : il a suffi de

modifier un peu le rembourrage ; aux Oasis, le transport des canons

à dos de chameau est toujours difficile.

Le nombre des chameaux indiqué dans les recensements ne doit pas

faire illusion sur les capacités de transport au Sahara. Il y a 20000

chameaux dans l’Aïr, 7000 dans l’Ahaggar : mais un petit nombre

seulement est disponible. Ces chiffres comprennent les chamelles,

les chamelons de trois ans, les bêtes réservées à la boucherie ;

ils comprennent aussi les montures personnelles des Touaregs et les

chameaux employés aux petites caravanes, qui relient constamment

les villages entre eux.

Un grand nombre d’animaux ont déjà un rôle bien défini et ne

peuvent être employés à autre chose. A propos du télégraphe

transsaharien, dont le matériel (fils, poteaux, etc.) représente

environ 6000 charges, une enquête sérieuse a été faite dans

l’Ahaggar pour savoir de combien de chameaux on pourrait disposer

pour ce travail[147] : on peut compter que sur les 7000 animaux du

Sahara central, 500 ou 600 tout au plus, moins du dixième, seraient

utilisables, à moins de troubler profondément les conditions de

la vie habituelle des nomades.

L’existence de races multiples, adaptées chacune à des régions

déterminées, justifie la nécessité de relais pour les caravanes :

les chameaux pourraient se déplacer à de grandes distances, dans

le sens des latitudes, sans que pour eux les conditions de vie soient

sensiblement changées ; mais, en fait, le mouvement commercial a lieu

de la Méditerranée au Soudan, et pour aller du nord au sud il faut

passer des régions de dunes de l’erg, aux régions caillouteuses

de la pénéplaine cristalline ; en même temps que la nature du sol,

la végétation se modifie et le chameau, gros mangeur, mais qui

tient à choisir sa nourriture, et s’habitue difficilement à des

plantes nouvelles, se nourrit mal dans des pâturages nouveaux. Dans

la pratique, les chameaux du nord transportent les charges jusqu’au

Tidikelt ou jusqu’à R’ât ; les chameaux des Ahaggar ou

des Azdjer les remplacent jusqu’au nord de l’Aïr, jusqu’à

Iférouane ; les troupeaux des Kel Oui achèvent la route jusqu’à

Zinder ou Kano. Avec des animaux de choix et des soins constants, on

pourrait faire autrement ; plusieurs longues tournées ont montré de

quoi étaient capables des animaux bien entretenus : quelques mehara

de la tournée Dinaux, ont pu rentrer d’Iférouane à In Salah

(1338 km.) en vingt-neuf jours : ils étaient en route depuis six

mois. Pour obtenir de pareils résultats, sans perte d’animaux,

il faut des précautions incessantes, des soins presque affectueux ;

il faut surtout ne jamais s’occuper de la commodité ou de la

fatigue des hommes, et régler toutes les étapes à l’avantage du

chameau ; on doit en route se résigner à être l’esclave de ses

montures. On trouvera à ce sujet d’intéressants renseignements

dans l’ouvrage du capitaine E. Arnaud et du lieutenant M. Cortier

[_Nos confins sahariens_, Paris, 1908], qui résume tout ce qu’une

expérience déjà longue, complétant les renseignements indigènes,

a suggéré aux officiers des compagnies de méharistes.

Le chameau est encore intéressant à un autre point de vue ; comme

animal de bât, il est employé en Algérie et au Soudan ; comme

animal de selle, son rôle est plus limité. Il est une monture

excellente pour de longues étapes, surtout lorsque l’on est en

troupes : le guide marche en tête et tous les mehara le suivent sans

que l’on ait presque à s’en occuper. Pour de courtes promenades,

surtout lorsque l’on est seul, le chameau est insupportable ; il est

difficile à diriger. Aussi dès que la chose devient possible, dès

que les points d’eau sont assez rapprochés, il est, comme animal

de selle, remplacé par le cheval plus maniable et plus rapide sur les

courtes distances. Cette substitution du cheval au mehari indique, au

nord comme au sud, la limite du désert. Cette limite est évidemment

un peu conventionnelle ; elle est d’ordre ethnographique plutôt

que géographique ; si l’on voulait être strict, le désert,

les régions inhabitées et inhabitables, se confondraient avec les

tanezrouft. Mais si l’on y ajoute les régions à faible densité

de population qui, jointes aux précédentes, forment l’ensemble

du Sahara, l’existence du mehari, comme monture habituelle, est

caractéristique. Les limites qu’elle donne coïncident d’une

manière très satisfaisante avec celles qu’indiquent les zones

végétales, zones qui sont en rapport immédiat avec les quantités

de pluie.

Au surplus, même comme animal de bât, le chameau disparaît dans

les pays fertiles ; l’humidité lui est néfaste ; il ne peut

prospérer, disent les Kel Aïr, dans les pays où pousse bien le

mil. Il manque dans le Tell ; sur les Hauts Plateaux, son élevage

diminue d’importance. Au sud de la zone sahélienne, on ne le trouve

plus qu’accidentellement ; il en existe cependant quelques-uns

qui séjournent constamment dans le Djerma, mais ils sont malingres

et une longue hérédité seule les a mis à peu près en état de

résister aux trypanosomiases.

Les chameaux sont de nouveaux venus dans une partie de l’Afrique ;

connus de tout temps en Tripolitaine, ils n’auraient été

introduits en Algérie que vers le Ve siècle. Ils y existaient

cependant à l’époque quaternaire[148].

L’histoire paléontologique de la famille des Camelidés

est d’ailleurs encore obscure. Cette famille semble avoir pris

naissance en Amérique[149] où elle est encore bien représentée

par les lamas (Auchenia). La présence de ce groupe si spécial, en

Amérique et dans la région méditerranéenne, est un des faits que

l’on a invoqués, à tort sans doute, pour prouver l’existence,

pendant les temps tertiaires, du continent africano-brésilien qui,

occupant en partie la place de l’Atlantique sud, reliait L’Ancien

et le Nouveau Monde.

R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXVIII.

[Illustration : Cliché Pasquier

53. — GROUPE DE TOUAREGS.

Région de Gao.]

[Illustration : Cliché Pasquier

54. — UN LAMENTIN (MANATUS)

harponné près du poste de Gao.]

R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXIX.

[Illustration : Cliché Posth

55. — FEMMES KEL AKARA.

Imr’ad des Kel Ferouan.]

[Illustration : Cliché Posth

56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.

Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.]

=Les hommes.= — Il semblera peut-être irrévérencieux de placer

ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et

sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.

On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est

qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques

permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de

l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des

races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ;

la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles

d’un levrier.

L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de

l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont

formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que

des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des

légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui,

par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les

caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir

est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification

des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent

anglais et cet exemple devrait rendre prudent.

On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de

plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant

un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque

sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien

n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races

sont franchement différentes, les populations métisses doivent

être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres

ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les

blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient

plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe

occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour

préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent

la population actuelle occupent, à très peu de choses près,

les mêmes territoires ; malgré ce long contact, elles ne sont pas

confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver

en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les

descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos

différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre

encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ;

la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble

pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du Dr

Collignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un

grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités,

souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec

quelques autres.

Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de

Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris

de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien

définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent

dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie

ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce

anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se

reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de

certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend

difficiles les à-peu-près et les bavardages.

En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune

race n’est définie. On en est toujours, pour les populations

noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les

groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais

homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce

caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont

pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et

des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude

que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans

leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs

ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est

douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical

et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des

diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder,

les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les

Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des

autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais

Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire

et l’interprète devient indispensable.

On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la

coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez

les principales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements

intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques

religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et

Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à

en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde

de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être

utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre

elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent

malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant

de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs

migrations possibles, il semble indispensable de les définir

d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on

possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette

définition. D’après Deniker[150] l’indice céphalique des

Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement

pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue

sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque

de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37

individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais

ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on

ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne

seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on

ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà

été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède

est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à

qui les renseignements se rapportent.

Il semble qu’il y a, au Soudan, deux types humains principaux,

distincts à première vue : l’un, massif et lourd, à

cheveux crépus ; l’autre, plus fin, plus élancé, à

cheveux très bouclés, mais ne formant pas toison (Soudaniens

et Noubas-Haoussas[151] des _Crania ethnica_) ; il semble aussi,

d’après les quelques crânes anciens que Desplagnes a rapportés

du moyen Niger, et qui ont été étudiés par le docteur Hamy[152],

que ces deux types coexistent, à de légères variantes près, depuis

longtemps dans les régions où on les trouve aujourd’hui. Mais on

ne sait rien sur les Tebbous (Pl. XXXI, phot. 59), sur les Bouddoumas

du Tchad, sur les Somonos du Niger. Ces derniers, qui vivent de la

pêche, paraissent former des groupements distincts des populations au

milieu desquelles ils vivent ; à Ségou et ailleurs, ils habitent des

quartiers spéciaux et ne se mélangent pas aux autres sédentaires.

Force est donc de s’en tenir à des groupements linguistiques,

tout provisoires, et dont la carte d’Afrique de G. Gerland

[Berghaus, _Physikalischer Atlas_, no 71, 1892] indique suffisamment

la répartition.

Les langues parlées par les diverses populations sédentaires

entre Tombouctou et le Tchad, sont assez nombreuses : les

langues du Bornou, assez mal connues, sont usitées dans le

Mounio, le Koutous, l’Alakhos, et à Moa par les populations

sédentaires ; à l’ouest commence le domaine du haoussa qui

s’étend jusqu’à l’Adr’ar’ de Tahoua. C’est une des

langues les plus importantes de l’Afrique : elle est parlée dans

tous les villages de l’Aïr et comprise, comme langue commerciale,

du Dahomey à la Méditerranée ; il a été possible au capitaine

Leroux d’écrire, en Algérie, une grammaire et un dictionnaire

haoussas, parfaitement utilisables à Zinder.

De Tahoua à Tombouctou domine la langue sonr’aï, plus répandue

encore au temps de la splendeur de Gao ; elle a, paraît-il, laissé

des traces très nettes jusqu’à Agadez.

Ces trois langues fondamentales se subdivisent en un grand nombre

de dialectes, différents parfois d’un village à l’autre,

et qui nécessitent souvent de nombreux interprètes.

_Touaregs._ — La société touareg a déjà fait l’objet

de plusieurs monographies ; celle de Duveyrier est restée

classique ; plus récemment Benhazera et Cortier ont donné des

détails nombreux et précis sur les Kel Ahaggar et les Ifor’as

de l’Adr’ar’[153]. Les Kel Oui viennent d’être étudiés

par Jean ; parmi eux, les Haoussas dominent et ils sont, en partie

au moins, très distincts des véritables Touaregs.

Les monographies des Azdjer, des Ahaggar et des Ifor’as de

l’Adr’ar’, indiquent en général une quasi identité de

mœurs ; il n’y a que des divergences de détail, sans grande

portée. Les Kel Oui sont beaucoup plus différents, comme il fallait

s’y attendre : chez eux, la polygamie est la règle, et ce seul

trait suffit, indépendamment de leur couleur, à les mettre tout

à fait à part.

Dans l’ensemble, la société touareg est franchement berbère ;

le régime démocratique y est la règle et toutes les décisions

importantes sont prises par le conseil des notables de la tribu,

dont l’amr’ar n’est que le président.

Missions au Sahara, tome 2 · 第 20 / 32 段