Cette réduction de l’appareil foliaire existe même chez les

plantes qui poussent dans les points les plus humides du Sahara,

chez celles qui croissent dans les seguias d’irrigation des

ar’erem. On sait combien ces plantes semi-aquatiques sont en

général cosmopolites ; quelques-unes, qui sont communes dans les

régions tempérées, se retrouvent au Sahara, mais dans le désert,

leur aspect, leur port, est devenu tout différent. M. G. Bonnier

a bien voulu mettre à ma disposition quelques échantillons de

l’herbier de France de la Sorbonne, provenant des environs de Paris,

pour les comparer à ceux que j’avais recueillis au Sahara : les

figures des planches XVII (phot. 33) et XVIII (phot. 34) suffiront

à préciser les résultats de cet examen comparatif. Dans _Mentha

sylvestris_ L. de l’Ahaggar, qui est probablement cultivée[120],

les feuilles sont un peu plus courtes et beaucoup plus étroites

que dans l’exemplaire parisien. La réduction de l’appareil

foliaire est encore plus marquée chez _Veronica Anagallis_ L. Quant

au vulgaire chiendent (_Cynodon Dactylon_ Pers.), les feuilles, plus

petites, sont plus serrées, plus rapprochées dans l’exemplaire

africain, où elles forment une sorte de paquet ; elles sont surtout

enroulées et repliées sur elles-mêmes de façon à restreindre

la surface d’évaporation.

La coloration, la nuance du vert, dans ces trois espèces, diffèrent

franchement entre les formes du désert et celles des régions

tempérées. Malheureusement la photographie ne peut donner aucune

idée de ce caractère différentiel qui est très général.

Ces divergences si manifestes ne peuvent être attribuées au manque

d’eau : toute la partie inférieure de la véronique (Pl. XVIII,

phot. 2d) était immergée dans une seguia et couverte de racines

adventives, bien visibles sur la photographie ; c’est donc à la

sécheresse de l’air, peut-être à l’intensité de la lumière,

que les trois espèces figurées doivent leur aspect si particulier.

Les sucs d’un grand nombre de plantes du désert sont fortement

salés et ceci est encore une défense contre la sécheresse,

les solutions ayant une tension de vapeur inférieure à celle de

l’eau pure. L’existence de ces plantes salées (guetaf, had,

etc.) est très caractéristique de tous les déserts ; elles

disparaissent dans la zone sahélienne et leur absence est très

sensible à l’élevage du chameau : dans l’Adr’ar’ comme dans

l’Aïr, les nomades ont reconnu depuis longtemps la nécessité

de donner de temps à autre du sel à leurs animaux, de la terre

d’ara’ en général ; dans le Tegama, on leur fait faire des

cures aux teguiddas et ceci n’est pas sans amener une certaine

gêne : quand un chameau a absorbé, d’un seul coup, une forte

dose de sel, il ne peut se remettre en route sans danger ; il lui

faut quelques semaines de repos ; cette observation des indigènes

semble confirmée par la pratique du peloton monté de Zinder qui

a toujours perdu des animaux après ses passages aux teguidda.

On a souvent fait ressortir d’assez grandes analogies d’aspect

entre les plantes du désert et celles du littoral maritime : elles

ont à lutter contre les mêmes facteurs : la fréquence du vent est

un trait commun aux deux milieux ; le danger de la sécheresse est

aussi redoutable aux bords de la mer qu’au Sahara : les plantes ne

peuvent supporter qu’une dose limitée de sels ; au-dessus d’une

certaine concentration, leurs sucs deviennent pour elles un poison.

_Les plantes grasses._ — Bien que, au Sahara, les espèces à

feuilles et à tiges épaisses et charnues soient fréquentes,

les plantes grasses les plus typiques, à forme de cactus, semblent

exclues du désert.

Les agaves se sont fort bien acclimatés en Algérie où ils ont

maintenant toutes les allures de végétaux indigènes ; les figuiers

de Barbarie (_Opuntia Cactus Indica_) à cause de leurs fruits

et surtout de la cochenille, dont ils sont le support habituel,

ont été répandus, il y a quelques siècles, dans tout le bassin

de la Méditerranée et aux Canaries ; ils y viennent fort bien,

et se multiplient d’eux-mêmes comme une plante spontanée ; ils

poussent aussi au Sénégal où ils ont assez chétive mine. Ni le

figuier ni l’agave n’ont pénétré au Sahara.

Ce n’est que dans la zone sahélienne que des formes analogues se

rencontrent ; dès l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, deux

asclépiadées cactoïdes sont assez communes. La plus remarquable,

le _Boucerozia tombuctuensis_ (A. Chev.), passe pour un poison

violent ; elle pousse en touffes hautes parfois de 1 mètre,

avec des tiges épaisses à section carrée, presqu’ailées,

vert pâle, parfois violacées. Les fleurs forment des boules

compactes, d’une dizaine de centimètres de diamètre, d’un

noir pourpre et à odeur de charogne bien marquée. Le _Boucerozia_

paraît commun dans tout le nord de la zone sahélienne, depuis le

littoral mauritanien jusqu’au Koutous. Une espèce très voisine,

probablement une simple race géographique, est connue en Oranie. Le

_Boucerozia_ fait donc le tour du Sahara, mais n’y pénètre nulle

part, malgré ses graines que le vent transporte facilement.

Une autre asclépiadiée de même port, mais plus petite et à tige

ronde, se trouve dans les mêmes régions ; elle est comestible et

les nomades la recherchent au commencement de la saison des pluies ;

dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme en Mauritanie, elle porte le

nom d’« Abouila ». Il m’a été jusqu’à présent impossible

de la trouver en fleurs ou en fruits et par suite de la déterminer.

Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques

euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au

Sahara. On a cité une forme de ce groupe (_E. crassa_) à Rio de Oro

où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur

le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.

Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner

l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée

chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau

d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense

d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque

durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie

sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à

de grands organismes, comme les _Cereus_ mexicains, est impossible.

En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu

d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement

avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des

déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels

du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur

la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à

introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être,

cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.

_Lianes._ — Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de

lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations

forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par le _Dœmia

cordata_ R. Br., le _Salvadora persica_ L. et quelques autres plantes

dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des

autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes

et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On

sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre

d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode

d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes,

en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou

tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure

probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans

l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers

le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci

aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ;

une véritable liane, le _Cocculus Leæba_ D. C., une des formes

les plus essentielles de la zone sahélienne et du bassin du Nil,

se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait

pu y parvenir dans l’état actuel des choses.

_Les graines._ — Le mode de dissémination des plantes au

Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont

habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ;

à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi

les fruits comestibles sont-ils rares ; le _Balanites ægyptiaca_,

le _Salvadora persica_ ne se rencontrent guère que par hasard en

dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils

font défaut dans le vrai désert.

Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux

ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores

et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de

mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode

de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ;

dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts

plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après

les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures,

des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est

inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ;

aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes

se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est

l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs,

le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée

(_Cenchrus echinatus_ L., du moins dans la région de Tombouctou et en

Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée

à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres,

est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper

dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse,

dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable,

sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des

caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du

fruit des _Cenchrus_, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau,

fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du

sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.

Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de

dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif :

le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein

tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont

les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le

plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps

calme, ces agaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus

de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines,

qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.

Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies

d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines

anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête

plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ;

dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse

est attachée à chaque graine. Dans les _Cassia_ (séné) la gousse,

très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui,

à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et

se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus :

elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du

chardon rolland (_Eryngium_). Dans ce dernier groupe de formes où la

plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent

les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches :

la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées

jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté,

germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de

ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (_Anastatica

hierochuntica_, L.) et la rose de Jéricho (_Asteriscus pygmæus_,

Coss.).

Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent

avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara,

la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes

de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.

Bien que _a priori_, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble

qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution

des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont

entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que

les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance

des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à

l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la

boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie,

ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides,

que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs

qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil,

nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il

y avait quelques irak (_Salvadora persica_). Plus en amont du même

oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ;

il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid

n’est que la prolongation.

_Défense contre les animaux._ — On a souvent supposé que, au

Sahara, la lutte devait être particulièrement dure et acharnée

entre les végétaux et les herbivores ; il ne semble pas qu’elle

présente un caractère d’acuité particulièrement grave ; si la

végétation est très clairsemée au désert, les animaux y sont

encore plus rares.

On a voulu voir dans les épines une défense efficace contre la dent

des mammifères ; en réalité les plantes épineuses ne sont pas

beaucoup plus abondantes au Sahara qu’ailleurs. Les épines sont,

en tous cas, une bien mauvaise défense, et les chameaux mangent

avec grand plaisir les jeunes rameaux du talah : ils prennent la

branche un peu haut et la font passer entre leurs dents comme dans

une filière ; toutes les feuilles sont arrachées et les épines, que

cette manœuvre couche le long de l’écorce, deviennent sans danger.

Il n’y a guère que les plantes vénéneuses qui semblent bien

défendues : elles sont parfois très abondantes dans les points où

passent de nombreuses caravanes ; Massart a fait remarquer que, autour

des villes du M’zab, l’harmel (_Peganum harmala_ L.) prenait

une ampleur inusitée : toutes les plantes comestibles qui poussent

à côté de lui sont impitoyablement mangées par les chameaux, et

ce « sarclage, » constamment renouvelé, lui assure une victoire

facile : à lui seul, il couvre le sol. En quelques points de la zone

sahélienne, l’_Ipomæa asarifolia_ fournit peut-être un exemple

analogue. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce mode de

protection est efficace : le _Calotropis procera_ a la réputation

d’être toxique ; à Iférouane les chèvres et les bœufs ne le

mangent guère, surtout quand il est sec. Le _Dœmia cordata_, une

asclépiadée, est brouté sans danger en Mauritanie par tous les

chameaux ; dans l’erg, les Chaambas le redoutent. Y a-t-il, dans

certaines régions, accoutumance des chameaux à quelques poisons ou

bien les plantes, comme on en connaît quelques exemples authentiques,

ont-elles modifié la nature chimique de leurs sécrétions ? Il

est difficile de répondre.

R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XX.

[Illustration : Cliché Posth

37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.

Adr’ar’ de Tahoua.]

[Illustration : Cliché Posth

38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.

Adr’ar’ de Tahoua.]

R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXI.

[Illustration : Cliché Posth

39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.

Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.]

[Illustration : Cliché Posth

40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.

Sud du Tegama.]

R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXII.

[Illustration : Cliché Chudeau

41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (_Euphorbia balsaminifera_

Aït.).

Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).]

[Illustration : Cliché Chudeau

42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (_Traganum nudatum_ Del.).

Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).]

=Les cultures.= — Dans toutes les régions où les pluies tropicales

tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture

régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et

chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à

5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs,

avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté

par les légumineuses à la fertilité du sol : en tout cas, dans

le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La

limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la

limite nord de la zone soudanaise.

Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée

dont la production agricole suffise à peu près à la vie des

habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal,

l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de

3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins

métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux

rives de cet oued.

Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ;

autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à

reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop

de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont

nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré

vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait

la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone

soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer

la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux

arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ;

pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort,

soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles,

soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais

éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables

les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa

puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de

Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.

La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle

du petit mil (_Bechna_) ; le gros mil ou sorgho (_Gafouli_) n’a

d’importance que plus au sud.

Les procédés de culture sont très simples et très primitifs :

lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent

à cause de l’abondance des ergs morts (fig. 69), le cultivateur

se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite

la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son

léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de

profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette

quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le

sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans

les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de

ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de

culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute

possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’ de Tahoua

à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers

six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ;

il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures,

on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est

déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire

la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures,

le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la

plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à

peu près deux heures par jour.

Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ;

lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite

et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.

Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est

superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont

favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent

jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus

scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé,

d’une pareille multiplication.

Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop

pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les

épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine

de petites tranches, est aisé à supporter.

La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à

quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont

placés dans de grands récipients, les « canaris », construits

parfois en terre comme ceux que montre la planche XXVII. C’est un

modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la

forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus

petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas

1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent

à de gigantesques creusets de chimiste.

Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est

construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand

panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses

parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ;

force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques

grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi

d’y construire ses galeries.

Les silos sont quelquefois employés pour conserver les céréales,

dans les régions où il n’y a pas de termites (Tchad) ; ils sont

utilisés aussi plus au sud pour conserver les fruits de karité,

mais ces fruits fermentent vite et l’atmosphère d’acide

carbonique qu’ils créent autour d’eux leur est une défense

suffisante : tous les insectes avec leur riche appareil respiratoire

sont particulièrement sensibles à l’asphyxie.

Cette culture du mil suffit largement à l’alimentation des états

haoussa et bornouan ; elle permet même une assez large exportation

vers le nord et l’on connaît, depuis Barth, l’importance du

Damergou par l’alimentation d’Agadez et de l’Aïr. C’est

une question qui sera précisée un peu plus loin (chap. VIII).

Au mil s’ajoutent presque partout quelques cultures accessoires :

une sorte de haricot, le niébé (_Vigna Catjang_, Walp.) craint

peu la sécheresse ; dans le Kanem, qui appartient à la zone

sahélienne, on sème toujours du niébé avec le mil ; si la pluie

est peu abondante le mil qui, les meilleures années, produit quatre

ou cinq fois moins que plus au sud, ne donne rien, mais le niébé

assure toujours une maigre récolte. Sa culture est aussi assez

développée au Koutous.

Une médiocre variété de coton, à soie trop courte, mais cependant

résistante, est très répandue dans tous les villages : j’en ai

vu de forts beaux champs près de N’Guigmi et dans le Koutous ;

un peu plus au sud, il en existe partout.

On a essayé l’introduction de variétés américaines : en 1906,

une centaine de tonnes de ce produit meilleur a pu être expédiée

en France ; c’était déjà un échantillon sérieux ; en 1907,

de plus grandes surfaces ont été ensemencées ; Mademba, le fama,

le roi de Sansanding, s’est particulièrement signalé par le zèle

qu’il a montré dans ses tentatives : il a fait, presque en grand,

la culture du coton.

Quelques difficultés, malheureusement, se sont présentées ; le

coton indigène coûte, sur les marchés nègres, un prix élevé,

plus élevé qu’on ne peut, paraît-il, payer les cotons américains

destinés à l’exportation. Cette différence de prix, jointe à la

routine chère à tous les paysans, explique le peu d’empressement

qu’a rencontré la nouvelle culture.

Ce n’est qu’au voisinage de quelques centres, et pour faire

plaisir aux administrateurs, que l’on a apporté un peu de soin

à cette nouvelle culture.

Missions au Sahara, tome 2 · 第 16 / 32 段