plantes qui poussent dans les points les plus humides du Sahara,
chez celles qui croissent dans les seguias d’irrigation des
ar’erem. On sait combien ces plantes semi-aquatiques sont en
général cosmopolites ; quelques-unes, qui sont communes dans les
régions tempérées, se retrouvent au Sahara, mais dans le désert,
leur aspect, leur port, est devenu tout différent. M. G. Bonnier
a bien voulu mettre à ma disposition quelques échantillons de
l’herbier de France de la Sorbonne, provenant des environs de Paris,
pour les comparer à ceux que j’avais recueillis au Sahara : les
figures des planches XVII (phot. 33) et XVIII (phot. 34) suffiront
à préciser les résultats de cet examen comparatif. Dans _Mentha
sylvestris_ L. de l’Ahaggar, qui est probablement cultivée[120],
les feuilles sont un peu plus courtes et beaucoup plus étroites
que dans l’exemplaire parisien. La réduction de l’appareil
foliaire est encore plus marquée chez _Veronica Anagallis_ L. Quant
au vulgaire chiendent (_Cynodon Dactylon_ Pers.), les feuilles, plus
petites, sont plus serrées, plus rapprochées dans l’exemplaire
africain, où elles forment une sorte de paquet ; elles sont surtout
enroulées et repliées sur elles-mêmes de façon à restreindre
la surface d’évaporation.
La coloration, la nuance du vert, dans ces trois espèces, diffèrent
franchement entre les formes du désert et celles des régions
tempérées. Malheureusement la photographie ne peut donner aucune
idée de ce caractère différentiel qui est très général.
Ces divergences si manifestes ne peuvent être attribuées au manque
d’eau : toute la partie inférieure de la véronique (Pl. XVIII,
phot. 2d) était immergée dans une seguia et couverte de racines
adventives, bien visibles sur la photographie ; c’est donc à la
sécheresse de l’air, peut-être à l’intensité de la lumière,
que les trois espèces figurées doivent leur aspect si particulier.
Les sucs d’un grand nombre de plantes du désert sont fortement
salés et ceci est encore une défense contre la sécheresse,
les solutions ayant une tension de vapeur inférieure à celle de
l’eau pure. L’existence de ces plantes salées (guetaf, had,
etc.) est très caractéristique de tous les déserts ; elles
disparaissent dans la zone sahélienne et leur absence est très
sensible à l’élevage du chameau : dans l’Adr’ar’ comme dans
l’Aïr, les nomades ont reconnu depuis longtemps la nécessité
de donner de temps à autre du sel à leurs animaux, de la terre
d’ara’ en général ; dans le Tegama, on leur fait faire des
cures aux teguiddas et ceci n’est pas sans amener une certaine
gêne : quand un chameau a absorbé, d’un seul coup, une forte
dose de sel, il ne peut se remettre en route sans danger ; il lui
faut quelques semaines de repos ; cette observation des indigènes
semble confirmée par la pratique du peloton monté de Zinder qui
a toujours perdu des animaux après ses passages aux teguidda.
On a souvent fait ressortir d’assez grandes analogies d’aspect
entre les plantes du désert et celles du littoral maritime : elles
ont à lutter contre les mêmes facteurs : la fréquence du vent est
un trait commun aux deux milieux ; le danger de la sécheresse est
aussi redoutable aux bords de la mer qu’au Sahara : les plantes ne
peuvent supporter qu’une dose limitée de sels ; au-dessus d’une
certaine concentration, leurs sucs deviennent pour elles un poison.
_Les plantes grasses._ — Bien que, au Sahara, les espèces à
feuilles et à tiges épaisses et charnues soient fréquentes,
les plantes grasses les plus typiques, à forme de cactus, semblent
exclues du désert.
Les agaves se sont fort bien acclimatés en Algérie où ils ont
maintenant toutes les allures de végétaux indigènes ; les figuiers
de Barbarie (_Opuntia Cactus Indica_) à cause de leurs fruits
et surtout de la cochenille, dont ils sont le support habituel,
ont été répandus, il y a quelques siècles, dans tout le bassin
de la Méditerranée et aux Canaries ; ils y viennent fort bien,
et se multiplient d’eux-mêmes comme une plante spontanée ; ils
poussent aussi au Sénégal où ils ont assez chétive mine. Ni le
figuier ni l’agave n’ont pénétré au Sahara.
Ce n’est que dans la zone sahélienne que des formes analogues se
rencontrent ; dès l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, deux
asclépiadées cactoïdes sont assez communes. La plus remarquable,
le _Boucerozia tombuctuensis_ (A. Chev.), passe pour un poison
violent ; elle pousse en touffes hautes parfois de 1 mètre,
avec des tiges épaisses à section carrée, presqu’ailées,
vert pâle, parfois violacées. Les fleurs forment des boules
compactes, d’une dizaine de centimètres de diamètre, d’un
noir pourpre et à odeur de charogne bien marquée. Le _Boucerozia_
paraît commun dans tout le nord de la zone sahélienne, depuis le
littoral mauritanien jusqu’au Koutous. Une espèce très voisine,
probablement une simple race géographique, est connue en Oranie. Le
_Boucerozia_ fait donc le tour du Sahara, mais n’y pénètre nulle
part, malgré ses graines que le vent transporte facilement.
Une autre asclépiadiée de même port, mais plus petite et à tige
ronde, se trouve dans les mêmes régions ; elle est comestible et
les nomades la recherchent au commencement de la saison des pluies ;
dans l’Adr’ar’ des Ifor’as, comme en Mauritanie, elle porte le
nom d’« Abouila ». Il m’a été jusqu’à présent impossible
de la trouver en fleurs ou en fruits et par suite de la déterminer.
Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques
euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au
Sahara. On a cité une forme de ce groupe (_E. crassa_) à Rio de Oro
où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur
le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.
Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner
l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée
chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau
d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense
d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque
durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie
sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à
de grands organismes, comme les _Cereus_ mexicains, est impossible.
En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu
d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement
avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des
déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels
du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur
la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à
introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être,
cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.
_Lianes._ — Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de
lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations
forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par le _Dœmia
cordata_ R. Br., le _Salvadora persica_ L. et quelques autres plantes
dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des
autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes
et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On
sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre
d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode
d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes,
en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou
tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure
probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans
l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers
le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci
aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ;
une véritable liane, le _Cocculus Leæba_ D. C., une des formes
les plus essentielles de la zone sahélienne et du bassin du Nil,
se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait
pu y parvenir dans l’état actuel des choses.
_Les graines._ — Le mode de dissémination des plantes au
Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont
habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ;
à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi
les fruits comestibles sont-ils rares ; le _Balanites ægyptiaca_,
le _Salvadora persica_ ne se rencontrent guère que par hasard en
dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils
font défaut dans le vrai désert.
Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux
ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores
et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de
mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode
de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ;
dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts
plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après
les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures,
des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est
inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ;
aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes
se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est
l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs,
le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée
(_Cenchrus echinatus_ L., du moins dans la région de Tombouctou et en
Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée
à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres,
est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper
dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse,
dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable,
sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des
caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du
fruit des _Cenchrus_, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau,
fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du
sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.
Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de
dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif :
le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein
tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont
les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le
plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps
calme, ces agaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus
de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines,
qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.
Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies
d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines
anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête
plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ;
dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse
est attachée à chaque graine. Dans les _Cassia_ (séné) la gousse,
très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui,
à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et
se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus :
elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du
chardon rolland (_Eryngium_). Dans ce dernier groupe de formes où la
plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent
les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches :
la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées
jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté,
germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de
ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (_Anastatica
hierochuntica_, L.) et la rose de Jéricho (_Asteriscus pygmæus_,
Coss.).
Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent
avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara,
la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes
de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.
Bien que _a priori_, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble
qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution
des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont
entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que
les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance
des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à
l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la
boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie,
ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides,
que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs
qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil,
nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il
y avait quelques irak (_Salvadora persica_). Plus en amont du même
oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ;
il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid
n’est que la prolongation.
_Défense contre les animaux._ — On a souvent supposé que, au
Sahara, la lutte devait être particulièrement dure et acharnée
entre les végétaux et les herbivores ; il ne semble pas qu’elle
présente un caractère d’acuité particulièrement grave ; si la
végétation est très clairsemée au désert, les animaux y sont
encore plus rares.
On a voulu voir dans les épines une défense efficace contre la dent
des mammifères ; en réalité les plantes épineuses ne sont pas
beaucoup plus abondantes au Sahara qu’ailleurs. Les épines sont,
en tous cas, une bien mauvaise défense, et les chameaux mangent
avec grand plaisir les jeunes rameaux du talah : ils prennent la
branche un peu haut et la font passer entre leurs dents comme dans
une filière ; toutes les feuilles sont arrachées et les épines, que
cette manœuvre couche le long de l’écorce, deviennent sans danger.
Il n’y a guère que les plantes vénéneuses qui semblent bien
défendues : elles sont parfois très abondantes dans les points où
passent de nombreuses caravanes ; Massart a fait remarquer que, autour
des villes du M’zab, l’harmel (_Peganum harmala_ L.) prenait
une ampleur inusitée : toutes les plantes comestibles qui poussent
à côté de lui sont impitoyablement mangées par les chameaux, et
ce « sarclage, » constamment renouvelé, lui assure une victoire
facile : à lui seul, il couvre le sol. En quelques points de la zone
sahélienne, l’_Ipomæa asarifolia_ fournit peut-être un exemple
analogue. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point ce mode de
protection est efficace : le _Calotropis procera_ a la réputation
d’être toxique ; à Iférouane les chèvres et les bœufs ne le
mangent guère, surtout quand il est sec. Le _Dœmia cordata_, une
asclépiadée, est brouté sans danger en Mauritanie par tous les
chameaux ; dans l’erg, les Chaambas le redoutent. Y a-t-il, dans
certaines régions, accoutumance des chameaux à quelques poisons ou
bien les plantes, comme on en connaît quelques exemples authentiques,
ont-elles modifié la nature chimique de leurs sécrétions ? Il
est difficile de répondre.
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XX.
[Illustration : Cliché Posth
37. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.]
[Illustration : Cliché Posth
38. — L’ÉTANG PERMANENT DE KEITA.
Adr’ar’ de Tahoua.]
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXI.
[Illustration : Cliché Posth
39. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Au nord de l’Adr’ar’ de Tahoua.]
[Illustration : Cliché Posth
40. — MARE D’HIVERNAGE DANS LA ZONE SAHELIENNE.
Sud du Tegama.]
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. XXII.
[Illustration : Cliché Chudeau
41. — VÉGÉTATION D’“ AFERNANE ” (_Euphorbia balsaminifera_
Aït.).
Littoral de Mauritanie. — Tivourvourt (17° 40′ Lat. N.).]
[Illustration : Cliché Chudeau
42. — PATURAGE D’“ ASKAF ” (_Traganum nudatum_ Del.).
Littoral de Mauritanie. — Bir El Guerb (20° 30′ Lat. N.).]
=Les cultures.= — Dans toutes les régions où les pluies tropicales
tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture
régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et
chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à
5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs,
avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté
par les légumineuses à la fertilité du sol : en tout cas, dans
le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La
limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la
limite nord de la zone soudanaise.
Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée
dont la production agricole suffise à peu près à la vie des
habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal,
l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de
3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins
métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux
rives de cet oued.
Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ;
autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à
reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop
de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont
nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré
vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait
la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone
soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer
la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux
arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ;
pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort,
soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles,
soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais
éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables
les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa
puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de
Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.
La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle
du petit mil (_Bechna_) ; le gros mil ou sorgho (_Gafouli_) n’a
d’importance que plus au sud.
Les procédés de culture sont très simples et très primitifs :
lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent
à cause de l’abondance des ergs morts (fig. 69), le cultivateur
se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite
la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son
léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de
profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette
quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le
sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans
les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de
ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de
culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute
possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’ de Tahoua
à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers
six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ;
il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures,
on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est
déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire
la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures,
le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la
plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à
peu près deux heures par jour.
Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ;
lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite
et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.
Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est
superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont
favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent
jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus
scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé,
d’une pareille multiplication.
Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop
pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les
épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine
de petites tranches, est aisé à supporter.
La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à
quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont
placés dans de grands récipients, les « canaris », construits
parfois en terre comme ceux que montre la planche XXVII. C’est un
modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la
forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus
petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas
1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent
à de gigantesques creusets de chimiste.
Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est
construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand
panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses
parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ;
force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques
grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi
d’y construire ses galeries.
Les silos sont quelquefois employés pour conserver les céréales,
dans les régions où il n’y a pas de termites (Tchad) ; ils sont
utilisés aussi plus au sud pour conserver les fruits de karité,
mais ces fruits fermentent vite et l’atmosphère d’acide
carbonique qu’ils créent autour d’eux leur est une défense
suffisante : tous les insectes avec leur riche appareil respiratoire
sont particulièrement sensibles à l’asphyxie.
Cette culture du mil suffit largement à l’alimentation des états
haoussa et bornouan ; elle permet même une assez large exportation
vers le nord et l’on connaît, depuis Barth, l’importance du
Damergou par l’alimentation d’Agadez et de l’Aïr. C’est
une question qui sera précisée un peu plus loin (chap. VIII).
Au mil s’ajoutent presque partout quelques cultures accessoires :
une sorte de haricot, le niébé (_Vigna Catjang_, Walp.) craint
peu la sécheresse ; dans le Kanem, qui appartient à la zone
sahélienne, on sème toujours du niébé avec le mil ; si la pluie
est peu abondante le mil qui, les meilleures années, produit quatre
ou cinq fois moins que plus au sud, ne donne rien, mais le niébé
assure toujours une maigre récolte. Sa culture est aussi assez
développée au Koutous.
Une médiocre variété de coton, à soie trop courte, mais cependant
résistante, est très répandue dans tous les villages : j’en ai
vu de forts beaux champs près de N’Guigmi et dans le Koutous ;
un peu plus au sud, il en existe partout.
On a essayé l’introduction de variétés américaines : en 1906,
une centaine de tonnes de ce produit meilleur a pu être expédiée
en France ; c’était déjà un échantillon sérieux ; en 1907,
de plus grandes surfaces ont été ensemencées ; Mademba, le fama,
le roi de Sansanding, s’est particulièrement signalé par le zèle
qu’il a montré dans ses tentatives : il a fait, presque en grand,
la culture du coton.
Quelques difficultés, malheureusement, se sont présentées ; le
coton indigène coûte, sur les marchés nègres, un prix élevé,
plus élevé qu’on ne peut, paraît-il, payer les cotons américains
destinés à l’exportation. Cette différence de prix, jointe à la
routine chère à tous les paysans, explique le peu d’empressement
qu’a rencontré la nouvelle culture.
Ce n’est qu’au voisinage de quelques centres, et pour faire
plaisir aux administrateurs, que l’on a apporté un peu de soin
à cette nouvelle culture.