=Demagherim.= — Les crêtes siluriennes, flanquées de mamelons

granitiques, qui constituent les massifs d’Alberkaram et de Zinder,

forment une région naturelle, le Demagherim, où la population

sédentaire, de langue haoussa, est assez dense[89].

Les crêtes siluriennes sont constituées par des quartzites

perméables à affleurements nord-sud entre lesquels, formant le

fond de cuvettes ensablées, se trouvent des micaschistes et des

roches éruptives. L’eau se conserve bien dans ces dépressions ;

les mares temporaires sont fréquentes et les puits alimentés par

des pluies régulières sont peu profonds : à la fin de la saison

sèche, on trouve l’eau à une douzaine de mètres au plus.

Dans la plupart des dépressions, il y a des mares d’hivernage où

la végétation arborescente devient fort belle (Daganou-Mazammi) ;

certains arbres, en particulier les gao (_Tamarindus_) y atteignent

une vingtaine de mètres.

Ce massif d’Alberkaram est d’un accès particulièrement

difficile ; les cols sont rares dans les crêtes de quartzites ;

aussi la population, les Kardas, a pu vivre assez isolée et est

restée en majeure partie fétichiste.

Les districts granitiques qui bordent à l’est et à l’ouest

ce massif silurien sont d’un accès plus facile : les hauteurs

sont des mamelons isolés ; toutes les parties basses sont envahies

par des dunes mortes qui, recouvrant des terrains imperméables,

conservent d’abondantes réserves d’eau.

A Merria, l’ancienne capitale, il y a même une source, la seule du

pays, qui donne naissance à un ruisseau permanent. Ce ruisseau qui

coule pendant 5 ou 600 mètres est employé à l’irrigation. La

culture maraîchère (légumes, citrons), très développée à

Merria, alimente Zinder. Le marché hebdomadaire qui s’y tient a

l’importance des marchés d’un chef-lieu de canton de France.

La structure mamelonnée des régions granitiques se prête

admirablement à l’établissement de mares ; quelques-unes sont

de véritables lacs. L’un des plus beaux est à Gidi-Mouni ; il

a plusieurs kilomètres de long et est bordé de dômes granitiques.

Barth [_Reisen_, IV, p. 73] en donne une bonne représentation sous

un nom inexact (Bada-Muni). Sur les bords du lac et dans les canaux

qui en dérivent, la végétation est fort belle, et la culture

très développée ; il y a quelques dattiers et les baobabs, plus

rares au nord, sont abondants.

Dans tout le Demagherim, les villages sont nombreux et rapprochés ;

beaucoup sont importants. Cependant, seule la capitale actuelle,

Zinder, mérite le nom de ville. Zinder est le nom arabe, à peine

connu des indigènes qui désignent l’enceinte fortifiée où

résidait le sultan[90] sous son nom haoussa de Damangara ; à 1500

mètres au nord, le faubourg où résident les marchands et où

s’arrêtent les caravaniers est Zengou.

Zinder est une ville récente qui a remplacé Merria comme capitale

vers 1820 ; elle a été fondée et fortifiée, au commencement

du XIXe siècle, par un chef de bande, d’origine kardas, qui en

a fait surtout une place forte, une citadelle d’où il pouvait

facilement aller piller ses voisins. Les sultans de Zinder ont

reçu longtemps l’investiture du Bornou ; Ahmadou I (1893-1899)

est le premier qui se soit déclaré indépendant.

Cette origine artificielle explique que Zinder se soit peu

développée : l’emplacement a été choisi uniquement au point

de vue du brigandage ; sa population, 10000 habitants, est la même

en 1902 (Gadel) qu’en 1852 (Barth).

L’industrie y est à peu près nulle, le commerce médiocre ;

les chances d’avenir paraissent assez faibles. Kano, beaucoup

mieux située, est une concurrente redoutable, à moins de 100

kilomètres. Il n’y a pas place pour deux villes importantes dans

la même région.

=Damergou.= — Le Damergou forme au milieu du Tegama une région bien

délimitée ; ses dimensions n’excèdent pas 100 kilomètres de

l’est à l’ouest et une trentaine du nord au sud. Cette région

doit son existence aux argiles turoniennes qui forment à sa surface

une série de collines ; malgré leur peu de hauteur, une trentaine

de mètres, ces mamelons suffisent à accroître légèrement les

chances de pluie ; les argiles, entraînées par le ruissellement,

viennent colmater les fonds où abondent les mares d’hivernage. Peu

de ces mares sont permanentes, mais le sol reste assez longtemps

humide pour que la culture puisse donner de bons résultats ; le petit

mil vient fort bien et donne lieu à une exportation importante vers

Agadez et l’Aïr, plus de 10000 charges par an. Le coton y pousse

bien et la culture maraîchère est assez développée.

Jusqu’à ces dernières années, malgré la protection des

Ikazkazan, les sédentaires du Damergou, qui est un pays ouvert,

étaient pillés régulièrement au cours des luttes entre les

Touaregs de l’Aïr[91] ; aussi les habitants cherchaient-ils

à se grouper dans un petit nombre de gros villages vaguement

fortifiés. Depuis l’occupation française, la sécurité plus

grande leur a permis de se disséminer davantage et de créer de

petits hameaux au voisinage des terrains favorables à la culture.

Le commerce est important ; les grandes caravanes transsahariennes

s’arrêtent dans le Damergou et plusieurs marchands de Tripolitaine

y ont, à demeure, des représentants ; en plus de ce mouvement

de transit, les gros villages (Djadjidouna, Sabankafi, Danmeli,

etc.) ont, chaque semaine, leur marché où l’on vend surtout

des céréales, du bétail, des nattes, des poteries et du savon,

ces derniers articles fabriqués sur place.

Les puits sont malheureusement assez médiocres, et la profondeur de

la nappe aquifère empêche de les multiplier ; mais les habitants

savent se contenter de peu : à Achaouadden par exemple, il y a,

près du village, une petite mare qui contient de l’eau pendant deux

mois ; le reste de l’année, il faut aller à des puits dont le plus

proche est à 7 kilomètres. Le village est cependant assez prospère.

=Mounio.= — Le Mounio est formé d’une série de massifs

granitiques qui, à une époque récente (Tertiaire ?) ont été

injectés dans les grès du Tegama. Le relief est médiocre ; les

principaux sommets ne semblent pas dépasser 600 mètres et le chiffre

qu’indique Barth pour le mont Guediyo, 950 m., à l’extrémité

nord-ouest du Mounio, est probablement beaucoup trop fort ; les

dépressions sont au voisinage de 400 mètres.

[Illustration : Fig. 42. — Mamelons de microgranites alcalins du

Mounio, partiellement ensablés.

Du poste de Gouré. — Horizon sud.]

Le pays est assez pittoresque ; les mamelons granitiques sont

enfouis jusqu’à mi-hauteur dans du sable qui, sûrement, a été

amené par le vent ; j’ai pu vérifier à plusieurs reprises que

c’est bien du sable siliceux assez pur et non un amas de minéraux

divers, provenant de la décomposition sur place des granites. Les

fonds sont occupés le plus souvent par des mares habituellement

éphémères, mais qui suffisent à faire croître de grands arbres

parmi lesquels dominent les acacias et les doums, accompagnés

parfois de dattiers. Sur les pentes sableuses, la végétation est

assez dense et les sommets rocheux eux-mêmes sont couverts presque

partout d’euphorbes et d’aderas ; dans les parties dénudées,

le granite est rose ou gris bleu et l’ensemble fait un paysage en

somme agréable (fig. 61, p. 151).

Le Mounio a un aspect jeune ; il est à peine entamé par

l’érosion ; vers la périphérie, on peut suivre les lits de

quelques rivières ; aucune n’a remonté sa source au cœur du

pays ; les différentes cuvettes sont sans lien entre elles et

c’est là une circonstance fâcheuse ; chaque cuvette ne peut

conserver que la pluie qui est tombée sur le petit bassin dont

elle occupe le centre ; nulle part, l’eau ne peut s’accumuler en

quantité assez considérable pour qu’il y ait des puits tout à

fait permanents. Chaque village est à la merci des averses qui,

chaque année, tombent dans son voisinage ; les puits sont peu

profonds (5-10 m.), et la nature imperméable du sous-sol granitique

ne permet pas de croire qu’en les creusant davantage ils auraient

un débit moins inconstant.

Aussi les villages sont-ils d’importance très variable ; la

population est obligée à de fréquents déplacements. Vers 1850,

Barth a évalué la population de Gouré à 9000 habitants ; les cases

ruinées sont assez nombreuses pour confirmer ce chiffre. Vers 1900,

Gouré était presque complètement abandonné ; en 1906, c’était

un village de 600 habitants.

Malgré ces conditions défavorables, le Mounio est toujours resté

assez peuplé ; son relief est trop accentué pour qu’il ne soit

pas facile à défendre ; il est traversé par la grande route,

assez fréquentée, qui, du Tchad et du Bornou, va au Niger, en

sorte que le commerce y a une certaine importance.

[Illustration : Fig. 43. — Mamelons de microgranites alcalins du

Mounio, partiellement ensablés.

Du poste de Gouré. — Horizon ouest.]

=Koutous.= — Le Koutous est essentiellement un plateau gréseux dont

les dimensions n’excèdent pas une cinquantaine de kilomètres ;

son altitude s’abaisse progressivement de l’ouest vers

l’est. Auprès de Guesket, la cote du plateau est voisine de 650 ;

elle n’est plus que de 500 mètres à Guirbo ; plus à l’est,

le Koutous disparaît sous l’erg. Quelques vallées pour la plupart

ensablées, presque des cañons, entaillent profondément le plateau

et en font une chebka ; vers l’ouest leur sol se raccorde avec celui

de la haute plaine voisine et contiguë du Tegama. Les flancs de ces

vallées sont toujours envahis par le sable qui, vers l’ouest, à

Guesket, masque à peine le pied de la falaise ; à mesure que l’on

s’avance vers l’est, on voit le sable arriver à mi-hauteur,

comme à Kellé, et enfin au sommet du plateau comme à Guirbo ;

la distance verticale entre le sommet de la falaise et l’orifice

des puits met bien ce fait en évidence : cette distance est de 120

mètres à Guesket, de 60 à Laraba et de 20 seulement à Guirbo

(Planche de coupes hors texte, coupe VI).

Les puits, creusés dans les grès du Tegama, sont très profonds

surtout vers l’ouest. Sur une carte manuscrite que j’ai pu

consulter à Gouré, le lieutenant Paquette donne les chiffres

suivants :

Bilakora 70 mètres | Laraba 58 mètres.

|

Boultoum 20 — | Magadji 46 —

|

Dallacori 54 — | Malammi 80 —

|

Guesket 65 — | Marthium 40 —

|

Guirbo 28 — | Mondoa 18 —

|

Kaokilloum 24 — | Tiokodda 60 —

|

Kellé 18 — |

J’ai pu vérifier l’exactitude de quelques-uns de ces nombres[92].

Ces puits ont un diamètre de deux à trois mètres ; tous les

matériaux de déblais sont accumulés autour de l’orifice qui se

trouve ainsi au milieu d’un monticule haut de quelques mètres ;

l’eau en est protégée contre les impuretés ; un coffrage de

bois, formé de pieux enfoncés radialement, protège les parties

ébouleuses du puits. Pour tirer l’eau, on se sert d’un seau

de cuir contenant une quarantaine de litres au moins ; la corde de

traction tirée par un bœuf est le plus souvent en cuir et passe sur

un tronc d’arbre à peine dégrossi que deux fourches soutiennent

à un mètre du sol et qui tient lieu de poulie ; le seau, sorti

du puits, est descendu à bras d’homme au pied du monticule de

déblais et l’eau est versée dans des auges de bois. L’outre

à manche qui se vide toute seule et les canalisations semblent

inconnues dans le Koutous.

[Illustration : Fig. 44. — Les plateaux du Koutous. Du village

de Kellé.

Le fond de la vallée, couvert d’une haute brousse (dasi), est

indiqué en hachures fines.]

La principale occupation des habitants est l’extraction de l’eau

nécessaire à leurs nombreux troupeaux ; jour et nuit, sans aucun

arrêt, on travaille aux puits pour abreuver les zébus, les chèvres

et les moutons qui sont nombreux et en très bel état.

Les pâturages du Koutous sont permanents et toujours bons ;

pendant la saison sèche les troupeaux de chameaux y affluent en

grand nombre ; il en vient de loin, même de la région de Zinder.

La culture du mil réussit assez bien, sans irrigation, de sorte que,

malgré la profondeur de ses puits, le Koutous est un pays moyennement

riche ; mais il a un mauvais voisinage ; au nord et à l’est, les

Tebbous, à l’ouest, les Touaregs le menacent constamment. Aussi

les villages sont-ils presque tous éloignés des puits et établis

au voisinage immédiat du plateau qui, en cas de danger, fournit une

bonne position défensive : les pierres qui le recouvrent donnent

en abondance des munitions qui ont, à maintes reprises, permis aux

habitants du Koutous de repousser de puissants ennemis et de rester

à peu près indépendants. Pour plus de sécurité, les magasins à

mil et à niébé sont établis dans les recoins des falaises, où

des réserves d’eau sont installées en cas de nouvelles alarmantes.

[Illustration : Fig. 45. — Grès du Koutous.

Du puits de Laraba. Le village dont la place est indiquée est

Guéréré. La falaise a une vingtaine de mètres.]

Dans le Koutous et le Mounio réunis, il y aurait environ 20000

habitants (capitaine Chambert), qui font partie du groupe bornouan

et parlent des dialectes béri-béri.

=Alakhos.= — L’Alakhos n’est que la partie occidentale du

Koutous ; l’érosion y est plus avancée et au lieu qu’il soit

un plateau entaillé de vallées, il est constitué par une plaine

parsemée de quelques étroits plateaux, derniers témoins des grès

du Koutous. Les villages assez nombreux de ce district sont tous

adossés à l’un de ces témoins, le plus souvent à mi-côte,

au sommet de la partie ensablée (fig. 60, p. 150) ; ils sont

donc assez souvent éloignés des puits qui sont habituellement

profonds, comme dans toute la zone infracrétacée. Les habitants,

une population noire, de langue béri-béri[93], sont apparentés

à ceux du Koutous. Mais les villages de l’Alakhos, isolés les

uns des autres, n’ont pas pu, comme leurs voisins de l’est,

résister à l’invasion des nomades ; ils sont sous la domination

des Touaregs qui font paître leurs troupeaux dans la plaine entre

les gours. Cette conquête, par une tribu des Ikaskazan, daterait

de la fin du XVIIIe siècle.

=Le Manga.= — Contrastant avec ces différents districts qui

presque tous vivent essentiellement de culture, entre le Mounio et

le Tchad, au nord de la Komadougou-Yobé, s’étend, au milieu de

la brousse à mimosées, une région, le Manga, essentiellement

industrielle ou plutôt minière. Le Manga est dans l’ensemble

une plaine, caractérisée par des dépressions, des cuvettes

à contour elliptique, à parois abruptes taillées comme à

l’emporte-pièce. Au nord, le long de la ligne Gouré, Mirrh,

Woudi, les pluies sont rares ; elles ne suffisent pas pour ramener,

de la profondeur, le sel à la surface du sol. Plus au sud, elles

deviennent plus abondantes ; quelques dépressions sont occupées

par des mares permanentes, d’autres, plus nombreuses, par des mares

temporaires dont la dessiccation laisse, comme résidu, une croûte

saline. Quelques autres ne s’assèchent qu’à moitié et l’eau

y arrive à saturation ; il se forme à leur surface une couche de

sel, scintillant au beau soleil du Soudan et qui donne l’illusion

d’un étang glacé sous un ciel de feu.

Bien que le pays ne présente que de mauvaises dispositions

défensives, que l’eau douce y soit rare et la culture difficile, il

s’est établi dans le Manga un certain nombre de gros villages qui

ont un caractère industriel marqué, comme Garankawa ou Gourselik ;

les exploitations sont loin d’occuper tous les bas-fonds où

elles seraient possibles ; il semble toutefois que leur nombre tend

à s’accroître ; en 1905 un nouveau village, Garé, venait de

s’établir près d’une mare jusqu’alors dédaignée.

Une richesse minérale a permis à des sédentaires de vivre dans

un pays qui convient surtout à l’élevage et où les Peulhs ont

de nombreux troupeaux.

=Kaouar.= — A une grande distance vers le nord, se trouvent les

oasis du Kaouar ; les conditions géologiques qui ont permis leur

création sont encore mal connues. On sait que les terrains crétacés

arrivent au voisinage ; on sait aussi que les roches anciennes s’y

rencontrent. Le sergent Lacombe a rapporté des granites du mont

Fosso, et le Dévonien se trouve probablement à peu de distance à

l’est de Bilma et de Fachi. Il est donc vraisemblable qu’autour

de l’oasis les terrains cristallins (Archéen et Silurien),

imperméables, sont recouverts par un manteau peu épais de grès

crétacé et que l’eau, provenant du Tibesti où, grâce à

l’altitude, il pleut tous les ans, comme dans l’Aïr, se trouve

à une profondeur médiocre ; au centre du bassin, dans sa partie la

plus déprimée, l’eau est à fleur de sol et les oasis du Kaouar

ont pu s’y établir. Ces oasis s’étendent, du nord au sud,

sur environ 80 kilomètres ; la largeur de la bande fertile est

peu considérable ; Nachtigal lui attribuait 8 à 10 kilomètres ;

d’après Gadel elle ne serait que de 4 à 5.

Elle contient une dizaine de villages habités par 2500 Tebbous et

Béribéris (dont 500 captifs) ; le cheptel est négligeable ; il

se réduit à 540 chameaux, 43 chevaux, 252 ânes et 980 chèvres

et moutons. Il y a environ 100000 palmiers, à l’ombre desquels

on cultive des céréales, surtout du blé.

Les habitants ont heureusement pour vivre d’autres ressources que

celle de la culture ; la plus importante est le commerce du sel,

qu’ils peuvent échanger contre du mil. Ils exportent annuellement

peut-être 40000 charges qui, prises sur place, ont une bien faible

valeur ; d’ailleurs les Kel Aïr, qui, ces dernières années,

étaient les maîtres du pays, prétendaient, en cette qualité,

ne rien payer en enlevant le sel.

En dehors du commerce du sel, Bilma a été un point de transit

important ; l’oasis est une halte forcée sur la route de

Tripolitaine au Tchad et aux états Bornouans. Cette route

était suivie, il y a peu d’années encore, par de nombreuses

caravanes. Les attaques trop fréquentes des Tebbous et des Ouled

Sliman l’on fait abandonner. Ce délaissement de la plupart

des routes caravanières par suite de l’insécurité est un fait

constant ; il semble facile d’en indiquer la cause. Au beau temps du

commerce des esclaves, les caravanes étaient nombreuses ; les droits

qu’elles payaient pour s’assurer la protection des nomades, les

chameaux qu’elles leur louaient, procuraient à tous des ressources

suffisantes pour vivre ; ils savaient en général s’en contenter.

Depuis que la traite des noirs est devenue plus difficile, ou

même impossible, ces ressources ont diminué ; la misère s’est

accentuée ; le pourcentage que les nomades touchaient ne les a plus

contentés et ils ont pris le tout. La même cause a produit dans

tout le Sahara les mêmes effets : Flye Sainte-Marie[94] a mis ce

phénomène en évidence pour les routes de l’Iguidi.

A Taoudenni même, la situation est devenue particulièrement

grave. En 1905 et en 1906, les r’ezzou marocains qui jusqu’alors

s’étaient contentés de piller les caravanes venues du sud et

de leur enlever des chameaux, trouvant que leurs prises devenaient

insuffisantes, s’attaquèrent aux commerçants du ksar. L’un

d’eux qui avait vécu en bonne amitié avec les habitants, acceptant

chaque jour la diffa, enleva tous les captifs qui travaillaient aux

salines et ne les rendit à leurs propriétaires que contre une forte

rançon. Ce fait, sans précédents dans l’histoire de la saline,

contraire à toutes les bonnes traditions du désert, scandalisa

fort les commerçants de Taoudenni[95].

L’insécurité au Sahara a été fille de la civilisation ; tout

semble indiquer qu’elle ne sera que passagère.

A Bilma, la raréfaction des caravanes a obligé les habitants à

travailler un peu plus et déjà, au moment du passage d’Ayasse

(1905), beaucoup d’entre eux se rendaient compte de la nécessité

qu’il y avait pour eux à développer les cultures.

Il semble que, depuis fort longtemps, la région de Bilma a formé un

centre ethnique distinct : parmi les outils néolithiques que Ayasse

a rapportés, à côté des types que l’on trouve à l’ouest

et au sud de Bilma, se trouvent quelques pièces très spéciales ;

l’une d’elles est très curieuse ; elle a la forme d’une hache

étroite et épaisse, mais au lieu d’un tranchant, elle présente

à son extrémité la plus large une pointe formée par une sorte

de pyramide triangulaire ; l’une des faces de cette pyramide,

parallèle au plan sagittal de la pièce, est large, les deux autres

beaucoup plus étroites. Jusqu’à présent, on ne connaît aucun

spécimen analogue à cette espèce de gouge.

On peut donc penser que, à l’époque néolithique, « il s’était

constitué en pays tebbou un centre industriel qui, tout en ayant

fait des emprunts aux contrées septentrionales et méridionales,

n’en avait pas moins conservé des caractères propres. Le fait

mérite d’être vérifié, car il permettrait de supposer qu’il

a vécu autrefois en ce point un îlot ethnique particulier qui

avait cependant des relations avec les tribus du nord et avec celles

du sud[96] ».

=Fachi.= — L’oasis de Fachi (oasis Agram) située à 150

kilomètres à l’ouest de Bilma, est beaucoup moins importante ;

elle couvre 14 kilomètres du nord au sud avec une largeur de 3 ou

4 kilomètres.

Sur toute sa longueur, elle est limitée à l’est par une chaîne

rocheuse dont le point le plus élevé est le mont Fosso qui domine

l’oasis d’une centaine de mètres. Entre cette chaîne granitique

(?), surmontée de plateaux gréseux revêtus de la patine du désert,

et l’Aïr, s’étend probablement une plaine formée par les grès

du Tegama où vont se perdre les eaux de quelques koris d’Aïr

(K. Ténéré, K. de Tafidet) ; il est vraisemblable que ce sont

ces koris qui alimentent Fachi.

L’oasis a été vue pour la première fois par des Européens en

octobre 1907 (commandant Mouret, capitaine Martin, sergent Lacombe).

=Les îles du Tchad.= — Les peuplades qui habitent les alentours

du Tchad sont assez nombreuses ; au nord les Tebbous, à l’est

les Ouled Sliman, au sud les Peuhls représentent les principaux

éléments nomades. Les populations du lac sont plus intéressantes ;

elles ont trouvé dans les îles du Tchad un refuge presque assuré

contre les invasions ; même lorsque les eaux sont basses, il reste

dans les bahrs trop de parties marécageuses pour que l’on puisse

s’y aventurer sans risques.

Il semble que deux peuplades différentes au moins occupent ces

îles : les archipels du sud sont occupés par les Kouris ou

Kanembous, qui sont venus probablement du Kanem et se rattachent

peut-être aux Tebbous. Tous sont musulmans. Ils ont de nombreux

troupeaux, mais se déplacent peu ; chez eux l’agriculture est

assez développée et ils sont en réalité sédentaires. D’après

le colonel Destenave[97] ils seraient environ 25000. La population ne

semble pas s’accroître rapidement et l’on a attribué ce fait à

l’abus des mariages consanguins. Chevalier [_L’Afrique centrale

française_, p. 406-410] donne quelques statistiques détaillées ;

dans trois villages il y a en tout 764 habitants dont 292 enfants ;

dans deux d’entre eux, le tiers des unions est stérile ; peu de

familles ont plus de deux enfants.

Les îles du nord du Tchad sont habitées par les Boudoumas (25000)

dont l’origine est obscure ; Destenave, d’après les traditions

qu’il a recueillies, pense qu’ils avaient quitté le Sokoto il y

a trois siècles ; pour Freydenberg[98], qui donne une longue suite

de chefs, ils seraient au contraire venus de l’est, du Chittati. Il

est probable qu’ils doivent rentrer dans les groupes peuhls. Ce

sont presque exclusivement des éleveurs, restés en général

fétichistes et qui ont conservé quelques vieilles coutumes :

les mariages entre gens de même clan sont interdits ; le lévirat,

c’est-à-dire le mariage obligatoire de la veuve avec le frère

aîné du défunt, se retrouve chez les Boudoumas.

Complètement à l’abri dans leurs îles, les habitants du Tchad

ont longtemps profité de leur position presque inexpugnable pour

razzier les caravanes qui passaient sur les bords du lac. Leurs

pirogues en jonc, qui nous semblent cependant bien rudimentaires,

leur permettaient d’aborder la rive bornouanne, ce qui nécessite

deux jours de navigation.

[Note 54 : En Égypte et dans le désert Libyque, on connaît des

grès d’âge albien (Infracrétacé) riches en bois silicifiés

(Grès de Nubie).]

[Note 55 : Le Gober est une région actuellement presque inhabitée

qui s’étend à l’est de l’Adr’ar’ de Tahoua, au sud du

14° Lat. Barth, qui l’a traversé, donne quelques détails sur

son histoire.]

[Note 56 : Freydenberg, _Le Tchad et le bassin de Chari._ Thèse,

1908.]

Missions au Sahara, tome 2 · 第 11 / 32 段