=Rebroussement des plis.= — Il a déjà été indiqué à propos

du Silurien que, dans la majeure partie du Sahara, les affleurements

étaient orientés nord-sud, et cette direction sub-méridienne

paraît jouer en Afrique un rôle considérable : la mer Rouge

et le long chapelet des lacs de l’Afrique orientale sont dus

à des cassures de même orientation. Remarquons cependant que

l’Atacora[17], la bande de Tosaye, et les schistes du Bakoy

affleurent suivant des lignes dirigées à peu près nord-est,

sud-ouest. Au nord de l’Atacora, Hubert fait observer que les axes

des plis font un angle de plus en plus ouvert avec le méridien. Ceci

est exact et dans certains cas même, comme à Labbezzanga, la

direction est franchement est-ouest ; il y a donc trace d’un

rebroussement des plis, qui coïncide justement avec la zone,

parallèle à l’équateur, que devaient envahir beaucoup plus

tard les mers du Crétacé supérieur et du Tertiaire. Encore une

question que l’imperfection de nos connaissances ne permet pas

d’approfondir (V. fig. 68, p. 225).

II. — =LES RÉGIONS=

Si nous revenons maintenant au Sahara, les deux formations

cristallines qui y dominent, Archéen et Silurien, ont un défaut

grave, particulièrement au désert : elles sont imperméables ;

l’eau des rares orages qui éclatent au Sahara ne peut que ruisseler

à leur surface où le soleil a tôt fait de l’évaporer. Elles

correspondent donc en général à des régions particulièrement

désolées et stériles, les tiniri et les tanezrouft que les

caravanes traversent à marche forcée ; l’eau y manque d’une

façon absolue, et il est de toute nécessité de gagner rapidement

les points où des roches perméables (grès dévonien des tassili,

roches volcaniques d’In Zize) ont permis à l’eau de s’accumuler

à l’abri de l’évaporation. Dans les tanezrouft ce n’est

que de loin en loin et accidentellement, à la suite d’un orage,

que l’on trouve de maigres pâturages ; il faut souvent, pour les

traverser, emporter des fourrages pour les chameaux et le peu de

bois que nécessite la cuisine sommaire du Sahara.

Heureusement que ce n’est pas impunément qu’un pays est

aussi vieux ; la pénéplaine du Sahara central est antérieure au

Dévonien ; elle a dû subir le contre-coup des mouvements hercyniens,

bien qu’il soit difficile, dans l’état encore si lacunaire

de nos connaissances, de dire ce qui, dans la structure actuelle,

revient aux mouvements de la fin du Primaire.

[Illustration : Fig. 13. — Croquis hypsométrique de l’Afrique

septentrionale et centrale.]

A coup sûr l’important effort orogénique qui, en Europe, achevait

la construction des Alpes, s’est fait sentir jusque dans l’Afrique

centrale ; il en est résulté un rajeunissement du relief dont les

effets sont encore bien visibles. Certains compartiments ont été

surélevés et par les cassures qui résultaient de ces mouvements,

pénétraient de nombreuses roches éruptives : ces volcans en

même temps qu’ils augmentaient le relief, favorable à la pluie,

accroissaient le manteau de roches perméables et permettaient la

mise en réserve d’une plus grande quantité d’eau.

Trois importants massifs surtout, d’altitude élevée, forment ainsi

au Sahara des districts moins stériles ; au centre, l’Ahaggar

doit à ses montagnes, dont quelques-unes dépassent certainement

2000 mètres, de recevoir accidentellement des pluies en toutes

saisons. L’Adr’ar’ des Ifor’as (1000 m.) et l’Aïr

(1700 m.) sont aux confins de la zone des pluies tropicales ; leur

relief est assez élevé pour que quelques tornades y éclatent

régulièrement chaque année pendant l’hivernage.

Dans la pénéplaine cristalline, qui forme le Sahara central, les

régions naturelles, dont la définition doit tenir grand compte des

conditions d’habitabilité humaine, seront donc caractérisées par

leur altitude, plutôt que par la nature lithologique ou géologique

de leur sol.

Les Tanezrouft.

=Les Tanezrouft.= — Les hautes régions mises à part, tout le

reste du Sahara Central est d’une sécheresse extrême et rentre

dans cette catégorie de régions que les Touaregs appellent des

_Tanezrouft_. Leur langue, le Tamahek, semble avoir une nomenclature

géographique très riche, richesse nécessaire d’ailleurs puisque

la connaissance exacte et précise de grandes étendues de pays est

pour les nomades, quelle que soit leur langue, qui habitent ces

régions déshéritées une question vitale ; cette nomenclature

parait basée sur deux ordres de considérations ; les unes,

topographiques, permettent de désigner clairement, par un seul mot,

un accident de terrain ; aucun terme, par exemple, ne peut traduire

montagne ou colline dans leur sens général ; le dictionnaire[18]

de Motylinski énumère une quinzaine d’expressions, dont chacune

s’applique à une sorte de hauteur caractérisée par sa forme,

la nature de son sol, sa couleur, etc. ; en Mauritanie, il y a au

moins une dizaine de mots pour désigner les différents aspects

des dunes. Avec une nomenclature aussi étendue, il devient facile

de décrire un itinéraire avec précision et de fournir tous les

renseignements désirables.

Les autres expressions, plus utilitaires, se rapportent aux conditions

de la vie habituelle aux nomades : toute une série de termes par

exemple permettent de définir, d’un seul mot, la nature et la

richesse d’un pâturage.

Tanez’rouft[19] rentre dans cette seconde catégorie ;

c’est bien un nom commun ; Motylinski indique son pluriel,

tinez’raft. Tanezrouft désigne, quelle que soit la structure de

leur sol, les parties du Sahara vraiment stériles, celles où les

caravanes ne rencontrent, pendant au moins trois ou quatre jours,

ni eau ni pâturage ; c’est le désert au sens le plus rigoureux du

mot : le fond de chott desséché, la sebkha de l’oued Botha, qui

isole le Tidikelt du Mouidir et de l’Ahnet, est un tanezrouft, qui

avec les mêmes caractères se continue vers l’ouest (Azzelmati),

probablement jusqu’au voisinage de Taoudenni.

Tiniri n’est pas un synonyme ; ce mot veut dire la plaine ;

le tanezrouft d’In Azaoua est un tiniri parce que la marche des

caravanes y est facile ; il n’y a aucun ravin à franchir, aucune

falaise à escalader.

Ces parties stériles du Sahara, ces tanezrouft commencent à être

assez bien délimités ; ils jouent un rôle insignifiant dans

le Sahara algérien où la prédominance des ergs assure presque

partout quelques pâturages ; dans le Sahara soudanais, au contraire,

ils forment une bande ininterrompue qui, de l’est à l’ouest,

s’étend sur une grande longueur au nord de la zone sahélienne

(cf. fig. 58), et que l’on pourra sans doute suivre du voisinage de

l’Atlantique jusqu’aux confins de l’Égypte ; cette bande est

singulièrement large au sud de l’Ahaggar ; seules les inflexions

qu’imposent, vers le nord, à la limite des pluies tropicales,

l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, en facilitent heureusement

la traversée.

[Illustration : Fig. 14. — Zone inhabitée du Sahara central.]

Cette bande aride, déserte et désolée n’est pas homogène et

la structure de son sol paraît très variable ; le seul caractère

constant des tanezrouft est un caractère climatique, l’absence

ou, tout au moins, la très grande rareté et la très grande

irrégularité des pluies, qui peuvent manquer complètement pendant

de longues années.

Le tanezrouft de l’Ahnet est une pénéplaine silurienne, avec

quelques massifs archéens ; on lui donne habituellement pour

limite In Zize et Timissao (190 km.), mais en réalité, le parcours

est très pénible, après quelques années de sécheresse, entre

l’oued Amdja qui contient les derniers pâturages de l’Ahnet, et

In Ouzel, le premier puits de l’Adr’ar’ des Ifor’as. C’est

une traversée de 500 kilomètres, pendant laquelle on ne rencontre

que quelques pâturages insignifiants. Le détachement du capitaine

Dinaux a pu cependant effectuer ce voyage en onze étapes avec un

convoi assez lourd, au milieu de juin 1905, pendant le mois le plus

chaud[20], à une époque où les caravanes touaregs ne le tentent

jamais ; les pertes furent insignifiantes : sur 170 chameaux que

comportait le détachement, deux seulement, fatigués au départ,

succombèrent.

Vers l’ouest, le tanezrouft s’élargit : d’Ouallen à Tombouctou

(21 étapes) la route directe est très dure et les points d’eau

douteux[21] : Hassi Azenazen (4e étape) cesse d’avoir de l’eau

sept ans après la pluie ; on ne peut guère compter sur les puits

de Tin Diodin et de Tin Daksen (7e et 8e étapes), qui sont à sec

au bout de deux ou trois ans ; le dixième jour seulement, on arrive

à un puits permanent (Hassi Achourat), situé à la limite nord des

tassili méridionaux. Ce tanezrouft, à la limite méridionale duquel

abondent des atterrissements quaternaires riches en Melanies (?),

n’est probablement, d’après les renseignements indigènes, que la

continuation d’Azz el matti. Ce serait une région sans relief où

dominent les sebkhas quaternaires coupées de quelques bras d’ergs.

Ces renseignements sont assez vraisemblables : entre In Zize et

Timissao, le reg qui correspond aux vallées des oueds Takouiat

et Seheb El Arneb, a une cinquantaine de kilomètres de largeur ;

un peu plus à l’ouest, ce reg s’élargit encore et s’étend

presque d’In Zize jusqu’à hauteur de Timissao ; un pareil

épanouissement des vallées, et la réunion de leurs alluvions en

un tout continu, semble bien indiquer que l’on est tout à fait

au voisinage des embouchures des fleuves qui descendaient naguère

d’In Zize et de l’Ahaggar. Le tanezrouft d’Ouallen serait le

fond du lac ou du marais où ils se déversaient autrefois.

De Taoudenni au Touat[22], le rapport du colonel Laperrine indique

fort peu de pâturages malgré l’abondance des dunes ; il n’y

a que trois puits sérieux pour 550 kilomètres. Encore l’eau de

l’un d’eux, Tin Haïa, est-elle toxique.

Mais pour la partie nord de cette route tout au moins, celle qui

traverse l’erg Chache, il semble que les difficultés rencontrées

tiennent à des causes accidentelles. Il n’y a que dix-huit

jours de marche de caravane entre le Touat et Taoudenni, et cette

piste a été autrefois très fréquentée par des marchands ;

l’erg Chache était habité par des nomades, les Ouled Moulat,

qui leur servaient de guides. A la suite de difficultés avec les

Kountah et les Berabiche de l’Azaouad, une harka, commandée par

Abidin El Kounti, parvint à surprendre vers 1885, les campements

de l’erg Chache. Les quelques survivants qui échappèrent à

ce désastre se réfugièrent au Maroc ; depuis, il n’y a plus

de guides connaissant le pays et c’est presque par hasard que le

colonel Laperrine put en rencontrer un, assez sûr de la route pour

le ramener directement à Adr’ar’ (Touat).

L’erg Chache doit encore contenir de beaux pâturages et les puits

y sont probablement nombreux ; le pays est sillonné de pistes,

mais en l’absence de guides, la reconnaissance du pays devient

difficile et dangereuse ; elle nécessitera un grand effort.

La route que le capitaine Cauvin[23] a suivie entre Taoudenni et

Tombouctou, est également des plus pénibles, au moins jusqu’à

Araouan qui semble à la limite méridionale du tanezrouft : il y a

350 kilomètres entre Araouan et le puits d’Ounan, qui est parfois

à sec ; il en reste 150 pour arriver aux salines, où l’on est

certain de trouver de l’eau et des vivres. Pendant cette longue

marche de 500 kilomètres, on ne trouve aucun bon pâturage.

A l’est de l’itinéraire Ahnet-In Ouzel, le tanezrouft, sur

lequel empiètent les contreforts de l’Ahaggar, n’est pas

trop large de Timissao à Silet ; les r’edir de Tin Azaoua,

l’aguelman Tamada, récemment reconnu sur la lisière est du

tassili de Timissao, rendent plus facile encore cette traversée ;

le tassili de Tin Ghaor fournit aussi, par une route différente,

assez d’eau pour une caravane peu nombreuse.

Au sud de l’Ahaggar, le tanezrouft s’élargit à nouveau et sa

limite méridionale se place sur le 18° latitude, aux confins de

l’Adr’ar’ Tiguerrit. Sa traversée de l’est à l’ouest est

pénible : entre Tin Zaouaten (Adr’ar’ des Ifor’as) et Aguellal

(Aïr) les renseignements indiquent une route de cinq étapes avec un

seul point d’eau sérieux à In Guezza, que Duveyrier avait déjà

signalé. D’après les indigènes qu’a pu interroger le capitaine

Pasquier, « In Guezza est un puits, profond de 4 mètres, situé au

pied d’une grande montagne ; la région où il se trouve est une

région de montagnes élevées, isolées, rapprochées les unes des

autres[24] ». Cette description, un peu vague, peut s’appliquer

à une région de dômes volcaniques, comme l’Aïr, ou à une

région de dômes archéens, comme il en existe tant au Sahara.

Adoptant l’opinion de Duveyrier, j’avais pensé que l’abondance

de l’eau à In Guezza était une preuve que l’oued Taffassasset,

le plus important de la région, y passait, d’où le tracé indiqué

pour ce fleuve sur la carte hypsométrique (carte hors texte). Des

renseignements plus récents, recueillis par les officiers du poste

d’Agadez, indiquent que, en aval d’In Azaoua, le Taffassasset se

dirige directement vers le sud et vient passer tout contre l’Aïr,

à la plaine de Talak, renommée dans tout le Sahara pour sa richesse

en pâturages. Ce tracé, probablement plus correct, est indiqué

sur la carte géologique (Pl. II).

L’indication qu’avait recueillie Villate[25], que l’oued Tin

Zaouaten aboutissait à la plaine de Talak, est peut-être exacte ;

c’est à tort qu’elle m’avait paru impossible dans une note

antérieure.

Dans toute sa partie ouest, au moins jusqu’à l’Adr’ar’

Tiguérit, ce tanezrouft est en majeure partie une pénéplaine

cristalline ; sur sa partie orientale les renseignements font

défaut ; il semble cependant que le long de l’Aïr, les terrains

crétacés et tertiaires remontent assez haut vers le nord : la plaine

de Talak correspondrait peut-être à une fosse d’effondrement

subméridienne, aujourd’hui partiellement comblée.

Le tanezrouft s’étend très loin vers l’est de l’Ahaggar ;

la piste que nous avons suivie entre Tamanr’asset et Iférouane,

piste sur laquelle Barth[26] avait déjà donné des renseignements

très précis, contient des points d’eau nombreux et toujours

sûrs (oued Zazir, oued Tagrira, In Azaoua[27], Zelim ou Tar’azi),

mais le pays change complètement d’aspect à partir du tassili

de l’oued El Guessour. Au lieu d’une pénéplaine moyennement

accidentée, constituée par l’Archéen et le Silurien, tous deux

imperméables, cette nouvelle partie du tanezrouft se montre formée

de grès horizontaux d’âges divers, en majeure partie dévoniens

autour d’In Azaoua, beaucoup plus jeunes probablement entre l’Aïr

et Bilma.

La haute plaine que forment ces grès est très unie ; la marche

y est facile et les Touaregs complètent la définition de cette

partie du tanezrouft, en disant qu’elle est un _Tiniri_. Je n’en

ai vu qu’un fragment restreint et les itinéraires de Barth, de

von Bary et de Foureau sont, autour d’In Azaoua, trop voisins du

mien pour permettre d’étendre sur des descriptions positives cette

plaine jusqu’au Kaouar ; mais les itinéraires par renseignements,

la continuité qu’ils accusent avec la haute plaine du Tegama,

le nom d’une des rivières, qui de l’Aïr se dirige vers Bilma

(Kori de Ténéré), ne laissent guère douter que cette région

soit constituée par des grès horizontaux ; Barth et de Bary ont

d’ailleurs mentionné expressément, à la lisière orientale de

l’Aïr, des plateaux gréseux dont quelques-uns sont recouverts

de coulées volcaniques. A l’est de Bilma, le pays devient plus

accidenté et il semble qu’une série de plateaux et de hauteurs

préparent le Tibesti. Même un mamelon granitique, le mont Fosso,

est signalé entre Fachi et Bilma, tout contre la première oasis.

Malgré la perméabilité du sol, peut-être vaut-il mieux dire à

cause d’elle, les points d’eau y sont plus rares encore que dans

le tanezrouft de l’ouest : l’eau ne reste pas à la surface et

forme probablement une nappe profonde que l’outillage rudimentaire

du pays ne permet pas d’atteindre ; on ne peut songer à attaquer

avec des pioches de fer (l’acier est inconnu des Sahariens) que

des roches très tendres ou des nappes d’alluvion.

Nulle part, dans ce tiniri, des accidents de relief ne viennent

faciliter la recherche de l’eau. C’est un des déserts les plus

abominables que l’on puisse rencontrer, un de ceux où il est le

plus nécessaire d’emporter du bois et des fourrages. De l’oued

Tiser’irin, où il y a une douzaine de talah (Acacia), jusqu’à

In Azaoua, pendant au moins une centaine de kilomètres, il n’y a

absolument aucune végétation : le sol est partout rigoureusement

dénudé ; on ne voit que du sable et des grès.

Les routes qui, de l’Aïr, conduisent vers Bilma, sont aussi

mauvaises. Celle qui part d’Agadez comporte, de Beurkot à Fachi,

quatre grands jours de marche, de dix-huit à vingt heures chacun,

pendant lesquels on ne trouve rien ; les routes d’Affassez et

de Tafidet ne sont pas meilleures. Aussi n’est-ce que pendant

l’hiver, que les Kel Oui vont chercher le sel du Kaouar ; leurs

caravanes sont organisées longtemps à l’avance et, dès le mois

d’octobre, on peut voir dans toutes les vallées de l’Aïr les

bottes de foin, soigneusement faites, qui sont nécessaires pour

effectuer, sans trop de risques, cette dangereuse traversée au

bout de laquelle les Touaregs ont souvent trouvé une bataille avec

les Tebbous.

Malgré leur aridité, tanezrouft et tiniri n’opposent pas un

obstacle bien sérieux aux relations entre humains ; les profondes

encoches qu’y font l’Aïr et l’Adr’ar’ des Ifor’as en

facilitent le passage, que les chameaux peuvent, à la rigueur,

faire en toute saison ; le désert n’est une barrière ni pour les

caravanes de marchands, ni pour les rezzou : presque chaque année,

des pillards venus du sud marocain arrivent à Taoudenni.

Pendant l’hiver même, les moutons et les bœufs peuvent franchir

ces mauvais pays : les caravanes d’Ifor’as qui affluent en

février et en mars au Touat et au Tidikelt y amènent plusieurs

milliers de chèvres et de moutons, qu’elles échangent contre des

étoffes et des dattes. Chèvres et moutons qui, pendant l’automne,

ont pu se bien nourrir dans les pâturages de l’Adr’ar’, sont

à ce moment en belle forme et peuvent rester, pendant le voyage,

cinq à six jours sans boire ni manger.

Les bœufs sont dans le même cas ; un troupeau de dix têtes, acheté

dans l’Adr’ar’, est arrivé en mars 1905 à In Salah sans aucun

déchet [Dinaux, _l. c._, p. 108]. Les Kel-Ahaggar renouvellent leurs

troupeaux dans l’Aïr : les bœufs passent facilement de la plaine

de Talak à Tarahaouthaout, au sud de la Coudia.

=Points d’eau.= — Ces traversées sont d’ailleurs facilitées

par un certain nombre de points d’eau. Les plus nombreux se trouvent

dans les grès dévoniens.

Le tassili du sud ou des Ahaggar « est un plateau rocheux, sans eau,

sans végétation, presque inconnu des indigènes eux-mêmes tant il

est inhospitalier ». Cette indication de Duveyrier [_Les Touaregs

du Nord_, p. 17] a besoin d’être réformée.

Le tassili du sud est bien connu maintenant au nord de l’Adr’ar’

des Ifor’as, où il comprend plusieurs plateaux isolés. Une

échancrure du plus grand contient le puits de Timissao, un des

meilleurs du désert. Les environs de ce puits ont été autrefois

habités comme en témoignent de nombreuses inscriptions, dont

l’une, mentionnée par Duveyrier, serait bien écrite en caractères

koufiques d’après M. Benhazera[28].

Sur le même plateau, à une journée au sud-est de Timissao,

se trouvent les r’edir de Tin Azaoua, qui contiennent toujours

assez d’eau pour une troupe de quelques chameaux et qui, après

une tornade heureuse, suffisent à de fortes caravanes. Un peu

plus au sud, le petit lac, l’aguelman de Tamada, d’accès assez

difficile, est un point d’eau très sûr ; il est entouré d’un

très beau pâturage, où l’on peut séjourner en toute saison. Ce

n’est qu’en 1907 que ce point a été reconnu et son importance

exceptionnelle explique que les Touaregs nous l’aient caché aussi

longtemps qu’ils ont pu[29].

Les autres plateaux situés au nord ou à l’est de l’Adr’ar’

(Tirek, In Ameggui, Tin Ghaor[30]) sont de médiocre surface et ne

contiennent que des points d’eau secondaires. On ne connaît, des

plateaux qui s’étendent à l’ouest de l’Adr’ar’, presque

jusqu’au méridien de Tombouctou, que des noms (Timetr’in, etc.) ;

seuls quelques points d’eau à la périphérie (puits d’Achourat,

Ksar Mabrouka) ont été vus par des Européens.

A l’extrémité orientale de la même bande dévonienne, le

tassili de l’oued Tagrira est nettement limité vers le nord par

une falaise haute d’une soixantaine de mètres ; vers le sud, sa

limite est moins marquée. Le puits d’In Abeggui est, paraît-il,

très sûr ; les r’edir, assez nombreux en septembre 1905, ne

sont pas tout à fait permanents. Il y a quelques pâturages dans

la gorge de l’oued el R’essour, à son entrée dans le plateau ;

l’oued Tagrira, où se trouvent quelques dunes basses, est couvert

de graminées (drinn) assez abondantes pour permettre aux caravanes

qui vont à In Azaoua, d’emporter les fourrages nécessaires à

cette mauvaise traversée. Un groupe de méharistes du Tidikelt a

pu y séjourner en juillet 1908.

[Illustration : Fig. 15. — Coupe du tassili Tan Tagrira, suivant

la vallée de l’oued El R’essour. Il y a une dizaine de km. de

A à l’aguelman.

A, Granite porphyroïde ; B, Granulite rose ; 1, Silurien

métamorphique ; 2, Grès (40m) en partie masqués par les éboulis ;

3, Grès grossiers et Psammites à ciment ferrugineux, en bancs bien

lités (20m) ; 4, Grès fins, blanchâtres, formant des aiguilles

(15m).]

Ce tassili, toujours étroit (20 à 25 km.), se prolonge vers

l’ouest avec quelques aguelman, jusqu’à la région de Tin Ghaor

et de Timissao. On ne sait pas encore si les oueds qui le traversent,

Igharghar, Zazir, le franchissent tous par d’étroits cañons comme

l’oued El R’essour qui, de loin, ne semble pas interrompre la

continuité de la falaise, ou par des vallées plus larges, découpant

le plateau en plusieurs tronçons, comme au nord de l’Adr’ar’.

En tous cas, quelques-uns de ces oueds sont alimentés, largement

pour le Sahara, par les orages qui tombent sur les contreforts de

l’Ahaggar ; il est possible, paraît-il, de suivre, à travers le

tanezrouft, l’oued Zazir jusque chez les Oulimminden.

Le puits d’In Azaoua, un des nœuds de routes les plus importants du

désert, se trouve à l’extrémité orientale de ce même plateau ;

mais il est probable que l’eau que l’on y trouve en abondance

vient de plus loin, du haut pays des Azdjer et de l’Anahef où

prennent leur source le Taffassasset et ses principaux affluents.

De ces tassili dévoniens, dont les principaux fournissent des points

d’eau au tanezrouft, on peut, au point de vue de la Géographie

humaine, rapprocher le massif d’_In Zize_. Son sommet, élevé de

300 mètres au-dessus de la pénéplaine, son grand diamètre qui

dépasse 30 kilomètres, le font reconnaître de très loin et il

est difficile, même à un guide médiocre, de manquer l’aguelman

qui a rendu In Zize célèbre au Sahara.

On comprend que sur ce massif élevé (800 m.) les orages soient

moins rares que dans le tanezrouft voisin (500 m.).

Il y a plusieurs points d’eau dans ce massif montagneux ; nous

en avons vu deux. Le premier est au pied d’une cascade : il est

nettement une marmite de géants. Le second, l’aguelman permanent

d’In Zize (Pl. XXXV, p. 258), à quelques kilomètres en amont du

premier, a bien probablement la même origine ; en tout cas, s’il

est une diatrème, un cratère d’explosion, il n’est qu’un

appareil adventif de faible importance ; le cratère principal du

volcan doit être cherché beaucoup plus à l’est, entre In Zize

et Tihimati.

Cet aguelman est alimenté surtout par les eaux souterraines qui

circulent à travers les laves ; Gautier a vu deux fois In Zize, en

1903 et en 1905 : à son premier voyage les acacias, dans l’oued,

étaient desséchés et l’aguelman d’aval était vide. En 1905,

l’oued avait reverdi, mais le niveau de l’eau dans l’aguelman

principal avait baissé de deux mètres, preuve qu’il n’est pas

alimenté directement par l’eau des orages ruisselant à la surface,

eau qui avait revivifié les talah, mais par une nappe plus profonde.

Tout à côté, l’Adrar Nahlet possède aussi un aguelman,

complété par une source à faible débit. Je n’ai vu ce massif que

de nuit ; son relief est trop marqué pour qu’il soit bien vieux,

et sa silhouette rappelle In Zize.

Dans toutes les parties où il est formé de roches cristallines

imperméables, le tanezrouft paraît incurable : des travaux de

sondage n’y donneraient rien. Tout au plus peut-on songer à

améliorer les voies d’accès à certains points d’eau, et à

mieux aménager quelques puits : ce travail a été commencé par

la compagnie du Tidikelt.

Missions au Sahara, tome 2 · 第 2 / 32 段