MISSIONS AU SAHARA
* * * * *
=SAHARA SOUDANAIS=
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
* * * * *
=MISSIONS AU SAHARA=, par E.-F. GAUTIER et R. CHUDEAU
TOME I : =Sahara Algérien=, par E.-F. GAUTIER, chargé de cours à
l’École supérieure des Lettres d’Alger. Un volume in-8o raisin, 65
figures et cartes dans le texte et hors texte, dont 2 cartes _en
couleur _, et _96 phototypies hors texte _, broché 15 fr.
Onomastique. — Les Oueds et les dunes. — Ethnographie saharienne. — La
Zousfana. — Régions de la Saoura. — Gourara et Touat. — Tidikelt et
Mouidir-Ahnet. — Appendices.
TOME II : =Sahara Soudanais=, par R. CHUDEAU, chargé de mission en
Afrique Occidentale Française. Un volume in-8o raisin, 83 figures
et cartes dans le texte et hors texte, dont 1 carte _en couleur, 72
phototypies et 2 photogravures hors texte _, br. 15 fr.
* * * * *
1396-08. — Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD. — 4-09.
MISSIONS AU SAHARA
par
E.-F. GAUTIER et R. CHUDEAU
* * * * *
TOME II
=SAHARA SOUDANAIS=
PAR
=R. CHUDEAU=
Chargé de mission en Afrique Occidentale Française
* * * * *
_83 figures et cartes dans le texte et hors texte, dont 1 carte
en couleur, 72 phototypies et 2 photogravures hors texte _
[Décoration]
PARIS
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
5, RUE DE MÉZIÈRES, 5
* * * * *
1909
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
PRÉFACE
* * * * *
Au début du premier volume de cet ouvrage, E.-F. Gautier a indiqué
à l’appui de quelles personnalités nous avions dû de pouvoir
réunir les subventions nécessaires à notre voyage à travers
le Sahara ; nous avons pu nous mettre en route grâce à MM. Paul
Bourde, Le Châtelier, Étienne, le regretté Dr Hamy, MM. Levasseur
et Michel Lévy.
En cours de route, nous avons trouvé partout et auprès de tous
le meilleur accueil. Dans le territoire des Oasis, je dois des
remerciements particuliers au colonel Laperrine à qui la connaissance
du Sahara est redevable de tant de progrès, ainsi qu’au commandant
Dinaux qui fut mon compagnon de route depuis l’Ahnet jusqu’à
Iférouane. Le père de Foucauld, qui a toutes les indulgences,
me pardonnera de le nommer parmi ceux de qui la conversation m’a
été le plus profitable.
Dès que la nouvelle de mon arrivée en Afrique Occidentale fut
parvenue à Dakar, M. le Gouverneur général Roume voulut bien
donner les ordres nécessaires pour que mon voyage soit rendu facile ;
je lui en suis profondément reconnaissant. Je dois remercier aussi
M. le Gouverneur général Ponty qui a bien voulu, en me confiant
de nouvelles missions en Afrique, me permettre de continuer les
études entreprises.
Grâce à l’obligeance des officiers et des administrateurs
que j’ai rencontrés au hasard de mon itinéraire, j’ai pu
recueillir dans tous les postes du Soudan où je suis passé, de
nombreux renseignements ; je suis particulièrement l’obligé
du commandant Gadel et du commandant Lefébvre qui sont venus me
chercher à Iférouane, allongeant ainsi de plus de 500 kilomètres
la tournée qu’ils avaient projetée. J’ai beaucoup appris
au cours des longues conversations que j’ai pu avoir avec eux,
pendant plusieurs semaines d’étapes faites en commun et pendant
mes séjours à Zinder, où j’ai été leur hôte.
Conformément au plan que Gautier et moi avions adopté, je me suis
chargé, dans ce second volume, de rédiger les résultats relatifs
aux régions que je connaissais le moins mal ; ces monographies de
pays font l’objet des deux premiers chapitres.
Dans les chapitres suivants, j’ai cherché au contraire à exposer
quelques questions relatives à l’ensemble du Sahara ; l’état
encore très lacunaire de nos connaissances sur cette partie de
l’Afrique, malgré les gros efforts et les rapports précis[1]
des officiers des Oasis et du Soudan, a obligé à systématiser,
outre mesure, les faits connus d’une manière positive ; on a
dû trop souvent extrapoler. Cette méthode, malgré ses dangers,
a paru la seule convenable pour poser nettement les problèmes. Elle
présente encore un autre avantage : bien des gens qui, sans cela,
garderaient le silence, se feront un plaisir de corriger des erreurs ;
grâce à leur concours, bien des détails seront précisés, les
cartes seront rectifiées et les hypothèses pourront serrer de plus
près la réalité.
La division du Sahara que nous avons adoptée, Sahara algérien et
Sahara soudanais, résulte des itinéraires que des circonstances
parfois imprévues nous ont permis de suivre chacun de notre côté ;
il se trouve qu’elle est partiellement justifiée au point de vue
géologique, comme au point de vue humain.
Dans le Sahara algérien, l’arabe est la langue dominante ; dans le
Sahara soudanais (auquel il conviendrait de joindre le Mouidir-Ahnet),
les langues et les usages berbères ont mieux résisté aux diverses
poussées de l’Islam. Ces faits, d’ordre historique, ne peuvent
pas être complètement indépendants de la géographie.
Des terrains sédimentaires récents, horizontaux en général,
d’altitude peu élevée, jouent le premier rôle dans le Nord ;
les importants massifs de dunes qui les recouvrent y assurent des
pâturages presque continus, qui rendent assez faciles les relations
entre les diverses palmeraies.
Les roches cristallines anciennes, habituellement verticales,
qui constituent le massif central du Sahara sont le plus souvent
d’une stérilité désolante. L’altitude en est trop élevée
pour que le sable ait pu y donner naissance à des ergs importants ;
les tanezroufts, à peine indiqués plus au Nord, y occupent une place
considérable. Seuls, pour des causes en quelque sorte accidentelles,
quelques districts se prêtent un peu à la vie des hommes. Entre
ces parties presque habitables du Sahara touareg les communications
sont difficiles : cet isolement, qu’imposent la météorologie
et l’architecture du sol, a vraisemblablement facilité la
conservation, au milieu du Sahara, d’une société berbère.
Enfin, au sud du désert, existe une longue bande qui reproduit à peu
près les conditions géologiques du Sahara algérien : peu importe
en effet que les strates horizontales y soient un peu plus jeunes
et les dunes un peu plus vieilles. Mais cette bande n’appartient
plus au désert ; elle a une saison des pluies insuffisante mais
régulière. Cette zone sahélienne forme véritablement, au point
de vue humain, comme Barth l’a indiqué autrefois, la transition
entre le Sahara et le Soudan. Les Touaregs y sont actuellement
les maîtres, mais les souverains noirs de Gao et du Bornou y ont
longtemps commandé.
Vers l’ouest, cette zone sahélienne se relie à la Mauritanie et
par suite au Maroc ; elle a permis à la langue arabe de tourner le
Sahara central et de s’avancer dans la vallée du Niger jusqu’au
Télemsi.
J’aurais voulu pouvoir donner une illustration homogène ;
j’avais pris, en cours de route, de nombreuses photographies,
mais la durée de mon voyage a été trop longue et, à mon arrivée
en France, aucun de mes clichés n’était utilisable ; quelques
croquis, pris au hasard des stations, ne pouvaient suppléer que
d’une façon insuffisante à cette grave lacune. Mais j’ai eu,
pour certaines régions tout au moins, la bonne fortune de trouver
d’intéressantes photographies que leurs auteurs ont bien voulu
mettre complètement à ma disposition. Je dois au colonel Laperrine
quelques clichés relatifs à l’Ahaggar et à l’Adr’ar’ des
Ifor’as. Les capitaines Pasquier et Posth m’ont prêté de belles
séries provenant surtout des terrains de parcours des Oulimminden
et de l’Aïr ; le capitaine Cauvin m’a permis de donner quelques
vues de l’Azaouad et de Taoudenni.
Grâce à leur obligeance, j’ai pu remplacer largement les documents
qui me faisaient défaut.
Je dois aussi remercier mon vieil ami A. Dereims qui a bien voulu
revoir de près toutes les épreuves.
[Note 1 : En dehors des notes citées au cours du volume, j’ai
largement utilisé quelques-unes de mes publications antérieures,
notamment les suivantes :
R. Chudeau, _Sur la géologie du Sahara_, in _C. R. Acad. Sc._,
CXLI, 1905, p. 566-567. — _Nouvelles observations sur la Géologie
du Sahara_, _id._, CXLII, 1906, p. 241-243. — _D’Iférouane à
Zinder_, _id._, CXLII, 1906, p. 530-531. — _De Zinder au Tchad_,
_id._, CXLIII, 1906, p. 193-195. — _Le Lutétien au Sahara et
au Soudan_, _id._, CXLIV, 1907, p. 811-813. — _La Géologie du
Sahara Central_, _id._, CXLIV, 1907, p. 1385-1387. — _Sur les
roches alcalines de l’Afrique occidentale_, _id._, CXLV, 1907,
p. 82-85. — _D’Alger à Tombouctou, par l’Ahaggar, l’Aïr et
le Tchad_, in _La Géographie_, XV, 1907, p. 261-270. — _L’Aïr et
la région de Zinder_, _id._, XV, 5, 1907, p. 321-336, pl. IV (carte
géologique au 1250000e). — _D’In Zize à In Azaoua_, _id._, XV,
6, 1907, p. 401-420, pl. V (carte géologique au 1250000e). — _Le
commerce du Sahara_, _id._, XVI, 5, 1907, p. 325-329. — _Excursion
géologique au Sahara et au Soudan_, in _Bull. Soc. Géologique de
France_ [4] VII, 1907, p. 319-347, pl. XI (coupes géologiques). —
_Géologie du Sahara central_, _Ass. française Av. des Sciences_,
36, Reims, 1907, p. 380-389. — _Phénomènes actuels et phénomènes
récents au Sahara_, _id._, p. 389-400. — _Études sur le Sahara et
le Soudan_, in _Annales de Géographie_, XVIII, 1908, p. 34-55, pl. I.
J’ai puisé aussi, sans toujours le citer, dans plusieurs notes
de Gautier :
E.-F. Gautier, _A travers le Sahara français_, in _La Géographie_,
XV, 1 et 2, 1907, p. 1-29 et p. 103-120, pl. I (carte géologique au
1250000e). — _Études sahariennes_, in _Annales de Géographie_,
XVI, 1906, p. 46-69 et p. 117-138.]
SAHARA SOUDANAIS
* * * * *
CHAPITRE I
LA PÉNÉPLAINE CENTRALE DU SAHARA
=I. Constitution géologique.= — Archéen. — Silurien. —
Dévonien. — Carbonifère. — Extension des terrains anciens vers
le Sud. Rebroussement des plis.
=II. Les Régions.= — Les Tanezrouft. Leurs points d’eau. —
L’Ahaggar : Orographie. Hydrographie. Les villages. Les nomades. —
L’Adr’ar’ des Ifor’as : Orographie. Hydrographie. Les
villages. Les Ifor’as. — Adr’ar’ Tiguirit. — L’Aïr :
Orographie. Hydrographie. Les villages. Histoire. Les habitants.
I. — =CONSTITUTION GÉOLOGIQUE=
La majeure partie du Sahara central est formée de terrains anciens,
le plus souvent cristallins. Ces terrains ont été énergiquement
plissés avant le dépôt des grès dévoniens, qui constituent
les Tassili du nord. A cette époque reculée, ils formaient un
massif montagneux qui, par son âge, se rapproche de celui dont
les débris se retrouvent en Scandinavie et en Écosse et que,
pour cette raison, on a appelé la chaîne calédonienne. Il
est intéressant de constater la symétrie avec laquelle se sont
groupés les grands accidents tectoniques de part et d’autre de
la Méditerranée. Au nord les Alpes avec leurs annexes, au sud les
plissements de l’Afrique mineure, datant du Tertiaire, la bordent
immédiatement. A une distance un peu plus grande, la Bretagne,
le Plateau Central, le Plateau Rhénan, la Bohême jalonnent les
traces de la chaîne hercynienne, qui date de la fin des temps
primaires : Flamand avait signalé, et Gautier a décrit (t. I)
les plissements du même âge que l’on peut suivre du Tidikelt
jusqu’au Maroc et au Sud-Algérien. Plus extérieure encore et
enveloppant la précédente, se retrouve en Europe comme en Afrique
les traces d’une chaîne de montagnes, datant de la fin du Silurien.
Malgré cette symétrie, il y a peut-être quelqu’inconvénient à
donner un même nom, d’origine géographique, à des plissements
aussi éloignés les uns des autres que ceux de l’Écosse et du
Sahara : rien ne prouve jusqu’à présent qu’ils se raccordent.
On peut même observer[2] que, tandis que, au nord de la
Méditerranée, la chaîne hercynienne et la chaîne calédonienne
accusent, au moins sur une partie de leurs parcours, un certain
parallélisme, il y a, dans le Sahara central, croisement plutôt
que juxtaposition des plis antédévoniens et des plis carbonifères.
La région où les deux systèmes de plissements se rencontrent,
au sud du Tidikelt et à l’ouest de la Saoura [t. I, p. 241 et
p. 232], paraît singulièrement compliquée. Si l’on ajoute
que la stratigraphie du Sahara est encore trop mal connue pour que
l’on puisse affirmer que les plis antédévoniens sont bien du
même âge, au nord et au sud de la Méditerranée, on comprendra
facilement que M. E. Suess (in litteris) soit d’avis d’employer,
pour la région qui nous occupe, au lieu de système calédonien,
le terme de plissements sahariens (ou saharides) qui a au moins
l’avantage de ne rien préjuger.
Il est assez difficile de fixer l’âge de ces terrains cristallins
d’une manière rigoureuse : de l’Ahnet au tassili des Azdjer, ils
sont recouverts en discordance par les grès, restés horizontaux, du
Dévonien inférieur. Plus au sud ils présentent les mêmes relations
avec les plateaux gréseux, à peu près certainement dévoniens, qui
s’étendent d’Achourat jusqu’au voisinage d’In Azaoua. Les
seuls fossiles siluriens que l’on connaisse au Sahara sont des
Graptolithes (Silurien supérieur) qui ont été trouvés en deux
points[3], au Tindesset sur le versant S. du Tassili des Azdjer et à
Hassi El Kheneg entre In Salah et le Mouidir. Malheureusement on ne
sait rien de précis sur les conditions de gisement de ces fossiles ;
leurs relations avec les terrains voisins sont inconnues.
Au point de vue géographique toutefois, le plus important dans
l’espèce, on peut distinguer nettement deux termes dans les
terrains antédévoniens du Sahara.
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. I.
[Illustration : Cliché Laperrine
1. — CHAOS GRANITIQUE. ADR’AR’ DES IFOR’AS.
A gauche, un dôme archéen. — L’homme en sentinelle indique
l’échelle.]
[Illustration : Cliché Posth
2. — GRANITE PORPHYROÏDE A IFÉROUANE (Aïr).
A droite, auprès de la case du kébir, El Hadj Mohammed, des charges
de chameau.]
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. II.
[Illustration : Cliché Pasquier
3. — ADR’AR’ DES IFOR’AS. TERRAIN ARCHÉEN.
Méharistes soudanais et sahariens à Timiaouin (28-30 avril 1907).]
[Illustration : Cliché Chudeau
4. — ADR’AR’ DES IFOR’AS. LE PLI COUCHÉ DE L’OUED TESAMAK.
Au premier plan, quartzites cannelées.]
=Archéen.= — Des massifs de granite et de gneiss granitoïde qui
se présentent par grandes masses, couvrent des districts parfois
accidentés de dômes hauts de 50 à 300 mètres. Ces dômes
correspondent aux parties de la roche qui ont le mieux résisté
aux agents d’érosion et ne présentent aucun alignement net ;
il n’y a pas de directions privilégiées dans ces massifs. Ce
n’est certainement pas le lieu de discuter ici la genèse de ces
formations granitiques dont l’origine, dans les pays les mieux
connus, est encore obscure ; on peut les désigner, provisoirement
tout au moins, sous le nom d’Archéen[4], en restreignant ce
terme aux seuls noyaux granitiques et en excluant formellement les
micaschistes et les roches analogues.
Les terrains archéens forment quelques affleurements importants :
El Eglab, à l’ouest du Touat, a été vu par Lenz et plus
récemment par Mussel ; le volcan d’In Zize repose sur un socle de
granite. L’Adr’ar’ des Ifor’as, les contreforts sud-ouest
de la Coudia appartiennent en partie à la même formation. Vers
l’est, du moins entre l’Ahaggar et l’Aïr, l’Archéen ne joue
plus qu’un rôle subordonné et ne forme plus que des îlots peu
étendus. Le sergent Lacombe a envoyé tout récemment au Muséum,
des environs de Fachi (région de Bilma), des granites qui montrent
que la pénéplaine ancienne, parfois recouverte par des sédiments
récents, se continue vers le Tibesti. Dans la carte géologique,
je n’ai pu marquer que peu d’Archéen en dehors de ma route : les
descriptions d’itinéraire, quelque précises qu’elles soient à
d’autres points de vue, ne permettent que bien rarement de pouvoir
séparer l’Archéen du Silurien métamorphique.
[Illustration : Fig. 1. — Blocs de granite porphyroïde près du
cimetière d’Iférouane (Aïr).]
[Illustration : Fig. 2. — Archéen. Massif granitique sur la rive
gauche de l’oued Tyout (nord de l’Aïr).]
Quel que soit le pays où on les rencontre, les régions granitiques
ont partout le même aspect (fig. 1 et 2) : elles sont semées
d’énormes blocs arrondis, souvent entassés en grand nombre :
c’est ce qu’on appelle en France des « Chaos » et au Sahara
des « Erouakib » (Nieger). (Pl. I, phot. 1 et 2). La présence
des dômes y est aussi fréquente (Pl. IV, phot. 8).
On a souvent observé, en Bretagne par exemple, que ces paysages
granitiques font une impression de hautes montagnes, fût-ce au
niveau de la mer ; l’illusion est peut-être encore plus forte au
Sahara : en France il y a presque toujours un peu de terre entre
les blocs et la végétation masque partiellement la roche ; au
désert tout cela est à nu, les points de repère font défaut
qui permettraient d’estimer les distances ; le mirage, presque
journalier, surélève le moindre objet ; aussi, quoique partout
les massifs archéens forment des mamelons bas et diffus dont les
points culminants se dégagent à peine, la plupart sont appelés
des Adr’ar’, comme s’ils étaient de véritables montagnes.
=Silurien.= — Entre ces massifs archéens, des terrains dont
l’origine sédimentaire ne peut être contestée sont constitués
par des strates le plus souvent verticales, bien parallèles,
épaisses de quelques mètres, parfois de quelques décimètres.
On y trouve, en bandes alternantes et indéfiniment récurrentes,
des gneiss, des micaschistes, des phyllades, plus rarement des
quartzites, des cipolins et parfois des poudingues. J’ai observé
à plusieurs reprises, dans les quartzites, des ripple-marks et des
traces d’annélides (des tubes plus ou moins en U), notamment dans
l’Adr’ar’ Ahnet et au sud de l’Aïr, près de Bidei. Toutes
ces assises sont injectées de nombreuses roches éruptives.
Cet ensemble, qui joue un rôle très considérable au Sahara, m’a
paru bien homogène ; tout au plus peut-on remarquer que, vers le
nord, dans le Bled El Mass et l’Adr’ar’ Ahnet, le caractère
cristallin est moins accentué que dans la majeure partie du désert ;
autour des massifs archéens, les cipolins et les quartzites, rares
ailleurs, deviennent abondants : les récifs à polypiers et les
grès, forme première des cipolins et des quartzites, ne prennent
naissance qu’à peu de distance des rivages et la distribution
de ces sédiments est probablement une preuve que l’Archéen
formait déjà un continent ou des îlots lors de leurs dépôts ;
il y aurait discordance entre les deux terrains.
Malgré ces différences de détail, il est impossible, pour le
moment, d’établir une coupure dans cet ensemble que l’on peut
désigner provisoirement sous le nom de Silurien, tout en admettant
qu’il y aura lieu sans doute, lorsqu’il sera mieux connu, de
distinguer à la base un étage précambrien. Cette distinction
serait actuellement prématurée.
Le fait que, en bien des points du tassili du nord, l’Éodévonien
repose en discordance sur les strates siluriennes redressées et
arasées, indique une lacune entre les deux formations ; au Bled El
Mass notamment le Silurien formait une pénéplaine avant le dépôt
du Dévonien ; dans l’oued Amdja, la table d’Adafar repose aussi
sur des schistes cristallins complètement nivelés ; les relations
stratigraphiques sont analogues (fig. 15) dans les tassili du sud
(Timissao, oued Tagrira).
Il faut donc admettre que, pendant le Silurien supérieur, la mer
où se sont déposées les couches à Graptolithes, n’existait
qu’au nord du tassili, et que, dans la majeure partie du Sahara,
le Silurien n’est représenté que par ses termes inférieurs.
Dans une note récente[5], à propos des terrains que Voinot
a observés entre le Mouidir et l’Anahef, Flamand, qui a eu
tous les échantillons entre les mains, rapporte tout ce massif au
Cristallophyllien que, en aucun point, ne viendraient pas interrompre
des dépôts paléozoïques. Les descriptions si claires de Voinot,
celles un peu plus anciennes de Guilho Lohan, ne permettent pas de
douter de l’identité des formations géologiques, à l’est
et à l’ouest de la Coudia ; Foureau a signalé les mêmes
terrains dans le sud-est de l’Anahef. Je ne crois pas que le
mot Cristallophyllien puisse être conservé autrement que pour
désigner des terrains sédimentaires, d’âge très variable,
modifiés par métamorphisme. C’est un terme qui ne nous renseigne
que sur l’aspect pétrographique d’un échantillon et qu’il
n’y a avantage à conserver que lorsque l’âge est complètement
indéterminé. Au Sahara il est possible de préciser davantage :
le Cristallophyllien y est antérieur au Dévonien ; il est donc
certainement d’âge paléozoïque.
Le Silurien, bien que formé de roches très métamorphiques et le
plus souvent aussi cristallines que des granites, donne naissance
à des régions qui se distinguent au premier coup d’œil des
régions archéennes : formé de bandes de duretés différentes
et naturellement parallèles comme il convient à des roches
sédimentaires, il donne naissance à une série de crêtes et de
collines dont la direction est celle même des assises, le plus
souvent nord-sud ; cette direction subméridienne dont Flamand
a signalé l’importance au Tidikelt, est de beaucoup la plus
fréquente au Sahara et semble dominer dans toute l’Afrique. Les
crêtes les plus élevées, qui dominent souvent de plus de cent
mètres la pénéplaine voisine, sont formées habituellement de
quartzites, la roche la plus dure et la moins altérable de la série
(fig. 3).
La direction des affleurements et par suite celle des rangées de
collines est en général déviée autour des noyaux archéens :
au S. d’In Zize elle est est-ouest ; dans l’Adr’ar’ des
Ifor’as, l’Adr’ar’ Tidjem dessine une cuvette synclinale très
nette ; la même disposition se retrouve entre Tit et Abalessa. Cette
allure particulière des plissements est peut-être encore une preuve
d’une discordance entre les deux terrains, et, quoiqu’il soit
possible de l’interpréter autrement, il convient de la rapprocher
de l’abondance relative des cipolins et des quartzites autour des
massifs granitiques.
Les plissements qui ont redressé les couches siluriennes ont
été fort énergiques et reproduisent les traits que l’on est
accoutumé à observer dans les régions montagneuses. Dans le
nord de l’Adr’ar’ des Ifor’as, une colline qui domine la
rive gauche de l’oued Tesamak montre sur son flanc oriental des
bancs de quartzites presque verticaux, et dont la surface couverte
de cannelures (Pl. II, phot. 4) porte des traces incontestables
de charriage ; au sommet de la colline les mêmes quartzites sont
horizontales et un peu plus à l’ouest on en trouve des lambeaux
épars reposant sur l’Archéèn. Nous aurions donc la racine d’un
pli couché et déversé vers l’ouest.
[Illustration : Fig. 3. — Crêtes siluriennes (quartzites) à
direction subméridienne. Rive droite de l’oued Takaraft (nord
de l’Aïr).]
La colline qui présente ce phénomène est l’extrémité nord
d’une série de crêtes orientées suivant le méridien et dont
la principale (Raz Taoundart) est un des points les plus élevés
de l’Adr’ar’ ; toutes ces crêtes sont des quartzites et
jalonnent un contact entre l’Archéen et le Silurien. Je n’ai
malheureusement pu les voir de près que dans l’oued Tesamak.
Le contact du Silurien et du massif éruptif de l’Adr’ar’
Igherran, près de Timiaouin, est aussi anormal ; il y a des traces
de charriage.
J’ai pu noter en outre dans la vallée de l’oued Aflisés, au
voisinage de l’Adr’ar’ Denat, entre In Ouzel et Tin Zaouaten,
un pli couché que j’ai pu suivre pendant six à sept kilomètres.
Il ne saurait être question, au cours d’une marche rapide comme
celle que l’on est obligé de faire au Sahara, et surtout en
l’absence de cartes topographiques détaillées, de chercher à
débrouiller des accidents tectoniques aussi compliqués ; la chose
serait sans intérêt pour le moment.
Il est bon toutefois de remarquer que le régime tabulaire qui,
l’Atlas mis à part, semble être la règle en Afrique, n’y a
pas toujours dominé, et que des plissements très nets ont autrefois
donné naissance à une véritable chaîne de montagnes, en bordure
du massif archéen africano-brésilien.
Ces schistes cristallins ont une grande extension dans le Sahara
central et la carte (hors texte) montrera que, à part une courte
interruption causée par les tassili du sud, le Silurien forme la
majeure partie des terrains qui, depuis le Mouidir et l’Ahnet,
s’étendent jusqu’à 17° de latitude.
Ils sont également bien développés dans le Rio de Oro, entre
l’Atlantique et la sebkha d’Idjil (fig. 4).
[Illustration : Fig. 4. — Coupe géologique du Rio de Oro, de Villa
Cisneros à la sebkha d’Idjil (370 km.). — D’après Quiroga,
_Revista de Geografia comercial_, 15 déc. 1886, p. 77.
1, Granite formant des pénéplaines avec dômes de 40 m. à
50 m. ; 2, Gneiss, plaine à peine accidentée ; 3, Schistes
cristallins (Micaschistes, amphibolites et granulites) ; 4,
Paléozoïque (Quartzites, Schistes et Calcaires) ; 5, Tertiaire
(en partie Miocène, d’après Font y Sagué) ; 6, Quaternaire
(100 m.) (Calcaires argileux et grès à Hélix ; F, faille).]
=Dévonien.= — On a décrit en détail, dans le Sahara Algérien,
les plateaux de grès dévoniens qui constituent l’Ahnet et le
Mouidir (I, p. 292-298). De nombreux fossiles y ont été rencontrés
et leur âge est rigoureusement fixé.
Au sud de la Coudia, des plateaux très comparables, encore assez mal
connus sauf en quelques points, commencent un peu à l’est d’In
Azaoua et s’étendent vers l’ouest jusqu’au nord de Tombouctou.
Dans la région de Timissao (tassili Tan Adr’ar’), ils sont
constitués par des grès de couleur claire à patine foncée,
que l’érosion a souvent découpés en colonnes et en obélisques
(Pl. III) ; leur puissance est d’une centaine de mètres, beaucoup
moindre que dans l’Ahnet où l’Éodévonien a 300 mètres
d’épaisseur. De plus le niveau argileux qui, intercalé au milieu
des grès joue un rôle assez considérable dans le plateau du
Nord, n’a ici aucun représentant, sauf peut-être à l’oued
El R’essour. Quelques Bilobites à l’entrée de la gorge de
Timissao et d’autres beaucoup plus à l’est, près d’Assiou
(Foureau), sont des documents paléontologiques un peu maigres pour
affirmer l’âge dévonien de toute cette formation ; ils confirment
cependant l’impression que donne l’identité d’aspect avec les
grès de l’Ahnet. De plus, au cours de la tournée à Taoudenni
qui a suivi longtemps la bordure nord de ces plateaux, Mussel[6]
a trouvé à Bekati El Bess, près de Sounfat, quelques fossiles
(_Productus_, _Rhynchonella_, _Spirifer_) que Flamand considère
comme dévoniens. L’âge de ces grès peut donc être considéré
comme assez bien établi.
[Illustration : Fig. 5. — Gours dévoniens, dans le Tiniri, au
sud d’In Azaoua.]
Ces tassili forment une longue bande, limitée vers le nord par une
falaise ; elle est interrompue et découpée en plusieurs plateaux
(Timissao-Tirek-In Ameggui-Tin Ghaor) autour de l’Adr’ar’
des Ifor’as qui, grâce à son altitude élevée (1000 mètres)
a été un centre hydrographique important : l’érosion fluviale
explique la formation des témoins que nous venons d’indiquer.
La bordure méridionale de ce très long plateau est encore mal
connue : dans la région d’In Azaoua, il n’y a pas de falaise
continue, mais une série de gours isolés (fig. 5). Foureau
[_Doc. Sc._, I, 191, et Cartes, Pl. III] a figuré des paysages
identiques dans le Tagharba, au nord d’In Azaoua. De Timiaouin
jusqu’au Timetrin, le capitaine Cauvin me signale une série de
plateaux gréseux qui, vers le Nord, vont rejoindre ceux qu’a vus
le colonel Laperrine.
Les grès dévoniens qui constituent ces plateaux sont horizontaux
dans l’ensemble, avec quelques dérangements locaux, comme dans
le tassili du nord dont ils reproduisent l’allure stratigraphique.
L’un des plus nets se trouve à une journée de marche au sud de
Timissao : deux failles parallèles, orientées presque exactement
est-ouest et distantes d’un kilomètre à peine, ont surélevé
un lambeau de Silurien, dont le sommet a été porté à hauteur du
tassili. Ce Silurien est surmonté de quelques aiguilles de grès
bien visibles au sud des r’edir de Tin Azaoua, r’edir dont il
est la condition.
C’est une dénivellation d’une cinquantaine de mètres au
moins. L’oued Tichek a profité de ces failles pour creuser sa
vallée et il a mis a nu de belles surfaces de grès dévoniens
parfois polies comme un miroir, plus souvent cannelées ou
striées. Sur le plateau, en amont de l’oued Tichek, la faille
est bien jalonnée par une brèche de friction, large de quelques
décimètres [Cf. _Bull. S. Géol. de Fr._, VII, 1907, p. 325].
Ces failles se prolongent à l’ouest de l’oued En Nefis où
l’on voit une gara dévonienne portée par un socle silurien en
saillie notable.
Le tassili de Timissao est limité presque partout par une falaise
à pic formée de couches horizontales ; cependant au point où la
piste de Tin Azaoua à Silet descend du plateau, pendant une centaine
de mètres, le Dévonien plonge de 45° vers l’ouest : grâce
à ce petit accident la descente de la falaise est singulièrement
facilitée ; presque partout ailleurs elle forme une haute muraille
infranchissable qu’il faut contourner ; les petits oueds qui en
descendent l’ont à peine entaillée et leurs rives ne sont pas
praticables ; le petit lac de Tamada, situé dans l’un d’eux,
est d’un abord difficile pour les chameaux.
Dans le tassili de l’oued Tagrira, les failles et les diaclases sont
particulièrement abondantes et ce plateau est une véritable chebka ;
il y a eu aussi bossellement de la surface, et l’aguelman de
l’oued El R’essour occupe le centre d’une cuvette synclinale ;
les plongements ne dépassent pas d’ailleurs quelques degrés.
On retrouve les mêmes caractères tectoniques dans les tassili
du nord.
Vers l’est, d’après les indications de Nachtigal [_Sahara et
Soudan_, p. 283], le Dévonien du tassili des Azdjer se prolongerait
jusqu’au Tibesti et au Kaouar.
Le commandant Gadel[7] donne quelques détails sur le plateau qui,
à quelque distance à l’est, domine d’une centaine de mètres
l’oasis de Bilma (Kaouar). La muraille qui la limite serait formée
de grès et de schistes ; entre les blocs éboulés se trouvent de
nombreuses cavernes qui, en cas d’alerte, servent de refuge aux
habitants de l’oasis.
Ces renseignements ne permettent sûrement pas d’affirmer que
l’on a bien affaire à du Dévonien ; j’ai cependant maintenu
l’indication du Dévonien sur la carte auprès de Bilma, ne
serait-ce que pour rappeler l’existence de ce plateau et les
questions qu’il soulève. Parmi les échantillons que le sergent
Lacombe a, tout récemment, envoyés au Muséum, quelques grès
blancs à ciment siliceux, provenant des hauteurs voisines de Fachi,
rappellent, par leur aspect, les roches éodévoniennes.
Beaucoup plus à l’ouest le Dévonien est connu. Dans son
exploration en Mauritanie, Dereims, d’après les renseignements
oraux qu’il a bien voulu me donner, l’a rencontré dans
l’Adr’ar’ Tmar dont l’oasis d’Atar occupe le centre. Ce
Dévonien est fossilifère : Dereims y avait recueilli des
Spirifères, que la fin malheureuse de l’expédition l’a
empêché de rapporter en Europe. Il est constitué comme celui
de Timissao par des grès légèrement ferrugineux ; les sections
fraîches sont de couleur claire, rougeâtre, mais la roche en place
est couverte d’une patine noire. Lorsque l’on vient de l’Ouest,
on quitte les terrains quaternaires vers Touizikt, à 150 kilomètres
du littoral atlantique. La marche se poursuit pendant 200 kilomètres
sur des gneiss, des micaschistes, des phyllades, des quartzites et de
rares cipolins, d’affleurements nord-sud. Ces assises siluriennes,
lardées de diabases, d’abord presque verticales, n’ont plus
qu’un plongement assez faible vers l’est, au pied de la muraille
d’Atar ; elles forment une pénéplaine qui ne diffère que par
sa moindre altitude et son ensablement du tanezrouft d’In Zize et
qui se prolonge vers le nord au moins jusqu’au Rio de Oro.
La muraille d’Atar est une falaise, haute d’au moins 120 mètres
et qui, du nord au sud, se poursuit sur une très grande longueur ;
on la retrouve peut-être plus au sud, dans le Tagant ; elle est
constituée par les grès dévoniens. Dereims y signale quelques
bancs plus schisteux et plusieurs niveaux calcaires.
Cette haute falaise franchie, on arrive sur un plateau formé de
couches légèrement inclinées vers l’est, d’une quinzaine
de degrés. Au point le plus bas se trouve l’oasis d’Atar. Un
peu plus loin, une seconde falaise, due sans doute à une faille,
délimite à l’ouest un second plateau sur lequel se dresse
l’oasis de Chingueti.
Cette région d’Atar est bien encore une région tabulaire ;
les plissements hercyniens ne s’y sont pas fait sentir.
R. CHUDEAU. — Sahara Soudanais. PL. III.
[Illustration : Cliché Laperrine
5. — GRÈS DÉVONIENS A TIN GHAOR.]
[Illustration : Cliché Laperrine
6. — GRÈS DÉVONIENS A TIN GHAOR.
Tassili du Sud.]
Dans la région du Cap Blanc et dans le Rio de Oro, le Dévonien
est inconnu ; le grès fondamental que Gruvel a signalé près de
Port-Étienne, est quaternaire ou pliocène ; d’autres grès sont
miocènes (Font y Sagué). Il ne semble pas qu’il y en ait de plus
anciens, près de l’Atlantique.
=Carbonifère.= — Entre l’Adr’ar’ Tmar et les tassili
touaregs, il semble que le Dévonien fait défaut ; du moins entre
Taoudenni et le Touat, le Carbonifère repose directement sur le
Silurien.
Lenz avait signalé des calcaires paléozoïques dans la région de
l’erg Chach. Au cours de la fructueuse tournée des méharistes
à Taoudenni, Mussel a pu recueillir d’importants matériaux qui
permettent de préciser les indications un peu trop vagues de Lenz.
[Illustration : Fig. 6. — Coupe schématique d’El Khenachiche
à Taoudenni. — D’après Mussel, _Renseignements coloniaux
publiés par le Comité de l’Afrique Française_, juin 1907,
p. 151 et 152. Les altitudes sont mal connues.
1, Schistes cristallins et Quartzites ; 2, Calcaires gris
fossilifères ; 3, Calcaires rosés non fossilifères (15 à 18 m.) ;
4, Calcaires bleuâtres ou violacés, fossilifères au sommet (13
m.) ; 5, Argiles gypsifères (Infracrétacé ?) ; 6, Grès rouges
(Infracrétacé ?) ; 7, Conglomérats siliceux ; 8, Atterrissements
quaternaires, sebkha.]
D’El Eglab où elles s’appuient sur l’Archéen, jusqu’au
voisinage de la falaise d’El Khenachiche, des couches très
plissées, que Mussel rapproche des assises siluriennes du Bled
El Mass (au nord de l’Ahnet), forment partout le sous-sol ; dans
l’Aoukarr qui est une véritable chebka, ces schistes cristallins
et ces quartzites ne sont guère recouverts que par des dunes ou
des atterrissements récents. Mais plus au sud ils sont surmontés
d’un plateau calcaire, de structure tabulaire, la hammada El Haricha
(fig. 6). Ces couches presque horizontales débutent par des calcaires
gris de puissance mal déterminée, parfois légèrement gréseux et
contenant _Productus semi-reticulatus_ Mart, _Pr._ aff. _Flemingi_
Sow., _Spirifer_ aff. _cuspidatus_ Mart. Au-dessus, 15 à 18 mètres
de calcaires, verts et 10 mètres de calcaires violets n’ont
fourni aucun fossile. Ces couches stériles sont surmontées de 3
mètres de calcaires violacés que termine parfois un niveau siliceux
(0,60). Flamand y signale les formes suivantes :
_Productus_ aff. _africanus_ Stoch.
_Lithostrotion irregulare_ Ph.
_L._ » _Martini_. M. Edw. et Haime.
C’est donc incontestablement du Carbonifère ; mais le nombre
des fossiles est trop restreint, leur état de conservation trop
médiocre pour qu’il soit possible de préciser davantage le niveau.
En tout cas, il importe de bien mettre en évidence que la hammada
El Haricha repose directement sur les schistes siluriens et que
rien ne semble représenter le Dévonien ; cette transgression du
Carbonifère, qui manque dans la majeure partie du Sahara soudanais,
est un fait important.
Les calcaires d’El Biar et de Taoudenni supportent, en discordance,
quelques zones gréseuses (Crétacé inférieur ?) ; ils forment un
dôme anticlinal peu marqué : du côté de Taoudenni les couches
plongent de 5° vers l’ouest ; le pendage ne dépasse pas 10°
vers le sud-est, entre El Biar et El Khenachiche.
=Extension des terrains anciens vers le sud.= — A hauteur du 17°
de latitude nord, ces formations primaires disparaissent sous des
sédiments beaucoup plus récents, horizontaux, du Crétacé et du
Tertiaire (fig. 68). Cette interruption est de courte durée.
Elles réapparaissent sur le Niger à Tosaye, d’où le capitaine
Aymard, d’après les renseignements inédits qu’il a bien voulu
me communiquer, a pu les suivre vers le Sud jusqu’à la mare de
Doro ; Aymard mentionne, le long de l’itinéraire, des lignes de
collines, de gneiss ou de schistes, émergeant du sable et note
à chaque instant la présence de quartz ; les cipolins et les
serpentines que l’on exploite près de Hombori, à Dakoa, pour la
confection des bracelets, ne diffèrent pas des roches siluriennes
qui, dans tout le Sahara, sont employées au même usage ; Desplagnes
[_Le Plateau Central Nigérien_, Pl. XIV] figure une exploitation
semblable à Belia.
La continuité de cette arête silurienne entre Tosaye et Hombori
n’est donc pas douteuse.
On retrouve avec une grande netteté, entre Ansongo et Say, le
Silurien dans le lit du Niger, où il est la cause de nombreux
rapides. Comme partout ailleurs, ce Silurien est injecté de
nombreuses roches éruptives.
Plus à l’ouest, Desplagnes a recueilli des quartzites auprès de
Sumpi ; il a rapporté, de la région du Faguibine, des arkoses qui
prouvent la proximité de roches feldspathiques et font pressentir
que les roches cristallines sont à peu de distance. La carte de Lenz
[_Petermann’s Mitt._, 1882, I] indique le Silurien à mi-chemin
entre Taoudenni et le Niger.
A l’est enfin, le massif de Zinder est en partie constitué par
des bancs verticaux de quartzites et de micaschistes, à affleurement
subméridien, qui appartiennent au même ensemble.
Au sud de ces régions du nord du Soudan, où les roches anciennes ne
se montrent que dans d’étroites boutonnières, l’Archéen et le
Silurien reprennent un rôle considérable. Desplagnes[8] mentionne,
au sud de Bammako, dans la région aurifère des sources du Bakoy,
des micaschistes et des schistes cristallins ainsi que des diabases.
[Illustration : Fig. 7. — Profil de Tobré à Boubon.
q, Quaternaire ; 3, Grès du Niger ; 2, Grès du Gourma ; 1,
Quartzites siluriennes ; M, Micaschistes ; γ, Gneiss granitoïdes.
(D’après Hubert, _La Géographie_, XVII, 1908, Pl. 4.)]
Chautard[9] signale, sous des grès horizontaux, des terrains
sédimentaires plissés, très métamorphiques (quartzites et
schistes amphiboliques) en Guinée et dans le Fouta Djalon ; des
roches éruptives, des diabases surtout, les accompagnent. Quelques
régions, comme le massif de Dinguiraye, sont constituées par des
granites qui se présentent le plus souvent sous forme de dômes ou
d’affleurements lenticulaires au milieu des sables. Chevalier[10]
indique des formations semblables à la Côte d’Ivoire. Dans
le gros travail qu’il vient de consacrer au Dahomey, Hubert[11]
a décrit des formations bien analogues : « le village de Tchetti
(un peu au sud du 8° de latitude nord) est au milieu d’un groupe
de dômes sans orientation générale précise et dont les cinq
plus importants ont une hauteur de commandement variant de 40 à
100 mètres. Ils sont constitués par un granit à grain assez
fin. De Tchetti à Bassila (vers le 9° de latitude) et même au
delà, on trouve, abondamment répartis dans tout le pays, des
dômes isolés, analogues comme aspect à ceux déjà signalés »
(p. 308). Hubert rapporte provisoirement au Silurien un important
massif de quartzites que, à travers le Togo, on peut suivre, sur
800 kilomètres, depuis Akkra (Gold Coast) jusqu’au Niger, où
leur présence a conditionné la formation d’un double coude, le
W, en aval de Say. Il me semble cependant difficile d’admettre la
nomenclature de Hubert : la dépendance étroite de ces quartzites
de l’Atacora, très métamorphisées et riches en minéraux de
fumerolles, et des schistes cristallins en concordance avec eux, est
signalée à plusieurs reprises : en l’absence de fossiles, rien
ne justifie donc, au point de vue stratigraphique, la séparation de
ces deux roches ; la réunion du granite et du gneiss fondamental,
dont l’origine est douteuse, avec les gneiss et les micaschistes
certainement sédimentaires est bien contestable. Malgré ces
divergences dans la nomenclature, il est aisé de reconnaître les
grandes analogies que présentent les terrains cristallins du Dahomey
avec ceux du Sahara. On trouvera dans Hubert d’assez nombreux
détails sur les régions voisines de celle qu’il a étudiée,
et sur la bibliographie.
[Illustration : Fig. 8. — Coupe schématique N.-S. vers 16° 30′
de Long. E., de Fort de Possel à Boli.
(Par Courtet.)]
[Illustration : Fig. 9. — Les Grès du Gourma à Tambarga.
(D’après Hubert, _Thèse_, Pl. VIII, p. 160.)]
Au sud du Tchad, Courtet[12] mentionne dans le pays de N’dellé
notamment, de rares micaschistes et des quartzites abondantes,
en couches verticales ; ces quartzites contiennent souvent du
disthène qui leur donne une coloration bleue ; un peu plus au
nord, les affleurements granitiques sont fréquents. De la région
de Fort Crampel, déjà vue par la mission Chevalier, Bruel[13]
a rapporté avec des granites, des gneiss, des micaschistes et des
quartzites. La coupe inédite ci-jointe (fig. 8) que je dois à
l’obligeance de Courtet, donnera une idée de la constitution
géologique des terrains qui s’étendent de l’Oubangui à
l’Ouadai ainsi que du peu d’importance des reliefs. — Barrat
[Sur la Géologie du Congo Français, _Annales des Mines_, VII,
1895] et Cornet [Les dislocations du bassin du Congo, _Annales de
la Soc. Géol. de Belgique_, XXXII, 1904-1905] ont montré la grande
extension de ces formations anciennes, vers le Sud.
Complétant l’analogie avec ce que l’on observe dans le Nord,
des grès horizontaux, reposant en discordance sur les terrains
cristallins, forment d’importantes séries de plateaux.
[Illustration : Fig. 10. — Grès de Hombori. Pic de Botha (20
km. N.-E. de Douentza).
(D’après Desplagnes, _Le Plateau Nigérien_, p. 8.)]
Un premier groupe, qui semble très homogène, s’étend du Gourma
jusqu’à Hombori et Bandiagara, en passant par le nord de la Gold
Coast. Les grès qui les forment sont à ciment siliceux, souvent
recouverts d’une patine foncée ; leur puissance peut atteindre
500 à 600 mètres. Bien qu’horizontaux dans l’ensemble, ils ont
subi quelques accidents tectoniques et sont parfois, localement,
presque verticaux. L’érosion les a profondément découpés et
Barth a dès longtemps figuré quelques-uns des aspects les plus
pittoresques qu’ils présentent ; les croquis ci-joints (fig. 9,
10 et 11), empruntés à Desplagnes et à Hubert, donnent une idée
de leur allure, en même temps qu’ils préciseront l’identité
des paysages dans le Gourma et le Hombori.
Dans le bassin du Chari, Lœffler, Bruel et Courtet[14] ont
rencontré des grès turriformes en général horizontaux, à peine
métamorphiques et qui semblent bien analogues à ceux du Gourma et
de Bandiagara.
La coupe ci-jointe (fig. 12) que Courtet a relevée aux environs de
N’dellé, et qu’il a bien voulu me communiquer, précise assez
bien leur allure. Les parties basses du pays forment une pénéplaine
où l’on trouve des granites et des gneiss glanduleux, dessinant
une chaîne de mamelons peu élevés, nord-ouest sud-est ; sur l’un
d’entre eux est établi le fort français ; puis viennent des
quartzites souvent micacées passant parfois aux micaschistes. Ces
quartzites sont presque verticales ; elles semblent appartenir à
un pli en éventail.
[Illustration : Fig. 11. — Mont Tombori, près Douentza.
(D’après Desplagnes, p. 6.)]
Elles supportent en discordance des grès horizontaux, puissants
d’une soixantaine de mètres. Ces grès de couleur claire,
jaunâtres, ou rougeâtres, sont à grain extrêmement variable ;
ils sont d’ordinaire à grain fin, mais ils passent souvent à
de véritables poudingues contenant des galets de quartzite de 20
centimètres de long. Vers la base de ces grès, Courtet a noté un
banc d’argile puissant de 0 m. 15 ; les conditions qui ont présidé
à la formation de ces assises ont donc été très variables. Le
plateau auquel ils donnent naissance, et qui porte la ville de
N’dellé, est fréquemment couvert de formations ferrugineuses
d’origine continentale et qui sont si communes à cette latitude.
Ces grès s’étendent très loin vers le Sud et, le long de la
rivière Kotto, on peut les suivre pendant 400 kilomètres du Nord
au Sud jusqu’à l’Oubangui. Leur limite orientale est inconnue.
[Illustration : Fig. 12. — Coupe près de N’Dellé, vers 8°
30′ Lat, 18° 20′ Long., par Courtet.
5, Alluvions actuelles ; 4, Grès ferrugineux superficiels
(latérite) ; 3, Grès horizontaux et Poudingues ; 2, Quartzites
redressées, en éventail ; 1, Granite et Gneiss.]
Bien que les détails précis fassent encore défaut, il est
à peu près certain que des grès semblables se rencontrent en
d’autres points du bassin du Chari ; le capitaine Lœffler décrit
en particulier [_l. c._, p. 240] la région rocheuse de Bouar,
dans la haute Sanga (vers 13° longitude est, 6° latitude nord),
comme formée d’énormes amas de rochers qui forment de multiples
cavernes, refuge à peu près inviolable des populations du pays. Des
cavernes semblables existent dans tous les grès anciens du Soudan ;
il y en a à N’dellé, à Bilma et dans le Hombori. Cette indication
ne suffirait certainement pas à affirmer l’identité des deux
formations, mais Courtet a pu causer avec le capitaine Lœffler,
et les éclaircissements complémentaires qu’il a ainsi obtenus
lui paraissent amplement justifier le rapprochement qu’il m’a
indiqué.
Dans l’Ennedi, des grès, curieusement découpés, affectant
aussi un faciès ruiniforme, ont été vus récemment par le Cte
Bordeaux[15] ; leur coloration va du blanc au noir, en passant
par toute la gamme des bleus, des rouges et des violets. Les
détails donnés ne permettent cependant pas d’affirmer qu’ils
appartiennent au même groupe.
Il est assez difficile pour le moment d’attribuer un âge à ces
grès ; les plissements qu’ils ont subis par place, permettent de
croire qu’ils sont anciens. On les a souvent classés dans le Trias
par analogie avec une formation semblable, mais bien éloignée,
celle du Karoo dans l’Afrique australe. Il vaudrait mieux,
ce semble, les rapprocher des grès des tassili du Sahara dont
ils reproduisent l’allure tectonique. La distance qui sépare,
géographiquement, les grès dévoniens de Timissao et de l’oued
Tagrira, des plateaux du Gourma et de Bandiagara, est encore bien
considérable, même si l’on attribue au Dévonien la bande de
grès, plongeant de 45° vers le sud, que Gautier a vue au sud de
l’Adr’ar’ des Ifor’as entre les terrains cristallins et le
Crétacé, les grès horizontaux injectés de filons de quartz qui
reposent sur le Silurien à Tosaye, et les schistes, interstratifiés
de grès, que j’ai signalés dans le lit du Niger, à Labezzanga,
où ils dessinent un synclinal à axe est-ouest.
Les analogies d’aspect et cette demi-continuité géographique ne
permettent guère, cependant, d’affirmer l’âge dévonien des
grès horizontaux anciens du Soudan. Les indices paléontologiques,
les seuls valables, sont encore bien rares : ils se réduisent,
je crois, à une affirmation unique ; le Dr Boussenot[16] signale,
dans la région de Dori, une empreinte de trilobite dans les strates
gréseuses, et parle de Dévonien. Cette affirmation aurait besoin
d’être précisée, mais en tout cas elle est précieuse parce
qu’elle prouve que, au moins par place, les grès du Gourma sont
fossilifères.
D’autres grès ont été signalés dans la région de Goundam ;
ils semblent se relier à ceux de Bammako et de Guinée et sont
probablement beaucoup plus jeunes que ceux dont il vient d’être
question ; nous aurons à revenir plus tard (chap. II) sur ce point.