Je ne suis pas médecin, et je sais de toxicologie le peu qu’on en

apprend dans les traités élémentaires; cependant je me rappelai que

l’empoisonnement par l’arsenic se guérit par une méthode qui ressemble

un peu à celle du docteur Sangrado. Je chatouillai l’œsophage du malade

pour délivrer son estomac du fardeau qui le torturait. Mes doigts lui

servirent d’émétique, et bientôt j’eus lieu d’espérer que le poison

était en grande partie expulsé. Les phénomènes de réaction se

produisirent ensuite; la peau devint brûlante, le pouls accéléra sa

marche, la face se colora, les yeux s’injectèrent de filets rouges. Je

lui demandai si un de ses hommes serait assez adroit pour le saigner. Il

se banda le bras lui-même et il s’ouvrit tranquillement une veine, au

bruit de la fusillade et au milieu des balles perdues qui venaient

l’éclabousser. Il jeta par terre une bonne livre de sang et me demanda

d’une voix douce et tranquille ce qui lui restait à faire. Je lui

ordonnai de boire, et de boire encore, et de boire toujours, jusqu’à ce

que les dernières parcelles de l’arsenic fussent emportées par le

torrent de la boisson. Tout justement, l’outre de vin blanc qui avait

causé la mort de Vasile était encore dans la chambre. Ce vin, étendu

d’eau, servit à rendre la vie au Roi. Il m’obéit comme un enfant. Je

crois même que, la première fois que je lui tendis la coupe, sa pauvre

vieille majesté souffrante s’empara de ma main pour la baiser.

Vers dix heures du soir il allait mieux, mais son cafedgi était mort. Le

pauvre diable ne put ni se défaire du poison ni se réchauffer. On le

lança dans le ravin, du haut de la cascade. Tous nos défenseurs

paraissaient en bon état, sans une blessure, mais affamés comme des

loups en décembre. Quant à moi, j’étais à jeun depuis vingt-quatre

heures, et mon estomac criait famine. L’ennemi, pour nous braver, passa

la nuit à boire et à manger sur nos têtes. Il nous lançait des os de

mouton et des outres vides. Les nôtres ripostaient par quelques coups de

fusil, au jugé. Nous entendions distinctement les cris de joie et les

cris de mort. Coltzida était ivre; les blessés et les malades hurlaient

ensemble; Moustakas ne cria pas longtemps. Le tumulte me tint éveillé

toute la nuit auprès du vieux Roi. Ah! monsieur, que les nuits semblent

longues à celui qui n’est pas sûr du lendemain!

La matinée du mardi fut sombre et pluvieuse. Le ciel se brouilla au

lever du soleil, et une pluie grisâtre s’abattit avec impartialité sur

nos amis et nos ennemis. Mais si nous étions assez éveillés pour

préserver nos armes et nos cartouches, l’armée du général Coltzida

n’avait pas pris les mêmes précautions. Le premier engagement fut tout à

notre honneur. L’ennemi se cachait mal, et tirait d’une main avinée. La

partie me parut si belle, que je pris un fusil comme les autres. Ce qui

en advint, je vous l’écrirai dans quelques années, si je me fais

recevoir médecin. Je vous ai déjà avoué assez de meurtres pour un homme

qui n’en fait pas son état. Hadgi-Stavros voulut suivre mon exemple;

mais ses mains lui refusaient le service; il avait les extrémités

enflées et douloureuses, et je lui annonçai avec ma franchise ordinaire

que cette incapacité de travail durerait peut-être aussi longtemps que

lui.

Sur les neuf heures, l’ennemi, qui semblait fort attentif à nous

répondre, nous tourna brusquement le dos. J’entendis une fusillade

effrénée qui ne s’adressait pas à nous, et j’en conclus que maître

Coltzida s’était laissé surprendre par derrière. Quel était l’allié

inconnu qui nous servait si bien? Était-il prudent d’opérer une jonction

et de démolir nos barricades? Je ne demandais pas autre chose, mais le

Roi rêvait à la troupe de ligne, et Tambouris mordait sa moustache. Tous

nos doutes furent bientôt aplanis. Une voix qui ne m’était pas inconnue

cria: _All right!_ Trois jeunes gens armés jusqu’aux dents s’élancèrent

comme des tigres, franchirent la barricade et tombèrent au milieu de

nous. Harris et Lobster tenaient dans chaque main un revolver à six

coups. Giacomo brandissait un fusil de munition, la crosse en l’air

comme une massue: c’est ainsi qu’il entend l’emploi des armes à feu.

Le tonnerre, en tombant dans la chambre, eût produit un effet moins

tragique que l’entrée de ces hommes qui distribuaient des balles à

poignées et qui semblaient avoir de la mort plein les mains. Mes trois

commensaux, ivres de bruit, de mouvement et de victoire, n’aperçurent ni

Hadgi-Stavros ni moi; ils ne virent que des hommes à tuer, et Dieu sait

s’ils allèrent vite en besogne. Nos pauvres champions, étonnés, éperdus,

furent hors de combat sans avoir eu le temps de se défendre ou de se

reconnaître. Moi-même, qui aurais voulu leur sauver la vie, j’eus beau

crier dans mon coin; ma voix était couverte par le bruit de la poudre et

par les exclamations des vainqueurs. Dimitri, tapi entre Hadgi-Stavros

et moi, joignait vainement sa voix à la mienne. Harris, Lobster et

Giacomo tiraient, couraient, frappaient en comptant les coups, chacun

dans sa langue.

--_One!_ disait Lobster.

--_Two!_ répondait Harris.

--_Tre! quatro! cinque!_ hurlait Giacomo. Le cinquième fut Tambouris. Sa

tête éclata sous le fusil comme une noix fraîche sous une pierre. La

cervelle jaillit aux alentours, et le corps s’affaissa dans la fontaine

comme un paquet de haillons qu’une blanchisseuse jette au bord de l’eau.

Mes amis étaient beaux à voir dans leur travail épouvantable. Ils

tuaient avec ivresse, ils se complaisaient dans leur justice. Le vent et

la course avaient emporté leurs coiffures; leurs cheveux flottaient en

arrière; leurs regards étincelaient d’un éclat si meurtrier, qu’il était

difficile de discerner si la mort partait de leurs yeux ou de leurs

mains. On eût dit que la destruction s’était incarnée dans cette trinité

haletante. Lorsque tout fut aplani autour d’eux et qu’ils ne virent plus

d’autres ennemis que trois ou quatre blessés rampant sur le sol, ils

respirèrent. Harris fut le premier qui se souvint de moi. Giacomo

n’avait qu’un souci: il ne savait pas si, dans le nombre, il avait cassé

la tête d’Hadgi-Stavros. Harris cria de toutes ses forces: «Hermann, où

êtes-vous?

--Ici!» répondis-je, et les trois destructeurs accoururent à ma voix.

Le Roi des montagnes, tout faible qu’il était, appuya une main sur mon

épaule, s’adossa au rocher, regarda fixement ces hommes qui n’avaient

tué tant de monde que pour arriver jusqu’à lui, et leur dit d’une voix

ferme:

«Je suis Hadgi-Stavros.»

Vous savez si mes amis attendaient depuis longtemps l’occasion de

châtier le vieux Pallicare. Ils s’étaient promis sa mort comme une fête.

Ils avaient à venger les filles de Mistra, mille autres victimes, et

moi, et eux-mêmes. Et cependant je n’eus pas besoin de leur retenir le

bras. Il y avait un tel reste de grandeur dans ce héros en ruines, que

leur colère tomba d’elle-même et fit place à l’étonnement. Ils étaient

jeunes tous les trois, et dans cet âge où l’on ne trouve plus ses armes

devant un ennemi désarmé. Je leur appris en quelques mots comment le Roi

m’avait défendu contre toute sa bande, tout mourant qu’il était, et le

jour même où je l’avais empoisonné. Je leur expliquai la bataille qu’ils

avaient interrompue, les barricades qu’ils venaient de franchir et cette

guerre étrange où ils étaient intervenus pour tuer nos défenseurs.

«Tant pis pour eux! dit John Harris. Nous portions, comme la justice, un

bandeau sur les yeux. Si les drôles ont eu un bon mouvement avant de

mourir, on leur en tiendra compte là-haut; je ne m’y oppose pas.

--Quant aux secours dont nous vous avons privé, dit Lobster, ne vous en

mettez pas en peine. Avec deux revolvers dans les mains et deux autres

dans les poches, nous valons chacun vingt-quatre hommes. Nous avons tué

ceux-ci; les autres n’ont qu’à revenir! N’est-il pas vrai, Giacomo?

--Moi, dit le Maltais, j’assommerais une armée de taureaux: je suis en

veine! Et dire qu’on est réduit à cacheter des lettres avec ces deux

poignets-là.

Cependant l’ennemi, revenu de sa stupeur, avait recommencé le siège.

Trois ou quatre brigands avaient allongé le nez par-dessus nos remparts

et aperçu le carnage. Coltzida ne savait que penser de ces trois fléaux

qu’il avait vus frapper aveuglément sur ses amis et ses ennemis; mais il

conjectura que le fer ou le poison l’avait délivré du Roi des montagnes.

Il ordonna de démolir prudemment nos ouvrages de défense. Nous étions

hors de vue, abrités contre un mur, à dix pas de l’escalier. Le bruit

des matériaux qui croulaient avertit mes amis de recharger leurs armes.

Hadgi-Stavros les laissa faire. Il dit ensuite à John Harris:

«Où est Photini?

--A mon bord.

--Vous ne lui avez pas fait de mal?

--Est-ce que j’ai pris de vos leçons pour torturer les jeunes filles?

--Vous avez raison, je suis un misérable vieillard; pardonnez-moi.

Promettez-moi de lui faire grâce!

--Que diable voulez-vous que je lui fasse? Maintenant que j’ai retrouvé

Hermann, je vous la rendrai quand vous voudrez.

--Sans rançon?

--Vieille bête!

--Vous allez voir, dit le Roi, si je suis une vieille bête.»

Il passa le bras gauche autour du cou de Dimitri, il étendit sa main

crispée et tremblante vers la poignée de son sabre, tira péniblement la

lame hors du fourreau, et marcha vers l’escalier où les insurgés de

Coltzida s’aventuraient en hésitant. Ils reculèrent à sa vue, comme si

la terre se fût ouverte pour laisser passer le grand juge des enfers.

Ils étaient quinze ou vingt, tous armés: aucun d’eux n’osa ni se

défendre, ni s’excuser, ni fuir. Ils tremblaient sur leurs jambes devant

la face terrible du Roi ressuscité. Hadgi-Stavros marcha droit à

Coltzida, qui se cachait, plus pâle et plus glacé que tous les autres.

Il jeta le bras en arrière par un effort impossible à mesurer, et d’un

coup trancha cette tête ignoble d’épouvante. Le tremblement le reprit

ensuite. Il laissa tomber son sabre le long du cadavre, et ne daigna

point le ramasser.

«Marchons, dit-il, j’emporte mon fourreau. La lame n’est plus bonne à

rien, ni moi non plus: j’ai fini.»

Ses anciens compagnons s’approchèrent de lui pour lui demander grâce.

Quelques-uns le supplièrent de ne point les abandonner; ils ne savaient

que devenir sans lui. Il ne les honora pas d’un seul mot de réponse. Il

nous pria de le conduire à Castia pour prendre des chevaux, et à

Salamine pour chercher Photini.

Les brigands nous laissèrent partir sans résistance. Au bout de quelques

pas, mes amis s’aperçurent que je me traînais avec peine; Giacomo me

soutint; Harris s’informa si j’étais blessé. Le Roi me lança un regard

suppliant; pauvre homme! Je contai à mes amis que j’avais tenté une

évasion périlleuse, et que mes pieds s’en étaient mal trouvés. Nous

descendîmes lentement les sentiers de la montagne. Les cris des blessés

et la voix des bandits qui délibéraient sur place nous poursuivirent à

un demi-quart de lieue. A mesure que nous approchions du village, le

temps se remettait, les chemins séchaient sous nos pas. Le premier rayon

de soleil me parut bien beau. Hadgi-Stavros prêtait peu d’attention au

monde extérieur: il regardait en lui-même. C’est quelque chose de rompre

avec une habitude de cinquante ans.

Aux premières maisons de Castia, nous fîmes la rencontre du moine, qui

portait un essaim dans un sac. Il nous présenta ses civilités et

s’excusa de n’être point venu nous voir depuis la veille. Les coups de

fusil lui avaient fait peur. Le Roi le salua de la main et passa outre.

Les chevaux de mes amis les attendaient avec leur guide auprès de la

fontaine. Je demandai comment ils avaient quatre chevaux. Ils

m’apprirent que M. Mérinay faisait partie de l’expédition, mais qu’il

était descendu de cheval pour considérer une pierre curieuse, et qu’il

n’avait point reparu.

Giacomo Fondi me porta sur ma selle, toujours à bras tendu: c’était plus

fort que lui. Le Roi, aidé de Dimitri, se hissa péniblement sur la

sienne. Harris et son neveu sautèrent à cheval; le Maltais, Dimitri et

le guide nous précédèrent à pied.

Chemin faisant, je m’approchai de Harris, et il me raconta comment la

fille du Roi était tombée en son pouvoir.

«Figurez-vous, me dit-il, que j’arrivais de ma croisière, assez content

de moi, et tout fier d’avoir coulé une demi-douzaine de pirates. Je

mouille au Pirée le dimanche à six heures, je descends à terre, et comme

il y avait huit jours que je vivais en tête-à-tête avec mon état-major,

je me promettais une petite débauche de conversation. J’arrête un fiacre

sur le port, et je le prends pour la soirée. Je tombe chez Christodule

au milieu d’une consternation générale: je n’aurais jamais cru que tant

d’ennui pût tenir dans la maison d’un pâtissier. Tout le monde était

réuni pour le souper, Christodule, Maroula, Dimitri, Giacomo, William,

M. Mérinay et la petite fille des dimanches, plus endimanchée que

jamais; William me conta votre affaire. Si j’ai poussé de beaux cris,

inutile de vous le dire. J’étais furieux contre moi de n’avoir pas été

là. Le petit m’assure qu’il a fait tout ce qu’il a pu. Il a battu toute

la ville pour quinze mille francs, mais ses parents lui ont ouvert un

crédit fort limité; bref, il n’a pas trouvé la somme. Il s’est adressé,

en désespoir de cause, à M. Mérinay; mais le doux Mérinay prétend que

tout son argent est prêté à des amis intimes, loin d’ici, bien loin,

plus loin que le bout du monde.

«Hé! morbleu! dis-je à Lobster, c’est en monnaie de plomb qu’il faut

payer le vieux scélérat. A quoi te sert-il d’être plus adroit que

Nemrod, si ton talent n’est bon qu’à écorner la prison de Socrate? Il

faut organiser une chasse aux Pallicares! J’ai refusé dans le temps un

voyage dans l’Afrique centrale; et j’en suis encore aux regrets. C’est

double plaisir de tirer un gibier qui se défend. Fais provision de

poudre et de balles, et demain matin nous entrons en campagne.» William

mord à l’hameçon, Giacomo donne un grand coup de poing sur la table;

vous connaissez les coups de poing de Giacomo. Il jure de nous

accompagner, pourvu qu’on lui procure un fusil à un coup. Mais le plus

enragé de tous était M. Mérinay. Il voulait teindre ses mains dans le

sang des coupables. On accepta ses services, mais j’offris de lui

acheter le gibier qu’il rapporterait. Il enflait sa petite voix de la

façon la plus comique, et disait, en montrant ses poings de demoiselle,

qu’Hadgi-Stavros aurait affaire à lui.

«Moi, je riais de bon cœur, d’autant plus qu’on est toujours gai la

veille d’une bataille. Lobster devint tout guilleret à l’idée de montrer

aux brigands les progrès qu’il avait fait. Giacomo ne se tenait pas de

joie; les coins de sa bouche lui entraient dans les oreilles; il cassait

ses noisettes avec la figure d’un casse-noisette de Nuremberg. M.

Mérinay avait des rayons autour de la tête. Ce n’était plus un homme,

mais un feu d’artifice.

«Excepté nous, tous les convives avaient des mines d’une aune. La grosse

pâtissière se confondait en signes de croix; Dimitri levait les yeux au

ciel, le lieutenant de la phalange nous conseillait d’y regarder à deux

fois avant de nous frotter au Roi des montagnes. Mais la fille au nez

aplati, celle que vous avez baptisée du nom de _Crinolina invariabilis_,

était plongée dans une douleur tout à fait plaisante. Elle poussait des

soupirs de fendeur de bois, elle ne mangeait que par contenance, et

j’aurais pu faire entrer dans mon œil gauche le souper qu’elle mit dans

sa bouche.

--C’est une brave fille, Harris.

--Brave fille tant que vous voudrez, mais je trouve que votre indulgence

pour elle passe les bornes. Moi, je n’ai jamais pu lui pardonner ses

robes qui se fourrent obstinément sous les pieds de ma chaise, l’odeur

de patchouli qu’elle répand autour de moi, et les regards pâmés qu’elle

promène autour de la table. On dirait, sur ma parole, qu’elle n’est pas

capable de regarder une carafe sans lui faire les yeux doux. Mais si

vous l’aimez telle qu’elle est, il n’y a rien à dire. Elle partit à neuf

heures pour sa pension; je lui souhaitai un bon voyage. Dix minutes

après, je serre la main de nos amis, nous prenons rendez-vous pour le

lendemain, je sors, je réveille mon cocher, et devinez un peu qui je

trouve dans la voiture? _Crinolina invariabilis_ avec la servante du

pâtissier.

«Elle appuie un doigt sur sa bouche, je monte sans rien dire, et nous

partons. «Monsieur Harris, me dit-elle en assez bon anglais, ma foi!

monsieur Harris, jurez-moi de renoncer à vos projets contre le Roi des

montagnes.»

«Je me mets à rire, elle se met à pleurer. Elle jure que je me ferai

tuer; je réponds que c’est moi qui tue les autres; elle s’oppose à ce

qu’on tue Hadgi-Stavros, je veux savoir pourquoi, et enfin, à bout

d’éloquence, elle s’écrie, comme au cinquième acte d’un drame: «C’est

mon père!» Là-dessus, je commence à réfléchir sérieusement: une fois

n’est pas coutume. Je songe qu’il me serait possible de récupérer un ami

perdu sans en risquer deux ou trois autres, et je dis à la jeune

Pallicare:

«Votre père vous aime-t-il?

«--Plus que sa vie.

«--Vous a-t-il jamais refusé quelque chose?

«--Rien de ce qu’il me faut.

«--Et si vous lui écriviez que vous avez besoin de M. Hermann Schultz,

vous l’enverrait-il par retour du courrier?

«--Non.

«--Vous en êtes sûre?

«--Absolument.

«--Alors, mademoiselle, je n’ai plus qu’une chose à faire. A brigand,

brigand et demi. Je vous emporte à bord de _la Fancy_, et je vous garde

en otage jusqu’au retour d’Hermann.

«--J’allais vous le proposer, dit-elle. A ce prix papa vous rendra votre

ami.»

J’interrompis à ce mot le récit de John Harris.

«Hé bien, lui dis-je, vous n’admirez pas la pauvre fille qui vous aime

assez pour se livrer entre vos mains?

--La belle affaire! répondit-il; elle voulait sauver son honnête homme

de père, et elle savait bien qu’une fois la guerre déclarée, nous ne le

manquerions pas. Je lui promis de la traiter avec tous les égards qu’un

galant homme doit à une femme. Elle pleura jusqu’au Pirée, je la

consolai comme je pus. Elle murmurait entre ses dents: «Je suis une

fille perdue!» Je lui démontrai par A plus B qu’elle se retrouverait. Je

la vis descendre de voiture, je l’embarquai avec la servante dans mon

grand canot, le même qui nous attend là-bas. J’écrivis au vieux brigand

une lettre catégorique et je renvoyai la bonne femme à la ville avec le

petit message pour Dimitri.

«Depuis ce temps, la belle éplorée jouit sans partage de mon

appartement. Ordre de la traiter comme la fille d’un roi. J’ai attendu

jusqu’à lundi soir la réponse de son père, puis la patience m’a manqué;

je suis revenu à ma première idée; j’ai pris mes pistolets, j’ai fait

signe à nos amis, et vous savez le reste. Maintenant, à votre tour! vous

devez avoir tout un volume à raconter.

--Je suis à vous, lui dis-je. Il faut d’abord que j’aille glisser un mot

dans l’oreille d’Hadgi-Stavros.»

Je m’approchai du Roi des montagnes, et je lui dis tout bas: «Je ne sais

pourquoi je vous ai conté que Photini aimait John Harris. Il fallait que

la peur m’eût tourné la tête. Je viens de causer avec lui, et je vous

jure sur la tête de mon père qu’elle lui est aussi indifférente que s’il

ne lui avait jamais parlé.»

Le vieillard me remercia de la main, et j’allai raconter à John mes

aventures avec Mary-Ann. «Bravo! fit-il. Je trouvais que le roman

n’était pas complet, faute d’un peu d’amour. En voilà beaucoup, ce qui

ne gâte rien.

--Excusez-moi, lui dis-je. Il n’y a pas d’amour dans tout ceci: une

bonne amitié d’un côté, un peu de reconnaissance de l’autre. Mais il ne

faut rien de plus, je pense, pour faire un mariage raisonnablement

assorti.

--Épousez, mon ami, et prenez-moi pour témoin de votre bonheur.

--Vous l’avez bien gagné, John Harris.

--Quand la reverrez-vous? Je donnerais beaucoup pour assister à

l’entrevue.

--Je voudrais lui faire une surprise et la rencontrer comme par hasard.

--C’est une idée! Après-demain, au bal de la cour! Vous êtes invité, moi

aussi. La lettre vous attend sur votre table, chez Christodule. D’ici

là, mon garçon, il faut rester à mon bord pour vous refaire un peu. Vos

cheveux sont roussis et vos pieds endommagés: nous avons le temps de

remédier à tout.»

Il était six heures du soir lorsque le grand canot de _la Fancy_ nous

mit tous à bord. On porta le Roi des montagnes jusque sur le pont. Il ne

se soutenait plus. Photini se jeta dans ses bras en pleurant. C’était

beaucoup de voir que tous ceux qu’elle aimait avaient survécu à la

bataille, mais elle trouva son père vieilli de vingt ans. Peut-être

aussi eut-elle à souffrir de l’indifférence de Harris. Il la remit au

Roi avec un sans-façon tout américain, en lui disant:

«Nous sommes quittes. Vous m’avez rendu mon ami, je vous restitue

mademoiselle. Donnant, donnant. Les bons comptes font les bons amis. Et

maintenant, auguste vieillard, sous quel climat béni du ciel irez-vous

chercher qui vous pende? Vous n’êtes pas homme à vous retirer des

affaires!

--Excusez-moi, répondit-il avec une certaine hauteur: j’ai dit adieu au

brigandage, et pour toujours. Que ferais-je dans la montagne? Tous mes

hommes sont morts, blessés ou dispersés. J’en pourrais lever d’autres;

mais ces mains qui ont fait ployer tant de têtes me refusent le service.

C’est aux jeunes à prendre ma place; mais je les défie d’égaler ma

fortune et ma renommée. Que vais-je faire de ce restant de vieillesse

que vous m’avez laissé? Je n’en sais rien encore; mais soyez sûrs que

mes derniers jours seront bien remplis. J’ai ma fille à établir, mes

mémoires à dicter. Peut-être encore, si les secousses de cette semaine

n’ont pas trop fatigué mon cerveau, consacrerai-je au service de l’État

mes talents et mon expérience. Que Dieu me donne la santé de l’esprit:

avant six mois je serai président du conseil des ministres.»

CHAPITRE VIII

LE BAL DE LA COUR

Le jeudi 15 mai, à six heures du soir, John Harris, en grand uniforme,

me ramena chez Christodule. Le pâtissier et sa femme me firent fête, non

sans pousser quelques soupirs à l’adresse du Roi des montagnes. Pour

moi, je les embrassai de bon cœur. J’étais heureux de vivre, et je ne

voyais partout que des amis. Mes pieds étaient guéris, mes cheveux

coupés, mon estomac satisfait. Dimitri m’assura que Mme Simons, sa fille

et son frère étaient invités au bal de cour, et que la blanchisseuse

venait de porter une robe à l’hôtel des Étrangers. Je jouissais par

avance de la surprise et de la joie de Mary-Ann. Christodule m’offrit un

verre de vin de Santorin. Dans ce breuvage adorable, je crus boire la

liberté, la richesse et le bonheur. Je montai l’escalier de ma chambre,

mais, avant d’entrer chez moi, je crus devoir frapper à la porte de M.

Mérinay. Il me reçut au milieu d’une bagarre de livres et de papiers.

«Cher Monsieur, me dit-il, vous voyez un homme perdu de travail. J’ai

trouvé au-dessus du village de Castia une inscription antique qui m’a

privé du plaisir de combattre pour vous et qui, depuis deux jours, me

met à la torture. Elle est absolument inédite, je viens de m’en assurer.

Personne ne l’a vue avant moi; j’aurai l’honneur de la découverte; je

compte y attacher mon nom. La pierre est un petit monument de calcaire

coquillier, haut de trente-cinq centimètres sur vingt-deux et planté par

hasard au bord du chemin. Les caractères sont de la bonne époque et

sculptés dans la perfection. Voici l’inscription, telle que je l’ai

copiée sur mon carnet.

S. T. X. X. I. I.

M. D. C. C. C. L. I.

«Si je parviens à l’expliquer, ma fortune est faite. Je serai membre de

l’Académie des inscriptions et belles-lettres de Pont-Audemer! Mais la

tâche est longue et difficile. L’antiquité garde ses secrets avec un

soin jaloux. Je crains bien d’être tombé sur un monument relatif aux

mystères d’Éleusis. En ce cas, il y aurait peut-être deux

interprétations à trouver, l’une vulgaire ou démotique, l’autre sacrée

ou hiératique. Il faudra que vous me donniez votre avis.

--Mon avis, lui répondis-je, est celui d’un ignorant. Je pense que vous

avez découvert une borne comme on en voit beaucoup le long des chemins,

et que l’inscription qui vous a donné tant de peine pourrait sans nul

inconvénient se traduire ainsi: «Stade, 22, 1851.» Bonsoir, cher

monsieur Mérinay; je vais écrire à mon père et endosser mon bel habit

rouge.»

Ma lettre à mes parents fut une ode, un hymne, un chant de bonheur.

L’ivresse de mon cœur coulait sur le papier entre les deux becs de ma

plume. J’invitai la famille à mon mariage, sans oublier la bonne tante

Rosenthaler. Je priai mon père de vendre au plus tôt son auberge, dût-il

la donner à vil prix. J’exigeai que Frantz et Jean Nicolas quittassent

le service; j’adjurai mes autres frères de changer d’état. Je prenais

tout sur moi; je me chargeais de l’avenir de tous les nôtres. Sans

perdre un seul moment, je cachetai la dépêche, et je la fis porter par

un exprès au Pirée, à bord du _Lloyd_ autrichien qui partait le vendredi

matin, à six heures. «De cette façon, me disais-je, ils jouiront de mon

bonheur presque aussitôt que moi.»

Le roi des montagnes · 第 14 / 15 段