A neuf heures moins un quart, heure militaire, j’entrais au palais avec

John Harris. Ni Lobster, ni M. Mérinay, ni Giacomo n’étaient invités.

Mon tricorne avait un reflet imperceptiblement roussâtre, mais, à la

clarté des bougies, ce petit défaut ne s’apercevait pas. Mon épée était

trop courte de sept ou huit centimètres; mais qu’importe? le courage ne

se mesure pas à la longueur de l’épée, et j’avais, sans vanité, le droit

de passer pour un héros. L’habit rouge était juste, il me gênait sous

les bras, et le parement des manches arrivait assez loin de mes

poignets; mais la broderie faisait bien, comme papa l’avait prophétisé.

La salle de bal, décorée avec un certain goût et splendidement éclairée,

se divisait en deux camps. D’un côté étaient les fauteuils réservés aux

dames, derrière le trône du roi et de la reine; de l’autre étaient les

chaises destinées au sexe laid. J’embrassai d’un coup d’œil avide

l’espace occupé par les dames. Mary-Ann n’y était pas encore.

A neuf heures, je vis entrer le roi et la reine, précédés de la grande

maîtresse, du maréchal du palais, des aides de camp, des dames d’honneur

et des officiers d’ordonnance, parmi lesquels on me montra M. George

Micrommatis. Le roi était magnifiquement vêtu en Pallicare, et la reine

portait une toilette admirable, dont les élégances exquises ne pouvaient

venir que de Paris. Le luxe des toilettes et l’éclat des costumes

nationaux ne m’éblouirent pas au point de me faire oublier Mary-Ann.

J’avais les yeux fixés sur la porte, et j’attendais.

Les membres du corps diplomatique et les principaux invités se rangèrent

en cercle autour du roi et de la reine, qui leur distribuèrent des

paroles aimables, durant une demi-heure environ. J’étais au dernier

rang, avec John Harris. Un officier placé devant nous se recula si

maladroitement qu’il me marcha sur le pied et m’arracha un cri. Il

retourna la tête, et je reconnus le capitaine Périclès, tout fraîchement

décoré de l’ordre du Sauveur. Il me fit ses excuses et me demanda de mes

nouvelles. Je ne pus m’empêcher de lui répondre que ma santé ne le

regardait pas. John Harris, qui savait mon histoire de bout en bout, dit

poliment au capitaine:

«N’est-ce pas à monsieur Périclès que j’ai l’honneur de parler?

--A lui-même.

--Je suis charmé de la rencontre. Seriez-vous assez aimable pour

m’accompagner un instant dans le salon de jeu? Il est encore désert, et

nous y serons seuls.

--A vos ordres, monsieur.»

M. Périclès, plus pâle qu’un soldat qui sort de l’hôpital, nous suivit

en souriant. Arrivé, il fit face à John Harris, et lui dit: «Monsieur,

j’attends votre bon plaisir.»

Pour toute réponse, Harris lui arracha sa croix avec le ruban neuf, et

la mit dans sa poche en disant:

«Voilà, monsieur, tout ce que j’avais à vous dire.

--Monsieur, cria le capitaine en faisant un pas en arrière.

--Point de bruit, monsieur, je vous en prie. Si vous tenez à ce joujou,

veuillez l’envoyer prendre chez M. John Harris, commandant de _la

Fancy_, par deux de vos amis.

--Monsieur, reprit Périclès, je ne sais de quel droit vous me prenez une

croix dont la valeur est de quinze francs, et que je serai forcé de

remplacer à mes frais.

--Qu’à cela ne tienne, monsieur; voici un souverain à l’effigie de la

reine d’Angleterre: quinze francs pour la croix, dix pour le ruban. S’il

restait quelque chose, je vous prierais de le boire à ma santé.

--Monsieur, dit l’officier en empochant la pièce, je n’ai plus qu’à vous

remercier.» Il nous salua sans ajouter un mot, mais ses yeux ne

promettaient rien de bon.

«Mon cher Hermann, me dit Harris, vous ferez prudemment de quitter ce

pays le plus tôt possible avec votre future. Ce gendarme m’a l’air d’un

brigand fini. Quant à moi, je resterai huit jours, pour lui laisser le

temps de me rendre la monnaie de ma pièce; après quoi, je suivrai

l’ordre qui m’envoie dans les mers du Japon.

--Je suis bien fâché, lui répondis-je, que votre vivacité vous ait

emporté si loin. Je ne voulais pas sortir de Grèce sans un exemplaire ou

deux de la _Boryana variabilis_. J’en avais un incomplet, sans les

racines, et je l’ai oublié là-haut avec ma boîte de fer-blanc.

--Laissez un dessin de votre plante à Lobster ou à Giacomo. Ils feront

un pèlerinage à votre intention dans la montagne. Mais, pour Dieu!

hâtez-vous de mettre votre bonheur en sûreté!»

En attendant, mon bonheur n’arrivait pas au bal, et je me tuais les yeux

à dévisager toutes les danseuses. Vers minuit, je perdis l’espérance. Je

sortis du grand salon, et je me plantai mélancoliquement devant une

table de whist, où quatre joueurs habiles faisaient courir les cartes

avec une dextérité admirable. Je commençais à m’intéresser à ce jeu

d’adresse, lorsqu’un éclat de rire argentin me fit bondir le cœur.

Mary-Ann était là derrière moi. Je ne la voyais pas, et je n’osais me

retourner vers elle, mais je la sentais présente, et la joie me serrait

la gorge à m’étouffer. Ce qui causait son hilarité, je ne l’ai jamais

su. Peut-être quelque costume ridicule: on en rencontre en tout pays

dans les bals officiels. L’idée me vint que j’avais une glace devant

moi. Je levai les yeux, et je la vis, sans être vu, entre sa mère et son

oncle, plus belle et plus radieuse que le jour où elle m’était apparue

pour la première fois. Un triple collier de perles caressantes ondulait

mollement autour de son cou et suivait le doux contour de ses épaules

divines. Ses beaux yeux scintillaient au feu des bougies, ses dents

riaient avec une grâce inexprimable, la lumière jouait comme une folle

dans la forêt de ses cheveux. Sa toilette était celle de toutes les

jeunes filles; elle ne portait pas, comme Mme Simons, un oiseau de

paradis sur la tête, mais elle n’en était que plus belle; sa jupe était

relevée par quelques bouquets de fleurs naturelles; elle avait des

fleurs au corsage et dans les cheveux, et quelles fleurs, monsieur? Je

vous le donne en mille. Moi, je pensai mourir de joie en reconnaissant

sur elle la _Boryana variabilis_. Tout me tombait du ciel en même temps.

Y a-t-il rien de plus doux que d’herboriser dans les cheveux de celle

qu’on aime? J’étais le plus heureux des hommes et des naturalistes!

L’excès du bonheur m’entraîna par-dessus toutes les bornes des

convenances. Je me retournai brusquement vers elle, je lui tendis les

mains, je criai: «Mary-Ann! c’est moi!»

Le croyez-vous, monsieur? elle recula comme épouvantée, au lieu de

tomber dans mes bras. Mme Simons leva si haut la tête, qu’il me sembla

que son oiseau de paradis s’envolait au plafond. Le vieux monsieur me

prit par la main, me conduisit à l’écart, m’examina comme une bête

curieuse et me dit: «Monsieur, êtes-vous présenté à ces dames?

--Il s’agit bien de tout cela, mon digne monsieur Sharper! mon cher

oncle! Je suis Hermann! Hermann Schultz! leur compagnon de captivité!

leur sauveur! Ah! j’en ai vu de belles, allez! depuis leur départ. Je

vous conterai tout cela chez nous.

--_Yes, yes_, répondit-il. Mais la coutume anglaise, monsieur, exige

absolument qu’on soit présenté aux dames avant de leur raconter des

histoires.

--Mais puisqu’elles me connaissent, mon bon et excellent monsieur

Sharper! nous avons dîné plus de dix fois ensemble! Je leur ai rendu un

service de cent mille francs! vous le savez bien? chez le Roi des

montagnes?

--_Yes, yes_; mais vous n’êtes pas présenté.

--Mais vous ne savez donc pas que je me suis exposé à mille morts pour

ma chère Mary-Ann?

--Fort bien; mais vous n’êtes pas présenté.

--Enfin, monsieur, je dois l’épouser, sa mère l’a permis. Ne vous a-t-on

pas dit que je devais me marier avec elle?

--Pas avant d’être présenté.

--Présentez-moi donc vous-même!

--_Yes, yes_; mais il faut d’abord vous faire présenter à moi.

--Attendez!»

Je courus comme un fou à travers le bal, je heurtai plus de six groupes

de valseurs; mon épée s’embarrassa dans mes jambes, je glissai sur le

parquet et je tombai scandaleusement de toute ma longueur. Ce fut John

Harris qui me releva.

«Que cherchez-vous? dit-il.

--Elles sont ici, je les ai vues: je vais épouser Mary-Ann; mais il faut

d’abord que je leur sois présenté. C’est la mode anglaise. Aidez-moi! Où

sont-elles? N’avez-vous pas vu une grande femme coiffée d’un oiseau de

paradis?

--Oui, elle vient de quitter le bal avec une bien jolie fille.

--Quitter le bal! mais, mon ami, c’est la mère de Mary-Ann!

--Calmez-vous, nous la retrouverons. Je vous ferai présenter par le

ministre d’Amérique.

--C’est cela. Je vais vous montrer mon oncle Edward Sharper. Je l’ai

laissé ici. Où diable s’est-il sauvé? Il ne saurait être loin!»

L’oncle Edward avait disparu. J’entraînai le pauvre Harris jusque sur la

place du palais, devant l’hôtel des Étrangers. L’appartement de Mme

Simons était éclairé. Au bout de quelques minutes, les lumières

s’éteignirent. Tout le monde était au lit.

«Faisons comme eux, fit Harris. Le sommeil vous calmera. Demain, entre

une heure et deux, j’arrangerai vos affaires.»

Je passai une nuit pire que les nuits de ma captivité. Harris dormit

avec moi, c’est-à-dire ne dormit pas. Nous entendions les voitures du

bal qui descendaient la rue d’Hermès avec leurs cargaisons d’uniformes

et de toilettes. Sur les cinq heures, la fatigue me ferma les yeux.

Trois heures après, Dimitri entra dans ma chambre en disant: «Grandes

nouvelles!

--Quoi?

--Vos Anglaises viennent de partir.

--Pour où?

--Pour Trieste.

--Malheureux! en es-tu bien sûr?

--C’est moi qui les ai conduites au bateau.

--Mon pauvre ami, dit Harris en me serrant les mains, la reconnaissance

s’impose, mais l’amour ne se commande pas.

--Hélas!» fit Dimitri. Il y avait de l’écho dans le cœur de ce garçon.

Depuis ce jour, monsieur, j’ai vécu comme les bêtes, buvant, mangeant et

humant l’air. J’ai expédié mes collections à Hambourg sans une seule

fleur de _Boryana variabilis_. Mes amis m’ont conduit au bateau français

le lendemain du bal. Ils ont trouvé prudent de faire le voyage pendant

la nuit, de peur de rencontrer les soldats de M. Périclès. Nous sommes

arrivés sans encombre au Pirée; mais à vingt-cinq brasses du rivage, une

demi-douzaine de fusils invisibles ont chanté tout près de nos oreilles.

C’était l’adieu du joli capitaine et de son beau pays.

J’ai parcouru les montagnes de Malte, de la Sicile et de l’Italie, et

mon herbier s’est enrichi plus que moi. Mon père, qui avait eu le bon

esprit de garder son auberge, m’a fait savoir, à Messine, que mes envois

étaient appréciés là-bas. Peut-être trouverai-je une place en arrivant;

mais je me suis fait une loi de ne plus compter sur rien.

Harris est en route pour le Japon. Dans un an ou deux, j’espère avoir de

ses nouvelles. Le petit Lobster m’a écrit à Rome, il s’exerce toujours à

tirer le pistolet. Giacomo continue à cacheter des lettres le jour et à

casser des noisettes le soir. M. Mérinay a trouvé pour sa pierre une

nouvelle interprétation, bien plus ingénieuse que la mienne. Son grand

travail sur Démosthène doit s’imprimer un jour ou l’autre. Le Roi des

montagnes a fait sa paix avec l’autorité. Il construit une grande maison

sur la route du Pentélique, avec un corps de garde pour loger vingt-cinq

Pallicares dévoués. En attendant, il a loué un petit hôtel dans la ville

moderne, au bord du grand ruisseau. Il reçoit beaucoup de monde et se

démène activement pour arriver au ministère de la justice; mais il

faudra du temps. C’est Photini qui tient sa maison. Dimitri va

quelquefois souper et soupirer à la cuisine.

Je n’ai plus entendu parler de Mme Simons, ni de M. Sharper, ni de

Mary-Ann. Si ce silence continue, je n’y penserai bientôt plus.

Quelquefois encore, au milieu de la nuit, je rêve que je suis devant

elle et que ma longue figure maigre se reflète dans ses yeux. Alors je

m’éveille, je pleure à chaudes larmes et je mords furieusement mon

oreiller. Ce que je regrette, croyez-le bien, ce n’est pas la femme,

c’est la fortune et la position qui m’ont échappé. Bien m’en a pris de

ne pas livrer mon cœur, et je rends tous les jours des actions de grâces

à ma froideur naturelle. Que je serais à plaindre, mon cher monsieur, si

par malheur j’étais tombé amoureux!

CHAPITRE IX

LETTRE D’ATHÈNES

Le jour même où j’allais livrer à l’impression le récit de M. Hermann

Schultz, mon honorable correspondant d’Athènes me renvoya le manuscrit

avec la lettre suivante:

«Monsieur,

«L’histoire du Roi des montagnes est l’invention d’un ennemi de la

vérité et de la gendarmerie. Aucun des personnages qui y sont cités n’a

mis le pied sur le sol de la Grèce. La police n’a point visé de

passeport au nom de Mme Simons. Le commandant du Pirée n’a jamais

entendu parler de _la Fancy_ ni de M. John Harris. Les frères Philip ne

se souviennent pas d’avoir employé M. William Lobster. Aucun agent

diplomatique n’a connu dans ses bureaux un Maltais du nom de Giacomo

Fondi. La Banque nationale de Grèce a bien des choses à se reprocher,

mais elle n’a jamais eu en dépôt les fonds provenant du brigandage. Si

elle les avait reçus, elle se serait fait un devoir de les confisquer à

son profit. Je tiens à votre disposition la liste de nos officiers de

gendarmerie. Vous n’y trouverez aucune trace de M. Périclès. Je ne

connais que deux hommes, de ce nom: l’un est cabaretier dans la ville

d’Athènes, l’autre vend des épices à Tripolitza. Quant au fameux

Hadgi-Stavros, dont j’entends aujourd’hui le nom pour la première fois,

c’est un être fabuleux qu’il faut reléguer dans la mythologie. Je

confesse en toute sincérité qu’il y eut autrefois quelques brigands dans

le royaume. Les principaux ont été détruits par Hercule et par Thésée,

qui peuvent être considérés comme les fondateurs de la gendarmerie

grecque. Ceux qui ont échappé au bras de ces deux héros sont tombés sous

les coups de notre invincible armée. L’auteur du roman que vous m’avez

fait l’honneur de m’envoyer a prouvé autant d’ignorance que de mauvaise

foi, en affectant de considérer le brigandage comme un fait

contemporain. Je donnerais beaucoup pour que son récit fût imprimé, soit

en France, soit en Angleterre, avec le nom et le portrait de M. Schultz.

Le monde saurait enfin par quels grossiers artifices on essaye de nous

rendre suspects à toutes les nations civilisées.

«Quant à vous, monsieur, qui nous avez toujours rendu justice, agréez

l’assurance de tous les bons sentiments avec lesquels j’ai l’honneur

d’être

«Votre très reconnaissant serviteur,

«PATRIOTIS PSEFTIS,

«Auteur d’un volume de dithyrambes sur la régénération de la Grèce;

rédacteur du journal _l’Espérance_; membre de la Société archéologique

d’Athènes, membre correspondant de l’Académie des îles Ioniennes,

actionnaire de la Compagnie nationale du Spartiate Pavlos.»

CHAPITRE X

OÙ L’AUTEUR REPREND LA PAROLE

Athénien, mon bel ami, les histoires les plus vraies ne sont pas celles

qui sont arrivées.

TABLE DES MATIÈRES

PAGES

CHAPITRE I. --M. HERMANN SCHULTZ 1

CHAPITRE II. --PHOTINI 7

CHAPITRE III. --MARY-ANN 33

CHAPITRE IV. --HADGI-STAVROS 59

CHAPITRE V. --LES GENDARMES 119

CHAPITRE VI. --L’ÉVASION 157

CHAPITRE VII. --JOHN HARRIS 197

CHAPITRE VIII.--LE BAL DE LA COUR 233

CHAPITRE IX. --LETTRE D’ATHÈNES 244

CHAPITRE X. --OÙ L’AUTEUR REPREND LA PAROLE 246

Le roi des montagnes · 第 15 / 15 段