garni, l’œil allumé, la face épanouie. «Allez, pensai-je en moi-même,
votre joie et votre santé tomberont comme un masque, et vous maudirez
sincèrement chaque bouchée du festin que je vous ai assaisonné!» La
célèbre Locuste a dû passer de bons quarts d’heure en sa vie. Lorsqu’on
a quelque raison de haïr les hommes, il est assez doux de voir un être
vigoureux qui va, qui vient, qui rit, qui chante, en portant dans le
tube intestinal une semence de mort qui doit croître et le dévorer.
C’est à peu près la même joie qu’éprouve un bon docteur à la vue d’un
mourant qu’il sait comment rappeler à la vie. Locuste faisait de la
médecine en sens inverse, et moi aussi.
Mes réflexions haineuses furent interrompues par un tumulte singulier.
Les chiens aboyèrent en chœur, et un messager hors d’haleine parut sur
le plateau avec toute la meute à ses trousses. C’était Dimitri, le fils
de Christodule. Quelques pierres lancées par les brigands le délivrèrent
de son escorte. Il cria du plus loin qu’il put: «Le Roi! il faut que je
parle au Roi!» Lorsqu’il fut à vingt pas de nous, je l’appelai d’une
voix dolente. Il fut épouvanté de l’état où il me trouvait, et il
s’écria: «Les imprudents! Pauvre fille!
--Mon bon Dimitri! lui dis-je, d’où viens-tu? Ma rançon serait-elle
payée?
--Il s’agit bien de rançon! mais ne craignez rien, j’apporte de bonnes
nouvelles. Bonnes pour vous, malheureuses pour moi, pour lui, pour elle,
pour tout le monde! Il faut que je voie Hadgi-Stavros. Pas une minute à
perdre. Jusqu’à mon retour, ne souffrez pas qu’on vous fasse aucun mal:
elle en mourrait! Vous entendez, vous autres! ne touchez pas au milord.
Il y va de votre vie. Le Roi vous ferait couper en morceaux.
Conduisez-moi jusqu’au Roi!»
Le monde est ainsi fait, que tout homme qui parle en maître est presque
sûr d’être obéi. Il y avait tant d’autorité dans la voix de ce
domestique, et sa passion s’exprimait sur un ton si impérieux, que mes
gardiens, étonnés et stupides, oublièrent de me retenir auprès du feu.
Je rampai à quelque distance, et je reposai délicieusement mon corps sur
la roche froide jusqu’à l’arrivée d’Hadgi-Stavros.
Il ne paraissait ni moins ému ni moins agité que Dimitri. Il me prit
dans ses bras comme un enfant malade, et m’emporta tout d’une traite
jusqu’au fond de cette chambre fatale où Vasile était enseveli. Il me
déposa sur son propre tapis avec des précautions maternelles; il fit
deux pas en arrière, et me regarda avec un curieux mélange de haine et
de pitié. Il dit à Dimitri: «Mon enfant, c’est la première fois que
j’aurai laissé un pareil crime impuni. Il a tué Vasile, cela n’est rien.
Il m’a voulu m’assassiner moi-même, je lui pardonne. Mais il m’a volé,
le scélérat! Quatre-vingt mille francs de moins dans la dot de Photini?
Je cherchais un supplice égal à son crime. Oh! sois tranquille! J’aurais
trouvé!... Malheureux que je suis! Pourquoi n’ai-je pas dompté ma
colère? Je l’ai traité bien durement. C’est elle qui en portera la
peine. Si elle recevait vingt coups de bâton sur ses petits pieds, je ne
la reverrais plus. Les hommes n’en meurent pas, mais une femme! une
enfant de quinze ans!»
Il fit évacuer la salle par tous les brigands qui se pressaient autour
de nous. Il délia doucement les linges ensanglantés qui enveloppaient
mes blessures. Il envoya son chiboudgi chercher le baume de Luidgi-Bey.
Il s’assit devant moi sur l’herbe humide, prit mes pieds dans ses mains
et contempla mes blessures. Chose incroyable à dire, il avait des larmes
dans les yeux!
«Pauvre enfant! dit-il, vous devez souffrir cruellement. Pardonnez-moi.
Je suis un vieux brutal. Un loup de montagne, un Pallicare! J’ai été
instruit à la férocité depuis l’âge de vingt ans. Mais vous voyez que
mon cœur est bon, puisque je regrette ce que j’ai fait. Je suis plus
malheureux que vous, car vous avez les yeux secs, et moi je pleure. Je
vais vous mettre en liberté sans perdre une minute; ou plutôt, non: vous
ne pouvez pas vous en aller ainsi. Je veux d’abord vous guérir. Le baume
est souverain, je vous soignerai comme un fils, la santé reviendra vite.
Il faut que vous marchiez demain. Elle ne peut pas rester un jour de
plus entre les mains de votre ami.
«Au nom du ciel, ne comptez à personne notre querelle d’aujourd’hui!
Vous savez que je ne vous haïssais pas; je vous l’ai dit souvent;
j’avais de la sympathie pour vous, je vous donnais ma confiance. Je vous
disais mes secrets les plus intimes. Souvenez-vous que nous avons été
deux amis jusqu’à la mort de Vasile. Il ne faut pas qu’un instant de
colère vous fasse oublier douze jours de bons traitements. Vous ne
voulez pas que mon cœur de père soit déchiré. Vous êtes un brave jeune
homme; votre ami doit être bon comme vous.
--Mais qui donc? m’écriais-je.
--Qui? Ce maudit Harris! cet Américain d’enfer! ce pirate exécrable! ce
voleur d’enfants! cet assassin de jeunes filles! cet infâme que je
voudrais tenir avec toi pour vous broyer dans mes mains, vous choquer
l’un contre l’autre et vous jeter en poussière au vent de mes montagnes!
Vous êtes tous les mêmes, Européens, race de traîtres qui n’osez vous
attaquer aux hommes, et qui n’avez de courage que contre les enfants.
Lis ce qu’il vient de m’écrire, et réponds-moi s’il est des tortures
assez cruelles pour châtier un crime comme le sien!»
Il me jeta brutalement une lettre froissée. J’en reconnus l’écriture au
premier coup d’œil, et lus:
«Dimanche, 11 mai,
à bord de _la Fancy_, rade de Salamine.
«Hadgi-Stavros, Photini est à mon bord, sous la garde de quatre canons
américains. Je la retiendrai en otage aussi longtemps qu’Hermann
Schultz sera prisonnier. Comme tu traiteras mon ami, je traiterai ta
fille. Elle payera cheveu pour cheveu, dent pour dent, tête pour tête.
Réponds-moi sans délai, sinon j’irai te voir.
«JOHN HARRIS.»
A cette lecture, il me fut impossible de renfermer ma joie. «Ce bon
Harris! m’écriai-je tout haut. Moi qui l’accusais! Mais explique-moi,
Dimitri, pourquoi il ne m’a pas secouru plus tôt.
--Il était absent, monsieur Hermann; il donnait la chasse aux pirates.
Il est revenu hier matin, bien malheureusement pour nous. Pourquoi
n’est-il pas resté en route!
--Excellent Harris! il n’a pas perdu un seul jour! Mais où a-t-il
déniché la fille de ce vieux scélérat?
--Chez nous, monsieur Hermann. Vous la connaissez bien, Photini. Vous
avez dîné plus d’une fois avec elle.
--La fille du Roi des montagnes était donc cette pensionnaire au nez
aplati qui soupirait pour John Harris!
J’en conclus tout bas que l’enlèvement s’était opéré sans violence.
Le chiboudgi revint avec un paquet de toile et un flacon rempli d’une
pommade jaunâtre. Le Roi pansa mes deux pieds en praticien expérimenté,
et j’éprouvai sur l’heure un certain soulagement. Hadgi-Stavros était en
ce moment un beau sujet d’étude psychologique. Il y avait autant de
brutalité dans ses yeux que de délicatesse dans ses mains. Il enroulait
si doucement les bandes autour de mon cou-de-pied, que je le sentais à
peine; mais son regard disait tout haut: «Que je te serrerais bien une
corde autour du cou!» Il piquait les épingles aussi adroitement qu’une
femme; mais de quel appétit il m’aurait planté son cangiar au milieu du
corps!
Lorsque l’appareil fut posé, il tendit le poing du côté de la mer, et
dit avec un rugissement sauvage:
«Je ne suis donc plus Roi, puisqu’il m’est défendu d’assouvir ma colère!
Moi qui ai toujours commandé, j’obéis à une menace! Celui qui fait
trembler un million d’hommes a peur! Ils se vanteront sans doute; ils le
diront à tout le monde. Le moyen d’imposer silence à ces Européens
bavards! On mettra cela dans les journaux, peut-être même dans les
livres. C’est bien fait! Pourquoi me suis-je marié? Est-ce qu’un homme
comme moi devrait avoir des enfants? Je suis né pour hacher des soldats,
et non pour bercer des petites filles. Le tonnerre n’a pas d’enfants; le
canon n’a pas d’enfants. S’ils en avaient, on ne craindrait plus la
foudre, et les boulets resteraient en chemin. Ce John Harris doit bien
rire de moi! Si je lui déclarais la guerre! Si je prenais son navire à
l’abordage! J’en ai attaqué bien d’autres, du temps que j’étais pirate,
et je me souciais de vingt canons comme de cela! Mais ma fille n’était
pas à bord. Chère petite! Vous la connaissiez donc, monsieur Hermann?
Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous logiez chez Christodule? Je ne
vous aurais rien demandé; je vous aurais relâché sur-le-champ, pour
l’amour de Photini. Justement, je veux qu’elle apprenne votre langue.
Elle sera princesse en Allemagne un jour ou l’autre. N’est-il pas vrai
qu’elle fera une jolie princesse? Mais j’y songe! puisque vous la
connaissez, vous défendrez à votre ami de lui faire du mal. Auriez-vous
le cœur de voir tomber une larme de ses chers yeux? Elle ne vous a rien
fait, la pauvre innocente. Si quelqu’un doit expier vos souffrances,
c’est moi. Dites à M. John Harris que vous vous êtes écorché les pieds
dans les chemins; vous me ferez ensuite tout le mal qu’il vous plaira!»
Dimitri arrêta ce flot de paroles. «Il est bien fâcheux, dit-il, que M.
Hermann soit blessé. Photini n’est pas en sûreté au milieu de ces
hérétiques, et je connais M. Harris: il est capable de tout!»
Le Roi fronça le sourcil. Les soupçons de l’amoureux entrèrent de
plein-pied dans le cœur du père. «Allez-vous-en, me dit-il; je vous
porterai, s’il le faut, jusqu’au bas de la montagne; vous attendrez dans
quelque village un cheval, une voiture, une litière; je fournirai ce
qu’il faudra. Mais faites-lui savoir dès aujourd’hui que vous êtes
libre, et jurez-moi sur la tête de votre mère que vous ne parlerez à
personne du mal qu’on vous a fait!»
Je ne savais pas trop comment je supporterais les fatigues du transport;
mais tout me semblait préférable à la compagnie de mes bourreaux. Je
craignais qu’un nouvel obstacle ne s’élevât entre moi et la liberté. Je
dis au Roi: «Partons. Je jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’on
ne touchera pas un cheveu de ta fille.»
Il m’enleva dans ses bras, me jeta sur son épaule et monta l’escalier de
son cabinet. La troupe entière accourut au-devant de lui et nous barra
le chemin. Moustakas, livide comme un cholérique, lui dit: «Où vas-tu?
L’Allemand a jeté un sort sur la friture. Nous souffrons tous comme des
damnés d’enfer. Nous allons crever par sa faute, et nous voulons qu’il
meure avant nous.»
Je retombai tout à plat du haut de mes espérances. L’arrivée de Dimitri,
l’intervention providentielle de John Harris, le revirement
d’Hadgi-Stavros, l’humiliation de cette tête superbe aux pieds de son
prisonnier, tant d’événements entassés dans un quart d’heure m’avaient
troublé la cervelle: j’oubliais déjà le passé et je me lançais à corps
perdu dans l’avenir.
A la vue de Moustakas, le poison me revint en mémoire. Je sentis que
chaque minute allait précipiter un événement terrible. Je m’attachai au
Roi des montagnes, je nouai mes bras autour de son cou, je l’adjurai de
m’emporter sans retard: «Il y va de ta gloire, lui dis-je. Prouve à ces
enragés que tu es le Roi! Ne réponds pas: les paroles sont inutiles.
Passons-leur sur le corps. Tu ne sais pas toi-même quel intérêt tu as à
me sauver. Ta fille aime John Harris; j’en suis sûr, elle me l’a avoué!
--Attends! répondit-il. Nous passerons d’abord; nous causerons ensuite.»
Il me déposa doucement sur la terre et courut, les poings serrés, au
milieu des bandits. «Vous êtes fous! cria-t-il. Le premier qui touchera
le milord aura affaire à moi. Quel sort voulez-vous qu’il ait jeté? j’ai
mangé avec vous; est-ce que je suis malade? Laissez-le sortir d’ici:
c’est un honnête homme; c’est mon ami!»
Tout à coup il changea de visage; ses jambes fléchirent sous le poids de
son corps. Il s’assit auprès de moi, se pencha vers mon oreille et me
dit avec plus de douleur que de colère:
«Imprudent! Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas que vous nous avez
empoisonnés?»
Je saisis la main du Roi: elle était froide. Ses traits étaient
décomposés; sa figure de marbre avait revêtu une couleur terreuse. A
cette vue, la force m’abandonna tout à fait et je me sentis mourir. Je
n’avais plus rien à espérer au monde: ne m’étais-je pas condamné
moi-même en tuant le seul homme qui eût intérêt à me sauver? Je laissai
tomber la tête sur ma poitrine, et je demeurai inerte auprès du
vieillard livide et glacé.
Déjà Moustakas et quelques autres étendaient les mains pour me prendre
et me faire partager les douleurs de leur agonie. Hadgi-Stavros n’avait
plus la force de me défendre. De temps en temps, un hoquet formidable
secouait ce grand corps comme la hache du bûcheron ébranle un chêne de
cent ans. Les bandits étaient persuadés qu’il rendait l’âme, et que le
vieil invincible allait enfin tomber vaincu par la mort. Tous les liens
qui les attachaient à leur chef, liens d’intérêt, de crainte,
d’espérance et de reconnaissance, se rompirent comme des fils
d’araignée. Les Grecs sont la nation la plus rétive de la terre. Leur
vanité mobile et intempérante se plie quelquefois, mais comme un ressort
prêt à rebondir. Ils savent, au besoin, s’appuyer contre un plus fort,
ou se glisser modestement à la suite d’un plus habile, mais jamais ils
ne pardonnent au maître qui les protège ou qui les enrichit. Depuis
trente siècles et plus, ce peuple est composé d’unités égoïstes et
jalouses que la nécessité rassemble, que le penchant divise, et
qu’aucune force humaine ne saurait fondre en un tout.
Hadgi-Stavros apprit à ses dépens qu’on ne commande pas impunément à
soixante Grecs. Son autorité ne survécut pas une minute à sa vigueur
morale et à sa force physique. Sans parler des malades qui nous
montraient le poing en nous reprochant leurs souffrances, les hommes
valides se groupaient en face de leur Roi légitime, autour d’un gros
paysan brutal, appelé Coltzida. C’était le plus bavard et le plus
effronté de la bande, un impudent lourdaud sans talent et sans courage,
de ceux qui se cachent pendant l’action et qui portent le drapeau après
la victoire; mais, en pareils accidents, la fortune est pour les
effrontés et les bavards. Coltzida, fier de ses poumons, lançait les
injures à pelletées sur le corps d’Hadgi-Stavros, comme un fossoyeur
jette la terre sur le cercueil d’un mort. «Te voilà donc, disait-il,
habile homme, général invincible, roi tout-puissant, mortel
invulnérable! Tu n’avais pas volé ta gloire, et nous avons eu bon nez de
nous fier à toi? Qu’avons-nous gagné dans ta compagnie? A quoi nous
as-tu servi? Tu nous a donné cinquante-quatre misérables francs tous les
mois, une paye de mercenaire! Tu nous as nourris de pain noir et de
fromage moisi dont les chiens n’auraient pas voulu, tandis que tu
faisais fortune et que tu envoyais des navires chargés d’or à tous les
banquiers étrangers. Qu’est-ce qui nous est revenu de nos victoires et
de tout ce brave sang que nous avons versé dans la montagne? Rien. Tu
gardais tout pour toi, butin, dépouilles, et rançon des prisonniers! Il
est vrai que tu nous laissais les coups de baïonnette: c’est le seul
profit dont tu n’aies jamais pris ta part. Depuis deux ans que je suis
avec toi, j’ai reçu dans le dos quatorze blessures, et tu n’as pas
seulement une cicatrice à nous montrer! Si du moins tu avais su nous
conduire! Si tu avais choisi les bonnes occasions où il y a peu à
risquer et beaucoup à prendre! Mais tu nous as fait rosser par la ligne;
tu as été le bourreau de nos camarades; tu nous as mis dans la gueule du
loup! Tu es donc bien pressé d’en finir et de prendre ta retraite! Il te
tarde bien de nous voir tous enterrés auprès de Vasile, que tu nous
livres à ce milord maudit qui a jeté un sort sur nos plus braves
soldats! Mais n’espère pas te dérober à notre vengeance. Je sais
pourquoi tu veux qu’il s’en aille: il a payé sa rançon. Mais que veux-tu
faire de cet argent? L’emporteras-tu dans l’autre monde? Tu es bien
malade, mon pauvre Hadgi-Stavros. Le milord ne t’a pas épargné, tu vas
mourir aussi, et c’est bien fait! Mes amis, nous sommes nos maîtres.
Nous n’obéirons plus à personne, nous ferons ce qui nous plaira, nous
mangerons ce qu’il y a de meilleur, nous boirons tout le vin d’Égine,
nous brûlerons des forêts entières pour faire cuire des troupeaux
entiers, nous pillerons le royaume! nous prendrons Athènes et nous
camperons dans les jardins du palais! Vous n’aurez qu’à vous laisser
conduire; je connais les bons endroits. Commençons par jeter le vieux
dans le ravin avec son milord bien-aimé; je vous dirai ensuite ce qu’il
faut faire.»
L’éloquence de Coltzida fut bien près de nous coûter la vie, car
l’auditoire applaudit. Les vieux compagnons d’Hadgi-Stavros, dix ou
douze Pallicares dévoués qui auraient pu lui venir en aide, avaient
mangé la desserte de sa table: ils se tordaient dans les coliques. Mais
un orateur populaire ne s’élève pas au pouvoir sans faire des jaloux.
Lorsqu’il parut démontré que Coltzida deviendrait le chef de la bande,
Tambouris et quelques autres ambitieux firent volte-face et se rangèrent
de notre parti. Capitaine pour capitaine, ils aimaient mieux celui qui
savait les conduire que ce bavard outrecuidant dont la nullité leur
répugnait. Ils pressentaient d’ailleurs que le Roi n’avait plus
longtemps à vivre et qu’il prendrait son successeur parmi les fidèles
qui resteraient autour de lui. Ce n’était pas chose indifférente. Il y
avait gros à parier que les bailleurs de fonds ratifieraient plutôt le
choix d’Hadgi-Stavros qu’une élection révolutionnaire. Huit ou dix voix
s’élevaient en notre faveur. Notre, car nous ne faisions plus qu’un. Je
me cramponnais au Roi des montagnes, et lui-même avait un bras passé
autour de mon cou. Tambouris et les siens se concertèrent en quatre
mots; un plan de défense fut improvisé; trois hommes profitèrent du
tapage pour courir avec Dimitri à l’arsenal de la bande, faire provision
d’armes et de cartouches, et tracer, à travers le chemin, une longue
traînée de poudre. Ils revinrent discrètement se mêler à la foule. Les
deux partis se dessinaient de minute en minute; les injures volaient
d’un groupe à l’autre. Nos champions, adossés à la chambre de Mary-Ann,
gardaient l’escalier, nous faisaient un rempart de leur corps, et
rejetaient l’ennemi dans le cabinet du Roi. Au plus fort de la poussée,
un coup de pistolet retentit. Un ruban de feu courut sur la poussière et
l’on entendit sauter les rochers avec un fracas épouvantable.
Coltzida et ses partisans, surpris par la détonation, coururent en bloc
à l’arsenal. Tambouris ne perd pas une minute: il enlève Hadgi-Stavros,
descend l’escalier en deux enjambées, le dépose en lieu sûr, revient à
moi, m’emporte et me jette aux pieds du Roi. Nos amis se retranchent
dans la chambre, coupent les arbres, barricadent l’escalier et
organisent la défense avant que Coltzida soit revenu de sa promenade et
de sa surprise.
Nous nous comptons alors. Notre armée se composait du Roi, de ses deux
domestiques, de Tambouris avec huit brigands, de Dimitri et de moi: en
tout, quatorze hommes, dont trois hors de combat. Le cafedgi s’était
empoisonné avec son maître, et il commençait à ressentir les premières
atteintes du mal. Mais nous avions deux fusils par personne et des
cartouches à discrétion, tandis que les ennemis ne possédaient d’armes
et de munitions que ce qu’ils portaient sur eux. Ils avaient l’avantage
du nombre et du terrain. Nous ne savions pas précisément combien ils
comptaient d’hommes valides, mais il fallait s’attendre à vingt-cinq ou
trente assaillants. Je n’ai plus besoin de vous décrire la place
assiégée: vous la connaissez depuis longtemps. Croyez cependant que
l’aspect des lieux avait bien changé depuis le jour où j’y déjeunai pour
la première fois, sous l’œil du Corfiote, entre Mme Simons et Mary-Ann.
Nos beaux arbres avaient les racines en l’air, et le rossignol était
loin. Ce qu’il vous importe de savoir, c’est que nous étions défendus à
droite et à gauche par des rochers inaccessibles, même à l’ennemi. Il
nous attaquait d’en haut par le cabinet du Roi, et il nous surveillait
au bas du ravin. D’un côté ses feux plongeaient sur nous; de l’autre,
nous plongions sur ses sentinelles, mais à si longue portée, que c’était
jeter la poudre aux moineaux.
Si Coltzida et ses compagnons avaient eu la moindre notion de la guerre,
c’était fait de nous. Il fallait enlever la barricade, entrer de vive
force, nous acculer contre un mur ou nous culbuter dans le ravin. Mais
l’imbécile, qui avait plus de deux hommes contre un, s’avisa de ménager
ses munitions et de placer en tirailleurs vingt maladroits qui ne
savaient pas tirer. Les nôtres n’étaient pas beaucoup plus habiles.
Cependant, mieux commandés et plus sages, ils cassèrent bel et bien cinq
têtes avant la tombée de la nuit. Les combattants se connaissaient tous
par leurs noms. Ils s’interpellaient de loin à la façon des héros
d’Homère. L’un essayait de convertir l’autre en le couchant en joue,
l’autre ripostait par une balle et par un raisonnement. Le combat
n’était qu’une discussion armée où de temps en temps la poudre disait
son mot.
Pour moi, étendu dans un coin à l’abri des balles, j’essayais de défaire
mon fatal ouvrage et de rappeler à la vie le pauvre Roi des montagnes.
Il souffrait cruellement; il se plaignait d’une soif ardente et d’une
vive douleur dans l’épigastre. Ses mains et ses pieds glacés se
contractaient avec violence. Le pouls était rare, la respiration
haletante. Son estomac semblait lutter contre un bourreau intérieur sans
parvenir à l’expulser. Cependant son esprit n’avait rien perdu de sa
vivacité et de sa présence; son regard vif et pénétrant cherchait à
l’horizon la rade de Salamine et la prison flottante de Photini.
Il me dit, en crispant sa main autour de la mienne: «Guérissez-moi, mon
cher enfant! Vous êtes docteur, vous devez me guérir. Je ne vous
reproche pas ce que vous m’avez fait; vous étiez dans votre droit; vous
aviez raison de me tuer, car je jure que, sans votre ami Harris, je ne
vous aurais pas manqué! N’y a-t-il rien pour éteindre le feu qui me
brûle? Je ne tiens pas à la vie, allez; j’ai bien assez vécu; mais, si
je meurs, ils vous tueront, et ma pauvre Photini sera égorgée. Je
souffre. Tâtez mes mains; il me semble qu’elles ne sont déjà plus à moi.
Mais croyez-vous que cet Américain ait le cœur d’exécuter ses menaces?
Qu’est-ce que vous me disiez tout à l’heure? Photini l’aime! La
malheureuse! Je l’avais élevée pour devenir la femme d’un roi.
J’aimerais mieux la voir morte que... Non, j’en suis bien aise, après
tout, qu’elle ait de l’amour pour ce jeune homme; il aura pitié d’elle,
peut-être. Qu’êtes-vous pour lui? un ami, rien de plus: vous n’êtes même
pas son compatriote. On a des amis tant qu’on veut; on ne trouve pas
deux femmes comme Photini. Moi, j’étranglerais bien tous mes amis si j’y
trouvais mon compte; mais jamais je ne tuerais une femme qui aurait de
l’amour pour moi. Si du moins il savait combien elle est riche! Les
Américains sont des hommes positifs, au moins on le dit. Mais la pauvre
innocente ne connaît pas sa fortune. J’aurais dû l’avertir. Maintenant,
comment lui faire savoir qu’elle aura quatre millions de dot? Nous
sommes prisonniers d’un Coltzida! Guérissez-moi donc, par tous les
saints du paradis, que j’écrase cette vermine!»