j’en avais encore la libre disposition. Mais il faut croire que ma
volonté était bien malade, car il me fut impossible de mettre un pied
devant l’autre. Hadgi-Stavros m’enleva de terre aussi légèrement que
nous cueillons un insecte sur un chemin. Je me sentis lier et déchausser
avant qu’une pensée sortie de mon cerveau eût le temps d’arriver au bout
de mes membres. Je ne sais ni sur quoi on appuya mes pieds, ni comment
on les empêcha de reculer jusqu’à ma tête au premier coup de bâton. Je
vis les deux gaules tournoyer devant moi, l’une à droite, l’autre à
gauche; je fermai les yeux, et j’attendis. Je n’attendis pas assurément
la dixième partie d’une seconde, et pourtant, dans un si court espace,
j’eus le temps d’envoyer une bénédiction à mon père, un baiser à
Mary-Ann, et plus de cent mille imprécations à partager entre Mme Simons
et John Harris.
Je ne m’évanouis pas un seul instant; c’est un sens qui me manque, je
vous l’ai dit. Aussi n’y eut-il rien de perdu. Je sentis tous les coups
de bâton, l’un après l’autre. Le premier fut si furieux, que je crus
qu’il ne resterait rien à faire pour les suivants. Il me prit par le
milieu de la plante des pieds, sous cette petite voûte élastique qui
précède le talon et qui supporte le corps de l’homme.
Ce n’est pas le pied qui me fit mal à cette fois; mais je crus que les
os de mes pauvres jambes allaient sauter en éclats. Le second
m’atteignit plus bas, juste sous les talons; il me donna une secousse
profonde, violente, qui ébranla toute la colonne vertébrale, et remplit
d’un tumulte effroyable mon cerveau palpitant et mon crâne près
d’éclater. Le troisième donna droit sur les orteils et produisit une
sensation aiguë et lancinante, qui frisait toute la partie antérieure du
corps et me fit croire un instant que l’extrémité du bâton était venue
me retrousser le bout du nez. C’est à ce moment, je pense, que le sang
jaillit pour la première fois. Les coups se succédèrent dans le même
ordre et aux mêmes places, à des intervalles égaux. J’eus assez de
courage pour me taire aux deux premiers; je criai au troisième, je
hurlai au quatrième, je gémis au cinquième et aux suivants. Au dixième,
la chair elle-même n’avait plus la force qu’il faut pour se plaindre: je
me tus. Mais l’anéantissement de ma vigueur physique ne diminuait en
rien la netteté de mes perceptions. J’aurais été incapable de soulever
mes paupières, et cependant le plus léger bruit arrivait trop à mes
oreilles. Je ne perdis pas un mot de ce qui se disait autour de moi.
C’est une observation dont je me souviendrai plus tard si je pratique la
médecine. Les docteurs ne se font pas faute de condamner un malade à
quatre pas de son lit, sans songer que le pauvre diable a peut-être
encore assez d’oreille pour les entendre. J’entendis un jeune brigand
qui disait au Roi: «Il est mort. A quoi bon fatiguer deux hommes sans
profit pour personne?» Hadgi-Stavros répondit: «Ne crains rien. J’en ai
reçu soixante à la file, et deux jours après je dansais la Romaïque.
--Comment as-tu fait?
--J’ai employé la pommade d’un renégat italien appelé Luidgi-Bey... Où
en sommes-nous? Combien de coups de bâton?
--Dix-sept.
--Encore trois, enfants; et soignez-moi les derniers.»
Le bâton eut beau faire, les derniers coups tombaient sur une matière
saignante, mais insensible. La douleur m’avait presque paralysé.
On m’enleva du brancard, on délia les cordes; on emmaillota mes pieds
dans des compresses d’eau fraîche, et, comme j’avais une soif de blessé,
on me fit boire un grand verre de vin. La colère me revint avec la
force. Je ne sais si vous êtes bâti comme moi, mais je ne connais rien
d’humiliant comme un châtiment physique. Je ne supporte pas que le
souverain du monde puisse devenir pour une minute l’esclave d’un vil
bâton. Être né au dix-neuvième siècle, manier la vapeur et
l’électricité, posséder une bonne moitié des secrets de la nature,
connaître à fond tout ce que la science a inventé pour le bien-être et
la sécurité de l’homme, savoir comme on guérit la fièvre, comme on
prévient la petite vérole, comme on brise la pierre dans la vessie, et
ne pouvoir se défendre d’un coup de canne, c’est un peu trop fort, en
vérité! Si j’avais été soldat et soumis aux peines corporelles, j’aurais
tué mes chefs inévitablement.
Quand je me vis assis sur la terre gluante, les pieds enchaînés par la
douleur, les mains mortes; quand j’aperçus autour de moi les hommes qui
m’avaient battu, celui qui m’avait fait battre et ceux qui m’avaient
regardé battre, la colère, la honte, le sentiment de la dignité
outragée, de la justice violée, de l’intelligence brutalisée,
soufflèrent dans mon corps débile un gonflement de haine, de révolte et
de vengeance. J’oubliai tout calcul, intérêt, prudence, avenir; je
lâchai la bonde à toutes les vérités qui m’étouffaient; un torrent
d’injures bouillonnantes monta droit à mes lèvres, tandis que la bile
extravasée débordait en écume jaune jusque dans le blanc de mes yeux.
Certes, je ne suis pas orateur, et mes études solitaires ne m’ont pas
exercé au maniement de la parole; mais l’indignation, qui a fait des
poètes, me prêta pour un quart d’heure l’éloquence sauvage de ces
prisonniers cantabres qui rendaient l’âme avec des injures et qui
crachaient leur dernier soupir à la face des Romains vainqueurs. Tout ce
qui peut outrager un homme dans son orgueil, dans sa tendresse et dans
ses sentiments les plus chers, je le dis au Roi des montagnes. Je le mis
au rang des animaux immondes, et je lui déniai jusqu’au nom d’homme. Je
l’insultai dans sa mère, et dans sa femme, et dans sa fille, et dans
toute sa postérité. Je voudrais vous répéter textuellement tout ce que
je le contraignis d’entendre, mais les mots me manquent aujourd’hui que
je suis de sang-froid. J’en forgeais alors de toute sorte, qui n’étaient
pas dans le dictionnaire et que l’on comprenait pourtant, car
l’auditoire de forçats hurlait sous mes paroles comme une meute de
chiens sous le fouet des piqueurs. Mais j’avais beau surveiller le
visage du vieux Pallicare, épier tous les muscles de sa face et fouiller
avidement dans les moindres rides de son front, je n’y surpris pas la
trace d’une émotion. Hadgi-Stavros ne sourcillait pas plus qu’un buste
de marbre. Il répondait à tous mes outrages par l’insolence du mépris.
Son attitude m’exaspéra jusqu’à la folie. J’eus un instant de délire. Un
nuage rouge comme le sang passa devant mes yeux. Je me lève brusquement
sur mes pieds meurtris, j’avise un pistolet à la ceinture d’un brigand,
je l’arrache, je l’arme, je vise le Roi à bout portant, le coup part, et
je tombe à la renverse en murmurant: «Je suis vengé!»
C’est lui-même qui me releva. Je le contemplai avec une stupéfaction
aussi profonde que si je l’avais vu sortir des enfers. Il ne semblait
pas ému, et souriait tranquillement comme un immortel. Et pourtant,
monsieur, je ne l’avais pas manqué. Ma balle l’avait touché au front, à
un centimètre au-dessus du sourcil gauche: une trace sanglante en
faisait foi. Mais, soit que l’arme fût mal chargée, soit que la poudre
fût mauvaise, soit plutôt que le coup eût glissé sur l’os du crâne, mon
coup de pistolet n’avait fait qu’une écorchure!
Le monstre invulnérable m’assit doucement sur la terre, se pencha vers
moi, me tira l’oreille et me dit: «Pourquoi tentez-vous l’impossible,
jeune homme? Je vous ai prévenu que j’avais la tête à l’épreuve des
balles, et vous savez que je ne mens jamais. Ne vous a-t-on pas conté
aussi qu’Ibrahim m’avait fait fusiller par sept Égyptiens et qu’il
n’avait pas eu ma peau? J’espère que vous n’avez pas la prétention
d’être plus fort que sept Égyptiens! Mais savez-vous que vous avez la
main légère pour un homme du Nord? C’est affaire à vous! Peste! si ma
mère, dont vous parliez tout à l’heure, ne m’avait pas construit avec
solidité, j’étais un homme à mettre en terre. Tout autre à ma place
serait mort sans dire merci. Quant à moi, ces choses-là me rajeunissent.
Cela me rappelle mon bon temps. A votre âge, j’exposais ma vie quatre
fois par jour, et je n’en digérais que mieux. Allons, je ne vous en veux
pas, et je vous pardonne votre mouvement de vivacité. Mais comme tous
mes sujets ne sont pas à l’épreuve de la balle et que vous pourriez vous
laisser aller à quelque nouvelle imprudence, nous appliquerons à vos
mains le même traitement qu’à vos pieds. Rien ne nous empêcherait de
commencer sur l’heure: cependant j’attendrai jusqu’à demain, dans
l’intérêt de votre santé. Vous voyez que le bâton est une arme courtoise
qui ne tue pas les gens; vous venez de prouver vous-même qu’un homme
bâtonné en vaut deux. La cérémonie de demain vous occupera. Les
prisonniers ne savent à quoi passer leur temps. C’est l’oisiveté qui
vous a donné de mauvais conseils. D’ailleurs, soyez tranquille: dès que
votre rançon sera arrivée, je guérirai vos écorchures. Il me reste
encore du baume de Luidgi-Bey. Il n’y paraîtra plus au bout de deux
jours, et vous pourrez valser au bal du palais sans apprendre à vos
danseuses qu’elles sont au bras d’un cavalier rossé.»
Je ne suis pas un Grec, moi, et les injures me blessent aussi grièvement
que les coups. Je montrai le poing au vieux scélérat et je criai de
toutes mes forces:
«Non, misérable, ma rançon ne sera jamais payée! non! je n’ai demandé
d’argent à personne! Tu n’auras de moi que ma tête, qui ne te servira de
rien. Prends-la tout de suite, si bon te semble. C’est me rendre
service, et à toi aussi. Tu m’épargneras deux semaines de tortures et le
dégoût de te voir, qui est la pire de toutes. Tu économiseras ma
nourriture de quinze jours. N’y manque pas, c’est le seul bénéfice que
tu puisses faire sur moi!»
Il sourit, haussa les épaules et répondit: «Ta! ta! ta! ta! Voilà bien
mes jeunes gens! extrêmes en tout! Ils jettent le manche après la
cognée. Si je vous écoutais, j’en serais aux regrets avant huit jours,
et vous aussi. Les Anglaises payeront, j’en suis sûr. Je connais encore
les femmes, quoiqu’il y ait longtemps que je vive dans la retraite.
Qu’est-ce qu’on dirait si je vous tuais aujourd’hui et si la rançon
arrivait demain? On répandrait le bruit que j’ai manqué à ma parole, et
mes prisonniers à venir se laisseraient égorger comme des agneaux sans
demander un centime à leurs parents. Ne gâtons pas le métier!
--Ah! tu crois que les Anglaises t’ont payé, habile homme! Oui, elles
t’ont payé comme tu le méritais!
--Vous êtes bien bon.
--Leur rançon te coûtera quatre-vingt mille francs, entends-tu?
Quatre-vingt mille francs hors de ta poche!
--Ne dites donc pas ces choses-là! On croirait que les coups de bâton
vous ont frappé sur la tête.
--Je dis ce qui est. Te rappelles-tu le nom de tes prisonnières?
--Non, mais je l’ai par écrit.
--Je veux aider ta mémoire. La dame s’appelait Mme Simons.
--Eh bien?
--Associée de la maison Barley de Londres.
--Mon banquier?
--Précisément.
--Comment sais-tu le nom de mon banquier?
--Pourquoi as-tu dicté ta correspondance devant moi?
--Qu’importe après tout? Ils ne peuvent pas me voler; ils ne sont pas
Grecs, ils sont Anglais; les tribunaux... Je plaiderai!
--Et tu perdras. Ils ont un reçu.
--C’est juste. Mais par quelle fatalité leur ai-je donné un reçu?
--Parce que je te l’ai conseillé, pauvre homme!
--Misérable! chien mal baptisé! schismatique d’enfer! tu m’as ruiné! tu
m’as trahi! tu m’as volé! Quatre-vingt mille francs! Je suis
responsable! Si du moins les Barley étaient banquiers de la Compagnie!
je ne perdrais que ma part. Mais ils n’ont que mes capitaux, je perdrai
tout. Es-tu bien sûr au moins qu’elle soit associée de la maison Barley?
--Comme je suis sûr de mourir aujourd’hui.
--Non; tu ne mourras que demain. Tu n’as pas assez souffert. On te fera
du mal pour quatre-vingt mille francs. Quel supplice inventer?
Quatre-vingt mille francs! Quatre-vingt mille morts seraient peu.
Qu’est-ce que j’ai donc fait à ce traître qui m’en a volé quarante
mille? Peuh! Un jeu d’enfant, une plaisanterie! Il n’a pas hurlé deux
heures! Je trouverai mieux. Mais s’il y avait deux maisons du même nom?
--Cavendish-Square, 31!
--Oui, c’est bien là. Imbécile! que ne m’avertissais-tu au lieu de me
trahir? Je leur aurais demandé le double. Elles auraient payé; elles en
ont le moyen. Je n’aurais pas donné de reçu: je n’en donnerai plus...
Non, non! c’est la dernière fois!... Reçu cent mille francs de Mme
Simons! quelle sotte phrase! Est-ce bien moi qui aie dicté cela?... Mais
j’y songe! je n’ai pas signé!... Oui, mais mon cachet vaut une
signature: ils ont vingt lettres de moi. Pourquoi m’as-tu demandé ce
reçu! Qu’attendais-tu de ces deux femmes? Quinze mille francs pour ta
rançon... L’égoïsme partout! Il fallait t’ouvrir à moi: je t’aurais
renvoyé pour rien; je t’aurais même payé. Si tu es pauvre, comme tu le
dis, tu dois savoir comme l’argent est bon. Te représentes-tu seulement
une somme de quatre-vingt mille francs? Sais-tu quel volume cela fait
dans une chambre? combien il y entre de pièces d’or? et combien d’argent
on peut gagner dans les affaires avec quatre-vingt mille francs? C’est
une fortune, malheureux! Tu m’as volé une fortune! Tu as dévalisé ma
fille, le seul être que j’aime au monde. C’est pour elle que je
travaille. Mais, si tu connais mes affaires, tu dois savoir que je cours
la montagne pendant toute une année pour gagner quarante mille francs.
Tu m’as extorqué deux années de ma vie: c’est comme si j’avais dormi
pendant deux ans!
J’avais donc enfin trouvé la corde sensible! Le vieux Pallicare était
touché au cœur. Je savais que mon compte était bon, je n’espérais point
de grâce, et pourtant j’éprouvais une amère joie à bouleverser ce masque
impassible et cette figure de pierre. J’aimais à suivre dans les sillons
de son visage le mouvement convulsif de la passion, comme le naufragé
perdu sur une mer furieuse admire au loin la vague qui doit l’engloutir.
J’étais comme le roseau pensant, que l’univers brutal écrase de sa
masse, et qui se console en mourant par la conscience hautaine de sa
supériorité. Je me disais avec orgueil: «Je périrai dans les tortures,
mais je suis le maître de mon maître et le bourreau de mon bourreau.»
CHAPITRE VII
JOHN HARRIS
Le Roi contemplait sa vengeance, comme un homme à jeun depuis trois
jours contemple un bon repas. Il en examinait un à un tous les plats, je
veux dire tous les supplices; il passait sa langue sur ses lèvres
desséchées, mais il ne savait par où commencer ni que choisir. On aurait
dit que l’excès de la faim lui coupait l’appétit. Il donnait du poing
contre sa tête, comme pour en faire jaillir quelque chose; mais les
idées sortaient si rapides et si pressées, qu’il était mal aisé d’en
saisir une au passage. «Parlez donc! s’écria-t-il à ses sujets.
Conseillez-moi. A quoi serez-vous bons, si vous n’êtes pas en état de me
donner un avis? Attendrai-je que le Corfiote soit revenu ou que Vasile
élève la voix, du fond de sa tombe? Trouvez-moi, brutes que vous êtes,
un supplice de quatre-vingt mille francs!»
Le jeune chiboudgi dit à son maître: «Il me vient une idée. Tu as un
officier mort, un autre absent, et un troisième blessé. Mets leurs
places au concours. Promets-nous que ceux qui sauront le mieux te venger
succéderont à Sophoclis, au Corfiote et à Vasile.»
Hadgi-Stavros sourit complaisamment à cette invention. Il caressa le
menton de l’enfant et lui dit:
«Tu es ambitieux, petit homme! A la bonne heure! L’ambition est le
ressort du courage. Va pour un concours! C’est une idée moderne, c’est
une idée d’Europe; cela me plaît. Pour te récompenser, tu donneras ton
avis le premier, et si tu trouves quelque chose de beau, Vasile n’aura
pas d’autre héritier que toi.
--Je voudrais, dit l’enfant, arracher quelques dents au milord, lui
mettre un mors dans la bouche et le faire courir tout bridé jusqu’à ce
qu’il tombât de fatigue.
--Il a les pieds trop malades: il tomberait au deuxième pas. A vous
autres! Tambouris, Moustakas, Coltzida, Milotis, parlez, je vous écoute.
--Moi, dit Coltzida, je lui casserais des œufs bouillants sous les
aisselles. J’ai déjà essayé cela sur une femme de Mégare et j’ai eu bien
du plaisir.
--Moi, dit Tambouris, je le coucherais par terre avec un rocher de cinq
cents livres sur la poitrine. On tire la langue et on crache le sang;
c’est assez joli.
--Moi, dit Milotis, je lui mettrais du vinaigre dans les narines et je
lui enfoncerais des épines sous tous les ongles. On éternue à ravir et
l’on ne sait où fourrer ses mains.»
Moustakas était un des cuisiniers de la bande. Il proposa de me faire
cuire à petit feu. La figure du Roi s’épanouit.
Le moine assistait à la Conférence et laissait dire sans donner son
avis. Cependant il prit pitié de moi dans la mesure de sa sensibilité,
et il me secourut dans la mesure de son intelligence. «Moustakas,
dit-il, est trop méchant. On peut bien torturer le milord sans le brûler
tout vif. Si vous le nourrissiez de viande salée sans lui permettre de
boire, il durerait longtemps, il souffrirait beaucoup, et le Roi
satisferait sa vengeance sans encourir celle de Dieu. C’est un conseil
bien désintéressé que je vous donne; il ne m’en reviendra rien; mais je
voudrais que tout le monde fût content, puisque le monastère a touché la
dîme.
--Halte-là! interrompit le cafedgi. Bon vieillard, j’ai une idée qui
vaut mieux que la tienne. Je condamne le milord à mourir de faim. Les
autres lui feront tout le mal qu’il leur plaira; je ne prétends rien
empêcher. Mais je serai en sentinelle devant sa bouche, et j’aurai soin
qu’il n’y entre ni une goutte d’eau ni une miette de pain. Les fatigues
redoubleront sa faim, les blessures allumeront sa soif, et tout le
travail des autres tournera finalement à mon profit. Qu’en dis-tu, sire?
Est-ce bien raisonné, et me donneras-tu la succession de Vasile?
--Allez tous au diable! dit le Roi. Vous raisonneriez moins à votre aise
si l’infâme vous avait volé quatre-vingt mille francs! Emportez-le dans
le camp et prenez sur lui votre récréation. Mais malheur au maladroit
qui le tuerait par imprudence! Cet homme ne doit mourir que de ma main.
Je prétends qu’il me rembourse en plaisir tout ce qu’il m’a pris en
argent. Il versera le sang de ses veines goutte à goutte, comme un
mauvais débiteur qui s’acquitte sou par sou.»
Vous ne sauriez croire, monsieur, par quels crampons l’homme le plus
malheureux tient encore à la vie. Certes, j’étais bien affamé de mourir;
et ce qui pouvait m’arriver de plus heureux était d’en finir d’un seul
coup. Cependant quelque chose se réjouit en moi à cette menace
d’Hadgi-Stavros. Je bénis la longueur de mon supplice. Un instinct
d’espérance me chatouilla le fond du cœur. Si une âme charitable m’avait
offert de me brûler la cervelle, j’y aurais regardé à deux fois.
Quatre brigands me prirent par la tête et par les jambes, et me
portèrent, comme un paquet hurlant, à travers le Cabinet du Roi. Ma voix
réveilla Sophoclis sur son grabat. Il appela ses compagnons, se fit
conter les nouvelles, et demanda à me voir de près. C’était un caprice
de malade. On me jeta par terre à ses côtés.
«Milord, me dit-il, nous sommes bien bas l’un et l’autre; mais il y a
gros à parier que je me relèverai plus tôt que vous. Il paraît qu’on
songe déjà à me donner un successeur. Que les hommes sont injustes! Ma
place est au concours! Eh bien, je veux concourir aussi et me mettre sur
les rangs. Vous déposerez en ma faveur, et vous attesterez par vos
gémissements que Sophoclis n’est pas mort. On va vous attacher les
quatre membres, et je me charge de vous tourmenter d’une seule main
aussi gaillardement que le plus valide de ces messieurs.»
Pour complaire au misérable, on me lia les bras. Il se fit tourner vers
moi et commença à m’arracher les cheveux, un à un, avec la patience et
la régularité d’une épileuse de profession. Quand je vis à quoi se
réduisait ce nouveau supplice, je crus que le blessé, touché de ma
misère et attendri par ses propres souffrances, avait voulu me dérober à
ses camarades et m’accorder une heure de répit. L’extraction d’un cheveu
n’est pas aussi douloureuse, à beaucoup près, qu’une piqûre d’épingle.
Les vingt premiers partirent l’un après l’autre sans me laisser de
regret, et je leur souhaitai cordialement un bon voyage. Mais bientôt il
fallut changer de note. Le cuir chevelu, irrité par une multitude de
lésions imperceptibles, s’enflamma. Une démangeaison sourde, puis un peu
plus vive, puis intolérable, courut autour de ma tête. Je voulus y
porter les mains; je compris dans quelle intention l’infâme m’avait fait
garrotter. L’impatience accrut le mal; tout mon sang se porta vers la
tête. Chaque fois que la main de Sophoclis s’approchait de ma chevelure,
un frémissement douloureux se répandait dans tout le corps. Mille
démangeaisons inexplicables tourmentaient mes bras et mes jambes. Le
système nerveux, exaspéré sur tous les points, m’enveloppait d’un réseau
plus douloureux que la tunique de Déjanire. Je me roulais par terre, je
criais, je demandais grâce, je regrettais les coups de bâton sur la
plante des pieds. Le bourreau n’eut pitié de moi que lorsqu’il fut au
bout de ses forces. Lorsqu’il sentit ses yeux troubles, sa tête pesante
et son bras fatigué, il fit un dernier effort, plongea la main dans mes
cheveux, les saisit à poignée, et se laissa retomber sur son chevet en
m’arrachant un cri de désespoir.
«Viens avec moi, dit Moustakas. Tu décideras, au coin du feu, si je vaux
Sophoclis, et si je mérite une lieutenance.»
Il m’enleva comme une plume et me porta dans le camp, devant un monceau
de bois résineux et de broussailles entassées. Il détacha les cordes, me
dépouilla de mes habits et de ma chemise, et me laissa sans autre
vêtement qu’un pantalon. «Tu seras, dit-il, mon aide de cuisine. Nous
allons faire du feu et préparer ensemble le dîner du Roi.»
Il alluma le bûcher et m’étendit sur le dos, à deux pieds d’une montagne
de flammes. Le bois pétillait; les charbons rouges tombaient en grêle
autour de moi. La chaleur était insupportable. Je me traînai sur les
mains à quelque distance, mais il revint avec une poêle à frire, et il
me repoussa du pied jusqu’à l’endroit où il m’avait placé.
«Regarde bien, dit-il, et profite de mes leçons. Voici la fressure de
trois agneaux: c’est de quoi nourrir vingt hommes. Le Roi choisira les
morceaux les plus délicats; il distribuera le reste à ses amis. Tu n’en
es pas pour l’heure, et si tu goûtes de ma cuisine, ce sera des yeux
seulement.»
J’entendis bientôt bouillir la friture, et ce bruit me rappela que
j’étais à jeun depuis la veille. Mon estomac se rangea parmi mes
bourreaux, et je comptai un ennemi de plus. Moustakas me mettait la
poêle sous les yeux, et faisait luire à mes regards la couleur
appétissante de la viande. Il secouait sous mes narines les parfums
engageants de l’agneau grillé. Tout à coup il s’aperçut qu’il avait
oublié quelque assaisonnement, et il courut chercher du sel et du poivre
en confiant la poêle à mes bons soins. La première idée qui me vint fut
de dérober quelque morceau de viande; mais les brigands n’étaient qu’à
dix pas; ils m’auraient arrêté à temps. «Si, du moins, pensai-je en
moi-même, j’avais encore mon paquet d’arsenic!» Que pouvais-je en avoir
fait? Je ne l’avais pas remis dans la boîte. Je plongeai les mains dans
mes deux poches. J’en tirai un papier malpropre et une poignée de cette
poudre bienfaitrice qui devait me sauver peut-être et tout au moins me
venger.
Moustakas revint au moment où j’avais la main droite ouverte au-dessus
de la poêle. Il me saisit le bras, plongea son regard jusqu’au fond de
mes yeux, et dit d’une voix menaçante: «Je sais ce que tu as fait.»
Mon bras tomba découragé. Le cuisinier poursuivit:
«Oui, tu as jeté quelque chose sur le dîner du Roi.
--Quoi donc?
--Un sort. Mais peu importe. Va, mon pauvre milord, Hadgi-Stavros est
plus grand sorcier que toi. Je vais lui servir son repas. J’en aurai ma
part, et tu n’en goûteras point.
--Grand bien te fasse!»
Il me laissa devant le feu, en me recommandant à une douzaine de
brigands qui croquaient du pain bis et des olives amères. Ces Spartiates
me firent compagnie pendant une heure ou deux. Ils attisaient mon feu
avec une attention de garde-malade. Si parfois j’essayais de me traîner
un peu plus loin de mon supplice, ils s’écriaient: «Prends garde, tu vas
te refroidir! Et ils me poussaient jusque dans la flamme à grands coups
de bâtons allumés. Mon dos était marbré de taches rouges, ma peau se
soulevait en ampoules cuisantes, mes cils frisaient à la chaleur du feu,
mes cheveux exhalaient une odeur de corne brûlée, dont j’étais tout
empuanti; et cependant je me frottais les mains à l’idée que le Roi
mangerait de ma cuisine, et qu’il y aurait du nouveau sur le Parnès
avant la fin du jour.