Je n’avais pas un instant à perdre: les minutes étaient d’or. Je pris

son pistolet, que je lançai dans le ravin. Je saisis son poignard, et

j’allais l’expédier dans la même direction, lorsque je réfléchis qu’il

pouvait me servir à tailler des mottes de gazon. Ma grosse montre

marquait onze heures. J’éteignis les deux foyers de bois résineux qui

éclairaient notre table: la lumière pouvait attirer l’attention du Roi.

Il faisait beau. Pas plus de lune que sur la main, mais des étoiles en

profusion: c’était bien la nuit qu’il me fallait. Le gazon, découpé par

longues bandes, s’enlevait comme une pièce de drap. Mes matériaux furent

prêts au bout d’une heure. Comme je les portais à la source, je donnai

du pied contre Vasile. Il se souleva pesamment et me demanda, par

habitude, si j’avais besoin de quelque chose, je laissai choir mon

fardeau, je m’assis auprès de l’ivrogne, et je le priai de boire encore

un coup à ma santé. «Oui, dit-il; j’ai soif.» Je lui remplis pour la

dernière fois la coupe de cuivre. Il en but moitié, répandit le reste

sur son menton et sur son cou, essaya de se lever, retomba sur la face,

étendit les bras en avant et ne bougea plus. Je courus à ma digue, et

tout novice que j’étais, le ruisseau fut solidement barré en

quarante-cinq minutes: il était une heure moins un quart. Au bruit de la

cascade succéda un silence profond. La peur me prit. Je réfléchis que le

Roi devait avoir le sommeil léger, comme tous les vieillards, et que ce

silence inusité l’éveillerait probablement. Dans le tumulte d’idées qui

me remplissait l’esprit, je me souvins d’une scène du _Barbier de

Séville_, où Bartholo s’éveille dès qu’il cesse d’entendre le piano. Je

me glissai le long des arbres jusqu’à l’escalier, et je parcourus des

yeux le cabinet d’Hadgi-Stavros. Le Roi reposait paisiblement aux côtés

de son chiboudgi. Je me glissai jusqu’à vingt pas de son sapin, je

tendis l’oreille: tout dormait. Je revins à ma digue à travers une

flaque d’eau glacée qui montait déjà jusqu’à mes chevilles. Je me

penchai sur l’abîme.

Le flanc de la montagne miroitait imperceptiblement. On apercevait

d’espace en espace quelques cavités où l’eau avait séjourné. J’en pris

bonne note: c’étaient autant de places où je pouvais mettre le pied. Je

retournai à ma tente, je pris ma boîte, qui était suspendue au-dessus de

mon lit, et je l’attachai sur mes épaules. En passant par l’endroit où

nous avions dîné, je ramassai le quart d’un pain et un morceau de viande

que l’eau n’avait pas encore mouillés. Je serrai ces provisions dans ma

boîte pour mon déjeuner du lendemain. La digue tenait bon, la brise

devait avoir séché ma route; il était tout près de deux heures. J’aurais

voulu, en cas de mauvaise rencontre, emporter le poignard de Vasile.

Mais il était sous l’eau, et je ne perdis pas mon temps à le chercher.

J’ôtai mes souliers, et je les liai ensemble par les cordons et je les

pendis aux courroies de ma boîte. Enfin, après avoir songé à tout, jeté

un dernier coup d’œil à mes travaux de terrassement, évoqué les

souvenirs de la maison paternelle et envoyé un baiser dans la direction

d’Athènes et de Mary-Ann, j’allongeai une jambe par-dessus le parapet,

je pris à deux mains un arbuste qui pendait sur l’abîme, et je me mis en

voyage à la garde de Dieu.

C’était une rude besogne, plus rude que je ne l’avais supposé de

là-haut. La roche mal essuyée me procurait une sensation de froid

humide, comme le contact d’un serpent. J’avais mal jugé des distances,

et les points d’appui étaient beaucoup plus rares que je ne l’espérais.

Deux fois je fis fausse route en inclinant sur la gauche. Il fallut

revenir, à travers des difficultés incroyables. L’espérance m’abandonna

souvent, mais non la volonté. Le pied me manqua: je pris une ombre pour

une saillie, et je tombai de quinze ou vingt pieds de haut, collant mes

mains et tout mon corps au flanc de la montagne, sans trouver où me

retenir. Une racine de figuier me rattrapa par la manche de mon paletot:

vous en voyez ici les marques. Un peu plus loin, un oiseau blotti dans

un trou s’échappa si brusquement entre mes jambes, que la peur me fit

presque tomber à la renverse. Je marchais des pieds et des mains,

surtout des mains. J’avais les bras rompus, et j’entendais trembler tous

les tendons comme les cordes d’une harpe. Mes ongles étaient si

cruellement endoloris, que je ne les sentais plus. Peut-être aurais-je

eu plus de force, si j’avais pu mesurer le chemin qui me restait à

faire; mais quand j’essayais de retourner la tête en arrière, le vertige

me prenait et je me sentais aller à l’abandon. Pour soutenir mon

courage, je m’exhortais moi-même; je me parlais tout haut entre mes

dents serrées. Je me disais: «Encore un pas pour mon père! encore un pas

pour Mary-Ann! encore un pas pour la confusion des brigands et la rage

d’Hadgi-Stavros.»

Enfin mes pieds posèrent sur une plate-forme plus large. Il me sembla

que le sol avait changé de couleur. Je pliai les jarrets, je m’assis, je

retournai timidement la tête. Je n’étais plus qu’à dix pieds du

ruisseau: j’avais gagné les rochers rouges. Une surface plane, percée de

petits trous où l’eau séjournait encore, me permit de prendre haleine et

de me reposer un peu. Je tirai ma montre: il n’était que deux heures et

demie. J’aurais cru, quant à moi, que mon voyage avait duré trois nuits.

Je me tâtai bras et jambes, pour voir si j’étais au complet; dans ces

sortes d’expéditions, on sait ce qui part, on ne sait pas ce qui arrive.

J’avais eu du bonheur: j’en étais quitte pour quelques contusions et

deux ou trois écorchures. Le plus malade était mon paletot. Je levai les

yeux en l’air, non pas encore pour remercier le ciel, mais pour

m’assurer que rien ne bougeait dans mon ancien domicile. Je n’entendis

que quelques gouttes d’eau qui filtraient à travers ma digue. Tout

allait bien; mes derrières étaient assurés; je savais où trouver

Athènes: adieu donc au Roi des montagnes!

J’allais sauter au fond du ravin, quand une forme blanchâtre se dressa

devant moi, et j’entendis le plus furieux aboiement qui ait jamais

éveillé les échos à pareille heure. Hélas! monsieur, j’avais compté sans

les chiens de mon hôte. Ces ennemis de l’homme rôdaient à toute heure

autour du camp, et l’un d’eux m’avait flairé. Ce que j’éprouvai de

fureur et de haine à sa rencontre est impossible à dire; on ne déteste

pas à ce point un être déraisonnable. J’aurais mieux aimé me trouver

face à face avec un loup, avec un tigre ou un ours blanc, nobles bêtes

qui m’auraient mangé sans rien dire, mais qui ne m’auraient pas dénoncé.

Les animaux féroces vont à la chasse pour eux-mêmes; mais que penser de

cet horrible chien qui m’allait dévorer bruyamment pour faire sa cour au

vieil Hadgi-Stavros? Je le criblai d’injures; je fis pleuvoir sur lui

les noms les plus odieux; mais j’avais beau faire, il parlait plus haut

que moi. Je changeai de note, j’essayai l’effet des bonnes paroles, je

l’interpellai doucement en grec, dans la langue de ses pères; il ne

savait qu’une réponse à tous mes propos, et sa réponse ébranlait la

montagne. Je fis silence, c’était une idée; il se tut. Je me couchai

parmi les flaques d’eau; il s’étendit au pied du rocher en grognant

entre ses dents. Je feignis de dormir; il dormit. Je me laissai glisser

insensiblement vers le ruisseau; il se leva d’un bond, et je n’eus que

le temps de remonter sur mon piédestal. Mon chapeau resta entre les

mains ou plutôt entre les dents de l’ennemi. L’instant d’après, ce

n’était plus rien qu’une pâte, une marmelade, une bouillie de chapeau!

Pauvre chapeau! je le plaignais; je me mettais à sa place. Si j’avais pu

sortir d’affaire moyennant quelques morsures, je n’y aurais pas regardé

de trop près, j’aurais fait la part du chien. Mais ces monstres-là ne se

contentent pas de mordre les gens, ils les mangent!

Je m’avisai que sans doute il avait faim; que, si je trouvais de quoi le

rassasier, il me mordrait probablement encore, mais il ne me mangerait

plus. J’avais des provisions, j’en fis le sacrifice; mon seul regret

était de n’en avoir pas cent fois plus. Je lui lançai la moitié de mon

pain; il l’engloutit comme un gouffre: figurez-vous un caillou qui tombe

dans un puits. Je regardais piteusement le peu qui me restait à lui

offrir, quand je reconnus au fond de la boîte un paquet blanc qui me

donna des idées. C’était une petite provision d’arsenic, destinée à mes

préparations zoologiques. Je m’en servais pour empailler des oiseaux,

mais aucune loi ne me défendait d’en glisser quelques grammes dans

l’enveloppe du chien. Mon interlocuteur, mis en appétit, ne demandait

qu’à poursuivre son repas. «Attends, lui dis-je, je vais te servir un

plat de ma façon...» Le paquet contenait environ trente-cinq grammes

d’une jolie poudre blanche et brillante. J’en versai cinq ou six dans un

petit réservoir d’eau claire, et je remis le reste dans ma poche. Je

délayai soigneusement la part de l’animal; j’attendis que l’acide

arsénieux fût bien dissous; je plongeai dans la solution un morceau de

pain qui but tout, comme une éponge. Le chien s’élança de bon appétit et

avala sa mort en une bouchée.

Mais pourquoi ne m’étais-je pas muni d’un peu de strychnine, ou de

quelque autre bon poison plus foudroyant que l’arsenic? Il était plus de

trois heures, et les essais de mon invention se firent cruellement

attendre. Vers la demie, le chien se mit à hurler de toutes ses forces.

Je n’y gagnais pas beaucoup: aboiements ou hurlements, cris de fureur ou

cris d’angoisse, allaient toujours au même but, c’est-à-dire aux

oreilles d’Hadgi-Stavros. Bientôt l’animal se tordit dans des

convulsions horribles; il écuma; il fut pris de nausées, il fit des

efforts violents pour chasser le poison qui le dévorait. C’était un

spectacle bien doux pour moi, et je goûtais savoureusement le plaisir

des dieux; mais la mort de l’ennemi pouvait seule me sauver, et la mort

se faisait tirer l’oreille. J’espérais que, vaincu par la douleur, il

finirait par me livrer passage; mais il s’acharnait contre moi, il me

montrait sa gueule baveuse et sanguinolente, comme pour me reprocher mes

présents et me dire qu’il ne mourrait pas sans vengeance. Je lui lançai

mon mouchoir de poche: il le déchira aussi vigoureusement que mon

chapeau. Le ciel commençait à s’éclaircir, et je pressentais bien que

j’avais commis un meurtre inutile. Une heure encore, et les brigands

seraient sur mes bras. Je levais la tête vers cette chambre maudite que

j’avais quittée sans esprit de retour, et où la puissance d’un chien

allait me faire rentrer. Une cataracte formidable me renversa la face

contre terre.

Des mottes de gazon, des cailloux, des fragments de rocher roulèrent

autour de moi avec un torrent d’eau glaciale. La digue était rompue, et

le lac tout entier se vidait sur ma tête. Un tremblement me saisit:

chaque flot en passant emportait quelques degrés de ma chaleur animale,

et mon sang devenait aussi froid que le sang d’un poisson. Je jette les

yeux sur le chien: il était toujours au pied de mon rocher, luttant

contre la mort, contre le courant, contre tout, la gueule ouverte et les

yeux braqués sur moi. Il fallait en finir. Je détachai ma boîte, je la

pris par les deux sangles, et je frappai cette hideuse tête avec tant de

fureur que l’ennemi me laissa le champ de bataille. Le torrent le prit

en flanc, le roula deux ou trois fois sur lui-même, et le porta je ne

sais où.

Je saute dans l’eau: j’en avais jusqu’à mi-corps; je me cramponne aux

rochers de la rive; je sors du courant, j’aborde sur la rive, je me

secoue et je crie: Hourra pour Mary-Ann!

Quatre brigands sortent de terre et me prennent au collet en disant: «Te

voilà donc, assassin! Venez tous! nous le tenons! le Roi sera content!

Vasile sera vengé!»

Il paraît que, sans le savoir, j’avais noyé mon ami Vasile.

En ce temps-là, monsieur, je n’avais pas encore tué d’hommes: Vasile

était mon premier. J’en ai abattu bien d’autres depuis, à mon corps

défendant, et uniquement pour sauver ma vie; mais Vasile est le seul qui

m’ait laissé des remords, quoique sa fin soit le résultat d’une

imprudence fort innocente. Vous savez ce que c’est qu’un premier pas!

Aucun assassin découvert par la police et reconduit de brigade en

brigade jusqu’au théâtre de son crime ne baissa la tête plus humblement

que moi. Je n’osais lever les yeux sur les braves gens qui m’avaient

arrêté: je ne me sentais pas la force de soutenir leurs regards

réprobateurs; je pressentais, en tremblant, une épreuve redoutable:

j’étais sûr de comparaître devant mon juge et d’être mis en présence de

ma victime. Comment affronter les sourcils du Roi des montagnes, après

ce que j’avais fait? Comment revoir sans mourir de honte, le corps

inanimé du malheureux Vasile? Plus d’une fois mes genoux se dérobèrent

sous moi, et je serais resté en route, sans les coups de pied qui me

suivaient par derrière.

Je traversai le camp désert, le Cabinet du Roi, occupé par quelques

blessés, et je descendis, ou plutôt je tombai jusqu’au bas de l’escalier

de ma chambre. Les eaux s’étaient retirées en laissant des taches de

fange à tous les murs et à tous les arbres. Une dernière flaque restait

encore à la place où j’avais enlevé le gazon. Les brigands, le Roi et le

moine se tenaient debout, en cercle, autour d’un objet gris et limoneux,

dont la vue fit dresser les cheveux sur ma tête: c’était Vasile. Le ciel

vous préserve, monsieur, de voir jamais un cadavre de votre façon! L’eau

et la boue, en s’écoulant, avaient déposé un enduit hideux autour de

lui. Avez-vous jamais vu une grosse mouche prise depuis trois ou quatre

jours dans une toile d’araignée? L’artisan des filets, ne pouvant se

défaire d’un pareil hôte, l’enveloppe d’un peloton de fils grisâtres, et

le change en une masse informe et méconnaissable; tel était Vasile

quelques heures après avoir soupé avec moi. Je le retrouvai à dix pas de

l’endroit où je lui avais dit adieu. Je ne sais si les brigands

l’avaient changé de place, ou s’il s’était transporté là lui-même dans

les convulsions de l’agonie; cependant j’incline à croire que la mort

lui avait été douce. Plein de vin comme je l’ai laissé, il a dû

succomber sans débat à quelque bonne congestion cérébrale.

Un grondement de mauvais augure salua mon arrivée. Hadgi-Stavros, pâle

et le front crispé, marcha droit à moi, me saisit par le poignet gauche,

et me tira si violemment, qu’il faillit me désarticuler le bras. Il me

jeta au milieu du cercle avec une telle vivacité, que je pensai mettre

le pied sur le corps de ma victime: je me rejetai vivement en arrière.

«Regardez! me cria-t-il d’une voix tonnante; regardez ce que vous avez

fait! jouissez de votre ouvrage! rassasiez vos yeux de votre crime.

Malheureux! mais où donc vous arrêterez-vous? Qui m’aurait dit, le jour

où je vous ai reçu ici, que j’ouvrais ma porte à un assassin?»

Je balbutiai quelques excuses; j’essayai de démontrer au juge que je

n’étais coupable que par imprudence. Je m’accusai sincèrement d’avoir

enivré mon gardien pour échapper à sa surveillance, et fuir sans

obstacle de ma prison; mais je me défendis du crime d’assassinat.

Était-ce ma faute, à moi, si la crue des eaux l’avait noyé une heure

après mon départ? La preuve que je ne lui voulais aucun mal, c’est que

je ne l’avais pas frappé d’un seul coup de poignard lorsqu’il était ivre

mort, et que j’avais ses armes entre les mains. On pouvait laver son

corps et s’assurer qu’il était sans blessure.

«Au moins, reprit le Roi, avouez que votre imprudence est bien égoïste

et bien coupable! Quand votre vie n’était pas menacée, quand on ne vous

retenait ici que pour une somme d’argent, vous vous êtes enfui par

avarice; vous n’avez songé qu’à faire l’économie de quelques écus, et

vous ne vous êtes pas occupé de ce pauvre misérable que vous laissiez

mourir derrière vous! Vous ne vous êtes pas soucié de moi, que vous

alliez priver d’un auxiliaire indispensable! Et quel moment avez-vous

choisi pour nous trahir? le jour où tous les malheurs nous assaillent à

la fois; où je viens d’essuyer une défaite; où j’ai perdu mes meilleurs

soldats; où Sophoclis est blessé; où le Corfiote est mourant; où le

jeune Spiro, sur qui je comptais, a perdu la vie; où tous mes hommes

sont las et découragés! C’est alors que vous avez eu le cœur de

m’enlever mon Vasile! Vous n’avez donc pas de sentiments humains? Ne

valait-il pas cent fois mieux payer honnêtement votre rançon, comme il

convient à un bon prisonnier, que de laisser dire que vous avez sacrifié

la vie d’un homme pour quinze mille francs!

--Eh! morbleu! m’écriai-je à mon tour, vous en avez bien tué d’autres,

et pour moins.»

Il répliqua avec dignité: «C’est mon état, monsieur: ce n’est pas le

vôtre. Je suis brigand, et vous êtes docteur. Je suis Grec, et vous êtes

Allemand.»

A cela je n’avais rien à répondre. Je sentais bien, au tremblement de

toutes les fibres de mon cœur, que je n’étais ni né, ni élevé pour la

profession de tueur d’hommes. Le Roi, fort de mon silence, haussa la

voix d’un ton, et poursuivit ainsi:

«Savez-vous, malheureux jeune homme, quel était l’être excellent dont

vous avez causé la mort? Il descendait de ces héroïques brigands de

Souli qui ont soutenu de si rudes guerres pour la religion et la patrie

contre Ali de Tébélen, pacha de Janina. Depuis quatre générations, tous

ses ancêtres ont été pendus ou décapités, pas un n’est mort dans son

lit. Il n’y a pas encore six ans que son propre frère a péri en Épire

des suites d’une condamnation à mort: il avait assassiné un musulman. La

dévotion et le courage sont héréditaires dans sa famille. Jamais Vasile

n’a manqué à ses devoirs religieux. Il donnait aux églises, il donnait

aux pauvres. Le jour de Pâques, il allumait un cierge plus gros que tous

les autres. Il se serait fait tuer plutôt que de violer la loi du jeûne,

ou de manger gras un jour d’abstinence. Il économisait pour se retirer

dans un couvent du mont Athos. Le saviez-vous?»

Je confessai humblement que je le savais.

«Savez-vous qu’il était le plus résolu de tous mes compagnons? Je ne

veux rien ôter au mérite personnel de ceux qui m’écoutent, mais Vasile

était d’un dévouement aveugle, d’une obéissance intrépide, d’un zèle à

l’épreuve de toutes les circonstances. Aucune besogne n’était trop dure

au gré de son courage; aucune exécution ne répugnait à sa fidélité. Il

aurait égorgé tout le royaume si je lui avais commandé de le faire. Il

aurait arraché un œil à son meilleur ami sur un signe de mon petit

doigt. Et vous me l’avez tué! Pauvre Vasile! quand j’aurai un village à

brûler, un avare à mettre sur le gril, une femme à couper en morceaux,

un enfant à écorcher vif, qui est-ce qui te remplacera?»

Tous les brigands, électrisés par cette oraison funèbre, s’écrièrent

unanimement: «Nous! nous!» Les uns tendaient les bras vers le Roi, les

autres dégainaient leurs poignards; les plus zélés me couchèrent en joue

avec leurs pistolets, Hadgi-Stavros mit un frein à leur enthousiasme: il

me fit un rempart de son corps, et poursuivit son discours en ces

termes:

«Console-toi, Vasile, tu ne resteras pas sans vengeance. Si je

n’écoutais que ma douleur, j’offrirais à tes mânes la tête du meurtrier;

mais elle vaut quinze mille francs, et cette pensée me retient.

Toi-même, si tu pouvais prendre la parole, comme autrefois dans nos

conseils, tu me prierais d’épargner ses jours; tu refuserais une

vengeance si coûteuse. Ce n’est pas dans les circonstances où ta mort

nous a laissés qu’il convient de faire des folies et de jeter l’argent

par les fenêtres.»

Il s’arrêta un moment; je respirai.

«Mais, reprit le Roi, je saurai concilier l’intérêt et la justice. Je

châtierai le coupable sans risquer le capital. Sa punition sera le plus

bel ornement de tes funérailles; et, du haut de la demeure des

Pallicares, où ton âme s’est envolée, tu contempleras avec joie un

supplice expiatoire qui ne nous coûtera pas un sou.»

Cette péroraison enleva l’auditoire. Tout le monde en fut charmé,

excepté moi. Je me creusais la cervelle pour deviner ce que le Roi me

réservait, et j’étais si peu rassuré, que mes dents claquaient à se

rompre. Certes, il fallait m’estimer heureux d’avoir la vie sauve, et la

conservation de ma tête ne me semblait pas un médiocre avantage; mais je

connaissais l’imagination inventive des Hellènes de grand chemin.

Hadgi-Stavros, sans me donner la mort, pouvait m’infliger tel châtiment

qui me ferait détester la vie. Le vieux scélérat refusa de m’apprendre à

quel supplice il me destinait. Il eut si peu de pitié de mes angoisses,

qu’il me força d’assister aux funérailles de son lieutenant.

Le corps fut dépouillé de ses habits, transporté auprès de la source et

lavé à grande eau. Les traits de Vasile étaient à peine altérés; sa

bouche entr’ouverte avait encore le sourire pénible de l’ivrogne; ses

yeux ouverts conservaient un regard stupide. Les membres n’avaient rien

perdu de leur souplesse; la rigidité cadavérique se fait longtemps

attendre chez les individus qui meurent par accident.

Le cafedgi du roi et son porte-chibouque procédèrent à la toilette du

mort. Hadgi-Stavros en fit les frais, en sa qualité d’héritier. Vasile

n’avait plus de famille, et tous ses biens revenaient au Roi. On revêtit

le corps d’une chemise fine, d’une jupe en belle percale et d’une veste

brodée d’argent. On enferma ses cheveux humides dans un bonnet presque

neuf. On serra dans des guêtres de soie rouge ses jambes, qui ne

devaient plus courir. On le chaussa de babouches en cuir de Russie. De

sa vie, le pauvre Vasile n’avait été si propre et si beau. On passa du

carmin sur ses lèvres: on lui mit du blanc et du rouge comme à un jeune

premier qui va entrer en scène. Durant toute l’opération, l’orchestre

des brigands exécutait un air lugubre que vous avez dû entendre plus

d’une fois dans les rues d’Athènes. Je me félicite de n’être pas mort en

Grèce, car c’est une musique abominable, et je ne me consolerais jamais

d’avoir été enterré sur cet air-là.

Quatre brigands se mirent à creuser une fosse au milieu de la chambre,

sur l’emplacement de la tente de Mme Simons, à l’endroit où Mary-Ann

avait dormi. Deux autres coururent au magasin chercher des cierges,

qu’ils distribuèrent à l’assistance. J’en reçus un comme tout le monde.

Le moine entonna l’office des morts. Hadgi-Stavros psalmodiait les

répons d’une voix ferme, qui me remuait jusqu’au fond de l’âme. Il

faisait un peu de vent, et la cire de mon cierge tombait sur ma main en

pluie brûlante; mais c’était, hélas! bien peu de chose au prix de ce qui

m’attendait. Je me serais abonné volontiers à cette douleur-là, si la

cérémonie avait pu ne jamais finir.

Elle finit cependant. Quand la dernière oraison fut dite, le Roi

s’approcha solennellement de la civière où le corps était déposé, et il

le baisa sur la bouche. Les brigands, un à un, suivirent son exemple. Je

frémissais à l’idée que mon tour allait venir. Je me cachai derrière

ceux qui avaient déjà joué leur rôle, mais le Roi m’aperçut et me dit:

«C’est à vous. Marchez donc! Vous lui devez bien cela.»

Était-ce enfin l’expiation dont il m’avait menacé? Un homme juste se

serait contenté à moins. Je vous jure, monsieur, que ce n’est pas un jeu

d’enfant de baiser les lèvres d’un cadavre, surtout lorsqu’on se

reproche de l’avoir tué. Je m’avançai vers la civière, je contemplai

face à face cette figure dont les yeux ouverts semblaient rire de mon

embarras; je penchai la tête, j’effleurai les lèvres. Un brigand

facétieux m’appuya la main sur la nuque. Ma bouche s’aplatit sur la

bouche froide; je sentis le contact de ses dents de glace, et je me

relevai saisi d’horreur, emportant je ne sais quelle saveur de mort qui

me serre encore la gorge au moment où je vous parle. Les femmes sont

bien heureuses: elles ont la ressource de s’évanouir.

Alors on descendit le cadavre dans la terre. On lui jeta une poignée de

fleurs, un pain, une pomme et quelques gouttes de vin d’Égine. C’était

la chose dont il avait le moins besoin. La fosse se ferma bien vite,

plus vite que je n’aurais voulu. Un brigand fit observer qu’il faudrait

deux bâtons pour faire une croix. Hadgi-Stavros lui répondit: «Sois

tranquille; on mettra les bâtons du milord.» Je vous laisse à penser si

mon cœur faisait un vacarme dans ma poitrine. Quels bâtons? Qu’y

avait-il de commun entre les bâtons et moi?

Le Roi fit un signe à son chiboudgi, qui courut aux bureaux et revint

avec deux longues gaules de laurier d’Apollon. Hadgi-Stavros prit la

civière funèbre et la porta sur la tombe. Il l’appuya sur la terre

fraîchement remuée, la fit relever par un bout, tandis que l’autre

touchait au sol, et me dit en souriant: «C’est pour vous que je

travaille. Déchaussez-vous, s’il vous plaît.»

Il dut lire dans mes yeux une interrogation pleine d’angoisse et

d’épouvante, car il répondit à la demande que je n’osais lui adresser:

«Je ne suis pas méchant, et j’ai toujours détesté les rigueurs inutiles.

C’est pourquoi je veux vous infliger un châtiment qui nous profite en

nous dispensant de vous surveiller à l’avenir. Vous avez depuis quelques

jours une rage de vous évader. J’espère que lorsque vous aurez reçu

vingt coups de bâton sur la plante des pieds, vous n’aurez plus besoin

de gardien, et votre amour des voyages se calmera pour quelque temps.

C’est un supplice que je connais; les Turcs me l’ont fait subir dans ma

jeunesse, et je sais par expérience qu’on n’en meurt pas. On en souffre

beaucoup; vous crierez, je vous en avertis. Vasile vous entendra du fond

de sa tombe, et il sera content de nous.»

Le roi des montagnes · 第 11 / 15 段