à part et me dit: «Eh bien! nous avons donc fait quelque maladresse?
--Hélas! oui. _Nous_ n’avons pas été adroits.
--Cette rançon n’est pas payée. Le sera-t-elle? Je le crois. Les
Anglaises ont l’air d’être au mieux avec vous.
--Soyez tranquille, sous trois jours je serai loin du Parnès.
--Allons, tant mieux! J’ai grand besoin d’argent, comme vous savez. Nos
pertes de lundi vont grever notre budget. Il faut compléter le personnel
et le matériel.
--Vous avez bonne grâce à vous plaindre! vous venez d’encaisser cent
mille francs d’un coup!
--Non, quatre-vingt-dix: le moine a déjà prélevé la dîme. Sur cette
somme qui vous semble énorme, il n’y aura pas vingt mille francs pour
moi. Nos frais sont considérables; nous avons de lourdes charges. Que
serait-ce donc si l’assemblée des actionnaires se décidait à fonder un
hôtel des Invalides, comme il en a été question? Il ne manquerait plus
que de faire une pension aux veuves et aux orphelins du brigandage!
Comme les fièvres et les coups de fusil nous enlèvent trente hommes par
an, vous voyez où cela nous conduirait. Nos frais seraient à peine
couverts; j’y mettrais du mien, mon cher monsieur!
--Vous est-il jamais arrivé de perdre sur une affaire?
--Une seule fois. J’avais touché cinquante mille francs pour le compte
de la société. Un de mes secrétaires, que j’ai pendu depuis, s’enfuit en
Thessalie avec la caisse. J’ai dû combler le déficit: je suis
responsable. Ma part s’élevait à sept mille francs; j’en ai donc perdu
quarante-trois mille. Mais le drôle qui m’avait volé l’a payé cher. Je
l’ai puni à la mode de Perse. Avant de le pendre, on lui a arraché
toutes les dents l’une après l’autre et on les lui a plantées à coup de
marteau dans le crâne... pour le bon exemple, vous entendez? Je ne suis
pas méchant, mais je ne souffre pas qu’on me fasse du tort.»
Je me réjouis à l’idée que le pallicare, qui n’était pas méchant,
perdrait quatre-vingt mille francs sur la rançon de Mme Simons, et qu’il
en recevrait la nouvelle lorsque mon crâne et mes dents ne seraient plus
à sa portée. Il passa son bras sous le mien et me dit familièrement:
«Comment allez-vous faire pour tuer le temps jusqu’à votre départ? Ces
dames vont vous manquer et la maison vous paraîtra grande. Voulez-vous
jeter un coup d’œil sur les journaux d’Athènes? le moine me les a
apportés. Moi, je ne les lis presque jamais. Je sais au juste prix ce
que valent les articles de journal, puisque je les paye. Voici la
_Gazette officielle_, l’_Espérance_, le _Pallicare_, la _Caricature_.
Tout cela doit parler de nous. Pauvres abonnés! Je vous laisse. Si vous
trouvez quelque chose de curieux, vous me le conterez.»
L’_Espérance_, rédigée en français et destinée à jeter de la poudre aux
yeux de l’Europe, avait consacré un long article à démentir les
dernières nouvelles du brigandage. Elle plaisantait spirituellement les
voyageurs naïfs qui voient un voleur dans tout paysan déguenillé, une
bande armée dans chaque nuage de poussière, et qui demandent grâce au
premier buisson qui les arrête par la manche de leur habit. Cette
feuille véridique vantait la sécurité des chemins, célébrait le
désintéressement des indigènes, exaltait le calme et le recueillement
qu’on est sûr de trouver sur toutes les montagnes du royaume.
Le _Pallicare_, rédigé sous l’inspiration de quelques amis
d’Hadgi-Stavros, contenait une biographie éloquente de son héros. Il
racontait que ce Thésée des temps modernes, le seul homme de notre
siècle qui n’eût jamais été vaincu, avait tenté une forte reconnaissance
dans la direction des roches Scironiennes. Trahi par la mollesse de ses
compagnons, il s’était retiré avec des pertes insignifiantes. Mais,
saisi d’un profond dégoût pour une profession dégénérée, il renonçait
désormais à l’exercice du brigandage et quittait le sol de la Grèce; il
s’expatriait en Europe, où sa fortune, glorieusement acquise, lui
permettrait de vivre en prince. «Et maintenant, ajoutait le _Pallicare_,
allez, venez, courez dans la plaine et dans la montagne! Banquiers et
marchands, Grecs, étrangers, voyageurs, vous n’avez plus rien à
craindre: le Roi des montagnes a voulu, comme Charles-Quint, abdiquer au
plus haut de sa gloire et de sa puissance.»
On lisait dans la _Gazette officielle_:
«Dimanche, 3 courant, à cinq heures du soir, la caisse militaire que
l’on dirigeait sur Argos, avec une somme de vingt mille francs, a été
attaquée par la bande d’Hadgi-Stavros, connu sous le nom de Roi des
montagnes. Les brigands, au nombre de trois ou quatre cents, ont fondu
sur l’escorte avec une fureur incroyable. Mais les deux premières
compagnies du 2e bataillon et du 4e de ligne, sous le commandement du
brave major Nicolaïdis, ont opposé une résistance héroïque. Les sauvages
agresseurs ont été repoussés à coups de baïonnette, en laissant le champ
de bataille couvert de morts. Hadgi-Stavros est, dit-on, grièvement
blessé. Nos pertes sont insignifiantes.
«Le même jour, à la même heure, les troupes de Sa Majesté remportaient
une autre victoire à dix lieues de distance. C’est vers le sommet du
Parnès, à quatre stades de Castia, que la 2e compagnie du 1er bataillon
de gendarmerie a défait la bande d’Hadgi-Stavros. Là encore, suivant le
rapport du brave capitaine Périclès, le Roi des montagnes aurait reçu un
coup de feu. Malheureusement ce succès a été payé cher. Les brigands,
abrités par les rochers et les buissons, ont tué ou blessé grièvement
dix gendarmes. Un jeune officier de grande espérance, M. Spiro, élève
sortant de l’école des Évelpides, a trouvé sur le champ de bataille une
mort glorieuse. En présence de si grands malheurs, ce n’est pas une
médiocre consolation de penser que là, comme partout, force est restée à
la loi.»
Le journal la _Caricature_ contenait une lithographie mal dessinée, où
je reconnus cependant les portraits du capitaine Périclès et du Roi des
montagnes. Le filleul et le parrain se tenaient étroitement embrassés.
Au bas de cette image, l’artiste avait écrit la légende suivante:
COMME ILS SE BATTENT!
«Il paraît, dis-je en moi-même, que je ne suis pas seul dans la
confidence, et que le secret de Périclès ressemblera bientôt au secret
de Polichinelle.»
Je repliai les journaux, et en attendant le retour du Roi, je méditai
sur la position où Mme Simons m’avait laissé. Certes, il était glorieux
de ne devoir ma liberté qu’à moi-même, et mieux valait sortir de prison
par un trait de courage que par une ruse d’écolier. Je pouvais, du jour
au lendemain, passer à l’état de héros de roman et devenir un objet
d’admiration pour toutes les demoiselles de l’Europe. Nul doute que
Mary-Ann ne se prît à m’adorer lorsqu’elle me reverrait sain et sauf
après une évasion périlleuse. Cependant le pied pouvait me manquer dans
cette formidable glissade. Si je me cassais un bras ou une jambe,
Mary-Ann verrait-elle de bon œil un héros boiteux ou manchot? De plus,
il fallait m’attendre à être gardé nuit et jour. Mon plan, si ingénieux
qu’il fût, ne pouvait s’exécuter qu’après la mort de mon gardien. Tuer
un homme n’est pas une petite affaire, même pour un docteur. Cela n’est
rien en paroles, surtout lorsqu’on parle à la femme qu’on aime. Mais
depuis le départ de Mary-Ann je n’avais plus la tête à l’envers. Il me
semblait moins facile de me procurer une arme et moins commode de m’en
servir. Un coup de poignard est une opération chirurgicale qui doit
donner la chair de poule à tout homme de bien. Qu’en dites-vous,
monsieur? Moi, je pensai que ma future belle-mère avait peut-être agi
légèrement avec son gendre en espérance. Il ne lui coûtait pas beaucoup
de m’envoyer quinze mille francs de rançon, quitte à les imputer ensuite
sur la dot de Mary-Ann. Quinze mille francs seraient peu de chose pour
moi le jour du mariage. C’était beaucoup dans l’état où je me trouvais,
à la veille d’égorger un homme et de descendre quelques centaines de
mètres par une échelle sans échelons. J’en vins à maudire Mme Simons
aussi cordialement que la plupart des gendres maudissent leur belle-mère
dans tous les pays civilisés. Comme j’avais des malédictions à revendre,
j’en dirigeai aussi quelques-unes contre mon excellent ami John Harris,
qui m’abandonnait à mon sort. Je me disais que, s’il eût été à ma place
et moi à la sienne, je ne l’aurais pas laissé huit grands jours sans
nouvelles. Passe encore pour Lobster, qui était trop jeune; pour
Giacomo, qui n’était qu’une force inintelligente, et pour M. Mérinay,
dont je connaissais l’égoïsme renforcé! On pardonne aisément une
trahison aux égoïstes, parce qu’on a pris l’habitude de ne point compter
sur eux. Mais Harris, qui avait exposé sa vie pour sauver une vieille
négresse de Boston! Est-ce que je ne valais pas une négresse? Je
croyais, en bonne justice, en valoir au moins deux ou trois.
Hadgi-Stavros vint changer le cours de mes idées en m’offrant un moyen
d’évasion plus simple et moins dangereux. Il n’y fallait que des jambes,
et Dieu merci, c’est un bien dont je ne suis pas dépourvu. Le Roi me
surprit au moment où je bâillais comme le plus humble des animaux.
«Vous vous ennuyez? me dit-il. C’est la lecture. Je n’ai jamais pu
ouvrir un livre sans danger pour mes mâchoires. Je vois avec plaisir que
les docteurs n’y résistent pas mieux que moi. Mais pourquoi
n’employez-vous pas mieux le temps qui vous reste? Vous étiez venu ici
pour cueillir les plantes de la montagne; il ne paraît pas que votre
boîte se soit remplie dans ces huit jours. Voulez-vous que je vous
envoie en promenade sous la surveillance de deux hommes? Je suis trop
bon prince pour vous refuser cette petite faveur. Il faut que chacun
fasse son métier en ce bas monde. A vous les herbages, à moi l’argent.
Vous direz à ceux qui vous ont envoyé ici: «Voilà des herbes cueillies
dans le royaume d’Hadgi-Stavros!» Si vous en trouviez une qui fût belle
et curieuse, et dont on n’eût jamais entendu parler dans votre pays, il
faudrait lui donner mon nom et l’appeler la Reine des montagnes.
--Mais au fait! pensai-je, si j’étais à une lieue d’ici, entre deux
brigands, il ne serait pas trop malaisé de les gagner de vitesse. Le
danger doublerait mes forces; il n’en faut point douter. Celui qui court
le mieux est celui qui a le plus grand intérêt à courir. Pourquoi le
lièvre est-il le plus vif de tous les animaux? Parce qu’il est le plus
menacé.»
J’acceptai l’offre du Roi, et, séance tenante, il plaça deux gardes du
corps auprès de ma personne. Il ne leur fit pas de recommandations
minutieuses. Il leur dit simplement:
«C’est un milord de quinze mille francs; si vous le laissez perdre, il
faudra le payer ou le remplacer.»
Mes acolytes ne ressemblaient nullement à des invalides: ils n’avaient
ni blessure, ni contusion, ni avarie d’aucune sorte; leurs jarrets
étaient d’acier, et il ne fallait pas espérer que leurs pieds se
trouveraient gênés dans leur chaussure, car ils portaient des mocassins
très amples qui laissaient voir le talon. En les passant en revue, je
signalai, non sans regret, deux pistolets aussi longs que des fusils
d’enfant. Cependant je ne perdis pas courage. A force de fréquenter la
mauvaise compagnie, le sifflement des balles m’était devenu familier. Je
sanglai ma boîte sur mes épaules et je partis.
«Bien du plaisir! me cria le Roi.
--Adieu, sire!
--Non pas, s’il vous plaît; au revoir!»
J’entraînai mes compagnons dans la direction d’Athènes: c’était autant
de pris sur l’ennemi. Ils ne firent aucune résistance, et me permirent
d’aller où je voulais. Ces brigands, beaucoup mieux élevés que les
quatre gendarmes de Périclès, laissaient à mes mouvements toute la
latitude désirable. Je ne sentais point à chaque pas leurs coudes
s’enfoncer dans mes flancs. Ils herborisaient, de leur côté, pour le
repas du soir. Quant à moi, je paraissais très âpre à la besogne:
j’arrachais à droite et à gauche des touffes de gazon qui n’en pouvaient
mais; je feignais de choisir un brin d’herbe dans la masse, et je le
déposais précieusement au fond de ma boîte, en prenant garde de ne point
me surcharger: c’était bien assez du fardeau que je portais. J’avais
remarqué dans une course de chevaux qu’un admirable jockey s’était
laissé battre parce qu’il portait une surcharge de cinq kilogrammes. Mon
attention semblait attachée à la terre, mais vous pouvez croire qu’il
n’en était rien. En semblable circonstance, on n’est plus botaniste, on
est prisonnier. Pellisson ne se serait pas amusé aux araignées s’il
avait eu seulement un clou pour scier ses barreaux. J’ai peut-être
rencontré ce jour-là des plantes inédites qui auraient fait la fortune
d’un naturaliste; mais je m’en souciais comme d’une giroflée jaune. Je
suis sûr d’avoir passé auprès d’un admirable pied de _Boryana
variabilis_: il pesait une demi-livre avec les racines. Je ne lui fis
pas l’honneur d’un regard; je ne voyais que deux choses: Athènes à
l’horizon, et les brigands à mes côtés. J’épiais les yeux de mes
coquins, dans l’espoir qu’une bonne distraction me délivrerait de leur
surveillance; mais, qu’ils fussent sous ma main ou à dix pas de ma
personne, qu’ils fussent occupés à cueillir leur salade ou à regarder
voler les vautours, ils avaient toujours au moins un œil braqué sur mes
mouvements.
L’idée me vint de leur créer une occupation sérieuse. Nous étions dans
un sentier assez droit, qui s’en allait évidemment vers Athènes.
J’avisai à ma gauche une belle touffe de genêts que les soins de la
Providence avaient fait croître au sommet d’un rocher. Je feignis d’en
avoir envie comme d’un trésor. J’escaladai à cinq ou six reprises le
talus escarpé qui la protégeait. Je fis tant, qu’un de mes gardiens eut
pitié de mon embarras, et offrit de me faire la courte échelle. Ce
n’était pas précisément mon compte. Il fallut bien accepter ses
services; mais, en me hissant sur ses épaules, je le meurtris si
outrageusement d’un coup de mes souliers ferrés, qu’il hurla de douleur
et me laissa tomber à terre. Son camarade, qui s’intéressait au succès
de l’entreprise, lui dit: «Attends! Je vais monter à la place du milord,
moi qui n’ai pas de clous à mes souliers.» Aussitôt dit que fait; il
s’élance, saisit la plante par la tige, la secoue, l’ébranle, l’arrache
et pousse un cri. Je courais déjà, sans regarder en arrière. Leur
stupéfaction me donna dix bonnes secondes d’avance. Mais ils ne
perdirent pas de temps à s’accuser l’un l’autre, car bientôt j’entendis
leurs pas qui me suivaient de loin. Je redoublai la vitesse: le chemin
était beau, égal, uni, fait pour moi. Nous descendions une pente rapide.
J’allais éperdument, les bras collés au corps, sans sentir les pierres
qui roulaient sur mes talons et sans regarder où je posais mes pieds.
L’espace fuyait sous moi; rochers et buissons semblaient courir en sens
inverse aux deux côtés de la route; j’étais léger, j’étais rapide, mon
corps ne pesait rien: j’avais des ailes. Mais ce bruit de quatre pieds
fatiguait mes oreilles. Tout à coup ils s’arrêtent, je n’entends plus
rien. Seraient-ils las de me poursuivre? Un petit nuage de poussière
s’élève à dix pas devant moi. Un peu plus loin une tache blanche
s’applique brusquement sur un rocher gris. Deux détonations retentissent
en même temps.
Les brigands venaient de décharger leurs pistolets, j’avais essuyé le
feu de l’ennemi et je courais toujours. La poursuite recommence:
j’entends deux voix haletantes qui me crient: «Arrête! arrête!» Je
n’arrête pas. Je perds le chemin, et je cours toujours, sans savoir où
je vais. Un fossé se présente, large comme une rivière; mais j’étais
trop bien lancé pour mesurer les distances. Je saute: je suis sauvé. Mes
bretelles cassent, je suis perdu!
Vous riez! Je voudrais bien vous voir courir sans bretelles, en tenant
des deux mains la ceinture de votre pantalon! Cinq minutes après,
monsieur, les brigands m’avaient rattrapé. Ils s’étaient cotisés pour me
mettre des menottes aux poignets, des entraves aux jambes, et ils me
poussaient à grands coups de gaule vers le camp d’Hadgi-Stavros.
Le Roi me reçut comme un banqueroutier qui lui aurait emporté quinze
mille francs. «Monsieur, me dit-il, j’avais une autre idée de vous. Je
pensais me connaître en hommes: votre physionomie m’a bien trompé. Je
n’aurais jamais cru que vous fussiez capable de nous faire tort, surtout
après la conduite que j’avais tenue envers vous. Ne vous étonnez pas si
je prends désormais des mesures sévères: c’est vous qui m’y forcez. Vous
serez interné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Un de mes
officiers vous tiendra compagnie sous votre tente. Ceci n’est encore
qu’une précaution. En cas de récidive, c’est à un châtiment qu’il
faudrait vous attendre. Vasile, c’est toi que je commets à la garde de
monsieur.»
Vasile me salua avec sa politesse ordinaire.
«Ah! misérable! pensai-je en moi-même, c’est toi qui jettes les petits
enfants dans le feu! c’est toi qui as pris la taille de Mary-Ann! c’est
toi qui as voulu me poignarder le jour de l’Ascension. Eh bien! j’aime
mieux avoir affaire à toi qu’à un autre.»
Je ne vous raconterai pas les trois jours que je passai dans ma chambre
en compagnie de Vasile. Le drôle m’a procuré là une dose d’ennui que je
ne veux partager avec personne. Il ne me voulait aucun mal; il avait
même une certaine sympathie pour moi. Je crois que, s’il m’eût fait
prisonnier pour son propre compte, il m’aurait relâché sans rançon. Ma
figure lui avait plu dès le premier coup d’œil. Je lui rappelais un
frère cadet qu’il avait perdu en Cour d’assises. Mais ces démonstrations
d’amitié m’importunaient cent fois plus que les plus mauvais
traitements. Il n’attendait pas le lever du soleil pour me donner le
bonjour; à la tombée de la nuit, il ne manquait jamais de me souhaiter
des prospérités dont la liste était longue. Il me secouait, au plus
profond de mon repos, pour s’informer si j’étais bien couvert. A table,
il me servait comme un bon domestique; au dessert, il me contait des
histoires ou me priait de lui en apprendre. Et toujours la griffe en
avant pour me serrer la main! J’opposais à son bon vouloir une
résistance acharnée. Outre qu’il me semblait inutile de coucher un
rôtisseur d’enfants sur la liste de mes amis, je n’étais nullement
curieux de presser la main d’un homme dont j’avais décidé la mort. Ma
conscience me permettait bien de le tuer: n’étais-je pas dans le cas de
légitime défense? mais je me serais fait scrupule de le tuer par
trahison, et je devais au moins le mettre sur ses gardes par mon
attitude hostile et menaçante. Tout en repoussant ses avances, en
dédaignant ses politesses, en rebutant ses attentions, je guettais
soigneusement l’occasion de m’échapper; mais son amitié, plus vigilante
que la haine, ne me perdait pas de vue un seul instant. Lorsque je me
penchais sur la cascade pour graver dans ma mémoire les accidents du
terrain, Vasile m’arrachait à ma contemplation avec une sollicitude
maternelle. «Prends garde! disait-il en me tirant par les pieds; si tu
tombais, par malheur, je me le reprocherais toute ma vie.» Lorsque, la
nuit, j’essayais de me lever à la dérobée, il sautait hors de son lit en
demandant si j’avais besoin de quelque chose. Jamais on n’avait vu un
coquin plus éveillé. Il tournait autour de moi comme un écureuil en
cage.
Ce qui me désespérait par-dessus tout, c’était sa confiance en moi. Je
témoignai un jour le désir d’examiner ses armes. Il me mit son poignard
dans la main. C’était un poignard russe, en acier damasquiné, de la
fabrique de Toula. Je tirai la lame du fourreau, j’essayai la pointe sur
mon doigt, je la dirigeai sur sa poitrine en choisissant la place, entre
la quatrième et la cinquième côte. Il me dit en souriant: «N’appuie pas,
tu me tuerais.» Certes, monsieur, en appuyant un peu je lui aurais fait
justice, mais quelque chose me retint le bras. Il est regrettable que
les honnêtes gens aient tant de peine à tuer les assassins, qui en ont
si peu à tuer les honnêtes gens. Je remis le poignard au fourreau.
Vasile me tendit son pistolet, mais je refusai de le prendre, et je lui
dis que ma curiosité était satisfaite. Il arma le chien, me fit voir
l’amorce, appuya le canon sur sa tête, et me dit: «Voilà! tu n’aurais
plus de gardien.»
Plus de gardien! Eh! parbleu! c’est ce que je voulais. Mais l’occasion
était trop belle, et le traître me paralysait. Si je l’avais tué dans un
pareil moment, je n’aurais pas pu soutenir son dernier regard. Mieux
valait faire mon coup pendant la nuit. Par malheur, au lieu de cacher
ses armes, il les déposait ostensiblement entre son lit et le mien.
Je finis par trouver un moyen de fuir sans l’éveiller et sans l’égorger.
Cette idée me vint le dimanche 11 mai, à six heures. J’avais remarqué,
le jour de l’Ascension, que Vasile aimait à boire et qu’il portait mal
le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Ce témoignage d’amitié lui monta
la tête: le vin d’Égine fit le reste. Hadgi-Stavros, qui ne m’avait pas
honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisit
encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne.
J’aurais pu boire une outre de vin et un tonneau de rhaki. Vasile, admis
à prendre sa part de ces magnificences, commença le repas avec une
humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table, comme un
paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les
distances. A huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son
caractère. A neuf heures, il me racontait, en balbutiant, les aventures
de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les
cheveux d’un juge d’instruction. A dix heures, il tomba dans la
philanthropie: ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki, comme la
perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait
brigand par amour de l’humanité; qu’il voulait faire sa fortune en dix
ans, fonder un hôpital avec ses économies, et se retirer ensuite dans un
couvent du mont Athos. Il promit de ne pas m’oublier dans ses prières.
Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui ingérer une énorme tasse
de rhaki. J’aurais pu lui offrir de la poix enflammée: il était trop mon
ami pour rien refuser de moi. Bientôt il perdit la voix; sa tête pencha
de droite à gauche et de gauche à droite avec la régularité d’un
balancier; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra
cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil
des sphinx d’Égypte, que le canon français n’a pas éveillés.