Quand je descendais en moi, je constatais avec un légitime orgueil la

tiédeur innocente de tous mes sentiments. Je me rendais cette justice,

que le feu des passions n’avait pas élevé d’un degré la température de

mon cœur. A chaque instant du jour, pour me sonder moi-même, je

m’exerçais à penser à Mary-Ann. Je m’étudiais à construire des châteaux

en Espagne dont elle était la châtelaine. Je fabriquais des romans dont

elle était l’héroïne et moi le héros. Je supposais à plaisir les

circonstances les plus absurdes. J’imaginais des événements aussi

invraisemblables que l’histoire de la princesse Ypsoff et du lieutenant

Reynauld. J’allais jusqu’à me représenter la jolie Anglaise assise à ma

droite au fond d’une chaise de poste et passant son beau bras autour de

mon long cou. Toutes ces suppositions flatteuses, qui auraient agité

profondément une âme moins philosophe que la mienne, ne troublaient pas

ma sérénité. Je n’éprouvais point les alternatives de crainte et

d’espérance qui sont les symptômes caractéristiques de l’amour. Jamais,

au grand jamais, je n’avais senti ces grandes convulsions du cœur dont

il est question dans les romans. Donc je n’aimais pas Mary-Ann, j’étais

un homme sans reproche, et je pouvais marcher la tête levée. Mais Mme

Simons, qui n’avait pas lu dans ma pensée, était bien capable de se

tromper sur la nature de mon dévouement. Qui sait si elle ne me

soupçonnait pas d’être amoureux de sa fille? si elle n’avait pas

interprété dans un mauvais sens mon trouble et ma timidité? si elle

n’avait pas lâché ce mot mariage pour me forcer à me trahir? Ma fierté

se révéla contre un soupçon si injuste, et je lui répondis d’une voix

ferme, sans toutefois la regarder en face:

«Madame, si j’étais assez heureux pour vous tirer d’ici, je vous jure

que cela ne serait pas pour épouser mademoiselle votre fille.

--Et pourquoi donc? dit-elle d’un ton piqué. Est-ce que ma fille ne vaut

pas qu’on l’épouse? Je vous trouve plaisant, en vérité! N’est-elle pas

assez jolie? ou assez riche? ou d’une assez bonne famille? L’ai-je mal

élevée? Et savez-vous quelque chose à dire contre elle! Épouser Mlle

Simons, mon petit monsieur, c’est un beau rêve; et le plus difficile

s’en contenterait.

--Hélas! madame, répondis-je, vous m’avez mal compris. J’avoue que

mademoiselle est parfaite, et, sans sa présence, qui me rend timide, je

vous dirais quelle admiration passionnée elle m’a inspirée dès le

premier jour. C’est justement pour cela que je n’ai pas l’impertinence

de penser qu’aucun hasard puisse m’élever jusqu’à elle.»

J’espérais que mon humilité fléchirait cette mère foudroyante. Mais sa

colère ne baissa pas d’un demi-ton!

«Pourquoi? reprit-elle. Pourquoi ne méritez-vous pas ma fille?

Répondez-moi donc!

--Mais, madame, je n’ai ni fortune, ni position.

--La belle affaire! Pas de position! Vous en auriez une, monsieur, si

vous épousiez ma fille. Être mon gendre, n’est-ce donc pas une position?

Vous n’avez pas de fortune! Est-ce que nous vous avons jamais demandé de

l’argent? N’en avons-nous pas assez pour nous, pour vous et pour bien

d’autres? D’ailleurs l’homme qui nous tirera d’ici ne nous fera-t-il pas

un cadeau de cent mille francs? C’est peu de chose, j’en conviens, mais

c’est quelque chose. Direz-vous que cent mille francs soient une somme

méprisable? Alors, pourquoi ne méritez-vous pas d’épouser ma fille?

--Madame, je ne suis pas...

--Voyons, qu’est-ce encore que vous n’êtes pas? Vous n’êtes pas Anglais!

--Oh! nullement.

--Eh bien, vous nous croyez donc assez ridicules pour vous faire un

crime de votre naissance? Eh! monsieur, je sais bien qu’il n’est pas

donné à tout le monde d’être Anglais. La terre entière ne peut pas être

Anglaise... au moins avant quelques années. Mais on peut être honnête

homme et homme d’esprit sans être né positivement en Angleterre.

--Pour ce qui est de la probité, madame, c’est un bien que nous nous

transmettons de père en fils. De l’esprit, j’en ai juste ce qu’il faut

pour être docteur. Mais malheureusement je ne me fais pas d’illusion sur

les défauts de ma personne physique, et...

--Vous voulez dire que vous êtes laid, n’est-ce pas? Non, monsieur, vous

n’êtes pas laid. Vous avez une figure intelligente. Mary-Ann, monsieur

a-t-il une figure intelligente?

--Oui, maman,» dit Mary-Ann. Si elle rougit en répondant, sa mère le vit

mieux que moi, car mes yeux étaient obstinément cloués à terre.

«D’ailleurs, ajouta Mme Simons, fussiez-vous dix fois plus laid, vous ne

le seriez pas encore autant que feu mon mari. Et pourtant je vous prie

de croire que j’étais aussi jolie que ma fille, le jour où je lui donnai

ma main. Que répondrez-vous à cela?

--Rien, madame, sinon que vous me comblez, et qu’il ne tiendra pas à moi

que vous ne soyez demain sur la route d’Athènes.

--Que comptez-vous faire? Cette fois tâchez de trouver un expédient

moins ridicule que l’autre jour!

--J’espère que vous serez satisfaite de moi si vous voulez bien

m’entendre jusqu’au bout.

--Oui, monsieur.

--Sans m’interrompre.

--Je ne vous interromprai pas. Vous a-t-on jamais interrompu?

--Oui.

--Non.

--Si.

--Quand?

--Jamais. Madame, Hadgi-Stavros a tous ses fonds placés chez MM. Barley

et Cie.

--Chez nous!

--Cavendish-Square, 31, à Londres. Mercredi dernier, il a dicté devant

nous une lettre d’affaires à l’adresse de M. Barley.

--Et vous ne m’avez pas dit cela plus tôt!

--Vous ne m’en avez jamais laissé le temps.

--Mais c’est monstrueux! Votre conduite est inexplicable! Nous serions

en liberté depuis six jours. Je serais allée droit à lui; je lui aurais

dit nos relations...

--Et il vous aurait demandé deux ou trois cent mille francs! Croyez-moi,

madame, le mieux est de ne rien lui dire du tout. Payez votre rançon;

faites-vous donner un reçu, et dans quinze jours envoyez-lui un compte

courant avec la mention suivante:

«_Item_, 100.000 francs remis personnellement par Mme Simons, notre

associée, contre reçu.»

De cette façon, vous rentrez dans votre argent, sans le secours de la

gendarmerie. Est-ce clair?»

Je levai les yeux et je vis le joli sourire de Mary-Ann, tout radieux de

reconnaissance. Mme Simons haussait furieusement les épaules et ne

semblait émue que de dépit.

«En vérité, me dit-elle, vous êtes un homme surprenant! Vous êtes venu

nous proposer une évasion acrobatique lorsque nous avions un moyen si

simple de nous échapper! Et vous savez cela depuis mercredi matin! Je ne

vous pardonnerai jamais de ne pas nous l’avoir dit le premier jour.

--Mais, madame, veuillez vous rappeler que je vous priais d’écrire à

monsieur votre frère pour lui demander cent quinze mille francs.

--Pourquoi cent quinze?

--Je veux dire cent mille.

--Non; cent quinze. C’est trop juste. Êtes-vous bien sûr que ce Stavros

ne nous retiendra pas ici lorsqu’il aura reçu l’argent?

--Je vous en réponds. Les brigands sont les seuls Grecs qui ne manquent

jamais à leur parole. Vous comprenez que s’il leur arrivait une fois de

garder les prisonniers après avoir touché la rançon, personne ne se

rachèterait plus.

--Il est vrai. Mais quel singulier Allemand vous faites, de n’avoir pas

parlé plus tôt!

--Vous m’avez toujours coupé la parole.

--Il fallait parler quand même!

--Mais, madame...

--Taisez-vous? et conduisez-nous à ce maudit Stavros.»

Le Roi déjeunait d’un rôti de tourterelles, sous son arbre de justice,

avec les officiers valides qui lui restaient encore. Sa toilette était

faite: il avait lavé le sang de ses mains et changé d’habit. Il

cherchait avec ses convives le moyen le plus expéditif de combler les

vides que la mort avait faits dans ses rangs. Vasile, qui était de

Janina, offrait d’aller lever trente hommes en Épire, où la surveillance

des autorités turques a mis plus de mille brigands en retrait d’emploi.

Un Laconien voulait qu’on acquît à beaux deniers comptants la petite

bande du Spartiate Pavlos, qui exploitait la province du Magne, dans le

voisinage de Calamata. Le Roi, toujours imbu des idées anglaises,

pensait à organiser un recrutement par force et à enlever tous les

bergers de l’Attique. Ce système semblait d’autant plus avantageux qu’il

n’entraînait aucun débours, et qu’on gagnait les troupeaux par-dessus le

marché.

Interrompu au milieu de la délibération, Hadgi-Stavros fit à ses

prisonnières un accueil glacial. Il n’offrit pas même un verre d’eau à

Mme Simons, et comme elle n’avait point déjeuné, elle fut sensible à cet

oubli des convenances. Je pris la parole au nom des Anglaises, et, en

l’absence du Corfiote, le Roi fut bien forcé de m’accepter pour

intermédiaire. Je lui dis qu’après le désastre de la veille il serait

content d’apprendre la détermination de Mme Simons; qu’elle avait résolu

de payer, dans le plus bref délai, sa rançon et la mienne; que les fonds

seraient versés le lendemain, soit à la Banque d’Athènes, soit en tout

autre lieu qu’il lui plairait de désigner, contre son reçu.

«Je suis bien aise, dit-il, que ces femmes aient renoncé à convoquer

l’armée grecque à leur secours. Dites-leur qu’on leur remettra, pour la

seconde fois, tout ce qu’il faut pour écrire, mais qu’elles n’abusent

plus de ma confiance! qu’elles ne m’attirent pas les soldats ici! Au

premier pompon qui paraît dans la montagne, je leur fais couper la tête.

Je le jure par la Vierge du Mégaspiléon, qui fut sculptée de la propre

main de saint Luc!

--N’ayez aucun doute. J’engage la parole de ces dames et la mienne. Où

voulez-vous que les fonds soient déposés?

--A la Banque nationale de Grèce. C’est la seule qui n’ait pas encore

fait banqueroute.

--Avez-vous un homme sûr pour porter la lettre?

--J’ai le bon vieillard. On va le faire appeler. Quelle heure est-il?

Neuf heures du matin. Le révérend n’a pas encore assez bu pour être

gris.

--Va pour le moine! Lorsque le frère de Mme Simons aura versé la somme

et pris votre reçu, le moine viendra vous en porter la nouvelle.

--Quel reçu? Pourquoi un reçu? Je n’en ai jamais donné. Quand vous serez

tous en liberté, on verra bien que vous m’avez payé ce qui m’était dû.

--Je croyais qu’un homme comme vous devait traiter les affaires à la

mode d’Europe. En bonne administration...

--Je traite les affaires à ma guise, et je suis trop vieux pour changer

la méthode.

--Comme il vous plaira. Je vous demandais cela dans l’intérêt de Mme

Simons. Elle est tutrice de sa fille mineure, et elle lui devra compte

de la totalité de sa fortune.

--Qu’elle s’arrange! Je me soucie de ses intérêts comme elle des miens.

Quand elle payerait pour sa fille, le grand malheur! Je n’ai jamais

regretté ce que je débourse pour Photini. Voici du papier, de l’encre et

des roseaux. Soyez assez bon pour surveiller la rédaction de la lettre.

Il y va de votre tête aussi.»

Je me levai tout penaud et je suivis ces dames qui devinaient ma

confusion sans en pénétrer la cause. Mais une inspiration soudaine me

fit revenir sur mes pas. Je dis au Roi: «Décidément, vous avez bien fait

de refuser le reçu, et j’ai eu tort de le demander. Vous êtes plus sage

que moi; la jeunesse est imprudente.

--Qu’est-ce à dire?

--Vous avez raison, vous dis-je. Il faut s’attendre à tout. Qui sait si

vous n’essuierez pas une seconde défaite plus terrible que la première?

Comme vous n’aurez pas toujours vos jambes de vingt ans, vous pourriez

tomber vivant aux mains des soldats.

--Moi!

--On vous ferait votre procès comme à un simple malfaiteur; les

magistrats ne vous craindraient plus. En pareille circonstance, un reçu

de cent quinze mille francs serait une preuve accablante. Ne donnez pas

d’armes à la justice contre vous. Peut-être Mme Simons ou ses héritiers

se porteraient-ils parties civiles pour revendiquer ce qui leur a été

pris. Ne signez jamais de reçus!»

Il répondit d’une voix tonnante: «J’en signerai! Et plutôt deux qu’un!

J’en signerai tant qu’on en voudra! J’en signerai toujours, et à tout le

monde. Ah! les soldats s’imaginent qu’ils auront bon marché de moi,

parce qu’une fois le hasard et le nombre leur ont donné l’avantage! Je

tomberais vivant entre leurs mains, moi dont le bras est à l’épreuve de

la fatigue et la tête à l’épreuve des balles! J’irais m’asseoir sur un

banc, devant un juge, comme un paysan qui a volé des choux! Jeune homme,

vous ne connaissez pas encore Hadgi-Stavros. Il serait plus facile de

déraciner le Parnès et de le planter sur la cime du Taygète, que de

m’arracher de mes montagnes pour me jeter sur le banc d’un tribunal!

Écrivez-moi en grec le nom de Mme Simons! Bien. Le vôtre aussi!

--Il n’est pas nécessaire, et...

--Écrivez toujours. Vous savez mon nom, et je suis sûr que vous ne

l’oublierez pas. Je veux avoir le vôtre, pour m’en souvenir.»

Je griffonnai mon nom comme je pus, dans la langue harmonieuse de

Platon. Les lieutenants du Roi applaudirent à sa fermeté sans prévoir

qu’elle lui coûtait cent quinze mille francs. Je courus, content de moi

et le cœur léger, à la tente de Mme Simons. Je lui racontai que son

argent l’avait échappé belle, et elle daigna sourire en apprenant

comment je m’y étais pris pour voler nos voleurs. Une demi-heure après,

elle soumit à mon approbation la lettre suivante:

«Du Parnèse, au milieu des démons de ce Stavros.

«Mon cher frère,

«Les gendarmes que vous avez envoyés à notre secours nous ont trahies

et volées indignement. Je vous recommande bien de les faire pendre. Il

faudra une potence de cent pieds de haut pour leur capitaine Périclès.

Je me plaindrai de lui particulièrement, dans la dépêche que je compte

envoyer, à lord Palmerston, et je lui consacrerai tout un paragraphe

de la lettre que j’écrirai à l’éditeur du _Times_, dès que vous nous

aurez remises en liberté... Il est inutile de rien espérer des

autorités locales. Tous les natifs s’entendent contre nous, et, le

lendemain de notre départ, le peuple grec se rassemblera dans quelque

coin pour partager nos dépouilles. Heureusement, ils auront peu de

chose. J’ai appris par un jeune Allemand, que je prenais d’abord pour

un espion et qui est un très honnête gentleman, que ce Stavros, _dit_

Hadgi-Stavros, avait ses capitaux placés dans notre maison. Je vous

prie de vérifier le fait, et, s’il est exact, rien ne nous empêche de

payer la rançon qu’on exige de nous. Faites verser à la Banque de

Grèce 115.000 francs (4.600 l. st.) contre un reçu régulier, scellé du

sceau ordinaire de ce Stavros. On lui portera la somme en compte, et

tout sera dit. Notre santé est bonne, quoique la vie de montagne ne

soit nullement confortable. Il est monstrueux que deux Anglaises,

citoyennes du plus grand empire du monde, soient réduites à manger

leur rôti sans moutarde et sans _pickles_, et à boire de l’eau claire,

comme le dernier des poissons.

«Dans l’espoir que vous ne tarderez pas à nous rendre à nos habitudes,

je suis, mon cher frère,

«Très sincèrement votre

«REBECCA SIMONS.

«Lundi, 5 mai 1856.»

Je portai moi-même au Roi l’autographe de la bonne dame. Il le prit avec

défiance et l’examina d’un œil si perçant, que je tremblais qu’il n’en

pénétrât le sens. J’étais pourtant bien sûr qu’il ne savait pas un mot

d’anglais. Mais ce diable d’homme m’inspirait une terreur

superstitieuse, et je le croyais capable de miracles. Il ne parut

satisfait que lorsqu’il arriva au chiffre de 4.600 livres sterling. Il

vit bien alors qu’il ne s’agissait pas de gendarmes. La lettre fut

déposée avec d’autres papiers dans un cylindre de fer blanc. On nous

amena le _bon vieillard_, qui avait pris tout juste assez de vin pour se

délier les jambes, et le Roi lui donna la boîte aux lettres avec les

instructions précises. Il partit, et mon cœur courut avec lui jusqu’au

terme de son voyage. Horace ne suivit pas d’un regard plus tendre le

vaisseau qui portait Virgile.

Le Roi se radoucit beaucoup lorsqu’il put regarder cette grande affaire

comme terminée. Il commanda pour nous un véritable festin; il fit

distribuer double ration de vin à ses hommes: il s’en alla voir les

blessés et extraire de ses propres mains la balle de Sophoclis. Ordre

fut donné à tous les bandits de nous traiter avec les égards dus à notre

argent.

Le déjeuner que je fis sans témoins, dans la compagnie de ces dames, fut

un des plus joyeux repas dont il me souvienne. Tous mes maux étaient

donc finis! Je serais libre après deux jours de douce captivité.

Peut-être même, au sortir des mains d’Hadgi-Stavros, une chaîne

adorable!... je me sentais poète à la façon de Gessner. Je mangeai

d’aussi bon cœur que Mme Simons, et je bus assurément de meilleur

appétit, je donnai sur le vin blanc d’Égine comme autrefois sur le vin

de Santorin. Je bus à la santé de Mary-Ann, à la santé de sa mère, à la

santé de mes bons parents et de la princesse Ypsoff. Mme Simons voulut

entendre l’histoire de cette noble étrangère, et, ma foi, je ne lui en

fis pas un secret. Les bons exemples ne sont jamais trop connus!

Mary-Ann prêta à mon récit l’attention la plus charmante. Elle opina que

la princesse avait bien fait, et qu’une femme doit prendre son bonheur

où elle le trouve. La jolie parole! Les proverbes sont la sagesse des

nations et quelquefois leur bonheur. J’étais lancé sur la pente de

toutes les prospérités, et je me sentais rouler vers je ne sais quel

paradis terrestre. O Mary-Ann! les matelots qui naviguent sur l’Océan

n’ont jamais eu pour guides deux étoiles comme vos yeux!

J’étais assis devant elle. En lui faisant passer une aile de poulet, je

m’approchai tellement, que je vis mon image se refléter deux fois en

miniature entre ses cils noirs. Je me trouvai beau, monsieur, pour la

première fois de ma vie. Le cadre faisait si bien valoir le tableau! Une

idée bizarre me traversa l’esprit. Je crus surprendre dans cet incident

un arrêt de la destinée. Il me sembla que la belle Mary-Ann avait au

fond du cœur l’image que je découvrais dans ses yeux.

Tout cela n’était pas de l’amour, je le sais bien, et je ne veux ni

m’accuser ni me parer d’un sentiment que je n’ai jamais connu; mais

c’était une amitié solide et qui suffit, je pense, à l’homme qui doit

entrer en ménage. Aucune émotion turbulente ne remuait les fibres de mon

cœur, mais je le sentais fondre lentement, comme un rayon de cire au feu

d’un soleil si doux.

Sous l’influence de cette raisonnable extase, je racontai à Mary-Ann et

à sa mère toute ma vie, depuis le premier jour. Je leur dépeignis la

maison paternelle, la grande cuisine où nous mangions tous ensemble, les

casseroles de cuivre pendues au mur par rang de taille, les guirlandes

de jambons et de saucisses qui se déroulaient à l’intérieur de la

cheminée, notre existence modeste bien souvent difficile, l’avenir de

chacun de mes frères: Henri doit succéder à papa; Frédéric apprend

l’état de tailleur; Frantz et Jean-Nicolas se sont engagés à dix-huit

ans: l’un est brigadier dans la cavalerie, l’autre a déjà les galons de

maréchal des logis. Je leur racontai mes études, mes examens, les petits

succès que j’avais obtenus à l’université, le bel avenir de professeur

auquel je pouvais prétendre, avec trois mille francs d’appointements

pour le moins. Je ne sais pas jusqu’à quel point mon récit les

intéressa, mais j’y prenais un plaisir extrême, et je me versais à boire

de temps en temps.

Mme Simons ne me reparla point de nos projets de mariage, et j’en fus

bien aise. Mieux valait n’en pas dire un mot que d’en causer en l’air

quand nous nous connaissions si peu. La journée s’écoula pour moi comme

une heure; j’entends comme une heure de plaisir. Le lendemain parut un

peu long à Mme Simons; quant à moi, j’aurais voulu arrêter le soleil

dans sa course. J’enseignais les premiers éléments de la botanique à

Mary-Ann. Ah! monsieur, le monde ne sait pas ce qu’on peut exprimer de

sentiments tendres et délicats dans une leçon de botanique!

Enfin, le mercredi matin, le moine parut sur l’horizon. C’était un digne

homme, à tout prendre, que ce petit moine. Il s’était levé avant le jour

pour nous apporter la liberté dans sa poche. Il remit au Roi une lettre

du gouverneur de la Banque, et à Mme Simons un billet de son frère.

Hadgi-Stavros dit à Mme Simons: «Vous êtes libre, madame, et vous pouvez

emmener mademoiselle votre fille. Je souhaite que vous n’emportiez pas

de nos rochers un trop mauvais souvenir. Nous vous avons offert tout ce

que nous avions; si le lit et la table n’ont pas été dignes de vous,

c’est la faute des circonstances. J’ai eu ce matin un mouvement de

vivacité que je vous prie d’oublier: il faut pardonner quelque chose à

un général vaincu. Si j’osais offrir un petit présent à mademoiselle, je

la prierais d’accepter une bague antique qu’on pourra rétrécir à la

mesure de son doigt. Elle ne provient pas du brigandage: je l’ai achetée

à un marchand de Nauplie. Mademoiselle montrera ce bijou en Angleterre

en racontant sa visite à la cour du Roi des montagnes.»

Je traduisis fidèlement ce petit discours, et je glissai moi-même

l’anneau du Roi au doigt de Mary-Ann.

«Et moi, demandai-je au bon Hadgi-Stavros, n’emporterai-je rien en

mémoire de vous?

--Vous, cher monsieur? Mais vous nous restez. Votre rançon n’est pas

payée!»

Je me retournai vers Mme Simons, qui me tendit la lettre suivante:

«Chère sœur,

«Vérification faite, j’ai donné les 4.000 livres sterling contre le

reçu. Je n’ai pas pu avancer les 600 autres, parce que le reçu n’était

pas en votre nom, et qu’il aurait été impossible de les recouvrer. Je

suis, en attendant votre chère présence,

«Tout à vous,

«EDWARD SHARPER.»

J’avais trop bien prêché Hadgi-Stavros. En bonne administration, il

avait cru devoir envoyer deux reçus!

Mme Simons me dit à l’oreille: «Vous paraissez bien en peine! Y a-t-il

de quoi faire une grimace pareille. Montrez donc que vous êtes un homme,

et quittez cette physionomie de poule mouillée. Le plus fort est fait,

puisque nous sommes sauvées, ma fille et moi, sans qu’il nous en coûte

rien. Quant à vous, je suis tranquille; vous saurez bien vous évader.

Votre premier plan, qui ne valait rien pour deux femmes, devient

admirable depuis que vous êtes seul. Voyons, quel jour attendrons-nous

votre visite?»

Je la remerciai cordialement. Elle m’offrait une si belle occasion de

mettre au jour mes qualités personnelles et d’entrer de vive force dans

l’estime de Mary-Ann! «Oui, madame, lui dis-je; comptez sur moi. Je

sortirai d’ici en homme de cœur, et tant mieux si je cours un peu de

danger. Je suis bien aise que ma rançon ne soit pas payée, et je

remercie monsieur votre frère de ce qu’il a fait pour moi. Vous verrez

si un Allemand ne sait pas se tirer d’affaire. Oui, je vous donnerai

bientôt de mes nouvelles!

--Une fois hors d’ici, ne manquez pas de vous faire présenter chez nous.

--Oh! madame!

--Et maintenant, priez ce Stavros de nous donner une escorte de cinq ou

six brigands.

--Pour quoi faire, bon Dieu?

--Mais pour nous protéger contre les gendarmes.»

CHAPITRE VI

L’ÉVASION

Au milieu de nos adieux, il se répandit autour de nous une odeur

alliacée qui me prit à la gorge. C’était la femme de chambre de ces

dames qui venait se recommander à leur générosité. Cette créature avait

été plus incommode qu’utile, et depuis deux jours on l’avait dispensée

de tout service. Cependant Mme Simons regretta de ne pouvoir rien faire

pour elle, et me pria de conter au Roi comment elle avait été dépouillée

de son argent. Hadgi-Stavros ne parut ni surpris ni scandalisé. Il

haussa simplement les épaules, et dit entre ses dents: «Ce Périclès!...

mauvaise éducation... la ville... la cour... J’aurais dû m’attendre à

cela.» Il ajouta tout haut: «Priez ces dames de ne s’inquiéter de rien.

C’est moi qui leur ai donné une servante, c’est à moi de la payer.

Dites-leur que, si elles ont besoin d’un peu d’argent pour retourner à

la ville, ma bourse est à leur disposition. Je les fais escorter

jusqu’au bas de la montagne, quoiqu’elles ne courent aucun danger. Les

gendarmes sont moins à craindre qu’on ne pense généralement. Elles

trouveront un déjeuner, des chevaux et un guide au village de Castia:

tout est prévu et tout est payé. Pensez-vous qu’elles me fassent le

plaisir de me donner la main, en signe de réconciliation?»

Mme Simons se fit un peu tirer l’oreille, mais sa fille tendit

résolument sa main au vieux pallicare. Elle lui dit en anglais, avec une

espièglerie assez plaisante: «C’est beaucoup d’honneur que vous nous

faites, très intéressant monsieur, car en ce moment c’est nous qui

sommes les Clephtes, et vous qui êtes la victime.»

Le Roi répondit de confiance: «Merci, mademoiselle; vous avez trop de

bonté.»

La jolie main de Mary-Ann était hâlée comme une pièce de satin rose qui

serait restée en étalage pendant trois mois d’été. Cependant croyez bien

que je ne me fis pas prier pour y appliquer mes lèvres. Je baisai

ensuite le métacarpe austère de Mme Simons. «Bon courage! monsieur,»

cria la vieille dame en s’éloignant. Mary-Ann ne dit rien; mais elle me

lança un coup d’œil capable d’électriser une armée. De tels regards

valent une proclamation.

Le roi des montagnes · 第 9 / 15 段