«Monsieur, reprit Mme Simons, c’est Dieu qui vous envoie. Nous avions
perdu toute espérance. Notre seul défenseur était un jeune Allemand de
la classe moyenne, un savant qui cueille des herbes et qui voulait nous
sauver par les chemins les plus saugrenus. Enfin, nous voici! J’étais
bien sûre que nous serions délivrées par la gendarmerie. N’est-il pas
vrai, Mary-Ann?
--Oui, maman.
--Sachez, monsieur, que ces brigands sont les derniers des hommes. Ils
ont commencé par nous prendre tout ce que nous avions sur nous.
--Tout? demanda le capitaine.
--Tout, excepté ma montre, que j’avais eu soin de cacher.
--Vous avez bien fait, madame. Et ils ont gardé ce qu’ils vous avaient
pris?
--Non, ils nous ont rendu trois cents francs, un nécessaire d’argent et
la montre de ma fille.
--Ces objets sont encore en votre possession?
--Sans doute.
--Vous avait-on pris vos bagues et vos pendants d’oreilles?
--Non, monsieur le capitaine.
--Soyez assez bonne pour me les donner.
--Vous donner quoi?
--Vos bagues, vos pendants d’oreilles, un nécessaire d’argent, deux
montres et une somme de trois cents francs.»
Mme Simons se récria vivement: «Quoi! monsieur, vous voulez nous
reprendre ce que les brigands nous ont rendu?»
Le capitaine répondit avec dignité: «Madame, je fais mon devoir.
--Votre devoir est de nous dépouiller?
--Mon devoir est de recueillir toutes les pièces de conviction
nécessaires au procès d’Hadgi-Stavros.
--Il sera donc jugé?
--Dès que nous l’aurons pris.
--Il me semble que nos bijoux et notre argent ne serviront de rien, et
que vous avez abondamment de quoi le faire pendre. D’abord, il a arrêté
deux Anglaises: que faut-il de plus?
--Il faut, madame, que les formes de la justice soient observées.
--Mais, cher monsieur, parmi les objets que vous me demandez, il en est
auxquels je tiens beaucoup.
--Raison de plus, madame, pour me les confier.
--Mais si je n’ai plus de montre, je ne saurai jamais...
--Madame, je me ferai toujours un bonheur de vous dire quelle heure il
est.»
Mary-Ann fit observer à son tour qu’il lui répugnait de quitter ses
pendants d’oreilles.
«Mademoiselle, répliqua le galant capitaine, vous êtes assez belle pour
n’avoir pas besoin de parure. Vous vous passerez mieux de joyaux que vos
joyaux ne se passeront de vous.
--Vous êtes trop bon, monsieur, mais mon nécessaire est un meuble
indispensable. Qui dit nécessaire dit chose dont on ne saurait se
passer.
--Vous avez mille fois raison, mademoiselle; aussi je vous supplie de ne
pas insister sur ce point. Ne redoublez point le regret que j’ai déjà de
dépouiller légalement deux personnes aussi distinguées. Hélas!
mademoiselle, nous autres militaires, nous sommes les esclaves de la
consigne, les instruments de la loi, les hommes du devoir. Daignez
accepter mon bras, j’aurai l’honneur de vous conduire jusqu’à votre
tente. Là, nous procéderons à l’inventaire, si vous voulez bien le
permettre.»
Je n’avais pas perdu un mot de tout ce dialogue, et je m’étais contenu
jusqu’à la fin; mais quand je vis ce friponneau de gendarme offrir son
bras à Mary-Ann pour la dévaliser poliment, je me sentis bouillir, et je
marchai droit à lui pour lui dire son fait. Il dut lire dans mes yeux
l’exorde de mon discours, car il me lança un regard menaçant, abandonna
ces dames sur l’escalier de leur chambre, plaça une sentinelle à la
porte et revint à moi en disant: «A nous deux!»
Il m’entraîna, sans ajouter un mot, jusqu’au fond du cabinet du Roi. Là,
il se campa devant moi, me regarda entre les yeux et me dit:
«Monsieur, vous entendez l’anglais?»
Je confessai ma science. Il reprit:
«Vous savez le grec aussi?
--Oui, monsieur.
--Alors, vous êtes trop savant. Comprenez-vous mon parrain qui s’amuse à
raconter nos affaires devant vous? Passe encore pour les siennes; il n’a
pas besoin de se cacher. Il est Roi, il ne relève que de son sabre. Mais
moi, que diable! mettez-vous à ma place. Ma position est délicate, et
j’ai bien des choses à ménager. Je ne suis pas riche; je n’ai que ma
solde, l’estime de mes chefs et l’amitié des brigands. L’indiscrétion
d’un voyageur peut me faire perdre les deux tiers de ma fortune.
--Et vous comptez que je garderai le secret sur vos infamies!
--Lorsque je compte sur quelque chose, monsieur, ma confiance est bien
rarement trompée. Je ne sais pas si vous sortirez vivant de ces
montagnes, et si votre rançon sera jamais payée. Si mon parrain doit
vous couper la tête, je suis tranquille, vous ne causerez pas. Si, au
contraire, vous repassez par Athènes, je vous conseille en ami de vous
taire sur ce que vous avez vu. Imitez la discrétion de feu Mme la
duchesse de Plaisance, qui fut arrêtée par Bibichi et qui mourut dix ans
plus tard sans avoir conté à personne les détails de son aventure.
Connaissez-vous un proverbe qui dit: «La langue coupe la tête»?
Méditez-le sérieusement, et ne vous mettez point dans le cas d’en
vérifier l’exactitude.
--La menace...
--Je ne vous menace pas, monsieur. Je suis un homme trop bien élevé pour
m’emporter à des menaces: je vous avertis. Si vous bavardiez, ce n’est
pas moi qui me vengerais. Mais tous les hommes de ma compagnie ont un
culte pour leur capitaine. Ils prennent mes intérêts plus chaudement que
moi-même, et ils seraient impitoyables, à mon grand regret, pour
l’imprudent qui m’aurait causé quelque ennui.
--Que craignez-vous, si vous avez tant de complices?
--Je ne crains rien des Grecs, et, en temps ordinaire, j’insisterais
moins fortement sur mes recommandations. Nous avons bien parmi nos chefs
quelques forcenés qui prétendent qu’on doit traiter les brigands comme
des Turcs; mais je trouverais aussi des défenseurs convaincus si
l’affaire devait se débattre en famille. Le mal est que les diplomates
pourraient s’en mêler et que la présence d’une armée étrangère nuirait
sans doute au succès de ma cause. S’il m’arrivait malheur par votre
faute, voyez, monsieur, à quoi vous seriez exposé! On ne fait pas quatre
pas dans le royaume sans rencontrer un gendarme. La route d’Athènes au
Pirée est sous la surveillance de ces mauvaises têtes, et un accident
est bientôt arrivé.
--C’est bien, monsieur, j’y réfléchirai.
--Vous me promettez le secret?
--Vous n’avez rien à me demander, et je n’ai rien à vous promettre. Vous
m’avertissez du danger des indiscrétions. J’en prends note, et je me le
tiens pour dit.
--Quand vous serez en Allemagne, vous pourrez raconter tout ce qu’il
vous plaira. Parlez, écrivez, imprimez; peu m’importe. Les ouvrages
qu’on publie contre nous ne font de mal à personne, si ce n’est
peut-être à leurs auteurs. Libre à vous de tenter l’aventure. Si vous
dépeignez fidèlement ce que vous avez vu, les bonnes gens d’Europe vous
accuseront de dénigrer un peuple illustre et opprimé. Nos amis, et nous
en avons beaucoup parmi les hommes de soixante ans, vous taxeront de
légèreté, de caprice et même d’ingratitude. On vous rappellera que vous
avez été l’hôte d’Hadgi-Stavros et le mien; on vous reprochera d’avoir
trahi les saintes lois de l’hospitalité. Mais le plus plaisant de
l’affaire, c’est que l’on ne vous croira pas. Le public n’accorde sa
confiance qu’aux mensonges vraisemblables. Allez donc persuader aux
badauds de Paris, de Londres ou de Berlin que vous avez vu un capitaine
de gendarmerie embrasser un chef de brigands! Une compagnie de troupes
d’élite faire sentinelle autour des prisonniers d’Hadgi-Stavros pour lui
donner le temps de piller la caisse de l’armée! Les plus hauts
fonctionnaires de l’État fonder une compagnie par actions pour
détrousser les voyageurs! Autant vaudrait leur raconter que les souris
de l’Attique ont fait alliance avec les chats, et que nos agneaux vont
chercher leur nourriture dans la gueule des loups. Savez-vous ce qui
nous protège contre les mécontentements de l’Europe? C’est
l’invraisemblance de notre civilisation. Heureusement pour le royaume,
tout ce qu’on écrira de vrai contre nous sera toujours trop violent pour
être cru. Je pourrais vous citer un petit livre qui n’est pas à notre
louange, quoiqu’il soit exact d’un bout à l’autre. On l’a lu un peu
partout; on l’a trouvé curieux à Paris, mais je ne sais qu’une ville où
il ait paru vrai: Athènes! Je ne vous défends pas d’y ajouter un second
volume, mais attendez que vous soyez parti: sinon, il y aurait peut-être
une goutte de sang à la dernière page.
--Mais, repris-je, s’il se commet une indiscrétion avant mon départ,
comment saurez-vous qu’elle vient de moi?
--Vous êtes seul dans mon secret. Les Anglaises sont persuadées que je
les délivre d’Hadgi-Stavros. Je me charge de les tenir dans l’erreur
jusqu’au retour du Roi. C’est l’affaire de deux jours, trois au plus.
Nous sommes à quarante nouveaux stades (40 kilomètres) des roches
Scironiennes; nos amis y arriveront dans la nuit. Ils feront leur coup
demain soir, et, vainqueurs ou vaincus, ils seront ici lundi matin. On
saura prouver aux prisonnières que les brigands nous ont surpris. Tant
que mon parrain sera absent, je vous protégerai contre vous-même en vous
tenant loin de ces dames. Je vous emprunte votre tente. Vous devez voir,
monsieur, que j’ai la peau plus délicate que ce digne Hadgi-Stavros, et
que je ne saurais exposer mon teint aux intempéries de l’air. Que
dirait-on, le 15, au bal de la Cour, si l’on me voyait hâlé comme un
paysan? D’ailleurs, il faut que je tienne compagnie à ces pauvres
désolées; c’est mon devoir de libérateur. Quant à vous, vous coucherez
ici au milieu de mes soldats. Permettez-moi de donner un ordre que vous
concerne. Lanni! brigadier Lanni! Je te confie la garde de monsieur.
Place autour de lui quatre sentinelles qui le surveilleront nuit et jour
et l’accompagneront partout, l’arme au bras. Tu les relèveras de deux
heures en deux heures. Marche!»
Il me salua avec une politesse légèrement ironique et descendit en
chantonnant l’escalier de Mme Simons. La sentinelle lui porta les armes.
Dès cet instant commença pour moi un supplice dont l’esprit humain ne
saurait se faire aucune idée. Chacun sait ou devine ce que peut être une
prison; mais essayez de vous figurer une prison vivante et ambulante,
dont les quatre murs vont et viennent, s’écartent et se rapprochent,
tournent et retournent, se frottent les mains, se grattent, se mouchent,
se secouent, se démènent et fixent obstinément huit grands yeux noirs
sur le prisonnier! J’essayai de la promenade; mon cachot à huit pattes
régla son pas sur le mien. Je poussai jusqu’aux frontières du camp: les
deux hommes qui me précédaient s’arrêtèrent court, et je donnai du nez
contre leurs uniformes. Cet accident m’expliqua une inscription que
j’avais lue souvent, sans la comprendre, dans le voisinage des places
fortes: _Limite de la garnison_. Je revins: mes quatre murs tournèrent
sur eux-mêmes comme des décors de théâtre dans un changement à vue.
Enfin, las de cette façon d’aller, je m’assis. Ma prison se mit à
marcher autour de moi: je ressemblais à un homme ivre qui voit tourner
sa maison. Je fermais les yeux: le bruit cadencé du pas militaire me
fatigua bientôt le tympan. «Au moins, pensai-je en moi-même, si ces
quatre guerriers daignaient causer avec moi! Je vais leur parler grec:
c’est un moyen de séduction qui m’a toujours réussi auprès des
sentinelles.» J’essayai, mais en pure perte. Les murs avaient peut-être
des oreilles, mais l’usage de la voix leur était interdit: on ne parle
pas sous les armes! Je tentai de la corruption. Je tirai de ma poche
l’argent qu’Hadgi-Stavros m’avait rendu et que le capitaine avait oublié
de me prendre. Je le distribuai aux quatre points cardinaux de mon
logis. Les murs sombres et renfrognés prirent une physionomie riante, et
mon cachot fut illuminé comme d’un rayon de soleil. Mais, cinq minutes
plus tard, le brigadier vint relever les sentinelles; il y avait juste
deux heures que j’étais prisonnier! La journée me parut longue, la nuit
éternelle. Le capitaine s’était adjugé du même coup ma chambre et ma
couche, et le rocher qui me servait de lit n’était pas moelleux comme la
plume. Une petite pluie pénétrante comme un acide me fit sentir
cruellement que la toiture est une belle invention, et que les couvreurs
rendent de vrais services à la société. Si parfois, en dépit des
rigueurs du ciel, je parvenais à m’endormir, j’étais presque aussitôt
réveillé par le brigadier Lanni, qui donnait le mot d’ordre. Enfin, vous
le dirai-je? dans la veille et dans le sommeil, je croyais voir Mary-Ann
et sa respectable mère serrer les mains de leur libérateur. Ah!
monsieur, comme je commençai à rendre justice au bon vieux Roi des
montagnes! Comme je retirai les malédictions que j’avais lancées contre
lui! Comme je regrettai son gouvernement doux et paternel! comme je
soupirai après son retour! comme je le recommandai chaudement dans mes
prières! «Mon Dieu! disais-je avec ferveur, donnez la victoire à votre
serviteur Hadgi-Stavros! Faites tomber devant lui tous les soldats du
royaume! Remettez en ses mains la caisse et jusqu’au dernier écu de
cette infernale, armée! Et renvoyez-nous les brigands pour que nous
soyons délivrés des gendarmes!»
Comme j’achevais cette oraison, un feu de file bien nourri se fit
entendre au milieu du camp. Cette surprise se renouvela plusieurs fois
dans le cours de la journée et de la nuit suivante. C’était encore un
tour de M. Périclès. Pour mieux tromper Mme Simons et lui persuader
qu’il la défendait contre une armée de bandits, il commandait, de temps
à autre, un exercice à feu.
Cette fantaisie faillit lui coûter cher. Quand les brigands arrivèrent
au camp, le lundi, au petit jour, ils crurent avoir affaire à de vrais
ennemis, et ripostèrent par quelques balles, qui malheureusement
n’atteignirent personne.
Je n’avais jamais vu d’armée en déroute lorsque j’assistai au retour du
Roi des montagnes. Ce spectacle eut donc pour moi tout l’attrait d’une
première représentation. Le ciel avait mal exaucé mes prières. Les
soldats grecs s’étaient défendus avec tant de fureur, que le combat
s’était prolongé jusqu’à la nuit. Formés en carré autour des deux mulets
qui portaient la caisse, ils avaient d’abord répondu par un feu régulier
aux tirailleurs d’Hadgi-Stavros. Le vieux pallicare, désespérant
d’abattre un à un cent vingt hommes qui ne reculaient pas, avait attaqué
la troupe à l’arme blanche. Ses compagnons nous assurèrent qu’il avait
fait des merveilles, et le sang dont il était couvert montrait assez
qu’il avait payé de sa personne. Mais la baïonnette avait eu le dernier
mot. La troupe avait tué quatorze brigands dont un chien. Une balle de
calibre avait arrêté l’avancement du jeune Spiro, cet officier de tant
d’avenir! Je vis arriver une soixantaine d’hommes recrus de fatigue,
poudreux, sanglants, contusionnés et blessés. Sophoclis avait une balle
dans l’épaule; on le portait. Le Corfiote et quelques autres étaient
restés en route, qui chez les bergers, qui dans un village, qui sur la
roche nue, au bord du chemin.
Toute la bande était morne et découragée. Sophoclis hurlait de douleur.
J’entendis quelques murmures contre l’imprudence du Roi, qui exposait la
vie de ses compagnons pour une misérable somme, au lieu de détrousser
paisiblement les voyageurs riches et débonnaires.
Le plus valide, le plus reposé, le plus content, le plus gaillard de la
troupe était le Roi. On lisait sur son visage la fière satisfaction du
devoir accompli. Il me reconnut tout d’abord au milieu de mes quatre
hommes, et me tendit cordialement la main. «Cher prisonnier, me dit-il,
vous voyez un roi bien maltraité. Ces chiens de soldats n’ont pas voulu
lâcher la caisse. C’était de l’argent à eux: ils ne se seraient pas fait
tuer pour le bien d’autrui. Ma promenade aux roches Scironiennes ne m’a
rien rapporté, et j’ai dépensé quatorze combattants, sans compter
quelques blessés qui ne guériront pas. Mais n’importe: je me suis bien
battu. Ces coquins-là étaient plus nombreux que nous, et ils avaient des
baïonnettes. Sans quoi...! Allons, cette journée m’a rajeuni. Je me suis
prouvé à moi-même que j’avais encore du sang dans les veines.»
Et il fredonna les premiers vers de sa chanson favorite: «Un Clephte aux
yeux noirs...» Il poursuivit: «--Par Jupiter! (comme disait lord Byron)
je ne voudrais pas pour vingt mille autres francs être resté chez moi
depuis samedi. On mettra encore cela dans mon histoire. On dira qu’à
soixante-dix ans passés je suis tombé à grands coups de sabre au milieu
des baïonnettes, que j’ai fendu trois ou quatre soldats de ma propre
main, et que j’ai fait dix lieues à pied dans la montagne pour revenir
ici prendre ma tasse de café. Cafedgi, mon enfant, fais ton devoir: j’ai
fait le mien. Mais où diable est Périclès?»
Le joli capitaine reposait encore sous sa tente, Lanni courut le
chercher et l’amena tout endormi, les moustaches défrisées, la tête
soigneusement emmaillotée dans un mouchoir. Je ne sais rien de tel pour
réveiller un homme qu’un verre d’eau froide ou une mauvaise nouvelle.
Lorsque M. Périclès apprit que le petit Spiro et deux autres gendarmes
étaient restés sur le terrain, ce fut bien une autre déroute. Il arracha
son foulard, et, sans le tendre respect qu’il avait pour sa personne, il
se serait arraché les cheveux.
«C’est fait de moi, s’écria-t-il. Comment expliquer leur présence parmi
vous? et en costume de brigands, encore! On les aura reconnus; les
autres sont maîtres du champ de bataille! Dirai-je qu’ils avaient
déserté pour se mettre avec vous? Que vous les aviez faits prisonniers?
On demandera pourquoi je n’en avais pas parlé. Je l’attendais pour faire
mon grand rapport. J’ai écrit hier soir que je te serrais de près sur le
Parnès, et que tous nos hommes étaient admirables. Sainte-Vierge, je
n’oserai pas me montrer dimanche à Patissia! Que va-t-on dire, le 15, au
bal de la cour? Tout le corps diplomatique s’occupera de moi. On réunira
le Conseil. Serai-je seulement invité?
--Au Conseil? demanda le brigand.
--Non; au bal de la cour!
--Danseur! va.
--Mon Dieu! mon Dieu! qui sait ce qu’on va faire? S’il ne s’agissait que
de ces Anglaises, je ne me mettrais pas en peine. J’avouerais tout au
ministre de la Guerre. Des Anglaises, il y en a assez. Mais prêter mes
soldats pour attaquer la caisse de l’armée! Envoyer Spiro contre la
ligne! On me montrera du doigt; je ne danserai plus.»
Qui est-ce qui se frottait les mains pendant ce monologue? C’était le
fils de mon père, entre ses quatre soldats.
Hadgi-Stavros, paisiblement assis, dégustait son café à petites gorgées.
Il dit à son filleul: «Te voilà bien embarrassé! Reste avec nous. Je
t’assure un minimum de dix mille francs par an, et j’enrôle tes hommes.
Nous prendrons notre revanche ensemble.»
L’offre était séduisante. Deux jours plus tôt elle aurait enlevé bien
des suffrages. Et pourtant elle parut sourire médiocrement aux
gendarmes, nullement au capitaine. Les soldats ne disaient rien; ils
regardaient leurs anciens camarades; ils lorgnaient la blessure de
Sophoclis, ils pensaient aux morts de la veille, et ils allongeaient le
nez dans la direction d’Athènes, comme pour flairer de plus près l’odeur
succulente de la caserne.
Quant à M. Périclès, il répondit avec un embarras visible: «Je te
remercie, mais j’ai besoin de réfléchir. Mes habitudes sont à la ville,
je suis d’une santé délicate; les hivers doivent être rudes dans la
montagne; me voici déjà enrhumé. Mon absence serait remarquée à toutes
les réunions; on me recherche beaucoup là-bas; on m’a souvent proposé de
beaux mariages. D’ailleurs, le mal n’est peut-être pas si grand que nous
le croyons. Qui sait si les trois maladroits auront été reconnus? La
nouvelle de l’événement arrivera-t-elle avant nous? J’irai d’abord au
Ministère; je prendrai l’air du bureau. Personne ne viendra me
contredire, puisque les deux compagnies poursuivent leur marche sur
Argos... Décidément il faut que je sois là; je dois payer de ma
personne. Soigne tes blessés... Adieu!»
Il fit un signe à son tambour.
Hadgi-Stavros se leva, vint se placer devant moi avec son filleul qu’il
dominait de toute la tête, et me dit: «Monsieur, voilà un Grec
d’aujourd’hui; moi, je suis un Grec d’autrefois. Et les journaux
prétendent que nous sommes en progrès!»
Au roulement du tambour, les murs de ma prison s’écartèrent comme les
remparts de Jéricho. Deux minutes après, j’étais dans la tente de
Mary-Ann. La mère et la fille s’éveillèrent en sursaut. Mme Simons
m’aperçut la première et me cria:
«Eh bien! nous partons?
--Hélas! madame, nous n’en sommes pas là!
--Où en sommes-nous donc? Le capitaine nous a donné parole pour ce
matin.
--Comment l’avez-vous trouvé, le capitaine?
--Galant, élégant, charmant! Un peu trop esclave de la discipline; c’est
bien son seul défaut.
--Coquin et faquin, lâche et bravache, menteur et voleur! voilà ses
vrais noms, madame, et je vous le prouverai.
--Çà, monsieur, qu’est-ce que la gendarmerie vous a donc fait?
--Ce qu’elle m’a fait, madame? Daignez venir avec moi, seulement au haut
de l’escalier.»
Mme Simons arriva juste à point pour voir les soldats défilant, tambour
en tête, les brigands installés à leur place, le capitaine et le Roi
bouche à bouche, se donnant le baiser d’adieu. La surprise fut un peu
trop forte. Je n’avais pas assez ménagé la bonne dame, et j’en fus puni,
car elle s’évanouit tout de son long, à me casser le bras. Je la portai
jusqu’à la source; Mary-Ann lui frappa dans les mains; je lui lançai une
poignée d’eau par le visage. Mais je crois que c’est la fureur qui la
fit revenir.
«Le misérable! cria-t-elle.
--Il vous a dévalisées, n’est-il pas vrai? Il vous a volé vos montres,
votre argent?
--Je ne regrette pas mes bijoux; qu’il les garde! Mais je voudrais pour
dix mille francs reprendre les poignées de main que je lui ai données.
Je suis Anglaise, et je ne serre pas la main de tout le monde!»
Ce regret de Mme Simons m’arracha un gros soupir. Elle repartit de plus
belle et fit tomber sur moi tout le poids de sa colère. «C’est votre
faute, me dit-elle. Ne pouviez-vous pas m’avertir? Il fallait me dire
que les brigands étaient de petits saints en comparaison!
--Mais, madame, je vous avais prévenue qu’il ne fallait pas compter sur
les gendarmes.
--Vous me l’avez dit; mais vous me l’avez dit mollement, lourdement,
flegmatiquement. Est-ce que je pouvais vous croire? Pouvais-je deviner
que cet homme n’était que le geôlier de Stavros? qu’il nous retenait ici
pour laisser aux brigands le temps de revenir? qu’il nous effrayait de
dangers imaginaires? qu’il se disait assiégé pour se faire admirer de
nous? qu’il simulait des attaques nocturnes pour avoir l’air de nous
défendre? Je devine tout à présent, mais dites si vous m’avez rien
appris!
--Mon Dieu, madame, j’ai dit ce que je savais, j’ai fait ce que je
pouvais.
--Mais, Allemand que vous êtes! à votre place, un Anglais se serait fait
tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille!»
Les coquelicots sont bien rouges, mais je le fus davantage en entendant
l’exclamation de Mme Simons. Je me sentis si troublé que je n’osais ni
lever les yeux, ni répondre, ni demander à la chère dame ce qu’elle
entendait par ces paroles. Car, enfin, comment une personne aussi raide
avait-elle été amenée à tenir un pareil langage devant sa fille et
devant moi? Par quelle porte cette idée de mariage avait-elle pu entrer
dans son esprit? Mme Simons était-elle vraiment femme à décerner sa
fille comme récompense honnête au premier libérateur venu? Il n’y avait
pas apparence. N’était-ce pas plutôt une sanglante ironie à l’adresse de
mes pensées les plus secrètes?