Hadgi-Stavros me prit à part et me demanda si j’avais écrit. Je lui

promis de m’y mettre à l’instant même et il me fit donner des roseaux,

de l’encre et du papier. J’écrivis à John Harris, à Christodule et à mon

père. Je suppliai Christodule d’intercéder pour moi auprès de son vieux

camarade, et de lui dire combien j’étais incapable de trouver quinze

mille francs. Je me recommandai au courage et à l’imagination de Harris,

qui n’était pas homme à laisser un ami dans l’embarras. «Si quelqu’un

peut me sauver, lui dis-je, c’est vous. Je ne sais comment vous vous y

prendrez, mais j’espère en vous de toute mon âme: vous êtes un si grand

fou! Je ne compte pas que vous trouverez quinze mille francs pour me

racheter: il faudrait les emprunter à M. Mérinay, qui ne prête pas.

D’ailleurs, vous êtes trop Américain pour consentir à un pareil marché.

Agissez comme il vous plaira; mettez le feu au royaume; j’approuve tout

à l’avance: mais ne perdez pas de temps. Je sens que ma tête est faible,

et que la raison pourrait déménager avant la fin du mois.»

Quant à mon malheureux père, je n’eus garde de lui dire à quelle

enseigne j’étais logé. A quoi bon lui mettre la mort dans l’âme en lui

montrant les dangers auxquels il ne pouvait me soustraire? Je lui

écrivis, comme le premier de chaque mois, que je me portais bien et que

je souhaitais que ma lettre trouvât la famille en bonne santé. J’ajoutai

que je voyageais dans la montagne, que j’avais découvert la _Boryana

variabilis_ et une jeune Anglaise plus belle et plus riche que la

princesse Ypsoff, de romanesque mémoire. Je n’étais pas encore parvenu à

lui inspirer de l’amour, faute de circonstances favorables; mais je

trouverais peut-être sous peu l’occasion de lui rendre quelque grand

service ou de me montrer devant elle dans l’habit irrésistible de mon

oncle Rosenthaler. «Cependant, ajoutai-je avec un sentiment de tristesse

invincible, qui sait si je ne mourrai pas garçon? Alors, ce serait à

Frantz ou à Jean-Nicolas de faire la fortune de la famille. Ma santé est

plus florissante que jamais, et mes forces ne sont pas encore entamées;

mais la Grèce est un traître de pays qui a bon marché de l’homme le plus

vigoureux. Si j’étais condamné à ne jamais revoir l’Allemagne et à finir

ici, par quelque coup imprévu, au terme de mon voyage et de mes travaux,

croyez bien, cher et excellent père, que mon dernier regret serait de

m’éteindre loin de ma famille, et que ma dernière pensée s’envolerait

vers vous.»

Hadgi-Stavros survint au moment où j’essuyais une larme, et je crois que

cette marque de faiblesse me fit tort dans son estime.

«Allons, jeune homme, me dit-il, du courage! Il n’est pas encore temps

de pleurer sur vous-même. Que diable! on dirait que vous suivez votre

enterrement! La dame anglaise vient d’écrire une lettre de huit pages,

et elle n’a pas laissé choir une larme dans l’encrier. Allez un peu lui

tenir compagnie: elle a besoin de distraction. Ah! si vous étiez un

homme de ma trempe! Je vous jure qu’à votre âge et à votre place je ne

serais pas resté longtemps prisonnier. Ma rançon eût été payée avant

deux jours, et je sais bien qui en aurait fait les fonds. Vous n’êtes

point marié?

--Non.

--Hé bien? vous ne comprenez pas? Retournez à votre appartement, et

soyez aimable. Je vous ai fourni une belle occasion de faire fortune. Si

vous n’en profitez pas, vous serez un maladroit, et si vous ne me mettez

point au rang de vos bienfaiteurs, vous serez un ingrat!»

Je trouvai Mary-Ann et sa mère assises auprès de la source. En attendant

la femme de chambre qu’on leur avait promise, elles travaillaient

elles-mêmes à raccourcir leurs amazones. Les brigands leur avaient

fourni du fil, ou plutôt de la ficelle, et des aiguilles propres à

coudre la toile à voiles. De temps en temps elles interrompaient leur

besogne pour jeter un regard mélancolique sur les maisons d’Athènes. Il

était dur de voir la ville si près de soi et de ne pouvoir s’y

transporter qu’au prix de cent mille francs! Je leur demandai comment

elles avaient dormi. La sécheresse de leur réponse me prouva qu’elles se

seraient bien passées de ma conversation. C’est à ce moment que je

remarquai pour la première fois les cheveux de Mary-Ann: elle était

nu-tête, et, après avoir fait une ample toilette dans le ruisseau, elle

laissait sécher sa chevelure au soleil. Je n’aurais jamais cru qu’une

seule femme pût avoir une telle profusion de boucles soyeuses. Ses longs

cheveux châtains tombaient le long des joues et derrière les épaules.

Mais ils ne pendaient pas sottement comme ceux de toutes les femmes qui

sortent du bain. Ils se courbaient en ondes pressées, comme la surface

d’un petit lac frisé par le vent. La lumière, en glissant à travers

cette forêt vivante, la colorait d’un éclat doux et velouté; sa figure

ainsi encadrée ressemblait trait pour trait à une rose mousseuse. Je

vous ai dit, monsieur, que je n’avais jamais aimé personne, et, certes,

je n’aurais pas commencé par une fille qui me prenait pour un voleur.

Mais je puis avouer, sans me contredire, que j’eusse voulu, au prix de

ma vie, sauver ces beaux cheveux des griffes d’Hadgi-Stavros. Je conçus,

séance tenante, un plan d’évasion hardi, mais non pas impossible. Notre

appartement avait deux issues: il donnait sur le cabinet du Roi et sur

un précipice. Fuir par le cabinet d’Hadgi-Stavros était absurde: il eût

fallu ensuite traverser le camp des voleurs et la deuxième ligne de

défense, gardée par les chiens. Restait le précipice. En me penchant sur

l’abîme, je reconnus que le rocher, presque perpendiculaire, offrait

assez d’anfractuosités, de touffes d’herbe, de petits arbustes et

d’accidents de toute espèce pour qu’on pût descendre sans se briser. Ce

qui rendait la fuite dangereuse de ce côté, c’était la cascade. Le

ruisseau qui sortait de notre chambre formait sur le flanc de la

montagne une nappe horriblement glissante. D’ailleurs il était malaisé

de garder son sang-froid et de descendre en équilibre avec une pareille

douche sur la tête.

Mais n’y avait-il aucun moyen de détourner le torrent? Peut-être. En

examinant de plus près l’appartement où l’on nous avait logés, je

reconnus à n’en pas douter que les eaux y avaient séjourné avant nous.

Notre chambre n’était qu’un étang desséché. Je soulevai un coin du tapis

qui croissait sous nos pieds, et je découvris un sédiment épais, déposé

par l’eau de la fontaine. Un jour, soit que les tremblements de terre,

si fréquents dans ces montagnes, eussent rompu la digue en un endroit,

soit qu’une veine de rocher plus molle que les autres eût donné passage

au courant, toute la masse liquide s’était jetée hors de son lit. Un

canal de dix pieds de long sur trois de large la conduisait jusqu’au

revers de la montagne. Pour fermer cette écluse ouverte depuis des

années et emprisonner les eaux dans leur premier réservoir, il ne

fallait pas deux heures de travail. Une heure au plus suffisait pour

donner aux rochers humides le temps de s’égoutter: la brise de la nuit

aurait bientôt séché la route. Notre fuite ainsi préparée n’eût pas

demandé plus de vingt-cinq minutes. Une fois parvenus au pied de la

montagne, nous avions Athènes devant nous, les étoiles nous servaient de

guides; les chemins étaient détestables, mais nous ne courions pas

risque d’y rencontrer un brigand. Lorsque le Roi viendrait au matin nous

faire sa visite pour savoir comment nous avions passé la nuit, il

verrait que nous l’avions passée à courir; et, comme on s’instruit à

tout âge, il apprendrait à ses dépens qu’il ne faut compter que sur

soi-même, et qu’une cascade s’entend mal à garder les prisonniers.

Ce projet me parut si merveilleux, que j’en fis part sur l’heure à celle

qui me l’avait inspiré. Mary-Ann et Mme Simons m’écoutèrent d’abord

comme les conspirateurs prudents écoutent un agent provocateur.

Cependant la jeune Anglaise mesura sans trembler la profondeur du ravin:

«On pourrait descendre, dit-elle. Non pas seule, mais avec l’aide d’un

bras solide. Êtes-vous fort, monsieur?»

Je répondis, sans savoir pourquoi: «Je le serais si vous aviez confiance

en moi.» Ces paroles, auxquelles je n’attachais aucun sens particulier,

renfermaient sans doute quelque sottise, car elle rougit en détournant

la tête. «Monsieur, reprit-elle, il se peut que nous vous ayons mal

jugé: le malheur aigrit. Je croirais volontiers que vous êtes un brave

jeune homme.»

Elle aurait trouvé quelque chose de plus aimable à dire; mais elle me

glissa ce demi-compliment avec une voix si douce et un regard si

pénétrant, que j’en fus ému jusqu’au fond de l’âme. Tant il est vrai,

monsieur, que l’air fait passer la chanson!

Elle me tendit sa main charmante, et j’allongeais déjà mes cinq doigts

pour la prendre; mais elle se ravisa tout à coup et dit en se frappant

le front: «Où trouverez-vous des matériaux pour une digue?

--Sous nos pieds: le gazon!

--L’eau finira par l’emporter.

--Pas avant deux heures. Après nous le déluge.

--Bien!» dit-elle. Cette fois, elle me livra sa main, et je l’approchai

de mes lèvres. Mais cette main capricieuse se retira brusquement. «Nous

sommes gardés nuit et jour: y avez-vous pensé?»

Je n’y avais pas songé un instant, mais j’étais trop avancé pour reculer

devant les obstacles. Je répondis avec une résolution qui m’étonna

moi-même: «Le Corfiote? je m’en charge. Je l’attacherai au pied d’un

arbre.

--Il criera.

--Je le tuerai.

--Et des armes?

--J’en volerai.» Voler, tuer, tout cela me semblait naturel, depuis que

j’avais failli lui baiser la main. Jugez, monsieur, de quoi je serais

capable si jamais je tombais amoureux!

Mme Simons me prêtait ses oreilles avec une certaine bienveillance, et

je crus remarquer qu’elle m’approuvait du regard et du geste. «Cher

monsieur, me dit-elle, votre deuxième idée vaut mieux que la première;

oui, infiniment mieux. Je n’aurais jamais pu condescendre à payer une

rançon, même avec la certitude de la recouvrer ensuite. Redites-moi

donc, s’il vous plaît, ce que vous comptez faire pour nous sauver.

--Je réponds de tout, madame. Je me procure un poignard aujourd’hui

même. Cette nuit, nos brigands se coucheront de bonne heure, et ils

auront le sommeil dur. Je me lève à dix heures, je garrotte notre

gardien, je le bâillonne, et, au besoin, je le tue. Ce n’est pas un

assassinat, c’est une exécution: il a mérité vingt morts pour une. A dix

heures et demie, j’arrache cinquante pieds carrés de gazon, vous le

portez au bord du ruisseau, je construis la digue: total, une heure et

demie. Il sera minuit. Nous travaillerons à consolider l’ouvrage, tandis

que le vent essuiera notre chemin. Une heure sonne: je prends

mademoiselle sur mon bras gauche; nous glissons ensemble jusqu’à cette

crevasse, nous nous retenons à ces deux touffes d’herbe, nous gagnons ce

figuier sauvage, nous nous reposons contre ce chêne vert, nous rampons

le long de cette saillie jusqu’au groupe de rochers rouges, nous sautons

dans le ravin, et nous sommes libres!

--Bien! et moi?»

Ce _moi_ tomba sur mon enthousiasme comme un seau d’eau glacée. On ne

s’avise pas de tout, et j’avais oublié le sauvetage de Mme Simons. De

retourner la prendre, il n’y fallait pas songer. L’ascension était

impossible sans échelle. La bonne dame s’aperçut de ma confusion. Elle

me dit avec plus de pitié que de dépit: «Mon pauvre monsieur, vous voyez

que les projets romanesques pèchent toujours par quelque endroit.

Permettez-moi de m’en tenir à ma première idée et d’attendre la

gendarmerie. Je suis Anglaise, et je me suis fait une vieille habitude

de placer ma confiance, dans la loi. D’ailleurs, je connais des

gendarmes d’Athènes; je les ai vus parader sur la place du palais. Ils

sont beaux hommes et assez propres pour des Grecs. Ils ont de longues

moustaches et des fusils à piston. Ce sont eux, ne vous en déplaise, qui

nous tireront d’ici.»

Le Corfiote survint à propos pour me dispenser de répondre. Il amenait

la femme de chambre de ces dames. C’était une Albanaise assez belle,

malgré son nez camard. Deux brigands qui rôdaient dans la montagne

l’avaient prise tout endimanchée, entre sa mère et son fiancé. Elle

poussait des cris à fendre le marbre, mais on la consola bientôt en lui

promettant de la relâcher sous quinze jours et de la payer. Elle prit

son parti en brave et se réjouit presque d’un malheur qui devait grossir

sa dot. Heureux pays, où les blessures du cœur se guérissent avec des

pièces de cinq francs! Cette servante philosophe ne fut pas d’un grand

secours à Mme Simons: de tous les travaux de son sexe, elle ne

connaissait que le labourage. Quant à moi, elle me rendit la vie

insupportable par l’habitude qu’elle avait de grignoter une gousse d’ail

par friandise et par coquetterie, comme les dames de Hambourg s’amusent

à croquer des bonbons.

La journée s’acheva sans autre accident. Le lendemain nous parut à tous

d’une longueur intolérable. Le Corfiote ne nous quittait pas d’une

semelle. Mary-Ann et sa mère cherchaient les gendarmes à l’horizon et ne

voyaient rien venir. Moi qui suis accoutumé à une vie active, je me

rongeais dans l’oisiveté. J’aurais pu courir dans la montagne et

herboriser, sous bonne garde: mais un certain je ne sais quoi me

retenait auprès de ces dames. Pendant la nuit, je dormais mal: mon

projet d’évasion me trottait obstinément par la tête. J’avais remarqué

la place où le Corfiote logeait son poignard avant de se coucher; mais

j’aurais cru commettre une trahison en me sauvant sans Mary-Ann.

Le samedi matin, entre cinq et six heures, un bruit inusité m’attira

vers le Cabinet du Roi. Ma toilette fut bientôt faite: je me mettais au

lit tout habillé.

Hadgi-Stavros, debout au milieu de sa troupe, présidait un Conseil

tumultueux. Tous les brigands étaient sur le pied de guerre, armés

jusqu’aux dents. Dix ou douze coffres que je n’avais jamais aperçus

reposaient sur des brancards. Je devinai qu’ils contenaient les bagages

et que nos maîtres se préparaient à lever le camp. Le Corfiote, Vasile

et Sophoclis délibéraient à tue-tête et parlaient tous à la fois. On

entendait aboyer au loin les sentinelles avancées. Une estafette en

guenilles accourut vers le Roi en criant: «Les gendarmes!»

CHAPITRE V

LES GENDARMES

Le Roi ne paraissait pas fort ému. Cependant ses sourcils étaient plus

rapprochés qu’à l’ordinaire, et les rides de son front formaient un

angle aigu entre les deux yeux. Il demanda au nouveau venu:

«Par où montent-ils?

--Par Castia.

--Combien de compagnies?

--Une.

--Laquelle?

--Je ne sais.

--Attendons.»

Un second messager arrivait à toutes jambes pour donner l’alarme.

Hadgi-Stavros lui cria du plus loin qu’il le vit: «Est-ce la compagnie

de Périclès?»

Le brigand répondit: «Je n’en sais rien; je ne sais pas lire les

numéros.» Un coup de feu retentit dans le lointain. «Chut!» fit le Roi

en tirant sa montre. L’assemblée observa un silence religieux. Quatre

coups de fusil se succédèrent de minute en minute. Le dernier fut suivi

d’une détonation violente qui ressemblait à un feu de peloton.

Hadgi-Stavros remit en souriant sa montre dans sa poche.

«C’est bien, dit-il; rentrez les bagages au dépôt, et servez-nous du vin

d’Égine; c’est la compagnie de Périclès.»

Il m’aperçut dans mon coin, juste au moment où il achevait sa phrase. Il

m’appela d’un ton goguenard:

«Venez, monsieur l’Allemand, vous n’êtes pas de trop. Il est bon de se

lever matin: on voit des choses curieuses. Votre soif est-elle éveillée?

Vous boirez un verre de vin d’Égine avec nos braves gendarmes.»

Cinq minutes plus tard on apporta trois outres énormes, tirées de

quelque magasin secret. Une sentinelle attardée vint dire au Roi:

«Bonne nouvelle! les gendarmes de Périclès!»

Quelques brigands s’empressèrent au-devant de la troupe. Le Corfiote,

beau parleur, courut haranguer le capitaine. Bientôt on entendit le

tambour; on vit poindre le drapeau bleu, et soixante hommes bien armés

défilèrent sur deux rangs jusqu’au cabinet d’Hadgi-Stavros. Je reconnus

M. Périclès pour l’avoir admiré à la promenade de Patissia. C’était un

jeune officier de trente-cinq ans, brun, coquet, aimé des dames, beau

valseur à la cour, et portant avec grâce les épaulettes de fer-blanc. Il

remit son sabre au fourreau, courut au Roi des montagnes et l’embrassa

sur la bouche en lui disant: «Bonjour, parrain!

--Bonjour, petit, répondit le Roi en lui caressant la joue du revers de

la main. Tu t’es toujours bien porté?

--Merci. Et toi?

--Comme tu vois. Et la famille?

--Mon oncle l’évêque a les fièvres.

--Amène-le moi ici, je le guérirai. Le préfet de police va mieux?

--Un peu; il te dit bien des choses; le ministre aussi.

--Quoi de nouveau?

--Bal au palais pour le 15. C’est décidé: _le Siècle_ l’a dit.

--Tu danses donc toujours? Et que fait-on à la Bourse?

--Baisse sur toute la ligne.

--Bravo! As-tu des lettres pour moi?

--Oui; les voici. Photini n’était pas prête. Elle t’écrira par la poste.

--Un verre de vin... A ta santé, petit!

--Dieu te bénisse, parrain! Quel est ce Franc qui nous écoute?

--Rien: un Allemand sans conséquence. Tu ne sais rien à faire pour nous?

--Le payeur général envoie vingt mille francs à Argos. Les fonds

passeront demain soir par les roches Scironiennes.

--J’y serai. Faut-il beaucoup de monde?

--Oui: la caisse est escortée de deux compagnies.

--Bonnes ou mauvaises?

--Détestables. Des gens à se faire tuer.

--Je prendrai tout mon monde. En mon absence, tu garderas nos

prisonniers.

--Avec plaisir. A propos, j’ai les ordres les plus sévères. Tes

Anglaises ont écrit à leur ambassadeur. Elles appellent l’armée entière

à leur secours.

--Et c’est moi qui leur ai fourni le papier! Ayez donc confiance aux

gens.

--Il faudra écrire mon rapport en conséquence. Je leur raconterai une

bataille acharnée.

--Nous rédigerons cela ensemble.

--Oui. Cette fois, parrain, c’est moi qui remporte la victoire.

--Non!

--Si! J’ai besoin d’être décoré.

--Tu le seras un autre jour. Quel insatiable! Il n’y a pas un an que je

t’ai fait capitaine!

--Mais comprends donc, cher parrain, que tu as intérêt à te laisser

vaincre. Lorsqu’on saura que ta bande est dispersée, la confiance

renaîtra, les voyageurs viendront et tu feras des affaires d’or.

--Oui, mais si je suis vaincu, la Bourse montera, et je suis à la

baisse.

--Tu m’en diras tant! Au moins, laisse-moi te massacrer une douzaine

d’hommes!

--Soit. Cela ne fera de mal à personne. De mon côté, il faut que je t’en

tue dix.

--Comment? On verra bien à notre retour que la compagnie est au complet.

--Du tout. Tu les laisseras ici; j’ai besoin de recrues.

--En ce cas, je te recommande le petit Spiro, mon adjudant. Il sort de

l’école des Évelpides, il a de l’instruction et de l’intelligence. Le

pauvre garçon ne touche que soixante-dix-huit francs par mois, et ses

parents ne sont pas heureux. S’il reste dans l’armée, il ne sera pas

sous-lieutenant avant cinq ou six ans; les cadres sont encombrés. Mais

qu’il se fasse remarquer dans ta troupe, on lui offrira de le corrompre,

et il aura sa nomination dans six mois.

--Va pour le petit Spiro! Sait-il le français!

--Passablement.

--Je le garderai peut-être. S’il faisait mon affaire, je l’intéresserais

dans l’entreprise; il deviendrait actionnaire. Tu remettras à qui de

droit notre compte rendu de l’année. Je donne 82 pour 100.

--Bravo! mes huit actions m’auront plus rapporté que ma solde de

capitaine. Ah! parrain, quel métier que le mien!

--Que veux-tu? Tu serais brigand, sans les idées de ta mère. Elle a

toujours prétendu que tu manquais de vocation. A ta santé! A la vôtre,

monsieur l’Allemand! Je vous présente mon filleul, le capitaine

Périclès, un charmant jeune homme qui sait plusieurs langues, et qui

voudra bien me remplacer auprès de vous pendant mon absence. Mon cher

Périclès, je te présente monsieur, qui est docteur et qui vaut quinze

mille francs. Croirais-tu que ce grand docteur-là, tout docteur qu’il

est, n’a pas encore su faire payer sa rançon par nos Anglaises! Le monde

dégénère, petit: il valait mieux de mon temps.»

Là-dessus, il se leva lestement, et courut donner quelques ordres pour

le départ. Était-ce le plaisir d’entrer en campagne, ou la joie d’avoir

vu son filleul? Il semblait tout rajeuni; il avait vingt ans de moins,

il riait, il plaisantait, il secouait sa majesté royale. Je n’aurais

jamais supposé que le seul événement capable de dérider un brigand fût

l’arrivée de la gendarmerie. Sophoclis, Vasile, le Corfiote et les

autres chefs répandirent dans tout le camp les volontés du Roi. Chacun

fut bientôt prêt à partir, grâce à l’alerte du matin. Le jeune adjudant

Spiro et les neuf hommes choisis parmi les gendarmes échangèrent leurs

uniformes contre l’habit pittoresque des bandits. Ce fut un véritable

escamotage: le ministre de la Guerre, s’il eût été là, n’en aurait senti

que le vent. Les nouveaux brigands ne témoignèrent nul regret de leur

premier état. Les seuls qui murmurèrent furent ceux qui restaient sous

le drapeau. Deux ou trois moustaches grises disaient hautement qu’on

faisait la part trop belle au _choix_ et qu’on ne tenait pas assez

compte de l’_ancienneté_. Quelques grognards vantaient leurs états de

service et prétendaient avoir fait un _congé_ dans le brigandage. Le

capitaine les calma de son mieux en promettant que leur tour viendrait.

Hadgi-Stavros, avant de partir, remit toutes les clefs à son suppléant.

Il lui montra la grotte au vin, la caverne aux farines, la crevasse au

fromage et le tronc d’arbre où l’on serrait le café. Il lui enseigna

toutes les précautions qui pouvaient empêcher notre fuite et conserver

un capital si précieux. Le beau Périclès répondit en souriant: «Que

crains-tu? Je suis actionnaire.»

A sept heures du matin, le Roi se mit en marche et ses sujets défilèrent

un à un derrière lui. Toute la bande s’éloigna dans la direction du

nord, en tournant le dos aux roches Scironiennes. Elle revint, par un

chemin assez long, mais commode, jusqu’au fond du ravin qui passait sous

notre appartement. Les brigands chantaient du haut de leur tête, en

piétinant dans l’eau de la cascade. Leur marche guerrière était une

chanson de quatre vers, un péché de jeunesse d’Hadgi-Stavros:

Un Clephte aux yeux noirs descend dans les plaines;

Son fusil doré..., etc.

Vous devez connaître cela; les petits garçons d’Athènes ne chantent pas

autre chose en allant au catéchisme.

Mme Simons, qui dormait auprès de sa fille et qui rêvait gendarmes,

comme toujours, se réveilla en sursaut et courut à la fenêtre,

c’est-à-dire à la cascade. Elle fut cruellement désabusée en voyant des

ennemis où elle espérait des sauveurs. Elle reconnut le Roi, le Corfiote

et beaucoup d’autres. Ce qui l’étonna plus encore, c’est l’importance et

le nombre de cette expédition matinale. Elle compta jusqu’à soixante

hommes à la suite d’Hadgi-Stavros. «Soixante! pensa-t-elle: il n’en

resterait que vingt pour nous garder!» L’idée d’une évasion, qu’elle

repoussait l’avant-veille, se représenta avec quelque autorité à son

esprit. Au milieu de ses réflexions, elle vit défiler une arrière-garde

qu’elle n’attendait pas. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt

hommes! Il ne restait donc plus personne au camp! Nous étions libres!

«Mary-Ann!» cria-t-elle. Le défilé continuait toujours. La bande se

composait de quatre-vingts brigands; il en partait quatre-vingt-dix! Une

douzaine de chiens fermaient la marche; mais elle ne prit pas la peine

de les compter.

Mary-Ann se leva au cri de sa mère et se précipita hors de la tente.

«Libres! criait Mme Simons. Ils sont tous partis. Que dis-je? Il en est

parti plus qu’il n’y en avait. Courons, ma fille!»

Elles coururent à l’escalier et virent le camp du Roi occupé par les

gendarmes. Le drapeau grec flottait triomphalement au faîte du sapin. La

place d’Hadgi-Stavros était occupée par M. Périclès. Mme Simons vola

dans ses bras avec un tel emportement, qu’il eut du mal à parer

l’embrassade.

«Ange de Dieu, lui dit-elle, les brigands sont partis!»

Le capitaine répondit en anglais: «Oui, madame.

--Vous les avez mis en fuite?

--Il est vrai, madame, que sans nous ils seraient encore ici.

--Excellent jeune homme! La bataille a dû être terrible!

--Pas trop: bataille sans larmes. Je n’ai eu qu’un mot à dire.

--Et nous sommes libres?

--Assurément.

--Nous pouvons retourner à Athènes?

--Quand il vous plaira.

--Eh bien, partons!

--Impossible pour le moment.

--Que faisons-nous ici?

--Notre devoir de vainqueurs: nous gardons le champ de bataille!

--Mary-Ann, serrez la main de monsieur.»

Le roi des montagnes · 第 7 / 15 段