«Les gendarmes ne voyagent pas aujourd’hui. C’est l’Ascension et le 1er

mai: double fête. Le bruit qui vous avez entendu est le signal des

réjouissances. Il est minuit passé; jusqu’à demain à pareille heure, nos

compagnons vont boire du vin, manger de la viande, danser la romaïque et

brûler de la poudre. Si vous vouliez voir ce beau spectacle, vous me

feriez plaisir. Je vous garderais plus agréablement autour du rôti qu’au

bord de la fontaine.

--Vous mentez! dit Mme Simons. C’est les gendarmes!

--Allons-y voir,» ajouta Mary-Ann.

Je les suivis. Le vacarme était si grand, qu’à vouloir dormir on eût

perdu sa peine. Notre guide nous fit traverser le cabinet du Roi et nous

montra le camp des voleurs éclairé comme par un incendie. Des pins

entiers flambaient d’espace en espace. Cinq ou six groupes assis autour

du feu rôtissaient des agneaux embrochés dans des bâtons. Au milieu de

la foule, un ruban de danseurs serpentait lentement au son d’une musique

effroyable. Les coups de fusil partaient dans tous les sens. Il en vint

un dans notre direction, et j’entendis siffler une balle à quelques

pouces de mon oreille. Je priai ces dames de doubler le pas, espérant

qu’auprès du Roi nous serions plus loin du danger. Le Roi, assis sur son

éternel tapis, présidait avec solennité aux divertissements de son

peuple. Autour de lui, les outres se vidaient comme de simples

bouteilles; les agneaux se découpaient comme des perdrix; chaque convive

prenait un gigot ou une épaule et l’emportait à pleine main. L’orchestre

était composé d’un tambourin sourd et d’un flageolet criard: le

tambourin était devenu sourd à force d’entendre crier le flageolet. Les

danseurs avaient ôté leurs souliers pour être plus agiles. Ils se

démenaient sur place et faisaient craquer leurs os en mesure, ou à peu

près. De temps en temps, l’un d’eux quittait le bal, avalait une coupe

de vin, mordait dans un morceau de viande, tirait un coup de fusil, et

retournait à la danse. Tous ces hommes, excepté le Roi, buvaient,

mangeaient, hurlaient et sautaient: je n’en vis pas rire un seul.

Hadgi-Stavros s’excusa galamment de nous avoir éveillés.

«Ce n’est pas moi qui suis coupable, dit-il, c’est la coutume. Si le 1er

mai se passait sans coups de fusil, ces braves gens ne croiraient pas au

retour du printemps. Je n’ai ici que des êtres simples, élevés à la

campagne et attachés aux vieux usages du pays. Je fais leur éducation du

mieux que je peux, mais je mourrai avant de les avoir policés. Les

hommes ne se refondent pas en un jour comme les couverts d’argent.

Moi-même, tel que vous me voyez, j’ai trouvé du plaisir à ces ébats

grossiers; j’ai bu et dansé tout comme un autre. Je ne connaissais pas

la civilisation européenne: pourquoi me suis-je mis si tard à voyager?

Je donnerais beaucoup pour être jeune et n’avoir que cinquante ans. J’ai

des idées de réforme qui ne seront jamais exécutées, car je me vois

comme Alexandre, sans un héritier digne de moi. Je rêve une organisation

nouvelle du brigandage, sans désordre, sans turbulence et sans bruit.

Mais je ne suis pas secondé. Je devrais avoir le recensement exact de

tous les habitants du royaume, avec l’état approximatif de leurs biens,

meubles et immeubles. Quant aux étrangers qui débarquent chez nous, un

agent établi dans chaque port me ferait connaître leurs noms, leur

itinéraire, et, autant que possible, leur fortune. De cette façon, je

saurais ce que chacun peut me donner; je ne serais plus exposé à

demander trop ou trop peu. J’établirais sur chaque route un poste

d’employés propres, bien élevés et bien mis, car, à quoi bon effaroucher

les clients par une tenue choquante et une mine rébarbative. J’ai vu en

France, en Angleterre, des voleurs élégants jusqu’à l’excès: en

faisaient-ils moins bien leurs affaires?

«J’exigerais chez tous mes subordonnés des manières exquises surtout

chez les employés au département des arrestations. J’aurais pour les

prisonniers de distinction comme vous des logements confortables, en bon

air, avec jardins. Et ne croyez pas qu’il leur en coûterait plus cher:

bien au contraire! Si tous ceux qui voyagent dans le royaume arrivaient

nécessairement dans mes mains, je pourrais taxer le passant à une somme

insignifiante. Que chaque indigène et chaque étranger me donne seulement

un quart pour cent sur le chiffre de sa fortune, je gagnerai sur la

quantité. Alors le brigandage ne sera plus qu’un impôt sur la

circulation: impôt juste, car il sera proportionnel; impôt normal, car

il a toujours été perçu depuis les temps héroïques. Nous le

simplifierons, s’il le faut, par les abonnements à l’année. Moyennant

telle somme une fois payée, on obtiendra un sauf-conduit pour les

indigènes, un visa sur le passeport des étrangers. Vous me direz qu’aux

termes de la constitution nul impôt ne peut être établi sans le vote des

deux Chambres. Ah! monsieur, si j’avais le temps! J’achèterais tout le

Sénat; je nommerais une Chambre des députés bien à moi; la loi passerait

d’emblée: on créerait, au besoin, un Ministère des grands chemins. Cela

me coûterait deux ou trois millions de premier établissement: mais en

quatre ans je rentrerais dans tous mes frais..., et j’entretiendrais les

routes par-dessus le marché!»

Il soupira solennellement, puis il reprit: «Vous voyez avec quel abandon

je vous raconte mes affaires. C’est une vieille habitude dont je ne me

déferai jamais. J’ai toujours vécu non seulement au grand air, mais au

grand jour. Notre profession serait honteuse si on l’exerçait

clandestinement. Je ne me cache pas, car je n’ai peur de personne. Quand

vous lirez dans les journaux qu’on est à ma recherche, dites sans

hésiter que c’est une fiction parlementaire: on sait toujours où je

suis. Je ne crains ni les ministres, ni l’armée, ni les tribunaux. Les

ministres savent tous que d’un geste je puis changer le Cabinet. L’armée

est pour moi: c’est elle qui me fournit des recrues lorsque j’en ai

besoin. Je lui emprunte des soldats, je lui rends des officiers. Quant à

messieurs les juges, ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne les

estime pas, mais je les plains. Pauvres et mal payés, on ne saurait leur

demander d’être honnêtes. J’en nourris quelques-uns, j’en habille

quelques autres; j’en ai pendu fort peu dans ma vie: je suis donc le

bienfaiteur de la magistrature.»

Il me désigna, par un geste magnifique, le ciel, la mer et le pays:

«Tout cela, dit-il, est à moi. Tout ce qui respire dans le royaume m’est

soumis par la peur, l’amitié ou l’admiration. J’ai fait pleurer bien des

yeux, et pourtant il n’est pas une mère qui ne voulût avoir un fils

comme Hadgi-Stavros. Un jour viendra que les docteurs comme vous

écriront mon histoire, et que les îles de l’Archipel se disputeront

l’honneur de m’avoir vu naître. Mon portrait sera dans les cabanes avec

les images sacrées qu’on achète au mont Athos. En ce temps-là, les

petits-enfants de ma fille, fussent-ils princes souverains, parleront

avec orgueil de leur ancêtre, le Roi des montagnes!»

Peut-être allez-vous rire de ma simplicité germanique; mais un si

étrange discours me remua profondément. J’admirais malgré moi cette

grandeur dans le crime. Je n’avais pas encore eu l’occasion de

rencontrer un coquin majestueux. Ce diable d’homme, qui devait me couper

le cou à la fin du mois, m’inspirait quasiment du respect. Sa grande

figure de marbre, sereine au milieu de l’orgie, m’apparaissait comme le

masque inflexible du destin. Je ne pus m’empêcher de lui répondre: «Oui,

vous êtes vraiment Roi.

Il répondit en souriant:

«En effet, puisque j’ai des flatteurs, même parmi mes ennemis. Ne vous

défendez pas! Je sais lire sur les visages, et vous m’avez regardé ce

matin en homme qu’on voudrait voir pendu.

--Puisque vous m’invitez à la franchise, j’avoue que j’ai eu un

mouvement d’humeur. Vous m’avez demandé une rançon déraisonnable. Que

vous preniez cent mille francs à ces dames qui les ont, c’est une chose

naturelle et qui rentre dans votre métier; mais que vous en exigiez

quinze mille de moi qui n’ai rien, voilà ce que je n’admettrai jamais.

--Pourtant, rien n’est plus simple. Tous les étrangers qui viennent chez

nous sont riches, car le voyage coûte cher. Vous prétendez que vous ne

voyagez pas à vos frais, je veux vous croire. Mais ceux qui vous ont

envoyé ici vous donnent au moins trois ou quatre mille francs par an.

S’ils font cette dépense, ils ont leurs raisons, car on ne fait rien

pour rien. Vous représentez donc à leurs yeux un capital de soixante à

quatre-vingt mille francs. Donc en vous rachetant pour quinze mille

francs, ils y gagnent.

--Mais l’établissement qui me paye n’a point de capital, il n’a que des

revenus. Le budget du Jardin des Plantes est voté tous les ans par le

Sénat; ses ressources sont limitées: on n’a jamais prévu un cas pareil;

je ne sais comment vous expliquer... vous ne pouvez pas comprendre.

--Et quand je comprendrais, reprit-il d’un ton hautain, croyez-vous que

je reviendrais sur ce que j’ai dit? Mes paroles sont des lois: si je

veux qu’on les respecte, je ne dois pas les violer moi-même. J’ai le

droit d’être injuste; je n’ai pas le droit d’être faible. Mes injustices

ne nuisent qu’aux autres: une faiblesse me perdrait. Si l’on me savait

exorable, mes prisonniers chercheraient des prières pour me vaincre, au

lieu de chercher de l’argent pour me payer. Je ne suis pas un de vos

brigands d’Europe, qui font un mélange de rigueur et de générosité, de

spéculation et d’imprudence, de cruauté sans cause et d’attendrissement

sans excuse, pour finir sottement sur l’échafaud. J’ai dit devant

témoins que j’aurais quinze mille francs ou votre tête. Arrangez-vous;

mais, d’une façon ou de l’autre, je serai payé. Écoutez: en 1854, j’ai

condamné deux petites filles qui avaient l’âge de ma chère Photini.

Elles me tendaient les bras en pleurant, et leurs cris faisaient saigner

mon cœur de père. Vasile, qui les a tuées, s’y est repris à plusieurs

fois; sa main tremblait. Et cependant j’ai été inflexible, parce que la

rançon n’était pas payée. Croyez-vous qu’après cela je vais vous faire

grâce! A quoi me servirait de les avoir tuées, les pauvres créatures, si

l’on apprenait que je vous ai renvoyé pour rien?»

Je baissai la tête sans trouver un mot à répondre. J’avais mille fois

raison, mais je ne savais rien opposer à l’impitoyable logique du vieux

bourreau. Il me tira de mes réflexions par une tape amicale sur

l’épaule: «Du courage, me dit-il. J’ai vu la mort de plus près que vous,

et je me porte comme un chêne. Pendant la guerre de l’Indépendance,

Ibrahim m’a fait fusiller par sept Égyptiens. Six balles se sont

perdues; la septième m’a frappé au front sans entrer. Quand les Turcs

sont venus ramasser mon cadavre, j’avais disparu dans la fumée. Vous

avez peut-être plus longtemps à vivre que vous ne pensez. Écrivez à tous

vos amis de Hambourg. Vous avez reçu de l’éducation: un docteur doit

avoir des amis pour plus de quinze mille francs. Je le voudrais, quant à

moi. Je ne vous hais pas: vous ne m’avez jamais rien fait; votre mort ne

me causerait aucun plaisir, et je me plais à croire que vous trouverez

les moyens de payer en argent. En attendant, allez vous reposer avec ces

dames. Mes gens ont bu un coup de trop, et ils regardent les Anglaises

avec des yeux qui ne disent rien de bon. Ces pauvres diables sont

condamnés à une vie austère, et ils n’ont pas soixante-dix ans comme

moi. En temps ordinaire, je les dompte par la fatigue; mais, dans une

heure, si la demoiselle restait là, je ne répondrais de rien.»

En effet, un cercle menaçant se formait autour de Mary-Ann, qui

examinait ces figures étranges avec une innocente curiosité. Les

brigands, accroupis devant elle, se parlaient haut à l’oreille, et

faisaient son éloge en des termes que, par bonheur, elle ne comprit pas.

Le Corfiote, qui avait réparé le temps perdu, lui tendit une coupe de

vin, qu’elle repoussa fièrement et qui vint arroser l’assistance. Cinq

ou six buveurs, plus enflammés que les autres, se poussaient, se

battaient et échangeaient de grands coups de poing, comme pour

s’échauffer et s’enhardir à d’autres exploits. Je fis un signe à Mme

Simons: elle se leva avec sa fille. Mais au moment où j’offrais le bras

à Mary-Ann, Vasile, rouge de vin, s’avança en chancelant, et fit le

geste de la prendre par la taille. A cette vue, il me monta au cerveau

je ne sais quelle fumée de colère. Je sautai sur le misérable et je lui

fis une cravate de mes dix doigts. Il porta la main à sa ceinture et

chercha en tâtonnant le manche d’un couteau; mais, avant qu’il eût rien

trouvé, je le vis arraché de mes mains et lancé à dix pas en arrière par

la grande main puissante du vieux Roi. Un murmure gronda dans les

bas-fonds de l’assemblée. Hadgi-Stavros éleva sa voix au-dessus du bruit

et cria: «Taisez-vous! Montrez que vous êtes des Hellènes et non des

Albanais!» Il reprit à voix basse: «Nous, marchons vite; Corfiote, ne me

quitte pas; monsieur l’Allemand, dites aux dames que je coucherai à la

porte de leur chambre.»

Il partit avec nous, précédé de son chiboudgi, qui ne le quittait ni

jour ni nuit. Deux ou trois ivrognes firent mine de le suivre: il les

repoussa rudement. Nous n’étions pas à cent pas de la foule, lorsqu’une

balle de fusil passa en sifflant au milieu de nous. Le vieux pallicare

ne daigna pas même retourner la tête. Il me regarda en souriant et me

dit à demi-voix: «Il faut de l’indulgence; c’est le jour de

l’Ascension.» Chemin faisant, je profitai des distractions du Corfiote,

qui trébuchait à chaque pas, pour demander, à Mme Simons un entretien

particulier. «J’ai, lui dis-je, un secret important à vous apprendre.

Permettez-moi de me glisser jusqu’à votre tente, pendant que notre

espion dormira du sommeil de Noé.»

Je ne sais si cette comparaison biblique lui parut irrévérencieuse; mais

elle me répondit sèchement qu’elle ne savait point avoir des secrets à

partager avec moi. J’insistai; elle tint bon. Je lui dis que j’avais

trouvé le moyen de nous sauver, tous, sans bourse délier. Elle me lança

un regard de défiance, consulta sa fille et finit par accorder ce que je

demandais. Hadgi-Stavros favorisa notre rendez-vous en retenant le

Corfiote auprès de lui. Il fit porter son tapis au haut de l’escalier

rustique qui conduisait à notre campement, déposa ses armes à portée de

sa main, fit coucher le chiboudgi à sa droite et le Corfiote à sa

gauche, et nous souhaita des rêves dorés.

Je me tins prudemment sous ma tente jusqu’au moment où trois ronflements

distincts m’assurèrent que nos gardiens étaient endormis. Le tapage de

la fête s’éteignait sensiblement. Deux ou trois fusils retardataires

troublaient seuls de temps en temps le silence de la nuit. Notre voisin

le rossignol poursuivait tranquillement sa chanson commencée. Je rampai

le long des arbres jusqu’à la tente de Mme Simons. La mère et la fille

m’attendaient sur l’herbe humide: les mœurs anglaises m’interdisaient

l’entrée de leur chambre à coucher.

«Parlez, monsieur, me dit Mme Simons; mais faites vite. Vous savez si

nous avons besoin de repos.»

Je répondis avec assurance: «Mesdames, ce que j’ai à vous dire vaut bien

une heure de sommeil. Voulez-vous être libres dans trois jours?

--Mais, monsieur, nous le serons demain, ou l’Angleterre ne serait plus

l’Angleterre! Dimitri a dû avertir mon frère vers cinq heures; mon frère

a vu notre ministre à l’heure du dîner; on a donné les ordres avant la

nuit; les gendarmes sont en route, quoi qu’en ait dit le Corfiote, et

nous serons délivrés au matin pour notre déjeuner.

--Ne nous berçons pas d’illusions; le temps presse. Je ne compte pas sur

la gendarmerie: nos vainqueurs en parlent trop légèrement pour la

craindre. J’ai toujours entendu dire que, dans ce pays, chasseur et

gibier, gendarme et brigand, faisaient bon ménage ensemble. Je suppose,

à la rigueur, qu’on envoie quelques hommes à notre secours:

Hadgi-Stavros les verra venir et il nous entraînera, par des chemins

écartés, dans un autre repaire. Il sait le pays sur le bout du doigt;

tous les rochers sont ses complices, tous les buissons ses alliés, tous

les ravins ses receleurs. Le Parnès est avec lui contre nous; il est le

Roi des Montagnes!

--Bravo, monsieur! Hadgi-Stavros est Dieu, et vous êtes son prophète. Il

serait touché d’entendre avec quelle admiration, vous parlez de lui.

J’avais déjà deviné que vous étiez de ses amis, à voir comme il vous

frappait sur l’épaule et comme il vous parlait en confidence. N’est-ce

pas lui qui vous a suggéré le plan d’évasion que vous venez nous

proposer?

--Oui, madame, c’est lui; ou plutôt c’est sa correspondance. J’ai trouvé

ce matin, pendant qu’il dictait son courrier, le moyen infaillible de

nous délivrer gratis. Veuillez écrire à monsieur votre frère de

rassembler une somme de cent quinze mille francs, cent pour votre

rançon, quinze pour la mienne, et de les envoyer ici le plus tôt

possible par un homme sûr, par Dimitri.

--Par votre Dimitri, à votre ami le Roi des montagnes? Grand merci, mon

cher monsieur! C’est à ce prix que nous serons délivrés pour rien!

--Oui, madame. Dimitri n’est pas mon ami, et Hadgi-Stavros ne se ferait

pas de scrupule de me couper la tête. Mais je continue: en échange de

l’argent, vous exigerez que le Roi vous signe un reçu.

--Le bon billet que nous aurons là!

--Avec ce billet, vous reprendrez vos cent quinze mille francs sans

perdre un centime, et vous allez voir comment.

--Bonsoir, monsieur. Ne prenez pas la peine d’en dire davantage. Depuis

que nous avons débarqué dans ce bienheureux pays, nous avons été volées

par tout le monde. Les douaniers du Pirée nous ont volées; le cocher qui

nous a conduites à Athènes nous a volées; notre aubergiste nous a

volées; notre domestique de place, qui n’est pas votre ami, nous a

jetées entre les mains des voleurs; tous ces messieurs qui boivent

là-haut sont des voleurs; vous êtes le seul honnête homme que nous ayons

rencontré en Grèce, et vos conseils sont les meilleurs du monde; mais,

bonsoir, monsieur, bonsoir!

--Au nom du ciel, madame!... Je ne me justifie pas; pensez de moi ce que

vous voudrez. Laissez-moi seulement vous dire comment vous reprendrez

votre argent.

--Et comment voulez-vous que je le reprenne, si toute la gendarmerie du

royaume ne peut pas nous reprendre nous-mêmes? Hadgi-Stavros n’est donc

plus le Roi des montagnes? Il ne sait plus de chemins écartés? Les

ravins, les buissons, les rochers ne sont plus ses receleurs et ses

complices? Bonsoir, monsieur; je rendrai témoignage de votre zèle; je

dirai aux brigands que vous avez fait leur commission; mais, une fois

pour toutes, bonsoir!»

La bonne dame me poussa par les épaules en criant bonsoir sur un ton si

aigu, que je tremblai qu’elle n’éveillât nos gardiens, et je m’enfuis

piteusement sous ma tente. Quelle journée, monsieur! J’entrepris de

récapituler tous les incidents qui avaient grêlé sur ma tête depuis

l’heure où j’étais parti d’Athènes à la poursuite de la _Boryana

variabilis_. La rencontre des Anglaises, les beaux yeux de Mary-Ann, les

fusils des brigands, les chiens, les puces, Hadgi-Stavros, quinze mille

francs à payer, ma vie à ce prix, l’orgie de l’Ascension, les balles

sifflant à mes oreilles, la face avinée de Vasile, et, pour couronner la

fête, les injustices de Mme Simons! Il ne me manquait, après tant

d’épreuves, que d’être pris moi-même pour un voleur! Le sommeil qui

console de tout, ne vint pas à mon secours. J’avais été surmené par les

événements, et la force me manquait pour dormir. Le jour se leva sur mes

méditations douloureuses. Je suivis d’un œil éteint le soleil qui

montait sur l’horizon. Des bruits confus succédèrent peu à peu au

silence de la nuit. Je ne me sentais pas le courage de regarder l’heure

à ma montre ou de retourner la tête pour voir ce qui se passait autour

de moi. Tous mes sens étaient hébétés par la fatigue et le

découragement. Je crois que, si l’on m’avait fait rouler au bas de la

montagne, je n’aurais pas étendu les mains pour me retenir. Dans cet

anéantissement de mes facultés, j’eus une vision qui tenait à la fois du

rêve et de l’hallucination, car je n’étais ni éveillé ni endormi, et mes

yeux étaient aussi mal fermés que mal ouverts. Il me sembla qu’on

m’avait enterré vif; que ma tente de feutre noir était un catafalque

orné de fleurs, et qu’on chantait sur ma tête les prières des morts. La

peur me prit; je voulus crier; la parole s’arrêta dans ma gorge ou fut

couverte par la voix des chantres. J’entendais assez distinctement les

versets et les répons pour reconnaître que mes funérailles se

célébraient en grec. Je fis un effort violent pour remuer mon bras

droit: il était de plomb. J’étendis le bras gauche, il céda facilement,

heurta contre la tente et fit tomber quelque chose qui ressemblait à un

bouquet. Je me frotte les yeux, je me lève sur mon séant, j’examine ces

fleurs tombées du ciel, et je reconnais dans la masse un superbe

échantillon de la _Boryana variabilis_. C’était bien elle! Je touchais

ses feuilles lobées, son calice gamosépale, sa corolle composée de cinq

pétales obliques réunis à la base par un filet staminal, ses dix

étamines, son ovaire à cinq loges: je tenais dans ma main la reine des

malvacées! Mais par quel hasard se trouvait-elle au fond de ma tombe? et

comment l’envoyer de si loin au Jardin des Plantes de Hambourg? En ce

moment, une vive douleur attira mon attention vers mon bras droit. On

eût dit qu’il était en proie à une fourmilière de petits animaux

invisibles. Je le secouai de la main gauche, et peu à peu il revint à

l’état normal. Il avait porté ma tête pendant plusieurs heures, et la

pression l’avait engourdi. Je vivais donc, puisque la douleur est un des

privilèges de la vie! Mais, alors, que signifiait cette chanson funèbre

qui bourdonnait obstinément à mes oreilles? Je me levai. Notre

appartement était dans le même état que la veille au soir. Mme Simons et

Mary-Ann dormaient profondément. Un gros bouquet pareil au mien pendait

au sommet de leur tente. Je me rappelai enfin que les Grecs avaient

coutume de fleurir toutes leurs habitations dans la nuit du 1er mai. Ces

bouquets et la _Boryana variabilis_ provenaient donc de la munificence

du Roi. La chanson funèbre me poursuivait toujours. Je gravis l’escalier

qui conduisait au cabinet d’Hadgi-Stavros, et j’aperçus un spectacle

plus curieux que tout ce qui m’avait étonné la veille. Un autel était

dressé sous le sapin royal. Le moine, revêtu d’ornements magnifiques,

célébrait avec une dignité imposante l’office divin. Nos buveurs de la

nuit, les uns debout, les autres agenouillés dans la poussière, tous

religieusement découverts, s’étaient métamorphosés en petits saints:

l’un baisait dévotement une image peinte sur bois, l’autre se signait à

tour de bras et comme à la tâche; les plus fervents donnaient du front

contre terre et balayaient le sol avec leurs cheveux. Le jeune chiboudgi

du Roi circulait dans les rangs avec un plateau en disant: «Faites

l’aumône! qui donne à l’Église prête à Dieu.» Et les centimes pleuvaient

devant lui, et le grésillement du cuivre tombant sur le cuivre

accompagnait la voix du prêtre et les prières des assistants. Lorsque

j’entrai dans l’assemblée des fidèles, chacun d’eux me salua avec une

cordialité discrète qui rappelait les premiers temps de l’Église.

Hadgi-Stavros, debout auprès de l’autel, me fit une place à ses côtés.

Il tenait un grand livre à la main, et jugez de ma surprise lorsque je

vis qu’il psalmodiait les leçons à haute voix. Le brigand officiait! Il

avait reçu dans sa jeunesse le deuxième des ordres mineurs! il était

lecteur ou anagnoste. Un degré de plus, il aurait été exorciste et

investi du pouvoir de chasser les démons! Assurément, monsieur, je ne

suis pas de ces voyageurs qui s’étonnent de tout, et je pratique assez

énergiquement le _nil admirari_; mais je restai tout ébahi et tout

pantois devant cette étrange cérémonie. En voyant les génuflexions, en

écoutant les prières, on aurait pu supposer que les acteurs n’étaient

coupables que d’un peu d’idolâtrie. Leur foi paraissait vive et leur

conviction profonde; mais moi qui les avais vus à l’œuvre et qui savais

comme ils étaient peu chrétiens en action, je ne pouvais m’empêcher de

dire en moi-même: «Qui trompe-t-on ici?»

L’office dura jusqu’à midi et quelques minutes. Une heure après, l’autel

avait disparu, les brigands s’étaient remis à boire, et le _bon

vieillard_ leur tenait tête.

Le roi des montagnes · 第 6 / 15 段