singulier caprice du hasard, le premier auteur du drame où j’étais
appelé à jouer un rôle se nommait Sophoclis. Au moment où il commença
son rapport, je sentis quelque chose de froid couler dans mes veines. Je
suppliai Mme Simons de ne pas risquer une parole imprudente. Elle me
répondit qu’elle était Anglaise et qu’elle savait se conduire. Le Roi
nous pria de nous taire et de laisser la parole à l’orateur.
Il étala d’abord les biens dont il nous avait dépouillés, puis il tira
de sa ceinture quarante ducats d’Autriche, qui faisaient une somme de
quatre cent soixante-dix francs, au cours de 11 fr. 75.
«Les ducats, dit-il, viennent du village de Castia; le reste m’a été
donné par les milords. Tu m’avais dit de battre les environs; j’ai
commencé par le village.
--Tu as mal fait, répondit le Roi. Les gens de Castia sont nos voisins,
il fallait les laisser. Comment vivrons-nous en sûreté, si nous nous
faisons des ennemis à notre porte? D’ailleurs, ce sont de braves gens,
qui peuvent nous donner un coup de main à l’occasion.
--Oh! je n’ai rien pris aux charbonniers! Ils ont disparu dans les bois
sans me laisser le temps de leur parler. Mais le parèdre avait la
goutte; je l’ai trouvé chez lui.
--Qu’est-ce que tu lui as dit?
--Je lui ai demandé de l’argent; il a soutenu qu’il n’en avait pas. Je
l’ai enfermé dans un sac avec son chat; et je ne sais pas ce que le chat
lui a fait, mais il s’est mis à crier que son trésor était derrière la
maison, sous une grosse pierre. C’est là que j’ai trouvé les ducats.
--Tu as eu tort. Le parèdre ameutera tout le village contre nous.
--Oh non! En le quittant, j’ai oublié d’ouvrir le sac, et le chat doit
lui avoir mangé les yeux.
--A la bonne heure!... Mais entendez-moi bien tous: je ne veux pas qu’on
inquiète nos voisins. Retire-toi.»
Notre interrogatoire allait commencer. Hadgi-Stavros, au lieu de nous
faire comparaître devant lui, se leva gravement et vint s’asseoir à
terre auprès de nous. Cette marque de déférence nous parut d’un
favorable augure. Mme Simons se mit en devoir de l’interpeller de la
bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu’elle pourrait dire, et
connaissant l’intempérance de sa langue, j’offris au Roi mes services en
qualité d’interprète. Il me remercia froidement et appela le Corfiote,
qui savait l’anglais.
«Madame, dit le Roi à mistress Simons, vous semblez courroucée.
Auriez-vous à vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici?
--C’est une horreur! dit-elle. Vos coquins m’ont arrêtée, jetée dans la
poussière, dépouillée, exténuée et affamée.
--Veuillez agréer mes excuses. Je suis forcé d’employer des hommes sans
éducation. Croyez, madame, que ce n’est pas sur mes ordres qu’ils ont
agi ainsi. Vous êtes Anglaise?
--Anglaise de Londres!
--Je suis allé à Londres; je connais et j’estime les Anglais. Je sais
qu’ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je me suis
empressé de vous offrir des rafraîchissements. Je sais que les dames de
votre pays n’aiment pas à courir dans les rochers, et je regrette qu’on
ne vous ait pas laissée marcher à votre pas. Je sais que les personnes
de votre nation n’emportent en voyage que les effets qui leur sont
nécessaires, et je ne pardonnerai pas à Sophoclis de vous avoir
dépouillée, surtout si vous êtes une personne de condition.
--J’appartiens à la meilleure société de Londres.
--Daignez reprendre ici l’argent qui est à vous. Vous êtes riche?
--Assurément.
--Ce nécessaire n’est-il pas de vos bagages?
--Il est à ma fille.
--Reprenez également ce qui est à mademoiselle votre fille. Vous êtes
très riche?
--Très riche.
--Ces objets n’appartiennent-ils point à monsieur votre fils?
--Monsieur n’est pas mon fils; c’est un Allemand. Puisque je suis
Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils allemand?
--C’est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu?
--Davantage.
--Un tapis à ces dames! Êtes-vous donc riches à trente mille francs de
rente?
--Nous avons mieux que cela!
--Sophoclis est un manant que je corrigerai. Logothète, dis qu’on
prépare le dîner de ces dames. Serait-il possible, madame, que vous
fussiez millionnaire?
--Je le suis.
--Et moi je suis confus de la manière dont on vous a traitée. Vous avez
assurément de belles connaissances à Athènes?
--Je connais le ministre d’Angleterre et si vous vous étiez permis!...
--Oh! madame!... Vous connaissez aussi des commerçants, des banquiers?
--Mon frère, qui est à Athènes, connaît plusieurs banquiers de la ville.
--J’en suis ravi. Sophoclis, viens ici! Demande pardon à ces dames.»
Sophoclis marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses. Le Roi
reprit:
«Ces dames sont des Anglaises de distinction; elles ont plus d’un
million de fortune; elles sont reçues à l’ambassade d’Angleterre; leur
frère, qui est à Athènes, connaît tous les banquiers de la ville.
--A la bonne heure!» s’écria Mme Simons. Le Roi poursuivit:
«Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus à leur fortune.
--Bien! dit Mme Simons.
--Les conduire ici doucement.
--Pourquoi faire? murmura Mary-Ann.
--Et t’abstenir de toucher à leur bagage. Lorsqu’on a l’honneur de
rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les
salue avec respect, on les amène au camp avec déférence, on les garde
avec circonspection, et on leur offre poliment toutes les choses
nécessaires à la vie, jusqu’à ce que leur frère ou leur ambassadeur nous
envoie une rançon de cent mille francs.»
Pauvre Mme Simons! chère Mary-Ann! Elles ne s’attendaient ni l’une ni
l’autre à cette conclusion. Pour moi, je n’en fus pas surpris. Je savais
à quel rusé coquin nous avions affaire. Je pris hardiment la parole, et
je lui dis à brûle-pourpoint: «Tu peux garder ce que tes hommes m’ont
volé, car c’est tout ce que tu auras de moi. Je suis pauvre, mon père
n’a rien, mes frères mangent souvent leur pain sec, je ne connais ni
banquiers ni ambassadeurs, et si tu me nourris dans l’espoir d’une
rançon, tu en seras pour tes frais, je te le jure!»
Un murmure d’incrédulité s’éleva dans l’auditoire, mais le Roi parut me
croire sur parole.
«S’il en est ainsi, me dit-il, je ne ferai pas la faute de vous garder
ici malgré vous. J’aime mieux vous renvoyer à la ville. Madame vous
confiera une lettre pour monsieur son frère, et vous partirez
aujourd’hui même. Si cependant vous aviez besoin de rester un jour ou
deux dans la montagne, je vous offrirais l’hospitalité; car je suppose
que vous n’êtes pas venu jusqu’ici avec cette grande boîte pour regarder
le paysage.»
Ce petit discours me procura un soulagement notable. Je promenai autour
de moi un regard de satisfaction. Le Roi, ses secrétaires et ses soldats
me parurent beaucoup moins terribles; les rochers voisins me semblèrent
plus pittoresques, depuis que je les envisageais avec les yeux d’un hôte
et non d’un prisonnier. Le désir que j’avais de voir Athènes se calma
subitement, et je me fis à l’idée de passer deux ou trois jours dans la
montagne. Je sentais que mes conseils ne seraient pas inutiles à la mère
de Mary-Ann. La bonne dame était dans un état d’exaltation qui pouvait
la perdre. Si par aventure elle s’obstinait à refuser la rançon! Avant
que l’Angleterre vînt à son secours, elle avait le temps d’attirer
quelque malheur sur une tête charmante. Je ne pouvais m’éloigner d’elle
sans lui raconter, pour sa gouverne, l’histoire des petites filles de
Mistra. Que vous dirai-je encore? Vous savez ma passion pour la
botanique. La flore du Parnès est bien séduisante à la fin d’avril. On
trouve dans la montagne cinq ou six plantes aussi rares que célèbres.
Une surtout: la _Boryana variabilis_, découverte et baptisée par M. Bory
de Saint-Vincent. Devais-je laisser une telle lacune dans mon herbier et
me présenter au muséum de Hambourg sans la _Boryana variabilis_?
Je répondis au Roi: «J’accepte ton hospitalité, mais à une condition.
--Laquelle?
--Tu me rendras ma boîte.
--Eh bien, soit! mais à une condition aussi.
--Voyons!
--Vous me direz à quoi elle vous sert.
--Qu’à cela ne tienne! Elle me sert à loger les plantes que je
recueille.
--Et pourquoi cherchez-vous des plantes? Pour les vendre?
--Fi donc! Je ne suis pas un marchand; je suis un savant.»
Il me tendit la main et me dit avec une joie visible: «J’en suis charmé.
La science est une belle chose. Nos aïeux étaient savants; nos
petits-fils le seront peut-être. Quant à nous, le temps nous a manqué.
Les savants sont très estimés dans votre pays?
--Infiniment.
--On leur donne de belles places?
--Quelquefois.
--On les paye bien?
--Assez.
--On leur attache de petits rubans sur la poitrine?
--De temps en temps.
--Est-il vrai que les villes se disputent à qui les aura?
--Cela est vrai en Allemagne.
--Et qu’on regarde leur mort comme une calamité publique?
--Assurément.
--Ce que vous dites me fait plaisir. Ainsi vous n’avez pas à vous
plaindre de vos concitoyens?
--Bien au contraire! C’est leur libéralité qui m’a permis de venir en
Grèce.
--Vous voyagez à leurs frais?
--Depuis six mois.
--Vous êtes donc bien instruit?
--Je suis docteur.
--Y a-t-il un grade supérieur dans la science?
--Non.
--Et combien compte-t-on de docteurs dans la ville que vous habitez?
--Je ne sais pas au juste, mais il n’y a pas autant de docteurs à
Hambourg que de généraux à Athènes.
--Oh! Oh! je ne priverai pas votre pays d’un homme si rare. Vous
retournerez à Hambourg, monsieur le docteur. Que dirait-on là-bas si
l’on apprenait que vous êtes prisonnier dans nos montagnes?
--On dirait que c’est un malheur.
--Allons! Plutôt que de perdre un homme tel que vous, la ville de
Hambourg fera bien un sacrifice de quinze mille francs. Reprenez votre
boîte, courez, cherchez, herborisez et poursuivez le cours de vos
études. Pourquoi ne remettez-vous pas cet argent dans votre poche? Il
est à vous et je respecte trop les savants pour les dépouiller. Mais
votre pays est assez riche pour payer sa gloire. Heureux jeune homme!
Vous reconnaissez aujourd’hui combien le titre de docteur ajoute à votre
valeur personnelle! Je n’aurais pas demandé un centime de rançon si vous
aviez été un ignorant comme moi.»
Le Roi n’écouta ni mes objections ni les interjections de Mme Simons. Il
leva la séance, et nous montra du doigt notre salle à manger. Mme Simons
y descendit en protestant qu’elle dévorerait le repas, mais qu’elle ne
payerait jamais la carte. Mary-Ann semblait fort abattue; mais telle est
la mobilité de la jeunesse, qu’elle poussa un cri de joie en voyant le
lieu de plaisance où notre couvert était mis. C’était un petit coin de
verdure enchâssé dans la roche grise. Une herbe fine et serrée formait
le tapis; quelques massifs de troènes et de lauriers servaient de
tentures et cachaient les murailles à pic. Une belle voûte bleue
s’étendait sur nos têtes; deux vautours au long col qui planaient dans
l’air semblaient avoir été suspendus pour le plaisir des yeux. Dans un
coin de la salle une source limpide comme le diamant se gonflait
silencieusement dans sa coupe rustique, se répandait par-dessus les
bords et roulait en nappe argentée sur le revers glissant de la
montagne. De ce côté, la vue s’étendait à l’infini vers le fronton du
Pentélique, le gros palais blanc qui règne sur Athènes, les bois
d’oliviers sombres, la plaine poudreuse, le dos grisonnant de l’Hymette,
arrondi comme l’échine d’un vieillard, et cet admirable golfe Saronique,
si bleu qu’on dirait un lambeau tombé du ciel. Assurément, Mme Simons
n’avait pas l’esprit tourné à l’admiration, et pourtant elle avoua que
le loyer d’une vue si belle coûterait cher à Londres ou à Paris.
La table était servie avec une simplicité héroïque. Un pain bis, cuit au
four de campagne, fumait sur le gazon et saisissait l’odorat par sa
vapeur capiteuse. Le lait caillé tremblait dans une jatte de bois. Les
grosses olives et les piments verts s’entassaient sur des planchettes
mal équarries. Une outre velue gonflait son large ventre auprès d’une
coupe de cuivre rouge naïvement ciselée. Un fromage de brebis reposait
sur le linge qui l’avait pressé, et dont il gardait encore l’empreinte.
Cinq ou six laitues appétissantes nous offraient une belle salade, mais
sans aucun assaisonnement. Le Roi avait mis à notre disposition son
argenterie de campagne, consistant en cuillers sculptées à coups de
couteau, et nous avions, pour surcroît de luxe, la fourchette de nos
cinq doigts. On n’avait pas poussé la tolérance jusqu’à nous servir de
la viande, mais en revanche le tabac doré d’Almyros me promettait une
admirable digestion.
Un officier du Roi était chargé de nous servir et de nous écouter.
C’était ce hideux Corfiote, l’homme à la bague d’or, qui savait
l’anglais. Il découpa le pain avec son poignard, et nous distribua de
tout à pleines mains, en nous priant de ne rien ménager. Mme Simons,
sans perdre un coup de dent, lui lança quelques interrogations
hautaines. «Monsieur, lui dit-elle, est-ce que votre maître a cru
sérieusement que nous lui paierions une rançon de cent mille francs?
--Il en est sûr, madame.
--C’est qu’il ne connaît pas la nation anglaise.
--Il la connaît, bien, madame, et moi aussi. A Corfou j’ai fréquenté
plusieurs Anglais de distinction: des juges!
--Je vous en fais mon compliment; mais dites à ce Stavros de s’armer de
patience, car il attendra longtemps les cent mille francs qu’il s’est
promis.
--Il m’a chargé de vous dire qu’il les attendrait jusqu’au 15 mai, à
midi juste.
--Et si nous n’avons pas payé le 15 à midi?
--Il aura le regret de vous couper le cou, ainsi qu’à mademoiselle.»
Mary-Ann laissa tomber le pain qu’elle portait à sa bouche. «Donnez-moi
à boire un peu de vin,» dit-elle. Le brigand lui tendit la coupe pleine;
mais à peine y eut-elle trempé ses lèvres, qu’elle laissa échapper un
cri de répugnance et d’effroi. La pauvre enfant s’imagina que le vin
était empoisonné. Je la rassurai en vidant la coupe d’un seul trait. «Ne
craignez rien, lui dis-je; c’est la résine.
--Quelle résine?
--Le vin ne se conserverait pas dans les outres si l’on n’y ajoutait une
certaine dose de résine, qui l’empêche de se corrompre. Ce mélange ne le
rend pas agréable, mais vous voyez qu’on le boit sans danger.»
Malgré mon exemple, Mary-Ann et sa mère se firent apporter de l’eau. Le
brigand courut à la source et revint en trois enjambées. «Vous
comprenez, mesdames, dit-il en souriant, que le Roi ne ferait pas la
faute d’empoisonner des personnes aussi chères que vous.» Il ajouta, en
se tournant vers moi: «Vous, monsieur le docteur, j’ai ordre de vous
apprendre que vous avez trente jours pour terminer vos études et payer
la somme. Je vous fournirai, ainsi qu’à ces dames, tout ce qu’il faut
pour écrire.
--Merci, dit Mme Simons. Nous y penserons dans huit jours, si nous ne
sommes pas délivrées.
--Et par qui, madame?
--Par l’Angleterre!
--Elle est loin.
--Ou par la gendarmerie.
--C’est la grâce que je vous souhaite. En attendant, désirez-vous
quelque chose que je puisse vous donner?
--Je veux d’abord une chambre à coucher.
--Nous avons près d’ici des grottes qu’on appelle _les Étables_. Vous y
seriez mal; on y a mis des moutons pendant l’hiver, et l’odeur en est
restée. Je ferai prendre deux tentes chez les bergers d’en bas, et vous
camperez ici... jusqu’à l’arrivée des gendarmes.
--Je veux une femme de chambre.
--Rien n’est plus facile. Nos hommes descendront dans la plaine et
arrêteront la première paysanne qui passera... si toutefois la
gendarmerie le permet.
--Il me faut des vêtements, du linge, des serviettes de toilette, du
savon, un miroir, des peignes, des odeurs, un métier à tapisserie, un...
--C’est beaucoup de choses, madame, et pour vous trouver tout cela, nous
serions forcés de prendre Athènes. Mais on fera pour le mieux. Comptez
sur moi et ne comptez pas trop sur les gendarmes.
--Que Dieu ait pitié de nous! dit Mary-Ann.
Un écho vigoureux répondit: _Kyrie eleison_. C’était le _bon vieillard_
qui venait nous faire une visite et qui chantait en marchant pour se
tenir en haleine. Il nous salua cordialement, déposa sur l’herbe un vase
plein de miel et s’assit auprès de nous. «Prenez et mangez, nous dit-il:
mes abeilles vous offrent le dessert.»
Je lui serrai la main; Mme Simons et sa fille se détournèrent avec
dégoût. Elles s’obstinaient à voir en lui un complice des brigands. Le
pauvre bonhomme n’avait pas tant de malice. Il ne savait que chanter ses
prières, soigner ses petites bêtes, vendre sa récolte, encaisser les
revenus du couvent et vivre en paix avec tout le monde. Son intelligence
était bornée, sa science nulle, sa conduite innocente comme celle d’une
machine bien réglée. Je ne crois pas qu’il sût distinguer clairement le
bien du mal, et qu’il mît une grande différence entre un voleur et un
honnête homme. Sa sagesse consistait à faire quatre repas tous les jours
et à se tenir prudemment entre deux vins, comme le poisson entre deux
eaux. C’était d’ailleurs un des meilleurs moines de son ordre.
Je fis honneur au présent qu’il nous avait apporté. Ce miel à
demi-sauvage ressemblait à celui que vous mangez en France comme la
chair d’un chevreuil à la viande d’un agneau. On eût dit que les
abeilles avaient distillé dans un alambic invisible tous les parfums de
la montagne. J’oubliai, en mangeant ma tartine, que je n’avais qu’un
mois pour trouver quinze mille francs ou mourir.
Le moine, à son tour, nous demanda la permission de se rafraîchir un
peu, et, sans attendre une réponse, il prit la coupe et se versa rasade.
Il but successivement à chacun de nous. Cinq ou six brigands, attirés
par la curiosité, se glissèrent dans la salle. Il les interpella par
leur nom et but à chacun d’eux par esprit de justice. Je ne tardai pas à
maudire sa visite. Une heure après son arrivée, la moitié de la bande
était assise en cercle autour de notre table. En l’absence du Roi, qui
faisait la sieste dans son cabinet, les brigands venaient, un à un,
cultiver notre connaissance. L’un nous offrait ses services, l’autre
nous apportait quelque chose, un autre s’introduisait sans prétexte et
sans embarras, en homme qui se sent chez lui. Les plus familiers me
priaient amicalement de leur raconter notre histoire; les plus timides
se tenaient derrière leurs camarades. Quelques-uns, après s’être
rassasiés de notre vue, s’étendaient sur l’herbe et ronflaient sans
coquetterie en présence de Mary-Ann. Et les puces montaient toujours, et
la présence de leurs premiers maîtres les rendait si hardies, que j’en
surpris trois ou quatre sur le dos de ma main. Impossible de leur
disputer le droit de pâture: je n’étais plus un homme, mais un pré
communal. En ce moment j’aurais donné les trois plus belles plantes de
mon herbier pour un quart d’heure de solitude. Mme Simons et sa fille
étaient trop discrètes pour me faire part de leurs impressions, mais
elles prouvaient, par quelques soubresauts involontaires, que nous
étions en communauté d’idées. Je surpris même entre elles un regard
désespéré qui signifiait clairement: les gendarmes nous délivreront des
voleurs, mais qui nous défera des puces? Cette plainte muette éveilla
dans mon cœur un sentiment chevaleresque. J’étais résigné à souffrir,
mais voir le supplice de Mary-Ann était chose au-dessus de mes forces.
Je me levai rapidement et je dis à nos importuns:
«Allez-vous en tous! Le Roi nous a logés ici pour vivre tranquilles
jusqu’à l’arrivée de notre rançon. Le loyer nous coûte assez cher pour
que nous ayons le droit de rester seuls. N’êtes-vous pas honteux de vous
amasser autour d’une table, comme des chiens parasites? Vous n’avez rien
à faire ici. Nous n’avons pas besoin de vous; nous avons besoin que vous
n’y soyez pas. Croyez-vous que nous puissions nous enfuir? Par où? Par
la cascade? ou par le cabinet du Roi? Laissez-nous donc en paix.
Corfiote, chasse-les dehors, et je t’y aiderai, si tu veux!»
Je joignis l’action à la parole. Je poussai les traînards, j’éveillai
les dormeurs, je secouai le moine, je forçai le Corfiote à me venir en
aide, et bientôt le troupeau des brigands, troupeau armé de poignards et
de pistolets, nous céda la place avec une docilité moutonnière, tout en
regimbant, en faisant de petits pas, en résistant des épaules et en
retournant la tête, à la façon des écoliers qu’on chasse en étude quand
la fin de la récréation a sonné.
Nous étions seuls enfin, avec le Corfiote. Je dis à mistress Simons:
«Madame, nous voici chez nous. Vous plaît-il que nous séparions
l’appartement en deux? Il ne me faut qu’un petit coin pour dresser ma
tente. Derrière ces arbres, je ne serai pas trop mal, et tout le reste
vous appartiendra. Vous aurez la fontaine sous la main, et ce voisinage
ne vous gênera pas, puisque l’eau s’en va tomber en cascade au revers de
la montagne.
Mes offres furent acceptées d’assez mauvaise grâce. Ces dames auraient
voulu tout garder pour elles et m’envoyer dormir au milieu des brigands.
Il est vrai que le _cant_ britannique aurait gagné quelque chose à cette
séparation, mais j’y aurais perdu la vue de Mary-Ann. Et d’ailleurs
j’étais bien décidé à coucher loin des puces. Le Corfiote appuya ma
proposition, qui rendait sa surveillance plus facile. Il avait ordre de
nous garder nuit et jour. On convint qu’il dormirait auprès de ma tente.
J’exigeai entre nous une distance de six pieds anglais.
Le traité conclu, je m’établis dans un coin pour donner la chasse à mon
gibier domestique. Mais à peine avais-je sonné le premier hallali, que
les curieux reparurent à l’horizon, sous prétexte de nous apporter les
tentes. Mme Simons jeta les hauts cris en voyant que sa maison se
composait d’une simple bande de feutre grossier, pliée par le milieu,
fixée à terre par les bouts, et ouverte au vent de deux côtés. Le
Corfiote jurait que nous serions logés comme des princes, sauf le cas de
pluie ou de grand vent. La troupe entière se mit en devoir de planter
les piquets, de dresser nos lits et d’apporter les couvertures. Chaque
lit se composait d’un tapis couvert d’un gros manteau de poil de chèvre.
A six heures, le Roi vint s’assurer par ses yeux que nous ne manquions
de rien. Mme Simons, plus courroucée que jamais, répondit qu’elle
manquait de tout. Je demandai formellement l’exclusion de tous les
visiteurs inutiles. Le Roi établit un règlement sévère, qui ne fut
jamais suivi. Discipline est un mot français bien difficile à traduire
en grec.
Le Roi et ses sujets se retirèrent à sept heures, et l’on nous servit le
souper. Quatre flambeaux de bois résineux éclairaient la table. Leur
lumière rouge et fumeuse colorait étrangement la figure un peu pâle de
Mlle Simons. Ses yeux semblaient s’éteindre et se rallumer au fond de
leurs orbites, comme les phares à feu tournant. Sa voix, brisée par la
fatigue, reprenait par intervalles un éclat singulier. En l’écoutant,
mon esprit s’égarait dans le monde surnaturel, et il me venait je ne
sais quelles réminiscences des contes fantastiques. Un rossignol chanta,
et je crus voir sa chanson argentine voltiger sur les lèvres de
Mary-Ann. La journée avait été rude pour tous, et moi-même, qui vous ai
donné des preuves éclatantes de mon appétit, je reconnus bientôt que je
n’avais faim que de sommeil. Je souhaitai le bonsoir à ces dames, et je
me retirai sous ma tente. Là, j’oubliai en un instant rossignol, danger,
rançon, piqûres; je fermai les yeux à double tour, et je dormis.
Une fusillade épouvantable m’éveilla en sursaut. Je me levai si
brusquement, que je donnai de la tête contre un des piquets de ma tente.
Au même instant, j’entendis deux voix de femmes qui criaient: «Nous
sommes sauvées! Les gendarmes!» Je vis deux ou trois fantômes courir
confusément à travers la nuit. Dans ma joie, dans mon trouble,
j’embrassai la première ombre qui passa à ma portée: c’était le
Corfiote.
«Halte-là! cria-t-il; où courez-vous, s’il vous plaît?
--Chien de voleur, répondis-je en essuyant ma bouche, je vais voir si
les gendarmes auront bientôt fini de fusiller tes camarades.»
Mme Simons et sa fille, guidées par ma voix, arrivèrent auprès de nous.
Le Corfiote nous dit: