d’eux ne faisait mine de nous traiter en pays conquis. Ils savaient que
nous étions dans leurs mains et qu’ils nous échangeraient tôt ou tard
contre un certain nombre de pièces d’or; mais ils ne songeaient pas à se
prévaloir de cette circonstance pour nous malmener ou nous manquer de
respect. Le bon sens, ce génie impérissable du peuple grec, leur
montrait en nous les représentants d’une race différente, et jusqu’à un
certain point supérieure. La barbarie victorieuse rendait un secret
hommage à la civilisation vaincue. Plusieurs d’entre eux voyaient pour
la première fois l’habit européen. Ceux-là tournaient autour de nous
comme les habitants du nouveau monde autour des Espagnols de Colombo.
Ils tâtaient furtivement l’étoffe de mon paletot, pour savoir de quel
tissu elle était faite. Ils auraient voulu pouvoir m’ôter tous mes
vêtements, pour les examiner en détail. Peut-être même n’auraient-ils
pas été fâchés de me casser en deux ou trois morceaux pour étudier la
structure intérieure d’un milord; mais je suis sûr qu’ils ne l’eussent
pas fait sans s’excuser et sans me demander pardon de la liberté grande.
Mme Simons ne tarda pas à perdre patience; elle s’ennuyait d’être
examinée de si près par ces mangeurs de fromage qui ne lui offraient
point à déjeuner. Tout le monde n’aime pas à se donner en spectacle. Le
rôle de curiosité vivante déplaisait fort à la bonne dame, quoiqu’elle
eût pu le remplir avantageusement dans tous les pays du globe. Quant à
Mary-Ann, elle tombait de fatigue. Une course de six heures, la faim,
l’émotion, la surprise, avaient eu bon marché de cette créature
délicate. Figurez-vous une jeune miss élevée dans la ouate, habituée à
marcher sur les tapis des salons ou sur le raygrass des plus beaux
parcs. Ses bottines étaient déjà déchirées par les aspérités du chemin,
et les buissons avaient frangé le bas de sa robe. Elle avait pris du thé
la veille, dans les salons de la légation d’Angleterre, en feuilletant
les admirables albums de M. Wyse: elle se voyait transportée sans
transition au milieu d’un paysage affreux et d’une horde de sauvages, et
elle n’avait pas la consolation de se dire: «C’est un rêve» car elle
n’était ni couchée, ni assise, mais debout, au grand désespoir de ses
petits pieds.
Une nouvelle troupe survint, qui rendit notre position intolérable. Ce
n’était pas une troupe de brigands; c’était bien pis. Les Grecs portent
sur eux toute une ménagerie de petits animaux agiles, capricieux,
insaisissables, qui leur tiennent compagnie nuit et jour, les occupent
jusque dans le sommeil, et, par leurs bonds et leurs piqûres, accélèrent
le mouvement des esprits et la circulation du sang. Les puces des
brigands, dont je puis vous montrer quelques échantillons dans ma
collection entomologique, sont plus rustiques, plus fortes et plus
agiles que celles des citadins: le grand air a des vertus si puissantes!
Mais je m’aperçus trop tôt qu’elles n’étaient pas contentes de leur sort
et qu’elles trouvaient plus de régal sur la peau fine d’un jeune
Allemand que sur le cuir tanné de leurs maîtres. Une émigration armée se
dirigea sur mes jambes. Je sentis d’abord une vive démangeaison autour
des chevilles: c’était la déclaration de guerre. Dix minutes plus tard,
une division d’avant-garde se jeta sur le mollet droit. J’y portai
vivement la main. Mais, à la faveur de cette diversion, l’ennemi
s’avançait à marches forcées vers mon aile gauche et prenait position
sur les hauteurs du genou. J’étais débordé, et toute résistance devenait
inutile. Si j’avais été seul, dans un coin écarté, j’aurais tenté avec
quelque succès la guerre d’escarmouches. Mais la belle Mary-Ann était
devant moi, rouge comme une cerise, et tourmentée peut-être aussi par
quelque ennemi secret. Je n’osais ni me plaindre ni me défendre; je
dévorai héroïquement mes douleurs sans lever les yeux sur Miss Simons;
et je souffrais pour elle un martyre dont on ne me saura jamais gré.
Enfin, à bout de patience et décidé à me soustraire par la fuite au flot
montant des invasions, je demandai à comparaître devant le Roi. Ce mot
rappela nos guides à leur devoir. Ils demandèrent où était
Hadgi-Stavros. On leur répondit qu’il travaillait dans ses bureaux.
«Enfin, dit Mme Simons, je pourrai donc m’asseoir dans un fauteuil.»
Elle prit mon bras, offrit le sien à sa fille, et marcha d’un pas
délibéré dans la direction où la foule nous conduisait. Les bureaux
n’étaient pas loin du camp, et nous y fûmes en moins de cinq minutes.
Les bureaux du Roi ressemblaient à des bureaux comme le camp des voleurs
ressemblait à un camp. On n’y voyait ni tables, ni chaises, ni mobilier
d’aucune sorte. Hadgi-Stavros était assis en tailleur, sur un tapis
carré, à l’ombre d’un sapin. Quatre secrétaires et deux domestiques se
groupaient autour de lui. Un jeune garçon de seize à dix-huit ans
s’occupait incessamment à remplir, à allumer et à nettoyer le chibouk du
maître. Il portait à la ceinture un sac à tabac, brodé d’or et de perles
fines, et une pince d’argent destinée à prendre les charbons. Un autre
serviteur passait la journée à préparer les tasses de café, les verres
d’eau et les sucreries destinés à rafraîchir la bouche royale. Les
secrétaires, assis à cru sur le rocher, écrivaient sur leurs genoux avec
des roseaux taillés. Chacun d’eux avait à portée de la main une longue
boîte de cuivre contenant les roseaux, le canif et l’écritoire. Quelques
cylindres de fer-blanc, pareils à ceux où nos soldats roulent leur
congé, servaient de dépôt des archives. Le papier n’était pas indigène,
et pour cause. Chaque feuille portait le mot BATH en majuscules.
Le Roi était un beau vieillard, merveilleusement conservé, droit,
maigre, souple comme un ressort, propre et luisant comme un sabre neuf.
Ses longues moustaches blanches pendaient sous le menton comme deux
stalactites de marbre. Le reste du visage était scrupuleusement rasé, le
crâne nu jusqu’à l’occiput, où une grande tresse de cheveux blancs
s’enroulait sous le bonnet. L’expression de ses traits me parut calme et
réfléchie. Une paire de petits yeux bleu clair et un menton carré
annonçaient une volonté inébranlable. Sa figure était longue, et la
disposition des rides l’allongeait encore. Tous les plis du front se
brisaient par le milieu et semblaient se diriger vers la rencontre
des sourcils; deux sillons larges et profonds descendaient
perpendiculairement à la commissure des lèvres, comme si le poids des
moustaches eût entraîné les muscles de la face. J’ai vu bon nombre de
septuagénaires; j’en ai même disséqué un qui aurait attrapé la centaine
si la diligence d’Osnabruck ne lui eût passé sur le corps; mais je ne me
souviens pas d’avoir observé une vieillesse plus verte et plus robuste
que celle d’Hadgi-Stavros.
Il portait l’habit de Tino et de toutes les îles de l’Archipel. Son
bonnet rouge formait un large pli à sa base autour du front. Il avait la
veste de drap noir, soutachée de soie noire, l’immense pantalon bleu qui
absorbe plus de vingt mètres de cotonnade, et les grandes bottes en cuir
de Russie, souple et solide. La seule richesse de son costume était une
ceinture brodée d’or et de pierreries, qui pouvait valoir deux ou trois
mille francs. Elle enserrait dans ses plis une bourse de cachemire
brodée, un cangiar de Damas dans un fourreau d’argent, un long pistolet
monté en or et en rubis, et la baguette assortissante.
Immobile au milieu de ses employés, Hadgi-Stavros ne remuait que le bout
des doigts et le bout des lèvres: les lèvres pour dicter sa
correspondance, les doigts peur compter les grains de son chapelet.
C’était un de ces beaux chapelets d’ambre laiteux qui ne servent point à
chiffrer des prières, mais à amuser l’oisiveté solennelle des Turcs.
Il leva la tête à notre approche, devina d’un coup d’œil l’accident qui
nous amenait, et nous dit avec une gravité qui n’avait rien d’ironique:
«Vous êtes les bienvenus. Asseyez-vous.
--Monsieur, cria Mme Simons, je suis Anglaise, et...»
Il interrompit le discours en faisant claquer sa langue contre les dents
de sa mâchoire supérieure, des dents superbes en vérité. «Tout à
l’heure, dit-il, je suis occupé.» Il n’entendait que le grec, et Mme
Simons ne savait que l’anglais; mais la physionomie du Roi était si
parlante, que la bonne dame comprit aisément sans le secours d’un
interprète.
Nous prîmes place dans la poussière. Quinze ou vingt brigands
s’accroupirent autour de nous, et le Roi, qui n’avait point de secrets à
cacher, dicta paisiblement ses lettres de famille et ses lettres
d’affaires. Le chef de la troupe qui nous avait arrêtés vint lui donner
un avis à l’oreille. Il répondit d’un ton hautain: «Qu’importe, quand le
milord comprendrait? Je ne fais rien de mal, et tout le monde peut
m’entendre. Va t’asseoir.--Toi, Spiro, écris: c’est à ma fille.»
Il se moucha fort adroitement dans ses doigts, et dicta d’une voix grave
et douce:
«_Mes chers yeux_ (ma chère enfant), la maîtresse de pension m’a écrit
que ta santé était raffermie et que ce méchant rhume était parti avec
les jours d’hiver. Mais on n’est pas aussi content de ton application,
et l’on se plaint que tu n’étudies plus guère depuis le commencement du
mois d’avril. Mme Mavros dit que tu deviens distraite et que l’on te
voit accoudée sur ton livre, les yeux en l’air, comme si tu pensais à
autre chose. Je ne saurais trop te dire qu’il faut travailler
assidûment. Suis les exemples de toute ma vie. Si je m’étais reposé,
comme tant d’autres, je ne serais pas arrivé au rang que j’occupe dans
la société. Je veux que tu sois digne de moi, et c’est pourquoi je fais
de si grands sacrifices pour ton éducation. Tu sais si je t’ai jamais
refusé les maîtres ou les livres que tu m’as demandés; mais il faut que
mon argent profite. Le Walter Scott est arrivé au Pirée, ainsi que le
_Robinson_ et tous les livres anglais que tu as témoigné le désir de
lire: fais-les prendre à la douane par nos amis de la rue d’Hermès. Tu
recevras par la même occasion le bracelet que tu demandais et cette
machine d’acier pour faire bouffer les jupes de tes robes. Si ton piano
de Vienne n’est pas bon, comme tu me le dis, et qu’il te faille
absolument un instrument de Pleyel, tu l’auras. Je _ferai_ un ou deux
villages après la vente des récoltes, et le diable sera bien malin si je
n’y trouve pas la monnaie d’un joli piano. Je pense, comme toi, que tu
as besoin de savoir la musique; mais ce que tu dois apprendre avant
tout, c’est les langues étrangères. Emploie tes dimanches de la façon
que je t’ai dit, et profite de la complaisance de nos amis. Il faut que
tu sois en état de parler le français, l’anglais et surtout l’allemand.
Car enfin tu n’es pas faite pour vivre dans ce petit pays ridicule, et
j’aimerais mieux te voir morte que mariée à un Grec. Fille de roi, tu ne
peux épouser qu’un prince. Je ne dis pas un prince de contrebande, comme
tous nos Phanariotes qui se vantent de descendre des empereurs d’Orient,
et dont je ne voudrais pas pour mes domestiques, mais un prince régnant
et couronné. On en trouve de fort convenables en Allemagne, et ma
fortune me permet de t’en choisir un. Si les Allemands ont pu venir
régner chez nous, je ne vois pas pourquoi tu n’irais pas régner chez eux
à ton tour. Hâte-toi donc d’apprendre leur langue, et dis-moi dans ta
prochaine lettre que tu as fait des progrès. Sur ce, mon enfant, je
t’embrasse bien tendrement, et je t’envoie, avec le trimestre de ta
pension, mes bénédictions paternelles.»
Mme Simons se pencha vers moi et me dit à l’oreille: «Est-ce notre
sentence qu’il dicte à ses brigands?»
Je répondis: «Non, madame. Il écrit à sa fille.
--A propos de notre capture?
--A propos de piano, de crinoline et de Walter Scott.
--Cela peut durer longtemps. Va-t-il nous inviter à déjeuner?
--Voici déjà son domestique qui nous apporte des rafraîchissements.»
Le _cafedgi_ du Roi se tenait devant nous avec trois tasses à café, une
boîte de rahat-loukoum et un pot de confitures. Mme Simons et sa fille
rejetèrent le café avec dégoût, parce qu’il était préparé à la turque et
trouble comme une bouillie. Je vidai ma tasse en vrai gourmet de
l’Orient. Les confitures, qui étaient du sorbet à la rose, n’obtinrent
qu’un succès d’estime, parce que nous étions forcés de les manger tous
trois avec une seule cuiller. Les délicats sont malheureux dans ce pays
de bonhomie. Mais le rahat-loukoum, découpé en morceaux, flatta le
palais de ces dames sans trop choquer leurs habitudes. Elles prirent à
belles mains cette gelée d’amidon parfumé, et vidèrent la boîte jusqu’au
fond, tandis que le Roi dictait la lettre suivante:
«MM. Barley et Cie, 31, Cavendish-Square, à Londres.
«J’ai vu par votre honorée du 5 avril et le compte courant qui
l’accompagne, que j’ai présentement 22.750 livres sterling à mon crédit.
Il vous plaira placer ces fonds, moitié en trois pour cent anglais,
moitié en actions du Crédit mobilier, avant que le coupon soit détaché.
Vendez mes actions de la Banque royale britannique: c’est une valeur qui
ne m’inspire plus autant de confiance. Prenez-moi, en échange, des
Omnibus de Londres. Si vous trouvez 15.000 livres de ma maison du Strand
(elle les valait en 1852), vous m’achèterez de la Vieille-Montagne pour
une somme égale. Envoyez chez les frères Rhalli 100 guinées (2.645 fr.):
c’est ma souscription pour l’école hellénique de Liverpool. J’ai pesé
sérieusement la proposition que vous m’avez fait l’honneur de me
soumettre, et, après mûres réflexions, j’ai résolu de persister dans ma
ligne de conduite et de faire les affaires exclusivement au comptant.
Les marchés à terme ont un caractère aléatoire qui doit mettre en
défiance tout bon père de famille. Je sais bien que vous n’exposeriez
mes capitaux qu’avec la prudence qui a toujours distingué votre maison;
mais quand même les bénéfices dont vous me parlez seraient certains,
j’éprouverais, je l’avoue, une certaine répugnance à léguer à mes
héritiers une fortune augmentée par le jeu.
«Agréez, etc...
«HADGI-STAVROS, propriétaire.»
«Est-il question de nous? me dit Mary-Ann.
--Pas encore, mademoiselle. Sa Majesté aligne des chiffres.
--Des chiffres ici? Je croyais qu’on n’en faisait que chez nous.
--Monsieur votre père n’est-il pas l’associé d’une maison de banque?
--Oui; de la maison Barley et Cie.
--Y a-t-il deux banquiers du même nom à Londres?
--Pas que je sache.
--Avez-vous entendu dire que la maison Barley fît des affaires avec
l’Orient?
--Mais avec le monde entier!
--Et vous habitez Cavendish-Square?
--Non, il n’y a que les bureaux. Notre maison est dans Piccadilly.
--Merci, mademoiselle. Permettez-moi d’écouter la suite. Ce vieillard a
une correspondance des plus attachantes.»
Le Roi dicta, sans désemparer, un long rapport aux actionnaires de sa
bande. Ce curieux document était adressé à M. Georges Micrommati,
officier d’ordonnance, au palais, pour qu’il en donnât lecture dans
l’assemblée générale des intéressés.
«_Compte rendu des opérations de la Compagnie Nationale du Roi des
montagnes._
Exercice 1855-56.
«Camp du roi, 30 avril 1856.
«Messieurs,
«Le gérant que vous avez honoré de votre confiance vient aujourd’hui,
pour la quatorzième fois, soumettre à votre approbation le résumé de ses
travaux de l’année. Depuis le jour où l’acte constitutif de notre
société fut signé en l’étude de maître Tsappas, notaire royal à Athènes,
jamais notre entreprise n’a rencontré plus d’obstacles, jamais la marche
de nos travaux n’a été entravée par de plus sérieuses difficultés. C’est
en présence d’une occupation étrangère, sous les yeux de deux armées,
sinon hostiles, au moins malveillantes, qu’il a fallu maintenir le jeu
régulier d’une institution éminemment nationale. Le Pirée envahi
militairement, la frontière de Turquie surveillée avec une jalousie qui
n’a pas de précédents dans l’histoire, ont restreint notre activité dans
un cercle étroit, et imposé à notre zèle des limites infranchissables.
Dans cette zone rétrécie, nos ressources étaient encore réduites par la
pénurie générale, la rareté de l’argent, l’insuffisance des récoltes.
Les oliviers n’ont pas tenu ce qu’ils promettaient, le rendement des
céréales a été médiocre, et la vigne n’est pas encore délivrée de
l’oïdium. Dans ces circonstances, il était bien difficile de profiter de
la tolérance des autorités et de la douceur d’un gouvernement paternel.
Notre entreprise est liée si étroitement aux intérêts du pays, qu’elle
ne peut fleurir que dans la prospérité générale, et qu’elle ressent le
contrecoup de toutes les calamités publiques; car à ceux qui n’ont rien
on ne prend rien, ou peu de chose.
«Les voyageurs étrangers, dont la curiosité est si utile au royaume et à
nous, ont été fort rares. Les touristes anglais, qui composaient
autrefois une branche importante de notre revenu, ont manqué totalement.
Deux jeunes Américains arrêtés sur la route du Pentélique nous ont fait
tort de leur rançon. Un esprit de défiance, alimenté par quelques
gazettes de France et d’Angleterre, écarte de nous les gens dont la
capture nous serait utile.
«Et cependant, messieurs, telle est la vitalité de notre institution,
qu’elle a mieux résisté à cette crise fatale que l’agriculture,
l’industrie et le commerce. Vos capitaux confiés en mes mains ont
profité, non pas autant que je l’aurais voulu, mais beaucoup mieux que
personne ne pouvait l’espérer. Je n’en dirai pas plus long; je laisse
parler les chiffres. L’arithmétique est plus éloquente que Démosthène.
«Le capital social, limité d’abord au chiffre modeste de 50.000 fr.,
s’est élevé à 120.000 par trois émissions successives d’actions de 500
fr.
«Nos recettes brutes, du 1er mai 1855 au 30 avril 1856, se montent à la
somme de 261.482 fr.
«Nos dépenses se divisent comme il suit:
Dîme payée aux églises et monastères: 26.148 fr.
Intérêt du capital au taux légal de 10 pour 100: 12.000 »
Solde et nourriture de 80 hommes à 650 franc l’un: 52.000 »
Matériel, armes, etc.: 7.056 »
Réparation de la route de Thèbes, qui était devenue
impraticable et où l’on ne trouvait plus de voyageurs à
arrêter: 2.540 »
Frais de surveillance sur les grands chemins: 5.835 »
Frais de bureau: 3 »
Subvention de quelques journalistes: 11.900 »
Encouragements à divers employés de l’ordre administratif
et judiciaire: 18.000 »
----------
Total: 135.482 »
Si l’on déduit cette somme du chiffre brut de nos
recettes, on trouve un bénéfice net de 126.000 »
Conformément aux statuts, cet excédent est réparti comme
il suit:
Fonds de réserve déposé à la banque d’Athènes: 6.000 »
Tiers attribué au gérant: 40.000 »
A partager entre les actionnaires: 80.000 »
Soit 333 fr. 33 par action.
«Ajoutez à ces 333 fr. 33, 50 francs d’intérêt et 23 francs du fonds de
réserve, et vous aurez un total de 408 fr. 33 par action. Votre argent
est donc placé à près de 82 pour 100.
«Tels sont, messieurs, les résultats de la dernière campagne. Jugez
maintenant de l’avenir qui nous est réservé le jour où l’occupation
étrangère cessera de peser sur notre pays et sur nos opérations!»
Le Roi dicta ce rapport sans consulter de notes, sans hésiter sur un
chiffre et sans chercher un mot. Je n’aurais jamais cru qu’un vieillard
de son âge pût avoir la mémoire aussi présente. Il apposa son cachet au
bas des trois lettres; c’est sa manière de signer. Il lit couramment;
mais il n’a jamais trouvé le temps d’apprendre à écrire. Charlemagne et
Alfred le Grand étaient, dit-on, dans le même cas.
Tandis que les sous-secrétaires d’État s’occupaient à transcrire sa
correspondance du jour pour la déposer aux archives, il donna audience
aux officiers subalternes qui étaient revenus avec leurs détachements
dans la journée. Chacun de ses hommes s’asseyait devant lui, le saluait
en appuyant la main droite sur le cœur et faisait son rapport en peu de
mots, avec une concision respectueuse. Je vous jure que Saint Louis,
sous son chêne, n’inspirait pas une vénération plus profonde aux
habitants de Vincennes.
Le premier qui se présenta fut un petit homme de mauvaise mine; vraie
figure de Cour d’assises. C’était un insulaire de Corfou, poursuivi pour
quelques incendies: il avait été le bienvenu, et ses talents l’avaient
fait monter en grade. Mais son chef et ses soldats le tenaient en
médiocre estime. On le soupçonnait de détourner à son profit une partie
du butin. Or, le Roi était intraitable sur le chapitre de la probité.
Lorsqu’il prenait un homme en faute, il l’expulsait ignominieusement et
lui disait avec une ironie accablante: «Va te faire magistrat!»
Hadgi-Stavros demanda au Corfiote: «Qu’as-tu fait?
--Je me suis rendu, avec mes quinze hommes, au ravin des Hirondelles,
sur la route de Thèbes. J’ai rencontré un détachement de la ligne:
vingt-cinq soldats.
--Où sont leurs fusils?
--Je les leur ai laissés. Tous fusils à piston qui ne nous auraient pas
servi, faute de capsules.
--Bon. Ensuite?
--C’était jour de marché: j’ai arrêté ceux qui revenaient.
--Combien?
--Cent quarante-deux personnes.
--Et tu rapportes?
--Mille six francs quarante-trois centimes.
--Sept francs par tête! C’est peu.
--C’est beaucoup. Des paysans!
--Ils n’avaient donc pas vendu leurs denrées?
--Les uns avaient vendu, les autres avaient acheté.»
Le Corfiote ouvrit un sac pesant qu’il portait sous le bras; il en
répandit le contenu devant les secrétaires, qui se mirent à compter la
somme. La recette se composait de trente ou quarante piastres
mexicaines, de quelques poignées de zwanzigs autrichiens et d’une énorme
quantité de billon. Quelques papiers chiffonnés se poursuivaient au
milieu de la monnaie.
«Tu n’as pas de bijoux? demanda le Roi.
--Non.
--Il n’y avait donc pas de femmes?
--Je n’ai rien trouvé qui valût la peine d’être rapporté.
--Qu’est-ce que je vois à ton doigt?
--Une bague.
--En or?
--Ou en cuivre; je n’en sais rien.
--D’où vient-elle?
--Je l’ai achetée il y a deux mois.
--Si tu l’avais achetée, tu saurais si elle est en cuivre ou en or.
Donne-la!»
Le Corfiote se dépouilla de mauvaise grâce. La bague fut immédiatement
encaissée dans un petit coffre plein de bijoux.
«Je te pardonne, dit le Roi, en faveur de ta mauvaise éducation. Les
gens de ton pays déshonorent le vol en y mêlant la friponnerie. Si je
n’avais que des Ioniens dans ma troupe, je serais obligé de faire mettre
des tourniquets sur les chemins, comme aux portes de l’Exposition de
Londres, pour compter les voyageurs et recevoir l’argent. A un autre!»
Celui qui vint ensuite était un gros garçon bien portant, de la
physionomie la plus avenante. Ses yeux ronds, à fleur de tête,
respiraient la droiture et la bonhomie. Ses lèvres entr’ouvertes
laissaient voir, à travers leur sourire, deux rangées de dents
magnifiques; il me séduisit au premier coup d’œil, et je me dis que,
s’il s’était fourvoyé en mauvaise compagnie, il ne manquerait pas de
rentrer un jour ou l’autre dans le bon chemin. Ma figure lui plut aussi,
car il me salua très poliment avant de s’asseoir devant le Roi.
Hadgi-Stavros lui dit: «Qu’as-tu fait, mon Vasile?
--Je suis arrivé hier soir avec mes six hommes à Pigadia, le village du
sénateur Zimbélis.
--Bien.
--Zimbélis était absent, comme toujours; mais ses parents, ses fermiers
et ses locataires étaient tous chez eux, et couchés.
--Bien.
--Je suis entré au khan; j’ai réveillé le khangi; je lui ai acheté
vingt-cinq bottes de paille, et, pour paiement, je l’ai tué.
--Bien.
--Nous avons porté la paille au pied des maisons, qui sont toutes en
planches ou en osier, et nous avons mis le feu en sept endroits à la
fois. Les allumettes étaient bonnes: le vent venait du nord, tout a
pris.
--Bien.
--Nous nous sommes retirés doucement vers les puits. Tout le village
s’est éveillé à la fois en criant. Les hommes sont venus avec leurs
seaux de cuir pour chercher de l’eau. Nous en avons noyé quatre que nous
ne connaissions pas; les autres se sont sauvés.
--Bien.
--Nous sommes retournés au village. Il n’y avait plus personne qu’un
enfant oublié par ses parents et qui criait comme un petit corbeau tombé
du nid. Je l’ai jeté dans une maison qui brûlait, et il n’a plus rien
dit.
--Bien.
--Alors nous avons pris des tisons et nous avons mis le feu aux
oliviers. La chose a bien réussi. Nous nous sommes remis en route vers
le camp; nous avons soupé et couché à moitié chemin, et nous sommes
rentrés à neuf heures, tous bien portants, sans une brûlure.
--Bien. Le sénateur Zimbélis ne fera plus de discours contre nous. A un
autre!»
Vasile se retira en me saluant aussi poliment que la première fois; mais
je ne lui rendis pas son salut.