régularité, et qu’elle n’avait pas un profil de statue. Phidias eût
peut-être refusé de faire son buste; mais votre Pradier lui eût demandé
quelques séances à deux genoux. J’avouerai, au risque de détruire vos
illusions, qu’elle portait à la joue gauche une fossette qui manquait
absolument à sa joue droite: ce qui est contraire à toutes les lois de
la symétrie. Sachez de plus que son nez n’était ni droit ni aquilin,
mais franchement retroussé, à la française. Mais que cette conformation
la rendît moins jolie, c’est ce que je nierais jusque sur l’échafaud.
Elle était aussi belle que les statues grecques; mais elle l’était
différemment. La beauté ne se mesure pas sur un type immuable, quoique
Platon l’ait affirmé dans ses divagations sublimes. Elle varie suivant
les temps, suivant les peuples, et suivant la culture des esprits. La
Vénus de Milo était, il y a deux mille ans, la plus belle fille de
l’Archipel: je ne crois pas qu’elle serait en 1856 la plus jolie femme
de Paris. Menez-là chez une couturière de la place Vendôme et chez une
modiste de la rue de la Paix. Dans tous les salons où vous la
présenterez, elle aura moins de succès que madame telle ou telle qui a
les traits moins corrects et le nez moins droit. On pouvait admirer une
femme géométriquement belle dans le temps où la femme n’était qu’un
objet d’art destiné à flatter les yeux sans rien dire à l’esprit, un
oiseau de paradis dont on contemplait le plumage sans l’inviter à
chanter jamais. Une belle Athénienne était aussi bien proportionnée,
aussi blanche et aussi froide que la colonne d’un temple. M. Mérinay m’a
fait voir dans un livre que la colonne ionique n’était qu’une femme
déguisée. Le portique du temple d’Érechthée, à l’acropole d’Athènes,
repose encore sur quatre Athéniennes du siècle de Périclès. Les femmes
d’aujourd’hui sont de petits êtres ailés, légers, remuants et surtout
pensants, créés non pour porter des temples sur leurs têtes, mais pour
éveiller le génie, pour égayer le travail, pour animer le courage et
pour éclairer le monde aux étincelles de leur esprit. Ce que nous aimons
en elles, et ce qui fait leur beauté, ce n’est pas la régularité
compassée de leurs traits, c’est l’expression vive et mobile de
sentiments plus délicats que les nôtres; c’est le rayonnement de la
pensée autour de cette fragile enveloppe qui ne suffit pas à la
contenir; c’est le jeu pétulant d’une physionomie éveillée. Je ne suis
pas sculpteur, mais si je savais manier l’ébauchoir et qu’on me donnât à
faire la statue allégorique de notre époque, je vous jure qu’elle aurait
une fossette à la joue gauche et le nez retroussé.
Je conduisis Mary-Ann jusqu’au village de Castia. Ce qu’elle me dit le
long du chemin et ce que j’ai pu lui répondre n’a pas laissé plus de
traces dans mon esprit que le vol d’une hirondelle n’en laisse dans les
airs. Sa voix était si douce à entendre, que je n’ai peut-être pas
écouté ce qu’elle me disait. J’étais comme à l’Opéra, où la musique ne
permet pas souvent de comprendre les paroles. Et pourtant toutes les
circonstances de cette première entrevue sont devenues ineffaçables dans
mon esprit. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour croire que j’y suis
encore. Le soleil d’avril frappait à petits coups sur ma tête.
Au-dessous du chemin et au-dessus, les arbres résineux de la montagne
semaient leurs aromates dans l’air. Les pins, les thuyas et les
térébinthes semblaient brûler un encens âpre et rustique sur le passage
de Mary-Ann. Elle aspirait avec un bonheur visible cette largesse
odorante de la nature. Son petit nez mutin frémissait et battait des
ailes; ses yeux, ses beaux yeux, couraient d’un objet à l’autre avec une
joie étincelante. En la voyant si jolie, si vive et si heureuse, vous
auriez dit une dryade échappée de l’écorce. Je vois encore d’ici la bête
qu’elle montait; c’était le _Psari_, un cheval blanc du manège de
Zimmermann. Son amazone était noire; celle de Mme Simons, qui me fermait
l’horizon, était d’un vert bouteille assez excentrique pour témoigner de
l’indépendance de son goût. Mme Simons avait un chapeau noir, de cette
forme absurde et disgracieuse que les hommes ont adoptée en tout pays;
sa fille portait le feutre gris des héroïnes de la Fronde. L’une et
l’autre étaient gantées de chamois. La main de Mary-Ann était un peu
grande, mais admirablement faite. Moi je n’ai jamais pu porter de gants.
Et vous?
Le village de Castia se trouva désert comme le khan de Calyvia. Dimitri
n’y pouvait rien comprendre. Nous descendîmes de cheval auprès de la
fontaine, devant l’Église. Chacun de nous s’en alla frapper de porte en
porte: pas une âme. Personne chez le papas, personne chez le parèdre.
L’autorité avait déménagé à la suite de la population. Toutes les
maisons de la commune se composent de quatre murs et d’un toit, avec
deux ouvertures, dont l’une sert de porte et l’autre de fenêtre. Le
pauvre Dimitri prit la peine d’enfoncer deux ou trois portes et cinq ou
six volets pour s’assurer que les habitants n’étaient pas endormis chez
eux. Tant d’effractions ne servirent qu’à délivrer un malheureux chat
oublié par son maître, et qui partit comme une flèche dans la direction
des bois.
Pour le coup, Mme Simons perdit patience. «Je suis Anglaise, dit-elle à
Dimitri, et l’on ne se moque pas impunément de moi. Je me plaindrai à la
légation. Quoi! je vous loue pour une promenade dans la montagne, et
vous me faites voyager sur des précipices! Je vous ordonne d’apporter
des provisions, et vous m’exposez à mourir de faim! Nous devions
déjeuner au khan, et le khan est abandonné! J’ai la constance de vous
suivre à jeun jusqu’à cet affreux village, et tous les paysans sont
partis! Tout cela n’est pas naturel. J’ai voyagé en Suisse: la Suisse
est un pays de montagnes, et cependant je n’y ai manqué de rien: j’y ai
toujours déjeuné à mes heures, et j’ai mangé des truites,
entendez-vous?»
Mary-Ann essaya de calmer sa mère, mais la bonne dame n’avait pas
d’oreilles. Dimitri lui expliqua comme il put que les habitants du
village étaient presque tous charbonniers, et que leur profession les
dispersait assez souvent dans la montagne. En tout cas, il n’y avait pas
encore de temps de perdu: il n’était pas plus de huit heures, et l’on
était sûr de trouver à dix minutes de marche une maison habitée et un
déjeuner tout prêt.
«Quelle maison? demanda mistress Simons.
--La ferme du couvent. Les moines du Pentélique ont de vastes terrains
au-dessus de Castia. Ils y élèvent des abeilles. Le bon vieillard qui
exploite la ferme a toujours du vin, du pain, du miel et des poules: il
nous donnera à déjeuner.
--Il sera sorti comme tout le monde.
--S’il est sorti, il ne sera pas loin. Le temps des essaims approche, et
il ne peut pas s’écarter beaucoup de ses ruchers.
--Allez-y voir; moi, j’ai assez voyagé depuis ce matin. Je fais vœu de
ne pas remonter à cheval avant d’avoir mangé.
--Madame, vous n’aurez pas besoin de remonter à cheval, reprit Dimitri,
patient comme un guide. Nous pouvons attacher nos bêtes à l’abreuvoir,
et nous arriverons plus vite à pied.»
Mary-Ann décida sa mère. Elle mourait d’envie de voir le bon vieillard
et ses troupeaux ailés. Dimitri fixa les chevaux auprès de la fontaine,
en posant sur chaque bride une grosse pierre pesante. Mme Simons et sa
fille relevèrent leurs amazones; et notre petite troupe s’engagea dans
un sentier escarpé, fort agréable assurément aux chèvres de Castia. Tous
les lézards verts qui s’y chauffaient au soleil se retirèrent
discrètement à notre approche, mais chacun d’eux arracha un cri d’aigle
à la bonne Mme Simons, qui ne pouvait pas souffrir les bêtes rampantes.
Après un quart d’heure de vocalises, elle eut enfin la joie de voir une
maison ouverte et un visage humain. C’était la ferme et le bon
vieillard.
La ferme était un petit édifice en briques rouges coiffé de cinq
coupoles, ni plus ni moins qu’une mosquée de village. A la voir de loin,
elle ne manquait pas d’une certaine élégance. Propre en dehors, sale en
dedans, c’est la devise de l’Orient. On voyait aux environs, à l’abri
d’un monticule hérissé de thym, une centaine de ruches en paille, posées
à terre sans façon et alignées au cordeau comme les tentes dans un camp.
Le roi de cet empire, le bon vieillard, était un petit jeune homme de
vingt-cinq ans, rond et guilleret. Tous les moines grecs sont décorés du
titre honorifique de bon vieillard, et l’âge n’y fait rien. Il était
vêtu comme un paysan, mais son bonnet, au lieu d’être rouge, était noir:
c’est à ce signe que Dimitri le reconnut.
Le petit homme, en nous voyant accourir, levait les bras au ciel, et
donnait les signes d’une stupéfaction profonde. «Voilà un singulier
original, dit Mme Simons; qu’a-t-il donc tant à s’étonner? On dirait
qu’il n’a jamais vu d’Anglaises!»
Dimitri, qui courait en tête, baisa la main du moine, et lui dit avec un
curieux mélange de respect et de familiarité:
«Bénissez-moi, mon père. Tords le cou à deux poulets, on te payera bien.
--Malheureux! dit le moine, que venez-vous faire ici?
--Déjeuner.
--Tu n’as donc pas vu que le khan d’en bas était abandonné?
--Je l’ai si bien vu, que j’y ai trouvé visage de bois.
--Et que le village était désert?
--Si j’y avais rencontré du monde, je n’aurais pas grimpé jusque chez
toi.
--Tu es donc d’accord avec eux?
--Eux qui?
--Les brigands!
--Il y a des brigands dans le Parnès?
--Depuis avant-hier.
--Où sont-ils?
--Partout!»
Dimitri se retourna vivement vers nous et nous dit:
«Nous n’avons pas une minute à perdre. Les brigands sont dans la
montagne. Courons à nos chevaux. Un peu de courage, mesdames, et des
jambes, s’il vous plaît!
--Voilà qui est trop fort! cria Mme Simons. Sans avoir déjeuné!
--Madame, votre déjeuner pourrait vous coûter cher. Hâtons-nous, pour
l’amour de Dieu!
--Mais c’est donc une conspiration! Vous avez juré de me faire mourir de
faim! Voici les brigands, maintenant! Comme s’il y avait des brigands!
Je ne crois pas aux brigands. Tous les journaux annoncent qu’il n’y en a
plus! D’ailleurs je suis Anglaise, et si quelqu’un touchait un cheveu de
ma tête...!»
Mary-Ann était beaucoup moins rassurée. Elle s’appuya sur mon bras et me
demanda si je croyais que nous fussions en danger de mort.
«De mort, non. De vol, oui.
--Que m’importe? reprit Mme Simons. Qu’on me vole tout ce que j’ai sur
moi, et qu’on me serve à déjeuner!»
J’ai su plus tard que la pauvre femme était sujette à une maladie assez
rare que le vulgaire appelle faim canine, et que nous autres savants
nous baptisons du nom de _boulimie_. Lorsque la faim la prenait, elle
aurait donné sa fortune pour un plat de lentilles.
Dimitri et Mary-Ann la saisirent chacun par une main et l’entraînèrent
jusqu’au sentier qui nous avait amenés. Le petit moine la suivait en
gesticulant, et j’avais une violente tentation de la pousser par
derrière; mais un petit sifflement net et impératif nous arrêta tous sur
nos pieds.
«St! st!»
Je levai les yeux. Deux buissons de lentisques et d’arbousiers se
serraient à droite et à gauche du chemin. De chaque touffe d’arbres
sortaient trois ou quatre canons de fusil. Une voix cria en grec:
«Asseyez-vous à terre.» Cette opération me fut d’autant plus facile, que
mes jarrets pliaient sous moi. Mais je me consolai en pensant qu’Ajax,
Agamemnon et le bouillant Achille, s’ils s’étaient vus dans la même
situation, n’auraient pas refusé le siège qu’on m’offrait.
Les canons des fusils s’abaissèrent vers nous. Je crus voir qu’ils
s’allongeaient démesurément et que leurs extrémités allaient venir se
rejoindre autour de nos têtes. Ce n’est pas que la peur me troublât la
vue; mais je n’avais jamais remarqué aussi sensiblement la longueur
désespérante des fusils grecs. Tout l’arsenal déboucha bientôt dans le
chemin, et chaque canon montra sa crosse et son maître.
La seule différence qui existe entre les diables et les brigands, c’est
que les diables sont moins noirs qu’on ne le dit, et les brigands plus
crottés qu’on ne le suppose. Les huit sacripants qui se mirent en cercle
autour de nous étaient d’une telle malpropreté, que j’aurais voulu leur
donner mon argent avec des pincettes. On devinait avec un peu d’effort
que leurs bonnets avaient été rouges; mais la lessive elle-même n’aurait
pas su retrouver la couleur originelle de leurs habits. Tous les rochers
du royaume avaient déteint sur leurs jupes de percale, et leurs vestes
gardaient un échantillon des divers terrains sur lesquels ils s’étaient
reposés. Leurs mains, leurs figures et jusqu’à leurs moustaches étaient
d’un gris rougeâtre comme le sol qui les portait. Chaque animal se
colore suivant son domicile et ses habitudes: les renards du Groenland
sont couleur de neige; les lions, couleur de désert; les perdrix,
couleur de sillon; les brigands grecs, couleur de grand chemin.
Le chef de la petite troupe qui nous avait faits prisonniers ne se
distinguait par aucun signe extérieur. Peut-être cependant sa figure,
ses mains et ses habits étaient-ils plus riches en poussière que ceux de
ses camarades. Il se pencha vers nous du haut de sa longue taille, et
nous examina de si près, que je sentis le frôlement de ses moustaches.
Vous auriez dit un tigre qui flaire sa proie avant d’y goûter. Quand sa
curiosité fut satisfaite, il dit à Dimitri: «Vide tes poches!» Dimitri
ne se le fit pas répéter deux fois. Il jeta devant lui un couteau, un
sac à tabac, et trois piastres mexicaines qui composaient une somme de
seize francs environ.
«Est-ce tout? demanda le brigand.
--Oui, frère.
--Tu es le domestique?
--Oui, frère.
--Reprends une piastre. Tu ne dois pas retourner à la ville sans
argent.»
Dimitri marchanda. «Tu pourrais bien m’en laisser deux, dit-il. J’ai
deux chevaux en bas; ils sont loués au manège; il faudra que je paye la
journée.
--Tu expliqueras à Zimmermann que nous t’avons pris ton argent.
--Et s’il veut être payé quand même?
--Réponds-lui qu’il est trop heureux de revoir ses chevaux.
--Il sait bien que vous ne prenez pas les chevaux. Qu’est-ce que vous en
feriez dans la montagne?
--Assez! Dis-moi, quel est ce grand maigre qui est auprès de toi?»
Je répondis moi-même: «Un honnête Allemand dont les dépouilles ne vous
enrichiront pas.
--Tu parles bien le grec. Vide tes poches!»
Je déposai sur la route une vingtaine de francs, mon tabac, ma pipe et
mon mouchoir.
--Qu’est cela? demanda le grand inquisiteur.
--Un mouchoir.
--Pourquoi faire?
--Pour me moucher.
--Pourquoi m’as-tu dit que tu étais pauvre? Il n’y a que les milords qui
se mouchent dans des mouchoirs. Ote la boîte que tu as derrière le dos.
Bien! Ouvre-la.
Ma boîte contenait quelques plantes, un livre, un couteau, un petit
paquet d’arsenic, une gourde presque vide, et les restes de mon
déjeuner, qui allumèrent un regard de convoitise dans les yeux de Mme
Simons. J’eus la hardiesse de les lui offrir avant que mon bagage
changeât de maître. Elle accepta gloutonnement et se mit à dévorer le
pain et la viande. A mon grand étonnement, cet acte de gourmandise
scandalisa nos voleurs, qui murmurèrent entre eux le mot _schismatique_!
Le moine fit une demi-douzaine de signes de croix suivant le rite de
l’Église grecque.
«Tu dois avoir une montre, me dit le brigand; mets-la avec le reste.»
Je livrai ma montre d’argent, un bijou héréditaire du poids de quatre
onces. Les scélérats se la passèrent de main en main, et la trouvèrent
fort belle. J’espérais que l’admiration, qui rend l’homme meilleur, les
disposerait à me restituer quelque chose, et je priai leur chef de me
laisser ma boîte de fer blanc. Il m’imposa rudement silence. «Du moins,
lui dis-je, rends-moi deux écus pour retourner à la ville!» Il répondit
avec un rire sardonique: «Tu n’en auras pas besoin.»
Le tour de Mme Simons était venu. Avant de mettre la main à la poche,
elle interpella nos vainqueurs dans la langue de ses pères. L’anglais
est un des rares idiomes qu’on peut parler la bouche pleine.
«Réfléchissez bien à ce que vous allez faire, dit-elle d’un ton
menaçant. Je suis Anglaise, et les citoyens anglais sont inviolables
dans tous les pays du monde; Ce que vous me prendrez vous servira peu et
vous coûtera cher. L’Angleterre me vengera, et vous serez tous pendus,
pour le moins. Maintenant, si vous voulez de mon argent, vous n’avez
qu’à parler; mais il vous brûlera les doigts: c’est de l’argent anglais!
--Que dit-elle?» demanda l’orateur des brigands.
Dimitri répondit: «Elle dit qu’elle est Anglaise.
--Tant mieux! Tous les Anglais sont riches. Dis-lui de faire comme
vous.»
La pauvre dame vida sur le sable une bourse qui contenait douze
souverains. Comme sa montre n’était pas en évidence, et qu’on ne faisait
pas mine de nous fouiller, elle la garda. La clémence des vainqueurs lui
laissa son mouchoir de poche.
Mary-Ann jeta sa montre avec tout un trousseau d’amulettes contre le
mauvais œil. Elle lança devant elle, par un mouvement plein de grâce
mutine, un sac de peau de chagrin qu’elle portait en bandoulière. Le
brigand l’ouvrit avec un empressement de douanier. Il en tira un petit
nécessaire anglais, un flacon de sels anglais, une boîte de pastilles de
menthe anglaise et cent et quelques francs d’argent anglais.
«Maintenant, dit la belle impatiente, vous pouvez nous laisser partir:
nous n’ayons plus rien à vous.»
On lui indiqua, par un geste menaçant, que la séance n’était pas levée.
Le chef de la bande s’accroupit devant nos dépouilles, appela le _bon
vieillard_, compta l’argent en sa présence et lui remit une somme de
quarante-cinq francs. Mme Simons me poussa le coude: «Vous voyez, me
dit-elle, le moine et Dimitri nous ont livrés: on partage avec eux.
--Non, madame, répliquai-je aussitôt. Dimitri n’a reçu qu’une aumône sur
ce qu’on lui avait volé. C’est une chose qui se fait partout. Aux bords
du Rhin, lorsqu’un voyageur s’est ruiné à la roulette, le fermier des
jeux lui donne de quoi retourner chez lui.
--Mais le moine?
--Il a perçu la dîme du butin, en vertu d’un usage immémorial. Ne le lui
reprochez pas, mais plutôt sachez-lui gré d’avoir voulu nous sauver
quand son couvent était intéressé à notre capture.»
Cette discussion fut interrompue par les adieux de Dimitri. On venait de
lui rendre sa liberté. «Attends-moi, lui dis-je, nous retournerons
ensemble.» Il hocha tristement la tête et me répondit en anglais, pour
être compris de ces dames:
«Vous êtes prisonniers pour quelques jours, et vous ne reverrez pas
Athènes avant d’avoir payé rançon. Je vais avertir le milord. Ces dames
ont-elles des commissions à me donner pour lui?
--Dites-lui, cria Mme Simons, qu’il coure à l’ambassade, qu’il aille
ensuite au Pirée trouver l’amiral, qu’il se plaigne au Foreign Office,
qu’il écrive à lord Palmerston! On nous arrachera d’ici par la force des
armes ou par autorité de la politique; mais je n’entends pas qu’on
débourse un penny pour ma liberté.
--Moi, repris-je sans tant de colère, je te prie de dire à mes amis dans
quelles mains tu m’as laissé. S’il faut quelques centaines de drachmes
pour racheter un pauvre diable de naturaliste, ils les trouveront sans
peine. Ces messieurs de grand chemin ne sauraient me coter bien cher.
J’ai envie, tandis que tu es encore là, de leur demander ce que je vaux,
au plus juste prix.
--Inutile, mon cher monsieur Hermann; ce n’est pas eux qui fixeront le
chiffre de votre rançon.
--Et qui donc?
--Leur chef, Hadgi-Stavros.»
CHAPITRE IV
HADGI-STAVROS
Dimitri redescendit vers Athènes; le moine remonta vers ses abeilles;
nos nouveaux maîtres nous poussèrent dans un sentier qui conduisait au
camp de leur roi. Mme Simons fit acte d’indépendance en refusant de
mettre un pied devant l’autre. Les brigands la menacèrent de la porter
dans leurs bras: elle déclara qu’elle ne se laisserait pas porter. Mais
sa fille la rappela à des sentiments plus doux, en lui faisant espérer
qu’elle trouverait la table mise et qu’elle déjeunerait avec
Hadgi-Stavros. Mary-Ann était plus surprise qu’épouvantée. Les brigands
subalternes qui venaient de nous arrêter avaient fait preuve d’une
certaine courtoisie; ils n’avaient fouillé personne, et ils avaient tenu
les mains loin de leurs prisonnières. Au lieu de nous dépouiller, ils
nous avaient priés de nous dépouiller nous-mêmes; ils n’avaient pas
remarqué que ces dames portaient des pendants d’oreilles, et ils ne les
avaient pas même invitées à ôter leurs gants. Nous étions donc bien loin
de ces routiers d’Espagne et d’Italie qui coupent un doigt pour avoir
une bague, et arrachent le lobe de l’oreille pour prendre une perle ou
un diamant. Tous les malheurs dont nous étions menacés se réduisaient au
paiement d’une rançon: encore était-il probable que nous serions
délivrés gratis. Comment supposer qu’Hadgi-Stavros nous retiendrait
impunément, à cinq lieues de la capitale, de la cour, de l’armée
grecque, d’un bataillon de Sa Majesté Britannique, et d’un stationnaire
anglais? Ainsi raisonnait Mary-Ann. Pour moi, je pensais
involontairement à l’histoire des petites filles de Mistra, et je me
sentais gagné de tristesse. Je craignais que Mme Simons, par son
obstination patriotique, n’exposât sa fille à quelque grand danger, et
je me promettais de l’éclairer au plus tôt sur sa situation. Nous
marchions un à un dans un sentier étroit, séparés les uns des autres par
nos farouches compagnons de voyage. La route me paraissait interminable,
et je demandai plus de dix fois si nous n’étions pas bientôt arrivés. Le
paysage était affreux: la roche nue laissait à peine échapper par ses
crevasses un petit buisson de chêne vert ou une touffe de thym épineux
qui s’accrochait à nos jambes. Les brigands victorieux ne manifestaient
aucune joie, et leur marche triomphale ressemblait à une promenade
funèbre. Ils fumaient silencieusement des cigarettes grosses comme le
doigt. Aucun d’eux ne causait avec son voisin: un seul psalmodiait de
temps en temps une sorte de chanson nasillarde. Ce peuple est lugubre
comme une ruine.
Sur les onze heures, un aboiement féroce nous annonça le voisinage du
camp. Dix ou douze chiens énormes, grands comme des veaux, frisés comme
des moutons, se ruèrent sur nous en montrant toutes leurs dents. Nos
protecteurs les reçurent à coups de pierres, et après un quart d’heure
d’hostilités la paix se fit. Ces monstres inhospitaliers sont les
sentinelles avancées du Roi des Montagnes. Ils flairent la gendarmerie
comme les chiens des contrebandiers flairent la douane. Mais ce n’est
pas tout, et leur zèle est si grand, qu’ils croquent de temps à autre un
berger inoffensif, un voyageur égaré, ou même un compagnon
d’Hadgi-Stavros. Le Roi les nourrit, comme les vieux sultans
entretenaient leurs janissaires, avec la crainte perpétuelle d’être
dévoré.
Le camp du Roi était un plateau de sept ou huit cents mètres de
superficie. J’eus beau y chercher les tentes de nos vainqueurs. Les
brigands ne sont pas des sybarites, et ils dorment sous le ciel au 30
avril. Je ne vis ni dépouilles entassées, ni trésors étalés, ni rien de
ce qu’on espère trouver au chef-lieu d’une bande de voleurs.
Hadgi-Stavros se charge de faire vendre le butin; chaque homme reçoit sa
paye en argent et l’emploie à sa fantaisie. Les uns font des placements
dans le commerce, les autres prennent hypothèque sur des maisons
d’Athènes, d’autres achètent des terrains dans leurs villages; aucun ne
gaspille les produits du vol. Notre arrivée interrompit le déjeuner de
vingt-cinq ou trente hommes, qui accoururent à nous avec leur pain et
leur fromage. Le chef nourrit ses soldats: on leur distribue tous les
jours une ration de pain, d’huile, de vin, de fromage, de caviar, de
piment, d’olives amères, et de viande quand la religion le permet. Les
gourmets qui veulent manger des mauves ou d’autres herbages sont libres
de cueillir des friandises dans la montagne. Les brigands, comme les
autres classes du peuple, allument rarement du feu pour leurs repas; ils
mangent les viandes froides et les légumes crus. Je remarquai que tous
ceux qui se serraient autour de nous observaient religieusement la loi
d’abstinence. Nous étions à la veille de l’Ascension, et ces braves
gens, dont le plus innocent avait au moins un homme sur la conscience,
n’auraient pas voulu charger leur estomac d’une cuisse de poulet.
Arrêter deux Anglaises au bout de leurs fusils leur semblait une
peccadille insignifiante; Mme Simons avait péché bien plus gravement en
mangeant de l’agneau le mercredi de l’Ascension.
Les hommes de notre escorte régalèrent copieusement la curiosité de
leurs camarades. On les accabla de questions, et ils répondirent à tout.
Ils étalèrent le butin qu’ils avaient fait, et ma montre d’argent obtint
encore un succès qui flatta mon amour-propre. La savonnette d’or de
Mary-Ann fut moins remarquée. Dans cette première entrevue, la
considération publique tomba sur ma montre, et il en rejaillit quelque
chose sur moi. Aux yeux de ces hommes simples, le possesseur d’une pièce
si importante ne pouvait être moins qu’un milord.