Moi, qui prenais moins d’intérêt à la partie, je concentrai mon

attention sur un phénomène curieux qui se produisait à ma gauche. Tandis

que les regards du jeune Athénien venaient se briser un à un contre

l’indifférence de Photini, Harris, qui ne la regardait pas, l’attirait à

lui par une force invisible. Il tenait ses cartes d’un air passablement

distrait, bâillait de temps en temps avec une candeur américaine, ou

sifflait _Yankee Doodle_, sans respect pour la compagnie. Je crois que

le récit de Christodule l’avait frappé, et que son esprit trottait dans

la montagne à la poursuite d’Hadgi-Stavros. Dans tous les cas, s’il

pensait à quelque chose, ce n’était assurément pas à l’amour. Peut-être

la jeune fille n’y songeait-elle pas non plus, car les femmes grecques

ont presque toutes au fond du cœur un bon pavé d’indifférence. Cependant

elle regardait mon ami John comme une alouette regarde un miroir. Elle

ne le connaissait pas; elle ne savait rien de lui, ni son nom, ni son

pays, ni sa fortune. Elle ne l’avait point entendu parler, et quand même

elle l’aurait entendu, elle n’était certainement pas apte à juger s’il

avait de l’esprit. Elle le voyait très beau, et c’était assez. Les Grecs

d’autrefois adoraient la beauté; c’est le seul de leurs dieux qui n’ait

jamais eu d’athées. Les Grecs d’aujourd’hui, malgré la décadence, savent

encore distinguer un Apollon d’un magot. On trouve dans le recueil de M.

Fauriel une petite chanson qui peut se traduire ainsi:

«Jeunes garçons, voulez-vous savoir; jeunes filles, voulez-vous

apprendre comment l’amour entre chez nous? Il entre par les yeux, des

yeux il descend dans le cœur, et dans le cœur il prend racine.»

Décidément Photini savait la chanson; car elle ouvrait de grands yeux

pour que l’amour pût y entrer sans se baisser.

La pluie ne se lassait pas de tomber, ni Dimitri de lorgner la jeune

fille, ni la jeune fille de regarder Harris, ni Giacomo de croquer des

bonbons, ni M. Mérinay de raconter au petit Lobster un chapitre

d’histoire ancienne, qu’il n’écoutait pas. A huit heures, Maroula mit le

couvert pour le souper. Photini fut placée entre Dimitri et moi, qui ne

tirais pas à conséquence. Elle causa peu et ne mangea rien. Au dessert,

quand la servante parla de la reconduire, elle fit un effort visible et

me dit à l’oreille:

«M. Harris est-il marié?»

Je pris plaisir à l’embarrasser un peu, et je répondis:

«Oui, mademoiselle; il a épousé la veuve des doges de Venise.

--Est-il possible! Quel âge a-t-elle?

--Elle est vieille comme le monde, et éternelle comme lui.

--Ne vous moquez pas de moi; je suis une pauvre fille, et je ne

comprends pas vos plaisanteries d’Europe.

--En d’autres termes, mademoiselle, il a épousé la mer; c’est lui qui

commande le stationnaire américain _the Fancy_.»

Elle me remercia avec un tel rayonnement de joie, que sa laideur en fut

éclipsée et que je la trouvai jolie pendant une seconde au moins.

CHAPITRE III

MARY-ANN

Les études de ma jeunesse ont développé en moi une passion qui a fini

par empiéter sur toutes les autres: c’est le désir de savoir, ou, si

vous aimez mieux l’appeler autrement, la curiosité. Jusqu’au jour où je

partis pour Athènes, mon seul plaisir avait été d’apprendre; mon seul

chagrin, d’ignorer. J’aimais la science comme une maîtresse, et personne

n’était encore venu lui disputer mon cœur. En revanche, il faut convenir

que je n’étais pas tendre, et que la poésie et Hermann Schultz entraient

rarement par la même porte. Je me promenais dans le monde comme dans un

vaste muséum, la loupe à la main. J’observais les plaisirs et les

souffrances d’autrui comme des faits dignes d’étude, mais indignes

d’envie ou de pitié. Je ne jalousais pas plus un heureux ménage qu’un

couple de palmiers mariés par le vent; j’avais juste autant de

compassion pour un cœur déchiré par l’amour que pour un géranium grillé

par la gelée. Quand on a disséqué des animaux vivants, on n’est plus

guère sensible aux cris de la chair palpitante. J’aurais été bon public

dans un combat de gladiateurs.

L’amour de Photini pour John Harris eût apitoyé tout autre qu’un

naturaliste. La pauvre créature aimait à tort et à travers, suivant la

belle expression d’Henri IV; et il était évident qu’elle aimerait en

pure perte. Elle était trop timide pour laisser percer son amour, et

John était trop brouillon pour le deviner. Quand même il se serait

aperçu de quelque chose, le moyen d’espérer qu’il s’intéresserait à une

laideron naïve des bords de l’Ilissus? Photini passa quatre autres

journées avec lui, les quatre dimanches d’avril. Elle le regarda, du

matin au soir, avec des yeux languissants et désespérés; mais elle ne

trouva jamais le courage d’ouvrir la bouche en sa présence. Harris

sifflait tranquillement, Dimitri grondait comme un jeune dogue, et moi,

j’observais en souriant cette étrange maladie dont ma constitution

m’avait toujours préservé.

Mon père m’écrivit sur ces entrefaites pour me dire que les affaires

allaient bien mal, que les voyageurs étaient rares, que la vie était

chère, que nos voisins d’en face venaient d’émigrer, et que si j’avais

trouvé une princesse russe, je n’avais rien de mieux à faire que de

l’épouser sans délai. Je répondis que je n’avais trouvé personne à

séduire, si ce n’est la fille d’un pauvre colonel grec; qu’elle était

sérieusement éprise, mais d’un autre que moi; que je pourrais, avec un

peu d’adresse, devenir son confident, mais que je ne ferais jamais son

mari. Au demeurant, ma santé était bonne, mon herbier magnifique. Mes

recherches, renfermées jusque-là dans la banlieue d’Athènes, allaient

pouvoir s’étendre plus loin. La sécurité renaissait, les brigands

avaient été battus par la gendarmerie, et tous les journaux annonçaient

la dispersion de la bande d’Hadgi-Stavros. Dans un mois au plus tard je

pourrais me mettre en route pour l’Allemagne, et solliciter une place

qui donnât du pain à toute la famille.

Nous avions lu, le dimanche 28 avril, dans le _Siècle_ d’Athènes, la

grande défaite du roi des Montagnes. Les rapports officiels disaient

qu’il avait eu vingt hommes mis hors de combat, son camp brûlé, sa

troupe dispersée, et que la gendarmerie l’avait poursuivi jusque dans

les marais de Marathon. Ces nouvelles, fort agréables à tous les

étrangers, avaient paru causer moins de plaisir aux Grecs, et

particulièrement à nos hôtes. Christodule, pour un lieutenant de la

phalange, manquait d’enthousiasme, et la fille du colonel Jean avait

failli pleurer en écoutant la défaite du brigand. Harris, qui avait

apporté le journal, ne dissimulait pas sa joie. Quant à moi, je rentrais

en possession de la campagne, et j’étais enchanté. Dès le 30 au matin,

je me mis en route avec ma boîte et mon bâton. Dimitri m’éveilla sur les

quatre heures. Il allait prendre les ordres d’une famille anglaise,

débarquée depuis quelques jours à l’hôtel des Étrangers.

Je descendis la rue d’Hermès jusqu’au carrefour de la Belle-Grèce, et je

pris la rue d’Éole. En passant devant la place des Canons, je saluai la

petite artillerie du royaume, qui sommeille sous un hangar en rêvant la

prise de Constantinople, et j’arrivai en quatre enjambées à la promenade

de Patissia. Les mélias qui la bordent des deux côtés commençaient à

entr’ouvrir leurs fleurs odorantes. Le ciel, d’un bleu foncé,

blanchissait imperceptiblement entre l’Hymette et le Pentélique. Devant

moi, à l’horizon, les sommets du Parnès se dressaient comme une muraille

ébréchée: c’était le but de mon voyage. Je descendis par un chemin de

traverse jusqu’à la maison de la comtesse Janthe Théotoki, occupée par

la légation de France; je longeai les jardins du prince Michel Soutzo de

l’Académie de Platon, qu’un président de l’aréopage mit en loterie il y

a quelques années, et j’entrai dans le bois d’oliviers. Les grives

matinales et les merles, leurs cousins germains, sautillaient dans les

feuillages argentés et bavardaient joyeusement sur ma tête. Au débouché

du bois, je traversai de grandes orges vertes où les chevaux de

l’Attique, courts et trapus comme sur la frise du Parthénon, se

consolaient du fourrage sec et de la nourriture échauffante de l’hiver.

Des bandes de tourterelles s’envolaient à mon approche, et les alouettes

huppées montaient verticalement dans le ciel comme les fusées d’un feu

d’artifice. De temps en temps une tortue indolente traversait le chemin

en traînant sa maison. Je la couchais soigneusement sur le dos, et je

poursuivais ma route en lui laissant l’honneur de se tirer d’affaire.

Après deux heures de marche, j’entrai dans le désert. Les tracés de

culture disparaissaient; on ne voyait sur le sol aride que des touffes

d’herbe maigre, des oignons d’ornithogale ou de longues tiges

d’asphodèles desséchées. Le soleil se levait et je voyais distinctement

les sapins qui hérissent le flanc du Parnès. Le sentier que j’avais pris

n’était pas un guide bien sûr, mais je me dirigeais sur un groupe de

maisons éparpillées au revers de la montagne, et qui devaient être le

village de Castia.

Je franchis d’une enjambée le Céphise éleusinien, au grand scandale des

petites tortues plates qui sautaient à l’eau comme de simples

grenouilles. A cent pas plus loin, le chemin se perdit dans un ravin

large et profond, creusé par les pluies de deux ou trois mille hivers.

Je supposai avec quelque raison que le ravin devait être la route.

J’avais remarqué, dans mes excursions précédentes, que les Grecs se

dispensent de tracer un chemin toutes les fois que l’eau a bien voulu se

charger de la besogne. Dans ce pays, où l’homme contrarie peu le travail

de la nature, les torrents sont routes royales; les ruisseaux, routes

départementales; les rigoles, chemins vicinaux. Les orages font l’office

d’ingénieurs des ponts et chaussées, et la pluie est un agent voyer qui

entretient, sans contrôle, les chemins de grande et de petite

communication. Je m’enfonçai donc dans le ravin, et je poursuivis ma

promenade entre deux rives escarpées qui me cachaient la plaine, la

montagne et mon but. Mais le chemin capricieux faisait tant de détours,

que bientôt il me fut difficile de savoir dans quelle direction je

marchais, et si je ne tournais pas le dos au Parnès. Le parti le plus

sage eût été de grimper sur l’une ou l’autre rive et de m’orienter en

plaine; mais les talus étaient à pic, j’étais las, j’avais faim, et je

me trouvais bien à l’ombre. Je m’assis sur un galet de marbre, je tirai

de ma boîte un morceau de pain, une épaule d’agneau froide, et une

gourde du petit vin que vous savez. Je me disais: «Si je suis sur un

chemin, il y passera peut-être quelqu’un et je m’informerai.»

En effet, comme je refermais mon couteau pour m’étendre à l’ombre avec

cette douce quiétude qui suit le déjeuner des voyageurs et des serpents,

je crus entendre un pas de cheval. J’appliquai une oreille contre terre

et je reconnus que deux ou trois cavaliers s’avançaient derrière moi. Je

bouclai ma boîte sur mon dos, et je m’apprêtai à les suivre, dans le cas

où ils se dirigeraient sur le Parnès. Cinq minutes après, je vis

apparaître deux dames montées sur des chevaux de manège et équipées

comme des Anglaises en voyage. Derrière elles marchait un piéton que je

n’eus pas de peine à reconnaître: c’était Dimitri.

Vous qui avez un peu couru le monde, vous n’êtes pas sans avoir remarqué

que le voyageur se met toujours en marche sans aucun souci des vanités

de la toilette, mais que s’il vient à rencontrer des dames,

fussent-elles plus vieilles que la colombe de l’arche, il sort

brusquement de cette indifférence et jette un regard inquiet sur son

enveloppe poudreuse. Avant même de distinguer la figure des deux

amazones derrière leurs voiles de crêpe bleu, j’avais fait l’inspection

de toute ma personne, et j’avais été assez satisfait. Je portais les

vêtements que vous voyez, et qui sont encore présentables, quoiqu’ils me

servent depuis bientôt deux ans. Je n’ai changé que ma coiffure: une

casquette, fût-elle aussi belle et aussi bonne que celle-ci, ne

protégerait pas un voyageur contre les coups de soleil. J’avais un

chapeau de feutre gris à larges bords, où la poussière ne marquait

point.

Je l’ôtai poliment sur le passage des deux dames, qui ne parurent pas

s’inquiéter grandement de mon salut. Je tendis la main à Dimitri, et il

m’apprit en quelques mots tout ce que je voulais savoir.

--Suis-je bien sur le chemin du Parnès?

--Oui, nous y allons.

--Je peux faire route avec vous?

--Pourquoi pas?

--Qu’est-ce que ces dames?

--Mes Anglaises. Le milord est resté à l’hôtel.

--Quelle espèce de gens?

--Peuh! des banquiers de Londres. La vieille dame est Mme Simons, de la

maison Barley et Co; le milord est son frère; la demoiselle est sa

fille.

--Jolie?

--Suivant les goûts. J’aime mieux Photini.

--Irez-vous jusqu’à la forteresse de Philé?

--Oui. Elles m’ont pris pour une semaine, à dix francs par jour et

nourri. C’est moi qui organiserai les promenades. J’ai commencé par

celle-ci, parce que je savais vous rencontrer. Mais quelle guêpe les

pique?

La vieille dame, ennuyée de voir que je lui empruntais son domestique,

avait mis sa bête au trot dans un passage où, de mémoire de cheval,

personne n’avait jamais trotté. L’autre animal, piqué au jeu, essayait

de prendre la même allure, et, si nous avions causé quelques minutes de

plus, nous étions distancés. Dimitri court rejoindre ces dames, et

j’entendis Mme Simons lui dire en anglais:

«Ne vous éloignez pas. Je suis Anglaise et je veux être bien servie. Je

ne vous paye pas pour faire la conversation avec vos amis. Qu’est-ce que

ce Grec avec qui vous causiez?

--C’est un Allemand, madame.

--Ah!... Qu’est-ce qu’il fait?

--Il cherche des herbes.

--C’est donc un apothicaire.

--Non, madame: c’est un savant.

--Ah!... Sait-il l’anglais?

--Oui, madame, très bien.

--Ah!...

Les trois «ah!» de la vieille dame furent dits sur trois tons

différents, que j’aurais eu du plaisir à noter si j’avais su la musique.

Ils indiquaient par des nuances bien sensibles les progrès que j’avais

faits dans l’estime de Mme Simons. Cependant elle ne m’adressa pas la

parole, et je suivis la petite caravane à quelques pas de distance.

Dimitri n’osait plus causer avec moi: il marchait en avant, comme un

prisonnier de guerre. Tout ce qu’il put faire en ma faveur fut de me

lancer deux ou trois regards qui voulaient dire en français: «Que ces

Anglaises sont pimbêches!» Miss Simons ne retournait pas la tête, et

j’étais hors d’état de décider en quoi sa laideur différait de celle de

Photini. Ce que je pus voir sans indiscrétion, c’est que la jeune

Anglaise était grande et merveilleusement faite. Ses épaules étaient

larges, sa taille ronde comme un jonc et souple comme un roseau. Le peu

qu’on apercevait de son cou m’eût fait penser aux cygnes du jardin

zoologique, quand même je n’aurais pas été naturaliste.

Sa mère se retourna pour lui parler, et je doublai le pas, dans l’espoir

d’entendre sa voix. Ne vous ai-je pas averti que j’étais passionnément

curieux? J’arrivai juste à temps pour recueillir la conversation

suivante:

«Mary-Ann!

--Maman?

--J’ai faim.

--Avez-vous?

--J’ai.

--Moi, maman, j’ai chaud.

--Avez-vous?

--J’ai.»

Vous croyez que ce dialogue éminemment anglais me fit sourire? Point du

tout, monsieur; j’étais sous le Charme. La voix de Mary-Ann avait suivi

je ne sais quel chemin pour pénétrer je ne sais où; le fait est qu’en

l’écoutant j’éprouvai comme une angoisse délicieuse, et je me sentis

très agréablement étouffé. De me vie je n’avais rien entendu de plus

jeune, de plus frais, de plus argentin que cette petite voix. Le son

d’une pluie d’or tombant sur le toit de mon père m’aurait paru moins

doux en vérité. «Quel malheur, pensais-je en moi-même, que les oiseaux

les plus mélodieux soient nécessairement les plus laids!» Et je

craignais de voir son visage, et pourtant je mourais d’envie de la

regarder en face, tant la curiosité a d’empire sur moi.

Dimitri comptait faire déjeuner les deux voyageuses au khan de Calyvia.

C’est une auberge construite en planches mal jointes; mais on y trouve

en toute saison une outre de vin résiné, une bouteille de _rhaki_,

c’est-à-dire d’anisette, du pain bis, des œufs, et tout un régiment de

vénérables couveuses que la mort transforme en poulets, en vertu de la

métempsycose. Malheureusement le khan était désert et la porte fermée. A

cette nouvelle, Mme Simons fit une querelle très aigre à Dimitri, et

comme elle se retournait en arrière, elle me montra une figure aussi

anguleuse que la lame d’un couteau de Sheffield, et deux rangées de

dents semblables à des palissades. «Je suis Anglaise, disait-elle, et

j’ai la prétention de manger lorsque j’ai faim.

--Madame, répliqua piteusement Dimitri, vous déjeunerez dans une

demi-heure au village de Castia.»

Moi qui avais déjeuné, je me livrais à des réflexions mélancoliques sur

la laideur de Mme Simons, et je murmurais entre mes dents un aphorisme

de la grammaire latine de Fraugman: «Telle mère, telle fille.» _Qualis

mater, talis filia._

Depuis le khan jusqu’au village, la route est particulièrement

détestable. C’est une rampe étroite, entre un rocher à pic et un

précipice qui donnerait le vertige aux chamois eux-mêmes. Mme Simons,

avant de s’engager dans ce sentier diabolique, où les chevaux trouvaient

bien juste la place de leurs quatre fers, demanda s’il n’y avait pas un

autre chemin. «Je suis Anglaise, dit-elle, et je ne suis pas faite pour

rouler dans les précipices.» Dimitri fit l’éloge du chemin; il assurait

qu’il y en avait de cent fois pires dans le royaume. «Au moins, reprit

la bonne dame, tenez la bride de mon cheval. Mais que deviendra ma

fille? Conduisez le cheval de ma fille! Cependant il ne faut pas que je

me rompe le cou. Ne pourriez-vous pas tenir les deux chevaux en même

temps? Ce sentier est détestable en vérité. Je veux croire qu’il est

assez bon pour des Grecs, mais il n’est pas fait pour des Anglaises.

N’est-il pas vrai, monsieur?» ajouta-t-elle en se tournant gracieusement

vers moi.

J’étais introduit. Régulière ou non, la présentation était faite.

J’arrivais sous les auspices d’un personnage bien connu dans les romans

du moyen âge, et que les poètes du quatorzième siècle appelaient Danger.

Je m’inclinai avec toute l’élégance que la nature m’a permise, et je

répondis en anglais:

«Madame, le chemin n’est pas si mauvais qu’il vous semble à première

vue. Vos chevaux ont le pied sûr; je les connais pour les avoir montés.

Enfin, vous avez deux guides, si vous voulez bien le permettre: Dimitri

pour vous, moi pour mademoiselle.»

Aussitôt fait que dit: sans attendre une réponse, je m’avançai

hardiment, je pris la bride du cheval de Mary-Ann en me tournant vers

elle, et comme son voile bleu venait de s’envoler en arrière, je vis la

plus adorable figure qui ait jamais bouleversé l’esprit d’un naturaliste

allemand.

Un charmant poète chinois, le célèbre A-Scholl, prétend que chaque homme

a dans le cœur un chapelet d’œufs, dont chacun contient un amour. Pour

les faire éclore, il suffit du regard d’une femme. Je suis trop savant

pour ignorer que cette hypothèse ne repose sur aucune base solide, et

qu’elle est en contradiction formelle avec tous les faits révélés par

l’anatomie. Cependant je dois constater que le premier regard de Miss

Simons me causa un ébranlement sensible dans la région du cœur.

J’éprouvai une commotion tout à fait inusitée, et qui pourtant n’avait

rien de douloureux, et il me sembla que quelque chose s’était brisé dans

la boîte osseuse de ma poitrine, au-dessous de l’os appelé sternum. Au

même instant, mon sang courut par ondées violentes, et les artères de

mes tempes battirent avec tant de force, que je pouvais compter les

pulsations.

Quels yeux elle avait, mon cher monsieur! Je souhaite, pour votre repos,

que vous n’en rencontriez jamais de pareils. Ils n’étaient pas d’une

grandeur surprenante, et ils n’empiétaient pas sur le reste de la

figure. Ils n’étaient ni bleus ni noirs, mais d’une couleur spéciale et

personnelle, faite pour eux et broyée tout exprès sur un coin de la

palette. C’était un brun ardent et velouté qui ne se rencontre que dans

le grenat de Sibérie et dans certaines fleurs des jardins. Je vous

montrerai une scabieuse et une variété de rose trémière presque noire,

qui rappellent, sans la rendre, la nuance merveilleuse de ses yeux. Si

vous avez jamais visité les forges à minuit, vous avez dû remarquer la

lueur étrange que projette une plaque d’acier chauffée au rouge brun:

voilà tout justement la couleur de ses regards. Quant au charme qu’ils

avaient, aucune comparaison ne saurait le rendre. Le charme est un don

réservé à un petit nombre d’individus du règne animal. Les yeux de

Mary-Ann avaient je ne sais quoi de naïf et de spirituel, une vivacité

candide, un pétillement de jeunesse et de santé, et parfois une langueur

touchante. Toute la science de la femme et toute l’innocence de l’enfant

s’y lisaient comme dans un livre; mais ce livre, on serait devenu

aveugle à le lire longtemps. Son regard brûlait, aussi vrai que je

m’appelle Hermann. Il aurait fait mûrir les pêches de votre espalier.

Quand je pense que ce pauvre Dimitri la trouvait moins belle que

Photini! En vérité, l’amour est une maladie qui hébète singulièrement

ses malades! Moi qui n’ai jamais perdu l’usage de ma raison et qui juge

toutes choses avec la sage indifférence du naturaliste, je vous certifie

que le monde n’a jamais vu une femme comparable à Mary-Ann. Je voudrais

pouvoir vous montrer son portrait tel qu’il est resté gravé au fond de

ma mémoire. Vous verriez comme ses cils étaient longs, comme ses

sourcils traçaient une courbe gracieuse au-dessus de ses yeux, comme sa

bouche était mignonne, comme l’émail de ses dents riait au soleil, comme

sa petite oreille était rose et transparente. J’ai étudié sa beauté dans

ses moindres détails, parce que j’ai l’esprit analytique et l’habitude

de l’observation. Un des traits qui m’ont le plus frappé en elle, c’est

la finesse et la transparence de la peau: son épiderme était plus

délicat que la pellicule veloutée qui enveloppe les beaux fruits. Les

couleurs de ses joues semblaient faites de cette poussière impalpable

qui enlumine les ailes des papillons. Si je n’avais pas été docteur ès

sciences naturelles, j’aurais craint que le frôlement de son voile

n’emportât l’éclat fragile de sa beauté. Je ne sais pas si vous aimez

les femmes pâles, et je ne voudrais point heurter vos idées, si par

hasard vous aviez du goût pour ce genre d’élégance moribonde qui a été à

la mode pendant un certain temps; mais, en ma qualité de savant, je

n’admire rien tant que la santé, cette joie de la vie. Si jamais je me

fais recevoir médecin, je serai un homme précieux pour les familles, car

il est certain que je ne m’éprendrai jamais d’une de mes malades. La vue

d’une jolie figure saine et vivante me fait presque autant de plaisir

que la rencontre d’un bel arbuste vigoureux dont les fleurs

s’épanouissent gaiement au soleil, et dont les feuilles n’ont jamais été

entamées ni par les chenilles ni par les hannetons. Aussi la première

fois que je vis la figure de Mary-Ann, j’éprouvai une violente tentation

de lui serrer la main et de lui dire: «Mademoiselle, que vous êtes bonne

de vous porter si bien!»

Le roi des montagnes · 第 2 / 15 段