Mes études marchaient comme mes plaisirs, au petit pas. Je c

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Copyright by Librairie Hachette, 1925.

Tous droits de traduction, de reproduction, et d’adaptation réservés

pour tous pays.

LE ROI DES MONTAGNES

CHAPITRE PREMIER

M. HERMANN SCHULTZ

Le 3 juillet de cette année, vers six heures du matin, j’arrosais mes

pétunias sans songer à mal, quand je vis entrer un grand jeune homme

blond, imberbe, coiffé d’une casquette allemande et paré de lunettes

d’or. Un ample paletot de lasting flottait mélancoliquement autour de sa

personne, comme une voile le long d’un mât lorsque le vent vient à

tomber. Il ne portait pas de gants; ses souliers de cuir écru reposaient

sur de puissantes semelles, si larges, que le pied était entouré d’un

petit trottoir. Dans sa poche de côté, vers la région du cœur, une

grande pipe de porcelaine se modelait en relief et dessinait vaguement

son profil sous l’étoffe luisante. Je ne songeai pas même à demander à

cet inconnu s’il avait fait ses études dans les universités d’Allemagne;

je déposai mon arrosoir, et je le saluai d’un beau: _Guten Morgen_.

«Monsieur, me dit-il en français, mais avec un accent déplorable, je

m’appelle Hermann Schultz; je viens de passer quelques mois en Grèce, et

votre livre a voyagé partout avec moi.»

Cet exorde pénétra mon cœur d’une douce joie; la voix de l’étranger me

parut plus mélodieuse que la musique de Mozart, et je dirigeai vers ses

lunettes d’or un regard étincelant de reconnaissance. Vous ne sauriez

croire, ami lecteur, combien nous aimons ceux qui ont pris la peine de

déchiffrer notre grimoire. Quant à moi, si j’ai jamais souhaité d’être

riche, c’est pour assurer des rentes à tous ceux qui m’ont lu.

Je le pris par la main, cet excellent jeune homme. Je le fis asseoir sur

le meilleur banc du jardin, car nous en avons deux. Il m’apprit qu’il

était botaniste et qu’il avait une mission du Jardin des Plantes de

Hambourg. Tout en complétant son herbier, il avait observé de son mieux

le pays, les bêtes et les gens. Ses descriptions naïves, ses vues,

courtes mais justes, me rappelaient un peu la manière du bonhomme

Hérodote. Il s’exprimait lourdement, mais avec une candeur qui imposait

la confiance; il appuyait sur ses paroles du ton d’un homme profondément

convaincu. Il put me donner des nouvelles, sinon de toute la ville

d’Athènes, au moins des principaux personnages que j’ai nommés dans mon

livre. Dans le cours de la conversation, il énonça quelques idées

générales qui me parurent d’autant plus judicieuses que je les avais

développées avant lui. Au bout d’une heure d’entretien, nous étions

intimes.

Je ne sais lequel de nous deux prononça le premier le mot de brigandage.

Les voyageurs qui ont couru l’Italie parlent peinture; ceux qui ont

visité l’Angleterre parlent industrie: chaque pays a sa spécialité.

«Mon cher monsieur, demandai-je au précieux inconnu, avez-vous rencontré

des brigands? Est-il vrai, comme on l’a prétendu, qu’il y ait encore des

brigands en Grèce?

--Il n’est que trop vrai, répondit-il gravement. J’ai vécu quinze jours

dans les mains du terrible Hadgi-Stavros, surnommé le _Roi des

montagnes_; j’en puis donc parler par expérience. Si vous êtes de

loisir, et qu’un long récit ne vous fasse pas peur, je suis prêt à vous

donner les détails de mon aventure. Vous en ferez ce qu’il vous plaira:

un roman, une nouvelle, ou plutôt (car c’est de l’histoire) un chapitre

additionnel pour ce petit livre où vous avez entassé de si curieuses

vérités.

--Vous êtes vraiment trop bon, lui dis-je, et mes deux oreilles sont à

vos ordres. Entrons dans mon cabinet de travail. Nous y aurons moins

chaud qu’au jardin, et cependant l’odeur des résédas et des pois musqués

arrivera jusqu’à nous.»

Il me suivit de fort bonne grâce, et tout en marchant, il fredonnait en

grec un chant populaire:

Un Clephte aux yeux noirs descend dans les plaines;

Son fusil doré sonne à chaque pas;

Il dit aux vautours: «Ne me quittez pas,

Je vous servirai le pacha d’Athènes!»

Il s’établit sur un divan, replia ses jambes sous lui, comme les

conteurs arabes, ôta son paletot pour se mettre au frais, alluma sa pipe

et commença le récit de son histoire. J’étais à mon bureau, et je

sténographiais sous sa dictée.

J’ai toujours été sans défiance, surtout avec ceux qui me font des

compliments. Toutefois l’aimable étranger me contait des choses si

surprenantes, que je me demandai à plusieurs reprises s’il ne se moquait

pas de moi. Mais sa parole était si assurée, ses yeux bleus m’envoyaient

un regard si limpide, que mes éclairs de scepticisme s’éteignaient au

même instant.

Il parla, sans désemparer, jusqu’à midi et demi. S’il s’interrompit deux

ou trois fois, ce fut pour rallumer sa pipe. Il fumait régulièrement,

par bouffées égales, comme la cheminée d’une machine à vapeur. Chaque

fois qu’il m’arrivait de jeter les yeux sur lui, je le voyais tranquille

et souriant, au milieu d’un nuage, comme Jupiter au cinquième acte

d’_Amphitryon_.

On vint nous annoncer que le déjeuner était servi. Hermann s’assit en

face de moi, et les légers soupçons qui me trottaient par la tête ne

tinrent pas devant son appétit. Je me disais qu’un bon estomac

accompagne rarement une mauvaise conscience. Le jeune Allemand était

trop bon convive pour être narrateur infidèle, et sa voracité me

répondait de sa véracité. Frappé de cette idée, je confessai, en lui

offrant des fraises, que j’avais douté un instant de sa bonne foi. Il me

répondit par un sourire angélique.

Je passai la journée en tête-à-tête avec mon nouvel ami, et je ne me

plaignis pas de la lenteur du temps. A cinq heures du soir, il éteignit

sa pipe, endossa son paletot, et me serra la main en me disant adieu. Je

lui répondis:

«Au revoir!

--Non pas, reprit-il en secouant la tête: je pars aujourd’hui par le

train de sept heures, et je n’ose espérer de vous revoir jamais.

--Laissez-moi votre adresse. Je n’ai pas encore renoncé aux plaisirs du

voyage, et je passerai peut-être par Hambourg.

--Malheureusement, je ne sais pas moi-même où je planterai ma tente.

L’Allemagne est vaste; il n’est pas dit que je resterai citoyen de

Hambourg.

--Mais, si je publie votre histoire, au moins faut-il que je puisse vous

en envoyer un exemplaire.

--Ne prenez pas cette peine. Sitôt que le livre aura paru, il sera

contrefait à Leipzig, chez Wolfgang Gerhard, et je le lirai. Adieu.»

Lui parti, je relus attentivement le récit qu’il m’avait dicté; j’y

trouvai quelques détails invraisemblables, mais rien qui contredît

formellement ce que j’avais vu et entendu pendant mon séjour en Grèce.

Cependant, au moment de donner le manuscrit à l’impression, un scrupule

me retint: s’il s’était glissé quelques erreurs dans la narration

d’Hermann! En ma qualité d’éditeur, n’étais-je pas un peu responsable?

Publier sans contrôle l’histoire du Roi des montagnes, n’était-ce pas

m’exposer aux réprimandes paternelles du _Journal des Débats_, aux

démentis des gazetiers d’Athènes, et aux grossièretés du _Spectateur de

l’Orient_? Cette feuille clairvoyante a déjà inventé que j’étais bossu:

fallait-il lui fournir une occasion de m’appeler aveugle?

Dans ces perplexités, je pris le parti de faire deux copies du

manuscrit. J’envoyai la première à un homme digne de foi, un Grec

d’Athènes, M. Patriotis Pseftis. Je le priai de me signaler, sans

ménagement et avec une sincérité grecque, toutes les erreurs de mon

jeune ami, et je lui promis d’imprimer sa réponse à la fin du volume.

En attendant, je livre à la curiosité publique le texte même du récit

d’Hermann. Je n’y changerai pas un mot, je respecterai jusqu’aux plus

énormes invraisemblances. Si je me faisais le correcteur du jeune

Allemand, je deviendrais, par le fait, son collaborateur. Je me retire

discrètement; je lui cède la place et la parole; mon épingle est hors du

jeu: c’est Hermann qui vous parle en fumant sa pipe de porcelaine et en

souriant derrière ses lunettes d’or.

CHAPITRE II

PHOTINI

Vous devinez, à l’âge de mes habits, que je n’ai pas dix mille francs de

rente. Mon père est un aubergiste ruiné par les chemins de fer. Il mange

du pain dans les bonnes années, et des pommes de terre dans les

mauvaises. Ajoutez que nous sommes six enfants, tous bien endentés. Le

jour où j’obtins au concours une mission du Jardin des Plantes, il y eut

fête dans la famille. Non seulement mon départ augmentait la pitance de

chacun de mes frères, mais encore j’allais toucher deux cent cinquante

francs par mois, plus cinq cents francs, une fois payés, pour frais de

voyage. C’était une fortune. Dès ce moment, on perdit l’habitude de

m’appeler _le docteur_. On m’appela le marchand de bœufs, tant je

paraissais riche! Mes frères comptaient bien qu’on me nommerait

professeur à l’université dès mon retour d’Athènes. Mon père avait une

autre idée: il espérait que je reviendrais marié. En sa qualité

d’aubergiste, il avait assisté à quelques romans, et il était convaincu

que les belles aventures ne se rencontrent que sur les grands chemins.

Il citait, au moins trois fois par semaine, le mariage de la princesse

Ypsoff et du lieutenant Reynauld. La princesse occupait l’appartement nº

1, avec ses deux femmes de chambre et son courrier, et elle donnait

vingt florins par jour. Le lieutenant français était perché au 17, sous

les toits, et il payait un florin et demi, nourriture comprise; et

cependant, après un mois de séjour dans l’hôtel, il était parti en

chaise avec la dame russe. Or, pourquoi une princesse emmènerait-elle un

lieutenant dans sa voiture, sinon pour l’épouser? Mon pauvre père, avec

ses yeux de père, me voyait plus beau et plus élégant que le lieutenant

Reynauld; il ne doutait point que je ne rencontrasse tôt ou tard la

princesse qui devait nous enrichir. Si je ne la trouvais pas à table

d’hôte, je la verrais en chemin de fer; si les chemins de fer ne

m’étaient pas propices, nous avions encore les bateaux à vapeur. Le soir

de mon départ, on but une vieille bouteille de vin du Rhin, et le hasard

voulut que la dernière goutte vînt tomber dans mon verre. L’excellent

homme en pleura de joie: c’était un présage certain, et rien ne pouvait

m’empêcher de me marier dans l’année. Je respectai ses illusions, et je

me gardai de lui dire que les princesses ne voyageaient pas en troisième

classe. Quant au gîte, mon budget me condamnait à choisir des auberges

modestes, où les princesses ne logent pas. Le fait est que je débarquai

au Pirée sans avoir ébauché le plus petit roman.

L’armée d’occupation avait fait renchérir toutes choses dans Athènes.

L’hôtel d’Angleterre, l’hôtel d’Orient, l’hôtel des Étrangers, étaient

inabordables. Le chancelier de la légation de Prusse, à qui j’avais

porté une lettre de recommandation, fut assez aimable pour me chercher

un logement. Il me conduisit chez un pâtissier appelé Christodule, au

coin de la rue d’Hermès et de la place du Palais. Je trouvai là le vivre

et le couvert moyennant cent francs par mois. Christodule est un vieux

pallicare, décoré de la croix de Fer, en mémoire de la guerre de

l’Indépendance. Il est lieutenant de la phalange, et il touche sa solde

derrière son comptoir. Il porte le costume national, le bonnet rouge à

gland bleu, la veste d’argent, la jupe blanche et les guêtres dorées,

pour vendre des glaces et des gâteaux. Sa femme, Maroula, est énorme,

comme toutes les Grecques de cinquante ans passés. Son mari l’a achetée

quatre-vingts piastres, au plus fort de la guerre, dans un temps où ce

sexe coûtait assez cher. Elle est née dans l’île d’Hydra, mais elle

s’habille à la mode d’Athènes: veste de velours noir, jupe de couleur

claire, un foulard natté dans les cheveux. Ni Christodule ni sa femme ne

savent un mot d’allemand; mais leur fils Dimitri, qui est domestique de

palace, et qui s’habille à la française, comprend et parle un peu tous

les patois de l’Europe. Au demeurant, je n’avais pas besoin

d’interprète. Sans avoir reçu le don des langues, je suis un polyglotte

assez distingué, et j’écorche le grec aussi couramment que l’anglais,

l’italien et le français.

Mes hôtes étaient de braves gens; il s’en rencontre plus de trois dans

la ville. Ils me donnèrent une petite chambre blanchie à la chaux, une

table de bois blanc, deux chaises de paille, un bon matelas bien mince,

une couverture et des draps de coton. Un bois de lit est une superfluité

dont les Grecs se privent aisément, et nous vivions à la grecque. Je

déjeunais d’une tasse de salep, je dînais d’un plat de viande avec

beaucoup d’olives et de poisson sec; je soupais de légumes, de miel et

de gâteaux. Les confitures n’étaient pas rares dans la maison, et, de

temps en temps, j’évoquais le souvenir de mon pays, en me régalant d’un

gigot d’agneau aux confitures. Inutile de vous dire que j’avais ma pipe,

et que le tabac d’Athènes est meilleur que le vôtre. Ce qui contribua

surtout à m’acclimater dans la maison de Christodule, c’est un petit vin

de Santorin, qu’il allait chercher je ne sais où. Je ne suis pas

gourmet, et l’éducation de mon palais a été malheureusement un peu

négligée; cependant je crois pouvoir affirmer que ce vin-là serait

apprécié à la table d’un roi: il est jaune comme l’or, transparent comme

la topaze, éclatant comme le soleil, joyeux comme le sourire d’un

enfant. Je crois le voir encore dans sa carafe au large ventre, au

milieu de la toile cirée qui nous servait de nappe. Il éclairait la

table, mon cher monsieur, et nous aurions pu souper sans autre lumière.

Je n’en buvais jamais beaucoup parce qu’il était capiteux; et pourtant,

à la fin du repas, je citais des vers d’Anacréon et je découvrais des

restes de beauté sur la face lunaire de la grosse Maroula.

Je mangeais en famille avec Christodule et les pensionnaires de la

maison. Nous étions quatre internes et un externe. Le premier étage se

divisait en quatre chambres, dont la meilleure était occupée par un

archéologue français, M. Hippolyte Mérinay. Si tous les Français

ressemblaient à celui-là, vous feriez une assez piètre nation. C’était

un petit monsieur de dix-huit à quarante-cinq ans, très roux, très doux,

parlant beaucoup, et armé de deux mains tièdes et moites qui ne

lâchaient pas son interlocuteur. Ses deux passions, dominantes étaient

l’archéologie et la philanthropie: aussi était-il membre de plusieurs

sociétés savantes et de plusieurs confréries bienfaisantes. Quoiqu’il

fût grand apôtre de charité et que ses parents lui eussent laissé un

beau revenu, je ne me souviens pas l’avoir vu donner un sou à un pauvre.

Quant à ses connaissances en archéologie, tout me porte à croire

qu’elles étaient plus sérieuses que son amour pour l’humanité. Il avait

été couronné par je ne sais quelle académie de province, pour un mémoire

sur le prix du papier au temps d’Orphée. Encouragé par ce premier

succès, il avait fait le voyage de Grèce pour recueillir les matériaux

d’un travail plus important: il ne s’agissait de rien moins que de

déterminer la quantité d’huile consommée par la lampe de Démosthène

pendant qu’il écrivait la seconde _Philippique_.

Mes deux autres voisins n’étaient pas si savants, à beaucoup près, et

les choses d’autrefois ne les souciaient guère. Giacomo Fondi était un

pauvre Maltais employé à je ne sais plus quel consulat; il gagnait cent

cinquante francs par mois à cacheter des lettres. Je m’imagine que tout

autre emploi lui aurait mieux convenu. La nature, qui a peuplé l’île de

Malte pour que l’Orient ne manquât jamais de portefaix, avait donné au

pauvre Fondi les épaules, les bras et les mains de Milon de Crotone: il

était né pour manier la massue, et non pour brûler des bâtons de cire à

cacheter. Il en usait cependant deux ou trois par jour: l’homme n’est

pas maître de sa destinée. Cet insulaire déclassé ne rentrait dans son

élément qu’à l’heure du repas; il aidait Maroula à mettre la table, et

vous devinez, sans que je le dise, qu’il apportait toujours la table à

bras tendu. Il mangeait comme un capitaine de l’_Iliade_, et je

n’oublierai jamais le craquement de ses larges mâchoires, la dilatation

de ses narines, l’éclat de ses yeux, la blancheur de ses trente-deux

dents, meules formidables dont il était le moulin. Je dois avouer que sa

conversation m’a laissé peu de souvenirs: on trouvait aisément la limite

de son intelligence, mais on n’a jamais connu les bornes de son appétit.

Christodule n’a rien gagné à l’héberger pendant quatre ans, quoiqu’il

lui fît payer dix francs par mois pour supplément de nourriture.

L’insatiable Maltais absorbait tous les jours, après dîner, un énorme

plat de noisettes, qu’il cassait entre ses doigts par le simple

rapprochement du pouce et de l’index. Christodule, ancien héros, mais

homme positif, suivait cet exercice avec un mélange d’admiration et

d’effroi; il tremblait pour son dessert, et cependant il était flatté de

voir à sa table un si prodigieux casse-noisette. La figure de Giacomo

n’aurait pas été déplacée dans une de ces boîtes à surprise qui font

tant de peur aux petits enfants. Il était plus blanc qu’un nègre; mais

c’est une question de nuance. Ses cheveux épais descendaient jusque sur

les sourcils, comme une casquette. Par un contraste assez bizarre, ce

Caliban avait le pied le plus mignon, la cheville la plus fine, la jambe

la mieux prise et la plus élégante qu’on pût offrir à l’étude d’un

statuaire; mais ce sont des détails qui ne nous frappaient guère. Pour

quiconque l’avait vu manger, sa personne commençait au niveau de la

table; le reste ne comptait plus.

Je ne parle que pour mémoire du petit William Lobster. C’était un ange

de vingt ans, blond, rose et joufflu, mais un ange des États-Unis

d’Amérique. La maison Lobster et Sons, de New-York, l’avait envoyé en

Orient pour étudier le commerce d’exportation. Il travaillait dans la

journée chez les frères Philip; le soir, il lisait Emerson; le matin, à

l’heure étincelante où le soleil se lève, il allait à la maison de

Socrate tirer le pistolet.

Le personnage le plus intéressant de notre colonie était sans contredit

John Harris, l’oncle maternel du petit Lobster. La première fois que

j’ai dîné avec cet étrange garçon, j’ai compris l’Amérique. John est né

à Vandalia, dans l’Illinois. Il a respiré en naissant cet air du nouveau

monde, si vivace, si pétillant et si jeune, qu’il porte à la tête comme

le vin de Champagne, et qu’on se grise à le respirer. Je ne sais pas si

la famille Harris est riche ou pauvre, si elle a mis son fils au collège

ou si elle l’a laissé faire son éducation lui-même. Ce qui est certain,

c’est qu’à vingt-sept ans il ne compte que sur soi, ne s’attend qu’à

soi, ne s’étonne de rien, ne croit rien impossible, ne recule jamais,

croit tout, espère tout, essaye de tout, triomphe de tout, se relève

s’il tombe, recommence s’il échoue, ne s’arrête jamais, ne perd jamais

courage, et va droit devant lui en sifflant sa chanson. Il a été

cultivateur, maître d’école, homme de loi, journaliste, chercheur d’or,

industriel, commerçant; il a tout lu, tout vu, tout pratiqué et parcouru

plus de la moitié du globe. Quand je fis sa connaissance, il commandait

au Pirée un aviso à vapeur, soixante hommes et quatre canons; il

traitait la question d’Orient dans la _Revue de Boston_; il faisait des

affaires avec une maison d’indigo à Calcutta, et il trouvait le temps de

venir trois ou quatre fois par semaine dîner avec son neveu Lobster et

avec nous.

Un seul trait entre mille vous peindra le caractère de Harris. En 1853,

il était l’associé d’une maison de Philadelphie. Son neveu, qui avait

alors dix-sept ans, va lui faire une visite. Il le trouve sur la place

Washington, debout, les mains dans les poches, devant une maison qui

brûle. William lui frappe sur l’épaule; il se retourne.

«C’est toi? dit-il. Bonjour, Bill; tu arrives mal, mon enfant. Voici un

incendie qui me ruine; j’avais quarante mille dollars dans la maison;

nous ne sauverons pas une allumette.

--Que vas-tu faire? demanda l’enfant atterré.

--Ce que je vais faire? Il est onze heures, j’ai faim, il me reste un

peu d’or dans mon gousset; je vais t’offrir à déjeuner!»

Harris est un des hommes les plus sveltes et les plus élégants que j’aie

jamais rencontrés. Il a l’air mâle, le front haut, l’œil limpide et

fier. Ces Américains ne sont jamais ni chétifs ni difformes; et

savez-vous pourquoi? C’est qu’ils n’étouffent pas dans les langes d’une

civilisation étroite. Leur esprit et leur corps se développent à l’aise;

ils ont pour école le grand air, pour maître l’exercice, pour nourrice

la liberté.

Je n’ai jamais pu faire grand cas de M. Mérinay; j’examinais Giacomo

Fondi avec la curiosité indifférente qu’on apporte dans une ménagerie

d’animaux exotiques; le petit Lobster m’inspirait un intérêt médiocre;

mais j’avais de l’amitié pour Harris. Sa figure ouverte, ses manières

simples, sa rudesse qui n’excluait pas la douceur, son caractère emporté

et cependant chevaleresque, les bizarreries de son humeur, la fougue de

ses sentiments, tout cela m’attirait d’autant plus vivement que je ne

suis ni fougueux ni passionné: nous aimons autour de nous ce que nous ne

trouvons pas en nous. J’adore les Américains parce que je suis Allemand.

Pour ce qui est des Grecs, je les connaissais fort peu après quatre mois

de séjour en Grèce. Rien n’est plus facile que de vivre dans Athènes

sans se frotter aux naturels du pays. Je n’allais pas au café, je ne

lisais ni la _Pandore_, ni la _Minerve_, ni aucun journal du cru; je ne

fréquentais pas le théâtre, parce que j’ai l’oreille délicate et qu’une

fausse note m’offense plus cruellement qu’un coup de poing: je vivais à

la maison avec mes hôtes, mon herbier et John Harris. J’aurais pu me

faire présenter au palais, grâce à mon passeport diplomatique et à mon

titre officiel. J’avais remis ma carte chez le maître des cérémonies et

chez la grande maîtresse, et je pouvais compter sur une invitation au

premier bal de la cour. Je tenais en réserve pour cette circonstance un

bel habit rouge brodé d’argent que ma tante Rosenthaler m’avait apporté

la veille de mon départ. C’était l’uniforme de feu son mari, préparateur

d’histoire naturelle à l’Institut philomathique de Minden. Ma bonne

tante, femme de grand sens, savait qu’un uniforme est bien reçu dans

tout pays, surtout lorsqu’il est rouge. Mon frère aîné fit observer que

j’étais plus grand que mon oncle, et que les manches de son habit

n’arrivaient pas tout à fait au bout de mes bras; mais papa répliqua

vivement que la broderie d’argent éblouirait tout le monde, et que les

princesses n’y regarderaient pas de si près.

Malheureusement la cour ne dansa pas de toute la saison. Les plaisirs de

la vie furent la floraison des amandiers et des citronniers. On parlait

vaguement, d’un grand bal pour le 15 mai; c’était un bruit de ville,

accrédité par quelques journaux semi-officiels; mais il n’y fallait pas

compter.

Mes études marchaient comme mes plaisirs, au petit pas. Je connaissais à

fond le jardin botanique d’Athènes, qui n’est ni très beau ni très

riche; c’est un sac qu’on a bientôt vidé. Le jardin royal offrait plus

de ressources: un Français intelligent y a rassemblé toutes les

richesses végétales du pays, depuis les palmiers des îles jusqu’aux

saxifrages du cap Sunium. J’ai passé là de bonnes journées au milieu des

plantations de M. Bareaud. Le jardin n’est public qu’à certaines heures;

mais je parlais grec aux sentinelles, et pour l’amour du grec on me

laissait entrer. M. Bareaud ne s’ennuyait pas avec moi; il me promenait

partout pour le plaisir de parler botanique et de parler français. En

son absence, j’allais chercher un grand jardinier maigre, aux cheveux

écarlates, et je le questionnais en allemand; il est bon d’être

polyglotte.

J’herborisais tous les jours un peu dans la campagne, mais jamais aussi

loin que je l’aurais voulu: les brigands campaient autour d’Athènes. Je

ne suis pas poltron, et la suite de ce récit vous le prouvera, mais je

tiens à la vie. C’est un présent que j’ai reçu de mes parents; je veux

le conserver le plus longtemps possible, en souvenir de mon père et de

ma mère. Au mois d’avril 1856, il était dangereux de sortir de la ville;

il y avait même de l’imprudence à y demeurer. Je ne m’aventurais pas sur

le versant du Lycabète sans penser à cette pauvre Mme X... qui y fut

dévalisée en plein midi. Les collines de Daphné me rappelaient la

captivité de deux officiers français. Sur la route du Pirée, je songeais

involontairement à cette bande de voleurs qui se promenait en six

fiacres comme une noce, et qui fusillait les passants à travers les

portières. Le chemin du Pentélique me rappelait l’arrestation de la

duchesse de Plaisance ou l’histoire toute récente de Harris et de

Lobster. Ils revenaient de la promenade sur deux chevaux persans

appartenant à Harris: ils tombent dans une embuscade. Deux brigands, le

pistolet au poing, les arrêtent au milieu d’un pont. Ils regardent

autour d’eux et voient à leurs pieds, dans le ravin, une douzaine de

coquins armés jusqu’aux dents qui gardaient cinquante ou soixante

prisonniers. Tout ce qui avait passé par là depuis le lever du soleil

avait été dépouillé, puis garrotté, pour que personne ne courût donner

l’alarme. Harris était sans armes comme son neveu. Il lui dit en

anglais: «Jetons notre argent; on ne se fait pas tuer pour vingt

dollars.» Les brigands ramassent les écus sans quitter la bride des

chevaux; puis ils montrent le ravin et font signe qu’il y faut

descendre. Pour le coup, Harris perd patience: il lui répugne d’être

lié; il n’est pas du bois dont on fait les fagots. Il jette un regard au

petit Lobster, et au même instant, deux coups de poing parallèles

s’abattent comme deux boulets rames sur la tête des deux brigands.

L’adversaire de William roule à la renverse en déchargeant son pistolet;

celui de Harris, lancé plus rudement, passe par-dessus le parapet et va

tomber au milieu de ses camarades. Harris et Lobster étaient déjà loin,

éventrant leurs montures à coup d’éperons. La bande se lève comme un

seul homme et fait feu de toutes ses armes. Les chevaux sont tués, les

cavaliers se dégagent, jouent des jambes et viennent avertir la

gendarmerie, qui se mit en route le surlendemain de bon matin.

Notre excellent Christodule apprit avec un vrai chagrin la mort des deux

chevaux; mais il ne trouva pas une parole de blâme pour les meurtriers.

«Que voulez-vous? disait-il avec une charmante bonhomie: c’est leur

état.» Tous les Grecs sont un peu de l’avis de notre hôte. Ce n’est pas

que les brigands épargnent leurs compatriotes et réservent leurs

rigueurs pour les étrangers; mais un Grec dépouillé par ses frères se

dit, avec une certaine résignation, que son argent ne sort pas de la

famille. La population se voit piller par les brigands comme une femme

du peuple se sent battre par son mari, en admirant comme il frappe bien.

Les moralistes indigènes se plaignent de tous les excès commis dans la

campagne comme un père déplore les fredaines de son fils. On le gronde

tout haut, on l’aime tout bas; on serait bien fâché qu’il ressemblât au

fils du voisin, qui n’a jamais fait parler de lui.

C’est un fait tellement vrai, qu’à l’époque de mon arrivée le héros

d’Athènes était précisément le fléau de l’Attique. Dans les salons et

dans les cafés, chez les barbiers où se réunit le petit peuple, chez les

pharmaciens où s’assemble la bourgeoisie, dans les rues bourbeuses du

bazar, au carrefour poudreux de la Belle-Grèce, au théâtre, à la musique

du dimanche et sur la route de Patissia, on ne parlait que du grand

Hadgi-Stavros, on ne jurait que par Hadgi-Stavros; Hadgi-Stavros

l’invincible, Hadgi-Stavros effroi des gendarmes; Hadgi-Stavros le roi

des montagnes! On aurait pu faire (Dieu me pardonne!) les litanies

d’Hadgi-Stavros.

Un dimanche que John Harris dînait avec nous, c’était peu de temps après

son aventure, je mis le bon Christodule sur le chapitre d’Hadgi-Stavros.

Notre hôte l’avait beaucoup fréquenté autrefois, pendant la guerre de

l’indépendance, dans un temps où le brigandage était moins discuté

qu’aujourd’hui.

Il vida son verre de vin de Santorin, lustra sa moustache grise et

commença un long récit entrecoupé de quelques soupirs. Il nous apprit

que Stavros était le fils d’un papas ou prêtre de l’île de Tino. Il

naquit Dieu sait en quelle année: les Grecs du bon temps ne connaissent

pas leur âge, car les registres de l’état civil sont une invention de la

décadence. Son père, qui le destinait à l’Église, lui fit apprendre à

lire. Vers l’âge de vingt ans, il fit le voyage de Jérusalem et ajouta à

son nom le titre de Hadgi, qui veut dire pèlerin. Hadgi-Stavros, en

rentrant au pays, fut pris par un pirate. Le vainqueur lui trouva des

dispositions, et de prisonnier le fit matelot. C’est ainsi qu’il

commença à guerroyer contre les navires turcs, et généralement contre

tous ceux qui n’avaient pas de canons à bord. Au bout de quelques années

de service, il s’ennuya de travailler pour les autres et résolut de

s’établir à son compte. Il n’avait ni bateau, ni argent pour en acheter

un; force lui fut d’exercer la piraterie à terre. Le soulèvement des

Grecs contre la Turquie lui permit de pêcher en eau trouble. Il ne sut

jamais bien exactement s’il était brigand ou insurgé, ni s’il commandait

à des voleurs ou à des partisans. Sa haine pour les Turcs ne l’aveuglait

pas à ce point qu’il passât près d’un village grec sans le voir et le

fouiller. Tout argent lui était bon, qu’il vînt des amis ou des ennemis,

du vol simple ou du glorieux pillage. Une si sage impartialité augmenta

rapidement sa fortune. Les bergers accoururent sous son drapeau,

lorsqu’on sut qu’il y avait gros à gagner avec lui: sa réputation lui

fit une armée. Les puissances protectrices de l’insurrection eurent

connaissance de ses exploits, mais non de ses économies; en ce temps-là

on voyait tout en beau. Lord Byron lui dédia une ode, les poètes et les

rhéteurs de Paris le comparèrent à Épaminondas et même à ce pauvre

Aristide. On broda pour lui des drapeaux au faubourg Saint-Germain; on

lui envoya des subsides. Il reçut de l’argent de France, il en reçut

d’Angleterre et de Russie; je ne voudrais pas jurer qu’il n’en a jamais

reçu de Turquie: c’était un vrai pallicare! A la fin de la guerre, il se

vit assiégé, avec les autres chefs, dans l’Acropole d’Athènes. Il

logeait aux Propylées, entre Margaritis et Lygandas, et chacun d’eux

gardait ses trésors au chevet de son lit. Par une belle nuit d’été, le

toit tomba si adroitement qu’il écrasa tout le monde, excepté

Hadgi-Stavros, qui fumait son narghilé au grand air. Il recueillit

l’héritage de ses compagnons, et chacun pensa qu’il l’avait bien gagné.

Mais un malheur qu’il ne prévoyait pas vint arrêter le cours de ses

succès: la paix se fit. Hadgi-Stavros, retiré à la campagne avec son

argent, assistait à un étrange spectacle. Les puissances qui avaient mis

la Grèce en liberté essayaient de fonder un royaume. Des mots

malsonnants venaient bourdonner autour des oreilles velues du vieux

pallicare; on parlait de gouvernement, d’armée, d’ordre public. On le

fit bien rire en lui annonçant que ses propriétés étaient comprises dans

une sous-préfecture. Mais lorsque l’employé du fisc se présenta chez lui

pour toucher les impôts de l’année, il devint sérieux. Il jeta le

percepteur à la porte, non sans l’avoir soulagé de tout l’argent qu’il

avait sur lui. La justice lui chercha querelle: il reprit le chemin des

montagnes. Aussi bien, il s’ennuyait dans sa maison. Il comprenait

jusqu’à un certain point qu’on eût un toit, mais à condition de dormir

dessus.

Ses anciens compagnons d’armes étaient dispersés par tout le royaume.

L’État leur avait donné des terres; ils les cultivaient en rechignant,

et mangeaient du bout des dents le pain amer du travail. Lorsqu’ils

apprirent que le chef était brouillé avec la loi, ils vendirent leurs

champs et coururent le rejoindre. Quant à lui, il se contenta d’affermer

ses biens: il a des qualités d’administrateur.

La paix et l’oisiveté l’avaient rendu malade. L’air des montagnes le

ragaillardit si bien, qu’en 1840 il songea au mariage. Il avait

assurément passé la cinquantaine, mais les hommes de cette trempe n’ont

rien à démêler avec la vieillesse; la mort même y regarde à deux fois

avant de les entreprendre. Il épousa une riche héritière, d’une des

meilleures familles de Laconie, et devint ainsi l’allié des plus grands

personnages du royaume. Sa femme le suivit partout, lui donna une fille,

prit les fièvres et mourut. Il éleva son enfant lui-même, avec des soins

presque maternels. Lorsqu’il faisait sauter la petite sur ses genoux,

les brigands ses compagnons lui disaient en riant: «Il ne te manque que

du lait.»

L’amour paternel donna un nouveau ressort à son esprit. Pour amasser à

sa fille une dot royale, il étudia la question d’argent, sur laquelle il

avait eu des idées trop primitives. Au lieu d’entasser ses écus dans des

coffres, il les plaça. Il apprit les tours et les détours de la

spéculation; il suivit le cours des fonds publics en Grèce et à

l’étranger. On prétend même que, frappé des avantages de la commandite,

il eut l’idée de mettre le brigandage en actions. Il a fait plusieurs

voyages en Europe, sous la conduite d’un Grec de Marseille qui lui

servait d’interprète. Pendant son séjour en Angleterre, il assista à une

élection dans je ne sais quel bourg pourri du Yorkshire: ce beau

spectacle lui inspira des réflexions profondes sur le gouvernement

constitutionnel et ses profits. Il revint décidé à exploiter les

institutions de sa patrie et à s’en faire un revenu. Il brûla bon nombre

de villages pour le service de l’opposition; il en détruisit quelques

autres dans l’intérêt du parti conservateur. Lorsqu’on voulait renverser

un ministère, on n’avait qu’à s’adresser à lui: il prouvait par des

arguments irréfutables que la police était mal faite et qu’on

n’obtiendrait un peu de sécurité qu’en changeant le cabinet. Mais en

revanche il donna de rudes leçons aux ennemis de l’ordre en les

punissant par où ils avaient péché. Ses talents politiques se firent si

bien connaître, que tous les partis le tenaient en haute estime. Ses

conseils en matière d’élection étaient presque toujours suivis; si bien

que, contrairement au principe du gouvernement représentatif, qui veut

qu’un seul député exprime la volonté de plusieurs hommes, il était

représenté, lui seul, par une trentaine de députés. Un ministre

intelligent, le célèbre Rhalettis, s’avisa qu’un homme qui touchait si

souvent aux ressorts du gouvernement finirait peut-être par déranger la

machine. Il entreprit de lui lier les mains par un fil d’or. Il lui

donna rendez-vous à Carvati, entre l’Hymette et le Pentélique, dans la

maison de campagne d’un consul étranger. Hadgi-Stavros y vint, sans

escorte et sans armes. Le ministre et le brigand, qui se connaissaient

de longue date, déjeunèrent ensemble comme deux vieux amis. Au dessert,

Rhalettis lui offrit amnistie pleine et entière pour lui et les siens,

un brevet de général de division, le titre de sénateur et dix mille

hectares de forêts en toute propriété. Le pallicare hésita quelque

temps, et finit par répondre non. «J’aurais peut-être accepté il y a

vingt ans, dit-il, mais aujourd’hui je suis trop vieux. Je ne peux pas,

à mon âge, changer ma manière de vivre. La poussière d’Athènes ne me

vaut rien; je dormirais au sénat, et si tu me donnais des soldats à

commander, je serais capable de décharger mes pistolets sur leurs

uniformes, par la force de l’habitude. Retourne donc à tes affaires et

laisse-moi vaquer aux miennes.»

Rhalettis ne se tint pas pour battu. Il essaya d’éclairer le brigand sur

l’infamie du métier qu’il exerçait. Hadgi-Stavros se mit à rire et lui

dit avec une aimable cordialité:

«Compère! le jour où nous écrirons nos péchés, lequel de nous deux aura

la liste la plus longue?

--Songe enfin, ajouta le ministre, que tu ne saurais échapper à ta

destinée: tu mourras un jour ou l’autre de mort violente.

--Allah Kerim! répondit-il en turc. Ni toi ni moi n’avons lu dans les

étoiles. Mais j’ai du moins un avantage: c’est que mes ennemis portent

un uniforme et je les reconnais de loin. Tu ne peux pas en dire autant

des tiens. Adieu, frère.»

Six mois après, le ministre mourut assassiné par ses ennemis politiques;

le brigand vit encore.

Notre hôte ne nous raconta pas tous les exploits de son héros: la

journée n’y aurait pas suffi. Il se contenta d’énumérer les plus

remarquables. Je ne crois pas qu’en aucun pays les émules

d’Hadgi-Stavros aient jamais rien fait de plus artistique que

l’arrestation du _Niebuhr_. C’est un vapeur du Lloyd autrichien que le

pallicare a dévalisé à terre, sur les onze heures du matin. Le _Niebuhr_

venait de Constantinople: il déposa sa cargaison et ses passagers à

Calamaki, à l’orient de l’isthme de Corinthe. Quatre fourgons et deux

omnibus prirent les passagers et les marchandises pour les transporter

de l’autre côté de l’isthme, au petit port de Loutraki, où un autre

bateau les attendait. Il attendit longtemps. Hadgi-Stavros, en plein

jour, sur une belle route, en pays plat et déboisé, enleva les

marchandises, les bagages, l’argent des voyageurs et les munitions des

gendarmes qui escortaient le convoi. «Ce fut une journée de deux cent

cinquante mille francs!» nous dit Christodule avec une nuance d’envie.

On a beaucoup parlé des cruautés d’Hadgi-Stavros. Son ami Christodule

nous prouva qu’il ne faisait pas le mal par plaisir. C’est un homme

sobre et qui ne s’enivre de rien, pas même de sang. S’il lui arrive de

chauffer un peu trop fort les pieds d’un riche paysan, c’est pour savoir

où le ladre a caché ses écus. En général il traite avec douceur les

prisonniers dont il espère une rançon. Dans l’été de 1854, il descendit

un soir avec sa bande chez un gros marchand de l’île d’Eubée, M. Voïdi.

Il trouva la famille assemblée, plus un vieux juge au tribunal de

Chalcis, qui faisait sa partie de cartes avec le maître de la maison.

Hadgi-Stavros offrit au magistrat de lui jouer sa liberté: il perdit et

s’exécuta de bonne grâce. Il emmena M. Voïdi, sa fille et son fils: il

laissa la femme, pour qu’elle pût s’occuper de la rançon. Le jour de

l’enlèvement, le marchand avait la goutte, sa fille avait la fièvre, le

petit garçon était pâle et boursouflé. Ils revinrent deux mois après

tous guéris par l’exercice, le grand air et les bons traitements. Toute

une famille recouvra la santé pour cinquante mille francs: était-ce payé

trop cher?

«Je confesse, ajouta Christodule, que notre ami est sans pitié pour les

mauvais payeurs. Lorsqu’une rançon n’est pas soldée à l’échéance, il tue

ses prisonniers avec une exactitude commerciale: c’est sa façon de

protester les billets. Quelle que soit mon admiration pour lui et

l’amitié qui unit nos deux familles, je ne lui ai pas encore pardonné le

meurtre des deux petites filles de Mistra. C’étaient deux jumelles de

quatorze ans, jolies comme deux petites statues de marbre, fiancées à

des jeunes gens de Léondari. Elles se ressemblaient si exactement, qu’en

les voyant ensemble on croyait y voir double et l’on se frottait les

yeux. Un matin, elles allaient vendre des cocons à la filature; elles

portaient ensemble un grand panier, et elles couraient légèrement sur la

route comme deux colombes attelées au même char. Hadgi-Stavros les

emmena dans la montagne et écrivit à leur mère qu’il les rendrait pour

dix mille francs, payables à la fin du mois. La mère était une veuve

aisée, propriétaire de beaux mûriers, mais pauvre d’argent comptant,

comme nous sommes tous. Elle emprunta sur ses biens, ce qui n’est jamais

facile, même à vingt pour cent d’intérêt. Il lui fallut six semaines et

plus pour réunir la somme. Lorsqu’elle eut enfin l’argent, elle le

chargea sur un mulet et partit à pied pour le camp d’Hadgi-Stavros. Mais

en entrant dans la grande _langada_ du Taygète, à l’endroit où l’on

trouve sept fontaines sous un platane, le mulet qui marchait devant

s’arrêta net et refusa de faire un pas. Alors la pauvre mère vit sur le

bord du chemin ses petites filles. Elles avaient le cou coupé jusqu’à

l’os, et ces jolies têtes ne tenaient presque plus au corps. Elle prit

les deux pauvres créatures, les chargea elle-même sur le mulet et les

ramena à Mistra. Elle ne put jamais pleurer: aussi elle devint folle et

mourut. Je sais qu’Hadgi-Stavros a regretté ce qu’il avait fait: il

croyait que la veuve était plus riche et qu’elle ne voulait pas payer.

Il avait tué les deux enfants pour l’exemple. Il est certain que depuis

ce temps-là ses recouvrements se sont toujours bien faits, et que

personne n’a plus osé le faire attendre.

«_Brutta carogna_! cria Giacomo en frappant un coup qui ébranla la

maison comme un tremblement de terre. Si jamais il me tombe sous la

main, je lui servirai une rançon de dix mille coups de poing qui lui

permettra de se retirer des affaires.

--Moi, dit le petit Lobster avec sort sourire tranquille, je ne demande

qu’à le rencontrer à cinquante pas de mon revolver. Et vous, oncle

John?»

Harris sifflait entre ses dents un petit air américain, aigu comme une

lame de stylet.

«En croirai-je mes oreilles? ajouta de sa voix flûtée le bon M. Mérinay,

mortel harmonieux. Est-il possible que de telles horreurs se commettent

dans un siècle comme le nôtre? Je sais bien que la _Société pour la

moralisation des malfaiteurs_ n’a pas encore établi de succursales dans

ce royaume; mais en attendant n’avez-vous pas une gendarmerie?

--Certainement, reprit Christodule: 50 officiers, 152 brigadiers et 1250

gendarmes, dont 150 à cheval. C’est la meilleure troupe du royaume,

après celle d’Hadgi-Stavros.

--Ce qui m’étonne, dis-je à mon tour, c’est que la fille du vieux coquin

l’ait laissé faire.

--Elle n’est pas avec lui.

--A la bonne heure! Où est-elle?

--En pension.

--A Athènes?

--Vous m’en demandez trop: je n’en sais pas si long. Toujours est-il que

celui qui l’épousera fera un beau mariage.

--Oui, dit Harris. On assure également que la fille de Calcraft n’est

pas un mauvais parti.

--Qu’est-ce que Calcraft?

--Le bourreau de Londres.»

A ces mots Dimitri, le fils de Christodule, rougit jusqu’aux oreilles.

«Pardon, monsieur, dit-il à John Harris, il y a grande différence entre

un bourreau et un brigand. Le métier de bourreau est infâme; la

profession de brigand est honorée. Le gouvernement est obligé de garder

le bourreau d’Athènes au fort Palamède, sans quoi il serait assassiné;

tandis que personne ne veut de mal à Hadgi-Stavros, et que les plus

honnêtes gens du royaume seraient fiers de lui donner la main.»

Harris ouvrait la bouche pour répliquer, lorsque la sonnette de la

boutique retentit. C’était la servante qui rentrait avec une jeune fille

de quinze à seize ans, habillée comme la dernière gravure du _Journal

des modes_. Dimitri se leva en disant: «C’est Photini!»

«Messieurs, dit le pâtissier, parlons d’autre chose, s’il vous plaît.

Les histoires de brigands ne sont pas faites pour les demoiselles.»

Christodule nous présenta Photini comme la fille d’un de ses compagnons

d’armes, le colonel Jean, commandant de place à Nauplie. Elle s’appelait

donc Photini fille de Jean, suivant l’usage du pays, où il n’y a pas, à

proprement parler, de noms de famille.

La jeune Athénienne était laide, comme les neuf dixièmes des filles

d’Athènes. Elle avait de jolies dents et de beaux cheveux, mais c’était

tout. Sa taille épaisse semblait mal à l’aise dans un corset de Paris.

Ses pieds arrondis en forme de fers à repasser devaient souffrir le

supplice: ils étaient faits pour se traîner dans des babouches, et non

pour se serrer dans des bottines de Meyer. Sa face rappelait si peu le

type grec, qu’elle manquait absolument de profil; elle était plate comme

si une nourrice imprudente avait commis la faute de s’asseoir sur la

figure de l’enfant. La toilette ne va pas à toutes les femmes: elle

donnait presque un ridicule à la pauvre Photini. Sa robe à volants,

soulevée par une puissante crinoline, faisait ressortir la gaucherie de

sa personne et la maladresse de ses mouvements. Les bijoux du

Palais-Royal, dont elle était émaillée, semblaient autant de points

d’exclamation destinés à signaler les imperfections de son corps. Vous

auriez dit une grosse et courte servante qui s’est endimanchée dans la

garde-robe de sa maîtresse.

Aucun de nous ne s’étonna que la fille d’un simple colonel fût si

chèrement habillée pour passer son dimanche dans la maison d’un

pâtissier. Nous connaissions assez le pays pour savoir que la toilette

est la plaie la plus incurable de la société grecque. Les filles de la

campagne font percer des pièces d’argent, les cousent ensemble en forme

de casque, et s’en coiffent aux jours de gala. Elles portent leur dot

sur la tête. Les filles de la ville la dépensent chez les marchands, et

la portent sur tout le corps.

Photini était en pension à l’Hétairie. C’est, comme vous savez, une

maison d’éducation établie sur le modèle de la Légion d’honneur, mais

régie par des lois plus larges et plus tolérantes. On y élève non

seulement les filles des soldats, mais quelquefois aussi les héritières

des brigands.

La fille du colonel Jean savait un peu de français et d’anglais; mais sa

timidité, ne lui permettait pas de briller dans la conversation. J’ai su

plus tard que sa famille comptait sur nous pour la perfectionner dans

les langues étrangères. Son père, ayant appris que Christodule

hébergeait des Européens honnêtes et instruits, avait prié le pâtissier

de la faire sortir tous les dimanches et de lui servir de correspondant.

Ce marché paraissait agréer à Christodule, et surtout à son fils

Dimitri. Le jeune domestique de place dévorait des yeux la pauvre

pensionnaire, qui ne s’en apercevait pas.

Nous avions fait le projet d’aller tous ensemble à la musique. C’est un

beau spectacle, que les Athéniens se donnent à eux-mêmes tous les

dimanches. Le peuple entier se rend, en grands atours, dans un champ de

poussière, pour entendre des valses et des quadrilles joués par une

musique de régiment. La cour n’y manquerait pas pour un empire. Après le

dernier quadrille, chacun retourne chez soi, l’habit poudreux, le cœur

content, et l’on dit: «Nous nous sommes bien amusés.»

Il est certain que Photini comptait se montrer à la musique, et son

admirateur Dimitri n’était pas fâché d’y paraître avec elle; car il

portait une redingote neuve qu’il avait achetée toute faite au dépôt de

_la Belle jardinière_. Malheureusement la pluie se mit à tomber si dru,

qu’il fallut rester à la maison. Pour tuer le temps, Maroula nous offrit

de jouer des bonbons: c’est un divertissement à la mode dans la société

moyenne. Elle prit un bocal dans la boutique, et distribua à chacun de

nous une poignée de bonbons indigènes, au girofle, à l’anis, au poivre

et à la chicorée. Là-dessus, on donna des cartes, et le premier qui

savait en rassembler neuf de la même couleur recevait trois dragées de

chacun de ses adversaires. Le Maltais Giacomo témoigna par son attention

soutenue que le gain ne lui était pas indifférent. Le hasard se déclara

pour lui: il fit une fortune, et nous le vîmes engloutir sept ou huit

poignées de bonbons qui s’étaient promenés dans les mains de tout le

monde et de M. Mérinay.

Le roi des montagnes · 第 1 / 15 段