* * * * *
Le 30.--Qu’il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux
raisins-chasselas que tu aimais! En m’y voyant, en mettant le pied où tu
l’avais mis, la tristesse m’a rempli l’âme. Je me suis assise à l’ombre
d’un cerisier, et là, pensant au passé, j’ai pleuré. Tout était vert,
frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d’automne sont
belles, la température adoucie, le ciel plus nuagé, des teintes de deuil
qui commencent. Tout cela, je l’aime, je m’en savoure l’œil, m’en
pénètre jusqu’au cœur, qui tourne aux larmes. _Vu seule_, c’est si
triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains pas. L’âme doit goûter
d’ineffables ravissements,
Se plongeant dans l’extase où fut l’aveugle-né
Quand le jour apparut à son œil étonné.
* * * * *
Le 31.--Quelle différence de ce que je dis à ce que je dirais s’il
vivait! Mon Dieu, tout est changé en moi et hors de moi: la mort étend
quelque chose de noir sur toutes choses.--Écrit à Misy sur la mort de
son oncle Jules de Roquefeuil, disparu tout jeune de ce monde. De tous
côtés, des tombes s’ouvrent.
«Cet étrange secret dans lequel Dieu s’est retiré, impénétrable à la vue
de l’homme, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de
la vue des hommes.»
«L’homme est ainsi fait qu’à force de lui dire qu’il est un sot, il le
croit; et à force de se le dire à soi-même, on le croit...»
«... Dieu a créé l’homme avec deux amours: l’un pour Dieu, l’autre pour
soi-même... Le péché étant arrivé, l’homme a perdu le premier de ces
amours; et l’amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme
capable d’un amour infini, cet amour-propre s’est étendu et débordé dans
le vide que l’amour de Dieu a laissé[30].»
[30] Pascal, _Pensées_; Lettre sur la mort de son père.
Il pleut; cette pluie, qui reverdit prés et bois, tombe sur la terre qui
te couvre et dissout tes restes au cimetière, là-bas, à Andillac. Qu’on
est heureux de penser qu’il y a dans l’homme quelque chose que n’atteint
pas la destruction!
«Il est des créatures que vous retirez de ce monde pour de légères
faiblesses; c’est par amour et pour leur sauver de nouvelles
chutes.»--Si on ne savait que cette pensée est de Shakspeare, on la
croirait de Fénelon. Oh! je sais à qui je l’applique.
* * * * *
Le 5 septembre.--Une lettre de Marie, la triste Marie, qui récite tous
les jours l’office des morts. Ainsi le cœur de la femme: même en se
tournant vers Dieu, il regarde ses affections.
* * * * *
Le 9.--Le découragement me prend pour tout dans la vie. Je ne
continuerai pas d’écrire. A quoi bon ce mémorandum? Pourquoi? puisque ce
ne peut être pour lui! Quand il vivait, j’avais en lui mon soutien;
j’avais mon plaisir dans la pensée de lui faire plaisir.--Cela ôté, que
reste-t-il à ces distractions humaines, lectures, pensées, poésie? rien
que leur valeur, qui n’est rien.
Écrit à Marie, autre poésie vivante encore. Je lui dis: «Croyez que vous
êtes aimée du cœur le plus mort.»
* * * * *
Le 25.--Encore à Marie.
* * * * *
Le 30.--A mon frère de Paris, le frère de celui de la tombe.
Plus d’écriture ici, plus de pensées; l’illusion n’est plus possible; à
chaque mot, à chaque ligne, je vois qu’il ne me lira pas. Mon Dieu,
j’avais tant l’habitude de lui tout dire; je l’aimais tant! «Le plus
grand malheur de la vie, c’est d’en rompre les relations.» Oh! que
j’éprouve la vérité de ces mots, qui m’avaient frappée dans un livre aux
Coques.
J’ai besoin du Ciel.
Ce n’est pas pour rien que nous nous serons rencontrés dans la vie. Je
tâcherai, mon Dieu, de les tourner vers vous.
Je voudrais que le ciel fût tout tendu de noir,
Et qu’un bois de cyprès vînt à couvrir la terre;
Que le jour ne fût plus qu’un soir.
Une gazelle errante
S’abrite en cette tour,
Et l’hirondelle y chante,
Y chante nuit et jour.
* * * * *
Le 3 octobre.--Écrit à Paris. Oh! quel jour anniversaire de mon départ
l’an dernier!--Dirai-je ici tous les souvenirs qui me viennent, larmes,
regrets, passé perdu, sitôt changé en deuil?--Mon cœur est plein, il
veut pleurer.--Maurice, Maurice, n’est-ce pas vrai, les pressentiments?
Quand je pense à ceux qui me tourmentaient dans la route et à Paris et
le jour de la noce, et qui se sont accomplis! Je rêvais mort; je ne
voyais que draperies mortuaires dans ce Salon où l’on dansait, où je
dansais dans ma tristesse, car je voulais écarter ces pensées.
N’est-ce pas temps perdu que de rappeler ces choses, mon Dieu! Je suis
seule devant vous: je pourrais mieux faire que de m’affliger.
N’êtes-vous pas là pour mon espérance, pour ma consolation, pour me
faire voir un monde meilleur où est mon frère?
* * * * *
Le 4.--Je voulais envoyer à son ami deux grenades du grenadier dont il a
travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier
mouvement sur la terre.
* * * * *
Le 6.--A l’heure qu’il est, midi, premier dimanche d’octobre, j’étais à
Paris, j’étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an
passé, mon Dieu!--Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui
l’avais rêvé mort dans la route!--Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice
à la messe à une heure. Aujourd’hui à Lentin, dans la pluie, les
poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton
Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C’est ton frère, ton ami,
le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera
jamais ni en cette vie ni en l’autre. Consolons-nous dans cette
espérance, et qu’en Dieu on retrouve tout ce qu’on a perdu. Si je
pouvais m’en aller en haut; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle
qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l’âme au ciel,
oh! je n’aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie c’est une
épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand
on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des
larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je
goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le
silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes
qui vous aimèrent.
* * * * *
Le 19.--Trois mois aujourd’hui de cette mort, de cette séparation. Oh!
la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu’elle
reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du
19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note
ma vie. Eh! qu’y mettrais-je maintenant, si je n’y mettais mes larmes,
mes souvenirs, mes regrets de ce que j’ai le plus aimé? C’est tout ce
qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, _mon
tous les jours_ au Cayla. J’allais cesser de le faire, il y avait trop
d’amertume à lui parler dans la tombe; mais puisque vous êtes là, frère
vivant, et avez plaisir de m’entendre, je continue ma causerie intime;
je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort.
_J’écrirai pour vous comme j’écrivais pour lui._ Vous êtes mon frère
d’adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité,
consolation et tristesse: Maurice partout. C’est donc aujourd’hui 19
octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque
dans ma vie, ma vie d’isolement, de solitude, d’inconnue qui s’en va
vers quelqu’un du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, je vous
l’ai dit, je crois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à
quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, mais ne
m’étonne pas. Quelqu’un, une femme, me disait qu’à ma place elle serait
bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je
le serais. Rien ne me gêne avec vous. En vérité, pas plus qu’avec
Maurice, vous m’êtes lui au cœur et à l’intelligence. C’est à ce point
de vue que se met notre intimité.
* * * * *
Le 20.--La belle matinée d’automne! Un air transparent, un lever du jour
radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages
d’un éclat, d’une couleur molle et vive, du coton d’or sur un ciel bleu.
C’était beau, c’était beau! Je regrettais d’être seule à le voir. J’ai
pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend
sitôt le beau dans son âme d’artiste. Et puis Maurice et puis vous, je
vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla; mais devons-nous
nous rencontrer jamais plus sur la terre!
En allant au Pausadou, j’ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je l’ai
laissée pour le retour, et j’ai passé par un autre chemin. Adieu ma
fleur. Quand j’y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois je ne
laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela
n’arrive-t-il pas dans la vie?
Dimanche aujourd’hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante
d’herbe. Comme c’est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hâte sur la
mort, et que c’est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans la
foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières où
nous semblons disparus!
* * * * *
Le 21.--Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce
calme d’une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l’agitation.
Le repos n’est bon qu’en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la
mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement! Je meurs d’envie de
tout ce qui est céleste: c’est qu’ici-bas tout est vil et porte un poids
de terre.
Lu quelques pages d’un voyage en Espagne. Singulier peuple de brigands
et de moines. Les moines sont tombés, que reste-t-il maintenant? Nous le
voyons, des égorgeurs, Don Carlos à Bourges, l’héritier de Ferdinand le
Catholique mis hors du trône et du royaume, prisonnier en France. Cette
lecture m’intéresse. C’est l’élégant journal d’un voyageur aimable, qui
cause en courant, et peint, avec le bon ton et la grâce d’esprit d’un
homme du monde, tout ce qu’il rencontre. Les lourdes descriptions
m’assomment. J’aime aussi M. de Custine, qui m’amuse, quoiqu’il soit
parfois un peu long; mais c’est comme la longueur d’un bal. Puis il
vient si peu de livres au Cayla, que, pour peu qu’ils puissent plaire,
ils plaisent beaucoup.
* * * * *
Le 22.--Une lettre de Marie, de Marie ma sœur, qui m’a quittée pour
quelques jours avec Érembert. Me voici seule avec mon père. Que notre
famille est réduite, et je tremble en pensant que le cercle peut encore
se rétrécir!
Lu quelques passages des _Saints Désirs de la Mort_, livre pieusement
spirituel que j’aime, lecture qui porte au ciel. J’en ai besoin pour mon
âme qui tombe, qui s’affaisse sous le poids de la vie. On peut se
distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent.
Que je plains les âmes tristes qui ne savent pas cela, ou ne le veulent
pas croire! J’en ai tant parlé à Maurice; j’en parle à tout ce que
j’aime, des choses de l’éternité; car, voyez-vous, je n’aime pas pour ce
monde, ce n’est pas la peine: c’est le ciel le lieu de l’amour.
* * * * *
Le 24.--Lecture, ni écriture, ni prière ne peuvent empêcher les larmes
aujourd’hui. Mon pauvre Maurice! Je me suis mise à penser à tout ce
qu’il a souffert, physiquement et dans l’âme, les derniers temps de sa
vie. Que cette vue est déchirante! Mon Dieu, ne l’aurez-vous pas
soutenu?
* * * * *
[Le 27.]--Nulle envie d’écrire depuis deux jours. Si je reprends la
plume aujourd’hui, c’est qu’en ouvrant mon portefeuille vert, j’ai vu ce
cahier et j’y mets que mon père vient de me remettre un paquet de
lettres de son cher Maurice, et de ses cheveux, pour les renfermer, ces
précieux restes, avec les autres que j’ai. O enterrement! Écrirai-je ce
que je sens, ce que je pense, ce que je souffre? Je n’écris pas: je ne
parlerais que du ciel et d’une tombe, de ces choses qui ne doivent se
dire qu’à Dieu.
* * * * *
Le 1er novembre.--Quel anniversaire! J’étais à Paris, assise seule dans
le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des
Saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d’âme et de cœur, et
me donna un cahier de papier avec un «Je veux que tu m’écrives là ton
tous les jours à Paris.» Oh! pauvre ami! je l’ai bien écrit, mais il ne
l’a pas lu[31]! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant
d’avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses,
ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il
est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et
dont l’entière réalisation s’achève ailleurs, dans l’autre vie. Ce monde
n’est qu’un lieu de transition, comme les saints l’ont cru, comme l’âme
qui pressent le _quelque autre part_ le croit aussi. Eh, quel bonheur
que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous finissions à
la tombe, le bon Dieu serait méchant; oui, méchant, de créer pour
quelques jours des créatures malheureuses: horrible à penser. Rien que
les larmes font croire à l’immortalité. Maurice a fini son temps de
souffrance, j’espère, et aujourd’hui je le vois à tout moment parmi les
bienheureux; je me dis qu’il doit y être, qu’il plaint ceux qu’il voit
sur la terre, qu’il me désire où il est, comme il me désirait à Paris.
Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour
l’an dernier; que j’avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir
ni entendre. Plus de rapports après tant d’intimité! C’est en ceci que
la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au
cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l’éternité. Qui n’a pas Dieu
avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant
atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l’autre monde?
Oh! la foi ne vous manque pas, sans doute; mais avez-vous une foi
consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l’avez pas, je
me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j’avais à cet
égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre,
presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l’aimais, ni
auquel je l’aime: c’est quelque chose qui monte vers l’infini, vers
Dieu. Là je m’arrête; à cette pensée s’attache un million de pensées
mortes et vives, mais surtout mortes, mon mémorandum, commencé pour lui,
continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l’an dernier et
maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, _j’ai été délaissée en
une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses_.
[31] Ce cahier a échappé aussi à nos recherches.