Le jour des Morts.--

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon;

Voilà le vent qui s’élève

Et gémit dans le vallon.

. . . . . . . . . . . . .

C’est la saison où tout tombe,

Aux coups redoublés des vents:

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants.

Il y a peu d’années nous disions cela; nous récitions ces vers, Maurice

et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le

voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je

comptais bien laisser en ce monde, entouré d’enfants qui m’auraient

pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c’est moi qui pleure; c’est

moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j’ai eu d’espérance,

de bonheur en affection humaine. Oh! que cela déprend de toutes choses

et porte l’âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n’est pas la

mort. Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd’hui. O terrible fête

des morts!

* * * * *

Le 3 novembre.--Je vous ai écrit hier, ami de Maurice, toute triste que

j’étais. Il n’y a qu’à vous que je puisse parler dans les larmes, comme

je l’ai fait dans ma lettre. A Marie, cela ferait mal, à d’autres sans

intérêt, et puis la douleur ne se laisse voir qu’aux intimes.

* * * * *

Le 5.--Posé mon front sur les mains de mon père posées sur ses genoux.

Oh! le doux oreiller! Tout mon cœur s’était porté à ma tête dans ce

repos pour en jouir. Mon père est bon, d’une bonté tendre, ardente et

pour ainsi dire amoureuse, comme on dit de la bonté divine dont les

pères tiennent, et il se fait aimer avec abandon. Je ne lui cache que ce

qui pourrait le peiner. Les lettres de Marie, les vôtres, je lui fais

tout voir. J’hésite pourtant encore à lui montrer mes cahiers, à cause

de ce fond de vie quelquefois triste qui s’y trouve.

Une visite, un curé du voisinage qui m’a fait plaisir. La vue d’un

prêtre, quand il est bon, est bonne aux affligés, et celui-ci est de

ceux à qui les saints tireraient leur chapeau. Il nous a parlé de sa

petite église, de sa petite paroisse, de ses petites croix, et, de l’un

à l’autre, nous a menés à une heure de conversation que j’ai trouvée

courte. En trouve-t-on autant dans le monde? Plus d’une fois, dans un

salon, il m’est arrivé de bâiller dans mon mouchoir. Ce n’est pas tant

l’esprit ni ce qu’on dit qui attache, qu’une certaine façon de dire.

Le facteur! des lettres! Oh! sait-on ce que c’est que des lettres à la

campagne? Ces chers absents qui vous reviennent en cœur et en âme. Que

ne peut-on écrire au ciel!

* * * * *

Le 6.--Un enfant est venu m’apporter un oiseau mort qu’il avait pris

sous une pierre. Pauvre oiseau! Je suis à penser comme cette jolie

petite vie d’indépendance, de chants, tout aérienne, a été atteinte

comme une autre, est tombée sous ce trébuchet de la mort où tout tombe.

Je n’ai pas écrit hier et n’écrirai pas de suite. Que feriez-vous de

trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an

durant, passer des flots pareils? La diversion fait l’intérêt des yeux

et de l’esprit, car nous ne nous plaisons qu’en curiosité. Où il n’y a

pas de nouveau, on s’ennuie. Il y a eu tels jours d’immobilité où j’ai

souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car,

excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait

mouvement dans ma vie.

Dans ce moment, je rentre d’une petite promenade au soleil, et rien ne

bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l’air chaud.

Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait

vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes,

ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole

qu’intérieure, sans sentiments que d’intelligence, sans vie que celle de

l’âme: il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un

bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller

cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour

pour cela, comme saint Arsène et tant d’autres qui, ayant goûté des

deux, ne voulurent pas retourner au monde. C’est que le monde ne

contente pas l’âme; il l’amuse et ne la fait pas vivre: c’est ce qu’on

sent pour peu qu’on avance en âge, quand le cœur se déprend des

illusions comme il s’y était pris de lui-même. On se trouve tout étonné

et triste près du vide que font les plaisirs en se retirant. Que devenir

alors? La foi l’enseigne, le chrétien le sait. Mon pauvre Maurice! que

de fois je lui parlais ainsi, lui demandant s’il le trouvait vrai, et il

ne me disait pas non. Je ne hais pas le monde néanmoins; je sais y vivre

et m’en passer, et je plains ceux qui sont ou ses esclaves ou ses

fidèles, ses malheureux ou ses fous.

Voilà certes ce que je ne pensais pas écrire en revenant du soleil; mais

voilà où la solitude me mène, à l’aimer et à en parler, et cela avec

vous, ami du monde. Il faut bien que vous vous soyez fait mon frère. A

un frère on dit tout ce qui vient en pensée. Je ne sais si vous vous

plairez aux miennes. J’ai parfois douté si je n’ennuyais pas Maurice;

mais écartant bientôt le doute (que pour rien je ne puis souffrir),

j’écrivais en pleine foi lettres et cahiers qu’il aimait. Je l’ai su,

bien su, ce qui lui venait de son amitié pour moi. Cher ami! que je

pense à lui aujourd’hui; que ce matin dans la prière je me sentais

portée vers l’autre vie où il est, où il m’attend comme il m’attendait à

Paris! Eh! que nous verrons là d’autres merveilles que dans ces villes

sur la boue! Depuis cette mort, je n’estime rien la terre; Dieu m’en

avait avant appris le prix; mais le comprendre, le peu qu’est ce monde,

il faut que le cœur ait sa leçon, et le mien l’a eue! Maintenant je vais

m’occuper d’autre chose que d’écrire ici. Avec ou sans plaisir, tant que

l’âme est ici, tant qu’on a charge de vie, il faut en remplir les

obligations.

* * * * *

Le 8.--Louise, Marie des Coques me sont arrivées ce soir par lettre:

aimable rencontre des plus aimables femmes et amies que je connaisse.

Ressemblant beaucoup l’une à l’autre. Marie plus développée dans le

monde. Causé longuement à leur sujet avec mon père et des affections du

cœur. Je l’ai consulté à cette occasion et sur un chapitre de

l’_Imitation_ qui m’avait troublée. Il m’a calmée et fait voir que je

prenais les choses dans un sens trop exclusif, que ma lecture pieuse

s’appliquait aux personnes des cloîtres et non à celles qui sont dans le

monde. Grâce à mon père, je puis donc garder sans crainte toutes mes

affections; car, après des élans de cœur, je me retire effrayée,

craignant d’aimer trop. Si le cœur s’employait ici, il n’y en aurait pas

pour le ciel. Je veux porter ce qui aime dans l’autre vie.

* * * * *

Le 10.--Caroline nous a écrit après un assez long silence, assez long

pour me donner le temps de croire à un oubli. J’en avais de la peine; je

voudrais un avenir sinon d’amitié, du moins de bienveillance avec cette

jeune femme, cette femme de mon frère. Ce titre l’attache tant à mon

cœur! Je serais sensiblement affectée si je la voyais se détacher

entièrement. Sa lettre est bonne, marquée d’intérêt; j’en suis contente.

Pauvre chère veuve, que je voudrais pouvoir l’embrasser en ce moment! Je

la regarde comme une sœur, comme une sœur qui se trompe. Il ne faut pas

lui en vouloir, elle ne croit pas se tromper.

Demain matin, après l’aurore, je m’achemine chez des parents à deux

lieues d’ici. Journée perdue pour écrire et pour ma vie d’habitude; mais

je reviendrai peut-être avec quelque chose de neuf, comme font les

touristes, qui ont tous vu de l’extraordinaire où qu’ils aillent.

* * * * *

Le 12.--Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites

choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans

les bois, me laissait beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui,

et que le cœur fournit abondamment? Je ne sais, mais n’ayant plus le

plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n’offre pas l’intérêt que

j’y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n’est changé, c’est donc

moi au dedans. Tout me devient d’une même couleur triste, toutes mes

pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d’écrire. Qu’écrirais-je

d’ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à

qui il est difficile d’en faire?

Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand?

Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et

les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces choses

perdues. Ce n’est pas un malheur d’être une fleur sans date. Tout ce qui

prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m’intéresse plus

qu’elle n’eût pu faire sur sa rose et son rosier. J’en ai quitté de

lire. Pour peu qu’on ait l’âme réfléchissante, il y a de quoi s’arrêter

à chaque instant et se mettre en pensée sur ce qui se présente dans la

vie.

Le front sur une fleur, je pensais à la tombe.

La pensée de la mort, de Dieu et de ceux que j’aime ne me quitte pas.

* * * * *

Le 14.--Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé

chercher quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce

qu’il apportera. J’ai demandé _Notre-Dame de Paris_, que jusqu’ici je

n’avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je à présent? C’est que je me

sens le cœur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu’on dit

qu’il y a des beautés là-dedans que j’ai envie de connaître, et qu’un

homme de Dieu qui a du crédit sur moi m’a dit que je pouvais faire cette

lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir. Le diable

même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n’est pas le prendre.

Peut-être serait-il mieux de rester dans l’ignorance de tout livre et de

toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de savoir. Ce n’est pas

pour m’instruire, c’est pour m’élever que je lis; tout m’est échelle

pour le ciel, même ce petit cahier que j’attache à une pensée céleste.

Dieu la connaît. Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout

voir. Je ne saurais me passer de l’approbation divine en ma vie et mes

affections, mais peu m’enquiers de celle des hommes, encore moins des

femmes.

* * * * *

Le 15.--Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage. A

pareille heure, un an passé, nous étions à l’Abbaye-aux-Bois, lui, vous,

moi, moi à côté de lui. Je viens d’une église aussi, et d’auprès de lui

sur sa tombe.

* * * * *

Le 16.--Plus rien mis hier après ces lignes. Il est des sentiments qui

dépassent toute expression. Dieu sait dans quel abîme j’étais plongée et

accablée des souvenances de noces. C’était lui et sa belle fiancée

agenouillés devant l’autel, le Père Buquet les bénissant et leur parlant

d’avenir, la foule assistante, le chant de l’orgue, cette quête pour les

pauvres où j’avais quelque embarras, la signature à la sacristie, tant

de témoins de ce brillant contrat avec la mort.--La rencontre dehors

d’un char funèbre; le déjeuner à côté de vous où vous me disiez: «Que

votre frère est beau!» où nous parlâmes tant de sa vie;--la soirée, le

bal où je dansai pour la première et dernière fois. Je dois à Maurice

des choses uniques. Le plaisir de lui voir l’air content, d’être à sa

fête, et au fond de cette joie des serrements de cœur, et cette horrible

vision des cercueils autour du salon,--posés sur ces tabourets longs et

drapés à franges d’argent. Oh! que je fus glacée au sortir de leur

chambre, en toilette avec des fleurs pour le bal, que cela me vînt! J’en

fermai les yeux. Journée, soirée si diversement mémorables, date de tant

de douleurs, je n’en puis ôter mon âme. Je m’enfonce en toutes ces

choses, et quand je songe à tout ce que j’avais mis de bonheur dans un

être qui n’est plus maintenant qu’en souvenir, j’en éprouve une

inénarrable tristesse, et j’en apprends à ne faire fond sur aucune vie

ni sur rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c’est fini du peu

qui m’y pouvait plaire. J’ai des liens de cœur, plus aucun de bonheur,

de fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans

roses. Tout m’était riant en lui, tout me plaisait, jusqu’aux peines:

mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez-vous que j’aime à

présent?

* * * * *

Le 17.--Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil.

Cela ravive, fait du bien, tant à sentir qu’à jouir, qu’à admirer.

Quoiqu’à présent je m’informe beaucoup moins de l’état du ciel qu’hélas!

il y a quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau

jour, la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.

Ah! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne

l’attendais pas sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas

surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un

peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j’ai trouvé dans cette lettre

des choses qui m’ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l’âme pour

une pauvre âme de frère, pour quelqu’un qui dit: _Je ne prie pas._ Dieu

sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J’ai l’intérêt de la

vie future de ceux que j’aime, et qui n’y croient pas, tant en croyance

et tant à cœur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le

martyre. Ceci n’est pas une exagération, mais bien pris dans toute la

raison et le sentiment de la foi.--Érembert, Marie qui arrivent!

* * * * *

Le 28.--Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette

lacune qui ne seront nulle part, pas même ici!... Repris pour noter une

lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas!

non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve inutile

d’écrire!

* * * * *

Le 10 décembre.--Enfin pourrai-je écrire? Que de fois j’ai pris la plume

depuis huit jours, et la plume m’est tombée des doigts sans rien faire!

Il y a eu tant de tristesse dans mon âme, tant de secousses dans mon

être! O Dieu! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d’anéantissement

moral. Que cet état est terrible! Rien n’apaise, rien ne soutient:

travail, repos, livres, hommes, tout est à dégoût. On voudrait mourir.

Dans cette lutte, l’âme sans foi serait perdue, oh! perdue, si Dieu ne

se montre; mais il ne manque pas, mais quelque chose d’inattendu vient

d’en haut.

J’ai trouvé dans les paroles d’un prêtre (encore un ami de Maurice!) un

secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me

fait sentir la foi dans ce qu’elle a de plus doux et de plus fort, la

puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y

atteindre. Ce sont des efforts qui me fatiguent, me brisent. Nous sommes

trop petits pour les choses du ciel. Le besoin d’un médiateur se fait

sentir en nous-mêmes. Entre Dieu et l’homme, Jésus-Christ. Entre

Jésus-Christ et nous, le prêtre, celui qui met l’Évangile à la portée

d’un chacun. Aux uns il faut les menaces, aux autres les espérances: à

moi, il me faut l’amour, l’amour de Dieu, l’unique véritable. Dès qu’on

me remet là, dès que j’y suis en plein, je cesse de souffrir de

souffrances désespérées. Que béni soit le saint prêtre, l’ami du frère

qui a consolé la sœur! C’est parce qu’il a connu Maurice que je suis

allée le trouver, que j’ai pensé qu’il me connaîtrait plutôt qu’un

autre. Je ne me suis pas trompée; en effet, il m’a comprise. Il a

connaissance du cœur et des agonies de l’âme et des tristesses jusqu’à

la mort, et il vous soutient, cet ange...

Qui m’eût dit, il y a dix ans, quand ils étaient au collége, que cet

enfant saurait mes douleurs, que je les lui confierais, qu’il les

apaiserait par des paroles comme je n’en ai pas entendu, paroles divines

que j’irai de temps en temps écouter quoique ce soit un peu loin d’ici?

Quand je souffrirai trop, je ferai ce pèlerinage. Frère de cœur, vous me

voyez toute ici jusqu’à l’intime, au fond de l’être, comme voyait

Maurice. Peut-être ne lirez-vous ceci qu’après ma mort, et alors vous

trouverez moins incomprenable, moins étrange pour vous, ce qui se

passait en cette pauvre anachorète pendant sa vie, ce qu’elle vous

contait de son âme.

* * * * *

Le 13.--Avant de sortir d’ici, de ma chambre, je veux dire à ce cher

mémorandum que vous me priez de continuer, que je viens de lire une de

vos lettres, lettre de frère et d’ami, toute franche d’affection et

d’épanchement, où ces mots surtout m’ont touchée: _Je veux que vous ayez

le fil de mon âme, je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de

prédestination autant que d’adoption volontaire et réfléchie..._ Je me

saisis de cela, et j’en forme de vous à moi, de ce _fil de votre âme_,

un nœud qui ne se détachera pas. Prié pour Paula. Pauvre âme de jeune

fille, où est-elle? Cette mort qui vous l’a prise, où l’aura-t-elle

portée? Il est plusieurs demeures dans l’autre monde, et moi je tremble

pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si

fautive. Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait

craindre; et puis qui sait comment elle vous était liée, cette enfant

qui vous était attachée plus qu’âme vivante? Mais laissons-la, aussi

bien est-il de ne penser pas à mal sur personne.

* * * * *

Le 14.--Lettre à Marie pour ce que vous me demandez d’elle. Ni lu ni

rien fait qu’écrire. La pensée renaît et coule, source arrêtée par un

cercueil, mais le flot a passé dessus. Je reprendrai ici mon cours,

tantôt torrent, tantôt filet d’eau, suivant ce qui vient à l’âme. La

nuit me sort d’ici et de ma chambrette, où j’ai passé tout un jour en

calme et en solitude. C’est singulier comme je l’aime, cet à part de

tout.

* * * * *

Le 15.--En revenant de la messe (il est dimanche), j’ai fait chemin avec

une femme qui me contait ses souffrances. Pauvre meunière! entourée de

huit enfants, toute dévorée d’affections, et qui néanmoins en pleure

une, pleure toujours sa mère qui lui manque. «Je la cherche partout, me

disait-elle, et la nuit j’en rêve et je sens qu’elle me caresse.» Il y a

dans cette douleur et dans cette façon de sentir une tendresse infinie,

une expression du cœur de la femme qui plaît tant au naturel, ce qui ne

se voit peut-être pas si bien dans le monde que dans ces pauvres femmes

des champs. Ici telles qu’on est; ailleurs, comme on se fait sous les

façonneries de l’éducation, des coutumes, de la vanité. Tout est

superficie dans le monde. En vérité; et dans peu de temps j’ai vu bien

des comédies de salon. On me l’avait dit, mais je n’aurais pas cru Paris

ce qu’il est, car c’est à Paris seulement qu’on voit la société en

grand, en corps. Nous n’en avons en province que des bouts de doigts,

des fragments, qui ne peuvent donner des idées complètes. Ma pauvre

meunière m’a fait voir entièrement ce qu’il y a pour moi de plus doux,

un cœur de femme dans sa sensibilité naturelle.

* * * * *

Le 16.--Marie, Marie, vous m’écrivez trop de choses, vous m’avez trop

remuée. Personne n’a eu comme cette femme tant d’influence sur ma vie,

depuis deux ans que date notre liaison. Tout ce qui la remue m’agite.

* * * * *

Le 19.--Depuis deux jours au silence; mais le retour de cette date de

mort ne se passe pas sans parole, sans le _memento_ du trépassé. Comme

la meunière, je puis dire que toujours j’y pense et le cherche, et que

je souffre de cette affection qui me manque. Cette nuit j’ai achevé un

cantique pour lui, que j’ai mis sur le compte de sainte Thérèse pour un

frère qu’elle avait. Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui

allait à Maurice. Ah! faut-il que tout passe par son cercueil

maintenant! Cette pensée, vous le dirai-je? m’assombrit tellement l’âme

qu’aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même que j’aurais

écrit toute jubilante pour lui et que j’aime à faire pour vous, je le

fais avec peine et tristement comme qui bâtit sur un cimetière.

Écrit ceci aux splendeurs du soleil, sous le ciel le plus gai, le plus

bleu, le plus printanier en décembre. Par cela je pense à celui de

Paris, ce _gris de fer_ que vous voyez, qui vous déplaît et vous fait

tant de mal à l’âme. C’est bien fort pour un homme fort comme vous, pour

un être fort comme l’homme, d’être abattu par un peu d’air. Ce temps _si

démoralisant_, dites-vous: n’y a-t-il pas moyen d’échapper à ces

influences d’atmosphère ou de les écarter du moins? Trop grande question

pour être traitée au Cayla, où, pour se préserver du temps, on pense à

l’éternité comme les pauvres ermites. Je ne saurais vous dire

l’influence heureuse qu’ont sur moi les hautes pensées de la foi.

Bienheureuse d’avoir cette assistance bénigne! car souvent aussi un peu

d’air me fait mal.

Deux visites: je les note parce que c’est rare à présent dans notre

désert, et qu’il s’y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson,

un visage marqueté, gravé, tout difforme et dont l’âme efface les

traits. Au premier regard il choque, au second il plaît, au troisième il

attire. Que l’intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de

l’homme!

* * * * *

Le 20.--Lettre de Caroline avec un dessin de Maurice mort, pas

ressemblant du tout. Sa mémoire l’a mal servie, la pauvre veuve, ou

plutôt je crois que son crayon n’est pas capable de rendre son souvenir,

de saisir d’une prise assez forte cette grande image dans son âme. Que

n’ai-je aussi un crayon! Je ne ferais pas mieux peut-être, mais du moins

j’essayerais. Celle qui dessina son ami sur un mur, cette femme qui

inventa, dit-on, la peinture, n’avait sans doute d’autre talent que son

amour. Que de fois je vois une ombre que je voudrais fixer quelque part!

_Quoi! tout entier perdu!_ Je vous écrirai demain.

* * * * *

Le 22.--De la mort à la vie, de l’un à l’autre frère. J’écrivais une

poésie funéraire. Du temps que la feuille sèche, n’ayant pas de poudre,

je passe ici, j’y viens marquer un jour des plus doucement calmes que

j’aie passés de longtemps. Oh! le grand bien que la paix au dehors, au

dedans! La paix, ce grand vœu du pauvre Maurice dans ses derniers jours

troublés. «O paix, le cher objet de mon cœur! O Dieu, qui êtes ma paix,

qui nous mettez en paix avec nous-mêmes, avec tout le monde, qui par ce

moyen pacifiez le ciel et la terre! Quand sera-ce, mon Dieu, quand

sera-ce que, par la tranquillité de ma conscience, par une douce

confiance en votre faveur, par un entier acquiescement ou plutôt un

attachement, une complaisance pour vos éternelles volontés dans tous les

événements de la vie, je posséderai cette paix qui est en vous, qui

vient de vous, et que vous êtes vous-même?»

J’ai toujours trouvé cette exclamation, cette prière fort belle. Oh! ces

choses religieuses, j’y suis toujours. Ce sont les seules que je crois

et presque que j’aime. Hors cela, tout m’attriste toujours à la mort. Un

coup d’œil au ciel me ranime, me rattache à ce qui se délaisse en moi.

Oh! laissez-moi ma foi pieuse

Et l’espérance radieuse.

* * * * *

Le 24.--Écrit sans fin hier, aujourd’hui: maintenant rentrons, toi, mon

cahier, dans ton portefeuille, toi, mon âme, en toi-même ou plutôt en

Dieu, aux doux mystères du Sauveur. C’est la veille de Noël. J’entends

les cloches de tous nos clochers qui sonnent _nadalet_, chant joyeux que

quinze jours avant la fête on entend dans l’air du pays, le soir, à

trois heures et à neuf.

* * * * *

Le 28.--C’est étonnant le beau ciel que nous avons cet hiver! J’en jouis

en me promenant, en respirant au soleil un air qui fait ouvrir les

fleurs. Les amandiers bourgeonnent, mon lilas de la terrasse est tout

couvert de boutons. Tant de printemps fait bien plaisir en hiver; mais

tout en m’y plaisant, j’y trouve une tristesse, un regret de n’avoir pas

eu cette douceur de temps l’an dernier pour notre pauvre malade.

Peut-être il aurait vécu davantage, se serait guéri dans cette douce

chaleur, car l’air fait la vie. L’air de Paris l’a tué, je le crois, je

le savais et je ne pouvais pas le tirer de là. Ç’a été une de mes plus

profondes souffrances de ce passé dont j’ai tant souffert. Pauvre frère,

tout m’est pente pour tomber à lui, tout m’y ramène. Voyez, je voulais

parler du soleil, mais le voilà bien éclipsé de noir. Ainsi tout tourne

au deuil quoi que je touche, même votre souvenir si fort lié à une

tombe. C’est ce qui me le rend si différent de tout ce qui me va au

cœur; il prend quelque chose des reliques. Vous êtes à part en moi.

Quand je considère notre liaison et ce qui l’a amenée, tant

d’événements, tant de choses pour me sortir du désert, et notre

rencontre en Babylone, dans ce Paris dont j’étais si loin; quand je m’y

vois si étrangère et sitôt connue, sitôt comprise et sœur de vous, homme

du monde, de vous prenant sœur à vos antipodes, trouvant amie de choix,

lien de vie dans la vie la plus opposée à la vôtre: oh! je dis qu’il y a

merveilleuse chose en cela, mystère de providence dans cet attachement

qui ne ressemble à aucun. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par

prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi et dans quel

dessein il nous a unis d’amitié. Oh! que je veux votre bonheur, à

commencer par celui du ciel. Je doute d’y pouvoir grand’chose, car je

vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre

femme mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le

côté religieux? Vous ne l’êtes pas, mon ami. Cette différence qui

m’afflige pourrait bien vous ennuyer, dans nos rapports, et alors les

voilà changés, délaissés. Peut-être je vous juge mal.

Trouvé dans le bois une fleur que j’ai prise et mise ici en souvenir du

printemps de décembre. C’est une marguerite des bois, qui plaisait à ma

mère et que j’aime pour cela. Nos affections naissent l’une de l’autre.

* * * * *

Le 31 décembre.--Ce dernier jour de l’an ne se passera pas comme un

autre: il est trop plein, trop solennel et touchant comme tout ce qui

prend fin, trop près de l’éternité pour ne pas m’affecter l’âme, oh!

bien profondément. Quel jour, en effet, quelle année, qui me laisse, en

s’en allant, tant d’événements, tant de séparations, tant de pertes,

tant de larmes et un cercueil sur le cœur! Un de moins parmi nous, un

vide dans le cercle de famille, dans celui de mes affections. Voilà ce

que le temps nous fait voir. _Ainsi finit une année!_ Hélas! hélas! la

vie s’avance comme l’eau, comme ce ruisseau que j’entends couler sous ma

fenêtre, qui s’élargit à mesure que ses bords tombent. Que de bords

tombés dans mes jours étendus! Ma première perte fut ma mère, dont la

mort me vint entre l’enfance et la jeunesse et mit ainsi des larmes

entre les deux âges. De vive et rieuse que j’étais, je devins pensive,

recueillie, ma vie changea tout à coup, ce fut une fleur renversée dans

un cercueil. De cette époque date un développement dans la foi, un élan

religieux, un amour de Dieu qui me ravissait par delà toutes choses et

qui m’a laissé ce qui me soutient à présent, un espoir en Dieu qui m’a

consolée de bonne heure. Puis je vis mourir un cousin, un ami tendrement

aimé, le charme de mon enfance, qui me prenait sur ses genoux,

m’enseignait à lire sans me faire pleurer, me disait des contes. Plus

grande, je m’en fis un frère aîné; je lui confiai Maurice quand il s’en

fut à Paris. Mon cousin était garde du corps. Il est dit que j’aurai

toujours des frères à Paris et que toujours ils y mourront. Celui-ci

s’en alla au cimetière de Versailles en 1829. Je n’étais plus enfant, je

m’enfonçai dans les tombes: deux ou trois ans durant je ne pensai qu’à

la mort et presque à mourir. Mon pauvre Victor auquel ressemblait

Maurice! Oh! j’avais bien craint qu’ils se ressembleraient jusqu’au

bout. Tous deux si jeunes, tous deux morts, tous deux tués à Paris! Mon

Dieu! ce sont terribles choses et poignants souvenirs que ces morts

l’une sur l’autre. Voilà de quoi je me souviens aujourd’hui en foule. Je

ne vois que des trépassés: ma mère, Victor, Philibert de l’île de

France, Marie de Bretagne, Lili d’Alby, Laure de Boisset, toutes

affections plus ou moins près du cœur, et maintenant celle qui les

couvrait toutes, le cœur du cœur, Maurice, mort aussi! Quels passagers

rapides nous sommes, mon Dieu! Oh! que ce monde est court! La terre

n’est qu’un pas de transition. Ils m’attendent là-haut. C’est dans ces

funérailles que je finis ma journée, ma dernière écriture, mes dernières

pensées que je vous laisse comme je les laissais à pareil jour et

moment, l’an dernier, à ce pauvre frère. Je lui écrivais de Nevers,

encore assez près de Paris et de lui. Oh! que la mort nous sépare! Que

lui adresser où il est, que des prières? C’est à cela que je vais

penser. La prière, c’est la rosée en purgatoire. Si sa pauvre [âme] y

souffrait! Bonsoir à vous qui le remplacez sur la terre. Je ne puis vous

rien dire de plus en amitié. Je vous le dis devant Dieu et devant lui,

qu’il me semble voir à mon côté, souriant à cette adoption de son frère.

* * * * *

Le 1er janvier [1840].--Que m’arrivera-t-il, ô mon Dieu, cette année? Je

n’en sais rien, et, quand je le pourrais, je ne voudrais pas soulever le

rideau de l’avenir. Ce qui s’y cache serait peut-être trop effrayant:

pour soutenir la vue des choses futures, il faut être saint ou prophète.

Je regarde comme un bienfait de providence de ne voir pas plus loin

qu’un jour, que l’instant qu’on touche. Si nous n’étions pas ainsi

bornés par le présent, où ne s’en irait pas l’âme en appréhensions, en

douleurs tant pour soi que pour ce qu’on aime? Que ne fait point sentir

et souffrir le seul pressentiment, cette ombre de l’avenir, quand elle

nous passe sur l’âme! Dans ce moment, je suis sans crainte, sans émotion

pour personne; mon année se commence en confiance pour ceux que j’aime.

Mon père est bien portant, Érembert se relève, Marie a toujours ses

joues de pomme vermeille, et l’autre Marie, l’amie de mes larmes, la

femme de douleurs, se soutient avec plus de forces. De tout cela, grâces

à Dieu, que je prie de bénir et conserver ceux que j’aime. Les chrétiens

vont chercher leurs étrennes au ciel, et je me tourne pour vous de ce

côté, tandis que vous allez dans le monde, dans les beaux salons de

Paris, offrir dragées et compliments. Si j’étais là, peut-être j’aurais

les miennes; peut-être aurai-je une pensée, un souvenir de ce frère à

qui Maurice m’a laissée pour sœur. Que le ciel est beau, ce ciel

d’hiver!

Une lettre de Louise, douce étrenne de cœur, mais rien ne me fait plus

grand plaisir, rien de ce qui me vient ne peut me consoler de ce qui me

manque. En embrassant mon père ce matin, ce pauvre père qui, pour la

première fois, à la première année, n’embrassait pas tous ses enfants,

j’étais bien triste. J’ai cru voir Jacob quand il lui manqua Joseph.

Ici mes premières pensées écrites, ma première date de 1840, qui se lie

par un crêpe à 1839 et à vous.

* * * * *

Le 2.--Je me sauve ici de l’ennui des lettres de premier de l’an que

j’ai à faire. L’ennuyeuse coutume de se faire des compliments tout un

jour, d’en envoyer au loin! Mon paresseux d’esprit, qui aime mieux

rêvailler que travailler, ne s’empresse guère à ces compositions

louangeuses. Au demeurant, on le fait parce qu’il faut le faire, mais en

raccourci, avec seulement quelques mots d’époque, de vœux au

commencement ou à la fin. Le monde, ceux du monde sont habiles en cela,

en parler flatteur et joli; non pas moi, je ne me sens aucune facilité

de parole dorée, brillante, de ce clinquant de bouche qui se voit dans

le monde. _Dans le désert on n’apprend qu’à penser._ Je disais à

Maurice, quand il me parlait de Paris, que je n’en comprendrais pas la

langue. Et cependant il y en a que j’ai entendus. Certaines âmes de tous

les lieux se comprennent. Cela me fait croire ce qu’on dit des saints,

qui communiquent avec les anges, quoique de nature différente. L’une

monte, l’autre s’incline, et ainsi se fait la rencontre, ainsi le Fils

de Dieu est descendu parmi nous. Voilà qui me rappelle ce passage de

l’abbé Gerbet dans un de ses livres que j’aime: _On dirait que la

création repose sur un plan incliné, de telle sorte que tous les êtres

se penchent vers ceux qui sont au-dessous d’eux pour les aimer et en

être aimés._ Maurice m’avait fait remarquer cette pensée que nous

trouvions charmante. Cher ami, qui sait s’il ne se penche pas vers moi

maintenant, vers vous, vers ceux qu’il aimait, pour les attirer à ce

haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel! N’est-il pas

croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous

prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers

l’autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui

n’avait pas lui dans l’âme? Si je demeurais près d’un roi et que vous

fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais

de la cour. Ainsi dans l’ordre céleste, où nos affections nous suivent,

sans doute, et se divinisent et participent de l’amour de Dieu pour les

hommes.

* * * * *

Le 4.--Du monde au salon que je laisse pour venir un moment devant Dieu

et ici me reposer. Oh! quelle lassitude aujourd’hui dans l’âme, mais je

ne me lasse pas de la porter ici. Ce m’est comme une église où l’on

entre avec calme. Des lettres! des lettres, et pas une qui aille au

portefeuille vert où vont celles, que j’aime, celles qui sont miennes

par l’intime. Marie ne peut pas tarder. Je l’ai tant pressée pour

l’affaire de Mme de Vaux. Quand je dois obliger, j’aime de le faire

vite. Deux lettres sont donc parties, pour vous, pour les Coques, du

temps...--Il faut que je sorte d’ici.

* * * * *

Le 6.--... Du temps qu’il semblait que je demeurais pour vous au

silence. Je reprends mon fil coupé d’hier, qui se liait à cette boîte

aux lettres d’Andillac qui vous a gardé en quarantaine de deux jours la

dernière que je vous ai adressée. Dans ce temps vous l’auriez eue à ce

Port-Mahon où vous sont débarqués sans doute d’autres souvenirs moins

pressés d’arriver que les miens. Que cette boîte d’Andillac sait peu ce

qu’elle renferme! Elle est placée près de l’église, à côté du cimetière,

et je trouve qu’il est bien là, ce reposoir du cœur ou d’affaires

humaines, de tant de choses qui ne prennent cours qu’après s’être

arrêtées près de Dieu. Ce peut avoir de très-heureux effets, et telle

main portant de mauvais papiers se retirer à la pensée de ce lieu pieux.

Qui oserait faire le mal à la porte d’une église, pour peu qu’il ait de

foi? Cette boîte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal

intentionnés en écriture, comme c’est assez commun, même dans nos

campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix

moral en toutes choses aurait plus de portée qu’on ne pense. Quant à

moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu’il me

faut pouvoir dire: «A la garde de Dieu!» J’écris à beaucoup de monde,

ayant, je ne sais comment, des relations très-étendues. Il s’est élevé

autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes

et causantes, toutes liées à nous de cœur et d’esprit, de sorte qu’il me

faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur,

Marie que Dieu m’a donnée, Félicité qui m’aime, qui avait pris soin de

Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d’autres encore,

sans fin; et dans tout cela, parmi tant de lettres, il y en a trois qui

les effacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine

pour moi.

* * * * *

Le 7.--Lettre de Marie, mort de Mgr l’archevêque de Paris.--Notes du

soir d’une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie

avec une rapidité qui permet à peine de les saisir.--Ainsi je le vois

dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.

* * * * *

Le 9.--Que m’arrivera-t-il aujourd’hui? Un bonheur, quelque chose de

Marie, ses étrennes qu’elle m’annonce, une boîte mystérieuse que

m’apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l’ouvrir et de

voir ce que m’envoie mon amie. Elle me dit après quelques mots intimes à

cette occasion: «Vous comprendrez quand vous aurez vu la boîte.» Ce vous

comprendrez me met l’esprit en cherche. Qu’est-ce que ce peut-être?

Livres, musique, objet de toilette? De toilette, non; Marie sait mieux

ce qu’il me faut, et que j’aurai plus de plaisir aux moindres choses du

cœur qu’à toutes les parures du monde. J’ai assez de mes robes de Paris,

tandis que l’âme n’a jamais trop de vêture. J’aimerais des livres,

quelque chose où je m’envelopperais la pensée toute transie au froid de

ce monde, quand je sors de mes prières, de mes pieuses méditations. Cela

ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n’ayant nulle lecture où

me réfugier. _Notre-Dame de Paris_ que j’avais demandée ne m’est pas

venue. On m’a porté la _Cité de Dieu_, de saint Augustin, ouvrage trop

savant pour moi. Ce n’est pas que partout on ne puisse glaner quelque

chose, mais sur ces hauteurs de théologie n’est pas mon fait. J’aime

d’errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l’âme, à

ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes

délices l’hiver dernier à Paris et dont s’amusait fort votre gravité

railleuse. C’était vous pourtant ou quelqu’un de vous qui étiez cause

que je lisais cette _Volupté_, parce que Maurice m’avait dit que c’était

ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le

singulier livre, pensai-je, pour produire de tels effets! Il faut le

voir, et ma curiosité n’a pas été mécontente. Il y a des détails

charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.

X

Le 9 janvier [1840].--La fin de mon dernier cahier a coupé net M.

Sainte-Beuve; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce

journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, _avec mes

croyances, mes convictions, mes réflexions, qui en sont la conséquence,

ma manière d’être et de sentir_, ce de moi à vous _et que vous ne

voudriez pas autre_, comme vous venez de me le dire, et comme je viens

de le lire au soleil dans le bois de Sept-Fonts, à la place où j’allais

m’asseoir avec Maurice. C’est là aussi que j’ai lu souvent de ses

lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la

lecture et l’état de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m’en

retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée

écriture. La vôtre aujourd’hui ne m’a pas fait trop de mal; vous

paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot: _Je suis quelquefois

religieux par raison_, m’a fait plaisir. Espérons! la foi au cœur peut

venir, la croyance par sentiment, vous l’aurez peut-être. C’est un effet

de la grâce, et on la demande pour vous; à deux cents lieues de Paris,

dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d’une âme.

Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes.

C’est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me

comprendrez. Maurice m’occupait une grande partie du cœur; lui ôté, Dieu

s’avance dans cette place restée vide, et bientôt tout sera envahi, et

tout en moi porté là-dessus, comme l’arche sur les eaux, tout ce qui

s’est sauvé du déluge.

* * * * *

Le 10.--Presque résolue de ne pas écrire, jour de privations; mais la

vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement

là-dessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint

Paul ermite, qui, après cent ans de solitude, demandait ce qui se

passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je

pourrai faire la même question; car je ne pense plus sortir d’ici, du

fond de ce Cayla où Dieu m’a mise, où je me trouve bien, où je ne désire

rien, où tout ce qu’il me faut m’arrive comme à Paul par le corbeau

merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N’est-ce pas

vrai tant pour la vie du cœur que pour l’autre? J’ai toujours eu besoin

d’amitié, et il m’en est venu comme du ciel de rares, d’introuvables,

qu’on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d’abord dans mon frère, ce

cher Maurice que j’ai perdu. Louise datait d’avant. Celle-ci est pour

moi d’un différent goût: fruit d’une autre saison. Je l’ai rencontrée à

dix-sept ans. Son charme est à part, comme l’âge où nous nous sommes

liées; quoi qu’il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des

fleurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse; à cela,

Paris, les Coques contrastent en noir, et dans l’éloignement, sous la

même vue, le Cayla avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et

s’y rattache. Voilà pourquoi je ne voudrais plus m’éloigner d’ici, pour

toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne

demeure pas tout là; il monte au ciel, où est le meilleur de ce que je

pleure, au ciel qu’on voit de partout, où de partout je pourrai voir où

est Maurice. Ainsi, si Dieu m’appelait ailleurs, j’irais; cette raison

de cimetière ne m’empêcherait pas d’un devoir de charité, ou d’amitié,

ou de vocation, où qu’il fût. Le chrétien est-il d’aucun lieu?

* * * * *

Le 11.--O Marie, Marie! quelle femme avec sa tendresse, sa vive et si

délicate et si entendue façon d’amitié! Je la retrouve avec ses charmes

dans la boîte tant attendue, toute pleine d’objets _choisis par elle

pour moi_. Que j’aime surtout la statuette de la Vierge, cette céleste

envoyée m’apportant tant de pensées du ciel!

* * * * *

Le 19.--Hier, je vous ai écrit une longue et bien franche lettre,

véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient.

Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n’ayant jamais dissimulé

nulle chose. Et pourquoi, quand on n’a risque ni de déplaire, ni de se

compromettre? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté: confiance la

plus grande qu’une femme puisse donner, qui met bien haut dans son

estime celui en qui elle croit.

Six mois, six mois aujourd’hui de cette mort, de cette séparation! Mon

Dieu, que le temps est rapide! il me semble que c’est d’hier. D’où vient

cela, que tant d’événements, d’autres choses, soit douloureuses ou non,

qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini: tels

son dernier départ d’ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa

mort soit toujours là récente, présente? Je le vois: il y a six mois, et

c’est comme s’il n’y avait rien du tout, tant on y touche par l’âme! il

n’y a ni temps ni espace pour l’âme, cela fait bien voir que nous sommes

esprits. Oh! tant mieux, tant mieux de n’être pas bornés par ce temps si

court et si triste! de n’être pas tout en ce corps de si peu de chose!

Convenons-en, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle

douleur de penser qu’il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y

atteindre par la possession, par la jouissance en l’autre vie, hélas!

comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres,

sans pratique de foi! C’est martyre d’avoir des amis de la sorte.

* * * * *

Le 21 janvier.--Pauvre Louis XVI! J’étais enfant que je vénérais ce

martyr, j’aimais cette victime dont j’entendais tant parler dans ma

famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à

l’église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon

roi. Mon étonnement m’impressionnait de douleur et d’indignation; je

sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l’avaient

faite. Que d’heures j’ai passées cherchant par quels moyens j’aurais pu

sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si

j’avais vécu de leur temps! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon

ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le

beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant,

entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté. Celui-là, je

l’emportais, je le cachais ici au Cayla, et Dieu sait le bonheur de

courir avec un prince dans nos champs! Que de rêves au sujet de la

triste famille!

Il y a deux sortes d’hommes qui m’inspirent répulsion: les régicides et

les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l’estime

toujours quelque peu, s’il est réservé sur la religion. J’ai vu avec une

profonde satisfaction que, dans la correspondance de _Malise Allen_ avec

Georges, il ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh! que cela

m’a consolée! que d’espoir j’ai mis en ce bon côté restant! Je ne me

suis pas trompée du moins pour Georges; quant à Malise, je ne sais,

l’avenir nous l’apprendra. C’est encore un fameux pécheur, une sorte

d’Augustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.

* * * * *

Le 22.--Il y a des jours où l’âme se retourne plus que de coutume vers

le passé, où elle revoit à tout moment ce qu’elle a perdu. Ces visions

lui plaisent; quoique tristes, on les conserve, on y demeure, on vit

dans l’ombre de ce qu’on a aimé. Tout aujourd’hui je vois passer et

repasser cette chère figure pâle; cette belle tête pose en moi dans

toutes ses poses, souriante, éloquente, souffrante, mourante; surtout je

me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l’abbé Legrand,

vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les

arrangements du mariage. Je me trouve dans ce _salonnet_, décoré de

croix, de saintes gravures, de beaux meubles et de beaux livres d’un

goût pieusement exquis; là, tout éclatante de paroles et d’air affairé;

Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil,

laissant tomber parfois quelques mots; l’abbé causant avec distinction,

tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l’abbé de

Rivières, un de nos voisins, qu’il a connu à Saint-Sulpice. Je revois

cela, et quand, abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait,

l’abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice

répondit en homme qui comprend et qui croit. J’en fus touchée, l’abbé de

même, peut-être avec surprise. Je remarquai tout, tout m’est resté. Je

ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment.

Maurice était parfait. Frère bien-aimé!

* * * * *

Le 23.--Pourquoi des larmes montent-elles ce matin? pourquoi ce

retombement dans la douleur et l’angoisse? Demandez au malade pourquoi

son mal lui revient! il n’y a que suspension aux souffrances; si j’étais

près d’une église, je m’en irais les y apaiser, me perdre, m’absorber

dans la communion. Dans cet acte de foi et d’amour est tout mon soutien,

toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui; et

que ne peut l’amour tout-puissant sur une âme qu’il possède! La consoler

d’abord, de ce qu’elle souffre en aimant.

* * * * *

Le 24.--Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à

qui n’a pas le sens pieux d’un sacrement ineffable, d’un mystère d’amour

divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias

spirituel pour le monde, tout ce qu’on en pourrait dire; mais ceci n’est

pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce

qu’ils veulent. C’est l’imprimerie cachée de mon âme qui se fait sur ce

cahier, j’y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis: «A quoi sert?

A qui serviront ces pages? Ce n’était de prix que pour lui, Maurice, qui

retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver?» Mais si j’y trouve

une distraction innocente, si je m’y fais une pause dans les fatigues du

jour, si j’y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que

je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me

donne pour m’instruire ou pour m’affermir: oh! il n’y a pas de mal sans

doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une

bonne pensée, et qu’il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait

qu’un instant, j’aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je

crains de perdre le temps, ce _prix de l’éternité_; mais est-ce le

perdre de l’employer pour son âme et pour une autre? Qu’ai-je à faire

d’ailleurs qu’à coudre ou à filer? Si mes doigts étaient utiles au

ménage, je ne les mettrais pas ici, je n’ai jamais donné le devoir au

plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins

matériels, qu’elle m’en décharge avec autant d’amitié que

d’intelligence, puisqu’elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh! le

doux rôle de mon goût! Quand quelquefois tout s’agite et bruit en la

maison, et que j’entends cela du calme de ma chambrette, le contraste me

fait délices; dans mon haut reclusoir, je sens quelque chose des

stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis! me voilà bien

loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh! les courants de l’âme,

qui les suivra? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre

fois.

* * * * *

[Le 25.]--C’est bien fait pour l’écrire! une lettre de ma chère Marie,

sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d’un beau jour, tant en

moi qu’au dehors: soleil au ciel et dans mon âme: Dieu soit béni de ces

douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c’est à

recommencer, mais on s’est reposé un moment et on marche avec plus de

force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques

cordiaux pour la course: il m’en vient du ciel, il m’en vient de la

terre, je les prends tous, tous me sont bons, c’est Dieu qui les donne,

qui donne la vie et la rosée! Les lectures pieuses, la prière, la

méditation fortifient; les paroles d’amitié aussi soutiennent. J’en ai

besoin: nous avons un côté du cœur qui s’appuie sur ce qu’on aime;

l’amitié, c’est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me

donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là! Ainsi nous irons

jusqu’à la mort: _Dieu nous a unies_.

* * * * *

Le 26.--Il y a deux ans, ici, à la même place, dans la même chambre d’où

il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m’avait tant

brisé l’âme, c’était comme un pressentiment que ce serait le dernier.

Lui aussi s’en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six

mois avec nous, étant malade et tant aimé, l’avaient fort rattaché ici.

Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue

notre tendresse; l’ayant retrouvée, il y avait remis toute la sienne; il

avait si bien renoué tous les liens de famille, en nous quittant, que la

mort seule aurait pu les rompre. Il m’en avait donné l’assurance. Ses

erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies; par besoin,

par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je

savais tout, je suivais ses pas; du cercle de feu des passions (bien

court pour lui), je l’ai vu passer dans celui de la vie chrétienne.

Belle âme, âme de Maurice! Dieu l’avait retirée du monde pour la retirer

au ciel. Hélas! que tout cela me revient, que j’en suis suivie,

entourée, aujourd’hui, triste anniversaire de notre séparation! De ce

jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors: il s’en allait...

S’il fût resté ici, si ce fatal hiver se fût passé au Cayla, le pauvre

jeune homme ne serait pas mort. L’air de Paris lui était mauvais

évidemment, il retombait malade en arrivant; puis tant de choses qui ont

tourné à malheur! Il s’est fait un enchaînement de circonstances,

d’événements, qui l’ont conduit au cimetière, et cela sans qu’on ait su

comment l’éviter. O fatalité! si je croyais à la fatalité. Mais non,

c’est Dieu qui nous mène, Dieu tout bon, quoique la nature gémisse,

quoiqu’on soit tous malheureux, sans qu’on sache pourquoi.

Comprenons-nous le mystère de rien? Celui des souffrances me fait croire

à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans

Jésus-Christ, _l’homme de douleurs. Il fallait que le Fils de l’homme

souffrît._ Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la

vie. La raison des choses est en Dieu. C’est le secret du gouvernement

que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c’est unir

notre volonté à la sienne, c’est la diviniser, c’est la porter aussi

haut que l’homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l’acte de

résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une

sorte d’affaissement sous la nécessité; j’y trouve, dis-je, le mouvement

le plus sublime de l’âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la

terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d’une

croyance du monde, mais d’une croyance de catéchisme, on ne verrait pas

tant de suicides. Oh! le suicide, qu’il me fait frémir!

* * * * *

Le 27.--Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque

toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons

causé, qui font époque. Je n’en ai pas de plus chères que ces

épanchements d’amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l’intime, passe

en ma vie sans sensations. Tout m’est indifférent de ce qui est

affaires, cours du monde, nouvelles; quoi qu’il se passe sur la terre,

je n’en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est

la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées

d’habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.

* * * * *

Aujourd’hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à

sa noce; mais c’est fait de noces! Je ne saurais même dire combien cette

invitation, cette vue de fêtes m’a attristée.

* * * * *

Le 28.--Saint François de Sales, celui que Rousseau appelait le plus

aimable des saints, m’a fort occupée aujourd’hui. C’est sa fête que

j’aime particulièrement, que je fais en mon cœur en lisant cette belle

vie, en pensant aux choses qu’elle a faites, conversions, écrits, lutte

de vingt ans contre la colère, douceur divine dans cette fougue, au

point d’être comparé au Sauveur du monde, ineffables traits de charité,

dires charmants tels que ce mot: «_Il vaut mieux taire une vérité que de

la dire de mauvaise grâce_», tendresse de cœur débordante, compassion

maternelle pour les pécheurs, enfin, mille choses célestes, mille perles

qui couronnent le front de ce bienheureux, m’y attirent l’âme, me le

font aimer, vénérer, invoquer d’une façon particulière. Le cœur au ciel

a ses élus aussi, et ceux-là du moins ne font pas souffrir pour leur

bonheur! Il faut tout dire: à mes prédilections spirituelles pour ce

saint il s’en joint une un peu humaine, les de M... sont alliés aux de

Sales, Marie est parente de saint François, de sorte que l’amitié et la

sainteté me font relique et s’enchâssent ineffablement au cœur l’une

dans l’autre.

* * * * *

Le 1er février.--Du monde pendant deux jours; cela passé, je remonte à

ma solitude avec trois lettres d’amies et un regret de départ. Parmi ces

visites se trouvait le confesseur de Maurice, ce bon M. Fieuzet, qui

vient de temps en temps prier sur cette tombe et voir où nous en sommes

en tristesse. C’est l’âme de prêtre la plus saintement tendre, qui porte

sur le fond le plus doux l’austérité de son ministère, Évangile imprimé

sur velours. Je fus bien consolée de le voir au lit de mort de Maurice.

De quoi vais-je me souvenir? Oh! qu’un tel prêtre, qu’un saint prêtre

m’assiste aussi dans mon agonie! Ainsi mes cahiers s’emplissent de

tristesse, de choses lugubres, de vues de mort: ma vie s’en va toute

maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus.

* * * * *

Le 3.--On me presse d’aller à Gaillac. Non, je ne puis m’ôter d’ici; ma

vie se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où j’ai mes

chers vivants et mes morts.

* * * * *

Le 4.--J’aurais bien une lettre à écrire, mais j’aime mieux tourner ma

plume ici; ici par goût, ailleurs par convenance, et la convenance est

bien froide. Le cœur ne s’y plaît pas, il s’en détourne, s’en retire

tant qu’il peut. Hormis les devoirs, je le laisse. La lettre, je la

ferai; c’est peu de chose d’ailleurs, et ce n’est pas grand effort de

surmonter un court ennui. Il en est de si longs qu’il faut tenir

jusqu’au bout. Les uns accoutument aux autres. Les petits combats mènent

aux grands et y forment. Ces contre-goûts sont bons comme une amertume,

ils font agir la volonté pour les prendre et fortifient ensuite. Si tout

nous venait en douceur et plaisance, que serait-ce de nous à la fin, au

choc terrible de la mort? Il est bon de prévoir cela. De là vient que

les solitaires, tous les saints, ces hommes qui entendent si bien l’âme,

se vouent au sacrifice, se privent volontairement, se font mourir tous

les jours rien qu’en cette vue qu’il faut mourir. Ils sortent aussi bien

doucement de ce monde. On m’a parlé d’une jeune fille, religieuse à

Alby, qui s’est mise à pleurer de joie quand elle a entendu les médecins

dire entre eux qu’il n’y avait plus d’espérance.

Je ne sais pourquoi, du temps du choléra, je me faisais aussi comme un

bonheur de mourir, j’enviais toutes les agonies. Cela m’impressionnait

au point d’en parler à mon confesseur. Était-ce langueur de jeunesse,

était-ce désir du ciel? Je ne sais. Ce qui est sûr, c’est que c’est

passé ou à peu près. Je me trouve vis-à-vis de la mort dans des

sentiments de soumission, quelquefois de crainte, rarement de désir. Le

temps nous change. Ce n’est pas en cela seul que je m’aperçois de l’âge.

Quand j’aurai des cheveux blancs, je serai tout autre encore. O

métamorphoses humaines, s’enlaidir, vieillir! Pour se consoler de cela,

on a besoin de croire à la résurrection! Comme la foi sert à tout! Oui,

cette pensée de la résurrection pour tant de femmes qui se font un amour

de leur corps, un bonheur de leur beauté, leur serait bonne à la fin de

leurs charmes, et il peut se faire que plus d’une belle chrétienne s’en

serve, de celles à qui vient grand chagrin du visage. Celle-là, par

exemple, qui disait: «Ce n’est rien de mourir, mais de mourir

défigurée!» C’était l’insupportable pour elle. Pauvre femme! J’en ris

beaucoup alors; à présent j’en ai compassion, je souffre de voir qu’on

ne porte pas son âme plus haut que son corps. Qui sait? Si j’étais

jolie, peut-être ferais-je de même.

* * * * *

Le 5.--Quelle lecture, quelle amitié, quelle mort, quel rapprochement!

quelle impression j’en ai dans l’âme! Je veux parler des derniers

moments d’Étienne de La Boëtie que j’ai rencontrés au fond d’un livre de

Montaigne. Sachant que ces deux hommes s’aimaient beaucoup, j’ai été

touchée de savoir comment s’était faite leur séparation, et j’en ai le

cœur dans les larmes. C’est si douloureux de voir mourir, surtout quand

cette mort vous en rappelle une autre! Que de traits saillants m’ont

frappée dans cette vie sitôt faite, dans cette âme s’en allant jeune de

ce monde, et si belle, si élevée, si chrétienne, si exquise de douceur

et d’amitié! Oh! vraiment, j’ai trouvé Maurice aux beaux endroits, et

vous et lui dans l’étroite union et si profonde de ces deux amis. Mais

vous manquiez aux derniers moments du vôtre. Que j’ai eu regret à cela,

et que la distance vous eût séparés à ces derniers jours! Je veux vous

dire comme ils se sont passés, car cela manque aux détails que je vous

ai donnés de sa mort, tout comme à l’intérêt que vous portez à cette fin

de vie.

Mais d’abord je veux laisser ici mémoire de ce qui se fait aujourd’hui

sur cette tombe. Elle était nue encore, simplement gazonnée; et, pour la

couvrir comme il lui convient et nous la conserver à jamais, on y place

une blanche pierre de marbre en obélisque surmonté d’une croix. La

pauvre veuve a fait cet envoi, ce triste et dernier don d’amour, et mis

elle-même l’inscription. Je n’ai rien vu encore. Oh! j’y serai assez à

temps! Tous les dimanches n’irons-nous pas prier là tous, autour de

notre pauvre Maurice? Et vous, son frère aussi, ne viendrez-vous jamais

vous y mettre à genoux? Que je voudrais vous voir prier pour lui! «Ce

sont les meilleurs offices que les chrétiens puissent faire les uns pour

les autres», disait cet Étienne de La Boëtie mourant à son ami

Montaigne. Je ne doute pas que si Maurice pouvait se faire entendre, il

ne vous dît de même. C’était, lui aussi, une âme croyante de son fond,

une âme des anciens temps, sur laquelle le temps qui court avait pu

passer par malheur, mais rien que passer. Vous le verrez par la suite.

* * * * *

Le 11.--Demeuré plusieurs jours sans écrire. Il m’en coûte de commencer

ce douloureux récit, de parler de cette mort, quoique j’y pense sans

cesse. Il est des souvenirs qui déchirent l’âme en sortant plus qu’en

demeurant, ce me semble. Même la douleur se fait quelque chose de doux

et dépose avec le temps au fond du cœur comme un limon sur lequel elle

s’endort. Peu après cette mort, j’en parlais sans trop de peine; à

présent, quand on revient sur ce sujet, que nous y tombons par entretien

en famille, une souffrance me prend l’âme.

Cette nuit, il a fallu faire garder ce mausolée, à cause de quelques

paysans d’Andillac qui ne voulaient pas le laisser mettre. Ils trouvent

que cela choque l’égalité de la mort et ont fait opposition violente,

ayant l’autorité. Pauvre peuple souverain! c’est ce qu’il faut en

souffrir, c’est ce qu’il sait faire. Au temps passé, tous se seraient

signés devant cette croix qu’ils parlent d’abattre aujourd’hui, au temps

lumineux où nous sommes. Malheureux temps, où se perd le respect des

choses saintes, où les plus petits s’enorgueillissent jusqu’à se

révolter contre la triste élévation d’une tombe! Le paysan dont l’esprit

en est là ne vaut plus rien: fruit des lectures, en partie. Aussi, qu’il

vaut bien mieux un chapelet qu’un livre dans la poche d’un laboureur!

* * * * *

Ce fut le 8 juillet, vingt jours après le départ de Paris, vers six

heures du soir, que nous fûmes en vue du Cayla, terre d’attente, lieu de

repos de notre pauvre malade. Sa pensée n’allait que là sur la terre,

depuis longtemps. Je ne lui ai jamais vu de plus ardent désir, et

toujours plus vif à mesure que nous approchions. On aurait dit qu’il

avait hâte d’arriver pour être à temps d’y mourir. Avait-il pressenti sa

fin? Dans les premiers transports de sa joie, à la vue du Cayla, il

serra la main d’Érembert, qui se trouvait près de lui. Il nous fit signe

à tous comme d’une découverte, à moi qui n’eus jamais moins d’émotion,

de plaisir! Je voyais tout tristement dans ce triste retour, jusqu’à ma

sœur, jusqu’à mon père, qui nous vinrent joindre à quelque peu de

distance. Affligeante rencontre! Mon père fut consterné; Marie pleura en

voyant Maurice. Il était si changé, si défait, si pâle, si branlant sur

ce cheval assis à l’anglaise, qu’il ne semblait pas animé. C’était

effrayant. Le voyage l’avait tué. Sans la pensée d’arriver qui le

soutenait, je doute qu’il l’eût achevé. Vous en savez quelque chose, et

ce qu’il a dû souffrir, pauvre cher martyr! Mais je ne veux parler que

d’ici. Lui embrassa son père et sa sœur sans se montrer trop ému. Il

semblait dans une sorte d’extase dès la première vue du château;

l’ébranlement qu’il en eut fut unique, et dut épuiser toute sa faculté

de sensation; je ne lui ai plus vu l’air vivement touché de rien depuis

cela. Cependant il salua affectueusement les moissonneurs qui coupaient

nos blés, tendit la main à quelques-uns, et à tous les domestiques qui

nous vinrent entourer.

Arrivés au salon: «_Ah!_ dit-il, _qu’on est bien ici!_» en s’asseyant

sur le canapé, et il se mit à embrasser mon père, qu’il n’avait pu

atteindre que du bout des lèvres à cheval. Nous étions tous à le

regarder content. C’était encore une joie de famille. Sa femme sortit

pour quelque déballement; je pris sa place auprès de lui, et le baisant

au front, ce que je n’avais fait depuis longtemps: «Dis, mon ami, comme

je te trouve bien! Ici tu vas guérir vite.--_Je l’espère... je suis chez

moi._--Que ta femme aussi se regarde comme chez elle; fais-le-lui

comprendre, qu’elle est de la famille, et d’agir comme dans sa

maison.--_Sans doute, sans doute._» Je ne me souviens plus des autres

choses que nous dîmes dans ces moments de seul à seul. Caroline

descendit, on annonça le souper que Maurice trouva exquis. Il mangea de

tout avec appétit. «_Ah!_ dit-il à Marie, _que ta cuisine est

bonne!..._»

--Mon Dieu, que ce passé me tient au cœur! Ma vie n’est que là. Je n’ai

d’avenir que par la foi, de liens que ceux qui se rattachent à Maurice,

et de lui au ciel.

Journal et fragments · 第 26 / 55 题