Vendredi 19 juillet, à 11 heures 1/2, date éternelle!
Le 21 juillet [1839].--Non, mon ami, la mort ne nous séparera pas, ne
t’ôtera pas de ma pensée: la mort ne sépare que le corps; l’âme, au lieu
d’être là, est au ciel, et ce changement de demeure n’ôte rien à ses
affections. Bien loin de là, j’espère; on aime mieux au ciel où tout se
divinise. O mon ami, Maurice, Maurice, es-tu loin de moi, m’entends-tu?
Qu’est-ce que les lieux où tu es maintenant? qu’est-ce que Dieu si beau,
si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te
dévoilant l’éternité? Tu vois ce que j’attends, tu possèdes ce que
j’espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l’autre vie, que vous
êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux!
oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur.
Pauvre ami, tu n’en as eu guère ici-bas, de bonheur; ta vie si courte
n’a pas eu le temps du repos. O Dieu! soutenez-moi, établissez mon cœur
dans la foi. Hélas! je n’ai pas assez de cet appui. Que nous t’avons
gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton
lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais! Puis nous
t’avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et
pleuré, et nous voici, moi t’écrivant comme dans une absence, comme
quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus
nulle part sur la terre? Oh! moi je ne veux pas te quitter; quelque
chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure
pas. Quelquefois larmes à torrents, puis l’âme sèche. Est-ce que je ne
le regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans
intime union. J’aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce
n’est pas avec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d’Aurevilly
pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m’a fait
sentir ton absence! Il faut que je quitte ceci, ma tête n’y tient pas,
parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que n’ai-je des larmes!
J’y noierais tout.
* * * * *
Le 22.--Sainte Madeleine aujourd’hui, celle à qui il a été beaucoup
pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m’est
venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m’a consolée
sur ton âme! Oh! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens
de tout un temps de foi et d’amour qui n’aura pas été perdu devant vous.
Où l’éternité réside
On retrouve jusqu’au passé.
Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les faiblesses, les
erreurs présentes. Oh! que ce monde, cet autre monde où tu es m’occupe.
Mon ami, tu m’élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la
terre; la mort, je crois, me ferait plaisir.
--Eh! que ferions-nous de l’éternité en ce monde? Visites de ma tante
Fontenilles, d’Éliza, de M. Limer, d’Hippolyte, de Thérèse, tout monde,
hélas! qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un
enterrement. Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon
ami. Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père
et tes sœurs!
Des visites, toujours des visites. Oh! qu’il est triste de voir des
vivants, d’entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des
choses, quand tout est changé au cœur! Mon pauvre ami, quel vide tu me
fais! Partout ta place sans t’y voir... Ces jeunes filles, ces jeunes
gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon,
qui sont autour de toi mort, t’entoureraient vivant et joyeux, car tu te
plaisais avec eux, et leur jeune gaieté t’égayait.
Lettre touchante de l’abbé de Rivières, qui te pleure en ami; pareille
lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur
de mère mêlée à la mienne. Oh! elle savait que tu étais le fils de mon
cœur.
Au retour de...
* * * * *
Sans date.--Je ne sais ce que j’allais dire hier à cet endroit
interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire:
les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours
davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans
ton lit de terre. O Dieu, mon Dieu! consolez-moi! Faites-moi voir et
espérer au delà de la tombe, plus haut que n’est tombé ce corps. Le
ciel, le ciel! oh! que mon âme monte au ciel!
Aujourd’hui grande venue de lettres que je n’ai pas lues. Que lire là
dedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide.
Que j’éprouve cruellement la vérité de ces paroles de l’_Imitation_! Ta
berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et
figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m’ont donné ces figues! Le
plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si
beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur
l’aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la
mort. Cette femme, cette berceuse qui t’a veillé et tenu un an malade
sur ses genoux, m’a porté plus de douleur que n’eût fait un drap
mortuaire. Déchirante apparition du passé: berceau et tombe. Je
passerais la nuit ici avec toi sur ce papier; mais l’âme veut prier,
l’âme te fera plus de bien que le cœur.
Chaque fois que je pose la plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne
sais si je continuerai d’écrire. A quoi sert ce Journal? Pour qui?
hélas! Et cependant je l’aime, comme on aime une boîte funèbre, un
reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaumé de sainteté et
d’amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te
garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse... si
je vieillis. Oh oui! viendront les jours où je n’aurai de vie que dans
le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable,
sensibilisant tout ce qui t’approchait, tel que je te vois, tel que tu
nous as quittés. Maintenant je ne sais ce qu’est ma vie, si je vis. Tout
est changé au dedans, au dehors. O mon Dieu! que ces lettres sont
déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh!
celles-ci, qu’elles m’ont fait pleurer! Il y a là dedans tant de larmes
pour mes larmes! Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher
Maurice, tout ce que tu as aimé m’est cher, me semble une portion de
toi-même. Frère et sœur nous serons avec M. d’Aurevilly; il se dit mon
frère.
Lu les _Confessions_ de saint Augustin à l’endroit de la mort de son
ami. Trouvé un charme de vérité, une saillante expression de douleur à
cette lecture qui m’a fait du bien. Les saints savent toujours mêler
quelque chose de consolant à leurs larmes.
* * * * *
Le 28.--Rien n’est poignant comme le retour des mêmes personnes dans des
jours tout différents, revoir en deuil qui vous avait porté la joie. Sa
tante, la tante de Caroline, celle qui, il y a deux ans, nous amenait ta
fiancée, est arrivée, est ici où tu n’es pas...
* * * * *
Le 4 août.--A pareil jour vint au monde un frère que je devais bien
aimer, bien pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J’ai vu son
cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me
souviens d’avoir vu son berceau, quand on m’amena de Gaillac où j’étais,
pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu’aucun
autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis
le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J’avais
cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui
avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la
garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que
j’allai annoncer en grande joie à ma mère: «Maurice, Maurice a marché
seul!» Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.
* * * * *
Le 6.--Journée de prières et de pieuse consolation: pèlerinage de ton
ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il
est venu prier avec tes sœurs près de ta tombe. Oh! que cela m’a
touchée; que j’ai béni dans mon cœur ce pieux ami agenouillé sur tes
restes, dont l’âme, par delà ce monde, soulageait la tienne souffrante,
si elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j’ai cette confiance,
que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu
m’inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n’aurait-il
pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh! il y a trois
ans qui m’affligent; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu,
tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous les avez entendues,
vous les aurez exaucées. O mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me
troubles-tu?
* * * * *
Le 13.--Besoin d’écrire, besoin de penser, besoin d’être seule, non pas
seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. O
solitude vivante, que tu seras longue!
* * * * *
Le 17.--Commencé à lire les _Saints désirs de la mort_, lecture de mon
goût. Mon âme vit dans un cercueil. Oh! oui, enterrée, ensevelie en toi,
mon ami; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort.
Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J’avais tout mis en
toi, comme une mère en son fils; j’étais moins sœur que mère. Te
souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant son Augustin, quand
nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans
l’erreur? Que j’ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié! Un saint
prêtre me dit: «Votre frère reviendra.» Oh! il est revenu, et puis m’a
quittée pour le ciel, pour le ciel, j’espère. Il y a eu des signes
évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j’ai plus à
vous bénir qu’à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les
souffrances qui rachètent, par l’acceptation et résignation qui
méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue
vive et profonde; cela s’est vu dans des actes religieux, des prières,
des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d’âme et
d’amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire, qui le
regardais tant dans ses dernières actions, j’ai dit, mon Dieu, j’ai dit
qu’il s’en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s’en vont dans la
vie meilleure.
Maurice, mon ami, qu’est-ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me
donneras-tu signe de là? Ne t’entendrai-je pas, comme on dit que
quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s’il existe
quelque communication entre ce monde et l’autre, reviens! Je n’aurai pas
peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui
étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort nous
sépare! J’écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où
nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là
la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de cœur et
d’intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie.
Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence.
Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. _Mort!_ terrible et
unique pensée de ta sœur.
* * * * *
Le 20.--Hier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de
celle que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à
Dieu ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort,
la réponse est venue m’apporter douleurs au lieu d’espérance. Que de
regrets de n’avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a
sauvé tant d’autres! C’est sur des faits bien établis que j’avais eu
recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu,
j’y crois encore, j’y crois en pleurant. Maurice, un torrent de
tristesse m’a passé sur l’âme aujourd’hui. Chaque jour agrandit ta
perte, agrandit mon cœur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon
père, nous nous sommes assis à l’ombre, parlant de toi. Je regardais
l’endroit où tu vins t’asseoir il y a deux ans, le premier jour, je
crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de maladie et de
guérison! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir. Je prie Dieu à
tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel des âmes, est-il
si loin de nous, le ciel du temps de celui de l’éternité? O profondeur!
ô mystères de l’autre vie qui nous sépare! Moi qui étais si en peine sur
lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu’il soit maintenant, c’est
fini. Je le suis dans les trois demeures, je m’arrête aux délices, je
passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que
mon frère ne soit pas là, qu’il n’y soit pas! Il n’y est pas; son âme,
l’âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non! Mais au
purgatoire où l’on souffre, où s’expient les faiblesses du cœur, les
doutes de l’âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là
qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans
les souffrances du corps: «Soulagez-moi, vous qui m’aimez.» Oui, mon
ami, par la prière. Je vais prier; je l’ai tant fait et le ferai
toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c’est la rosée du
purgatoire.
Sophie m’a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m’aime en elle et
vient me consoler. Mais rien d’humain ne console. Je voudrais aller en
Afrique porter ma vie à quelqu’un, m’employer au salut des Arabes dans
l’établissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides,
inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s’en était allée, qui
s’était retirée devant toi, me revient.
Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de
craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase
donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la voiture de
Tours à Bordeaux, de là ici! Ce rosier te faisait plaisir; tu te
plaisais à le voir, à penser d’où il venait. Je voyais cela et comme
étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.
* * * * *
Le 22.--Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il
y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je
te disais: «Et la bague?» Oh! qu’elle m’est triste à voir et que je
l’aime! Mon ami, tout m’est relique de toi.
_La mort nous revêtira de toute chose._ Consolante parole que je viens
de méditer, qui me revêt le cœur d’espérance, ce pauvre cœur dépouillé.
Comme j’aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu,
recevez ce que j’en souffre et toutes les douleurs de cette affection.
Voilà que cette âme m’attriste, que son salut m’inquiète, que je
souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes
prières: éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous
connaître et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s’égarer de si
belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant
de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en
des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu’ils sont à
plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les
sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la
rédemption qui s’étend à tout le genre humain. Mais le cœur a ses élus,
et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n’est
pas défendu. Jésus, n’aviez-vous pas votre Jean bien-aimé, dont les
apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu’il ne mourrait pas?
Faites qu’ils vivent toujours, ceux que j’aime, qu’ils vivent de la vie
éternelle! Oh! c’est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine,
hélas! si l’on s’y voit. Je n’ai fait que l’apercevoir; mais l’âme reste
dans l’âme.
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Le 25.--Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu
Pascal, l’étonnant penseur. J’ai recueilli cette pensée sur l’amour de
Dieu, qu’on aime sans le connaître: _Le cœur a ses raisons que la raison
ne comprend pas._ Bien souvent j’ai senti cela.
* * * * *
Le 26.--Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage
ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu’il tonne, qu’il passe des torrents
d’eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n’est
pas ce calme affaissant.--Si j’écrivais sa vie, cette vie si jeune, si
riche, si rare, si rattachée à tant d’événements, à tant d’intérêts, à
tant de cœurs! peu de vies semblables.
* * * * *
Le 27.--Je ne sais, sans mon père, j’irais peut-être joindre les sœurs
de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu’en faire à
présent? Je l’avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne pas te
quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir
mourir. Un _ecce homo_, l’homme de douleur, tous les autres derrière
celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques
pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie; il fait bon écrire
à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort
aussi? Mon Dieu, que le silence m’effraye à présent: pardonnez-moi tout
ce qui me fait peur. L’âme qui vous est unie, qu’a-t-elle à craindre? Ne
vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il
me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas
comme Jean, qui s’endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque!
Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d’une
poitrine humaine, hélas! j’ai vu comme la mort nous l’ôte. Plutôt
m’appuyer, Jésus, sur votre couronne d’épines.
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Le 28.--Saint Augustin aujourd’hui, ce saint qui pleurait si tendrement
son ami et d’avoir aimé Dieu si tard. Que je n’aie pas ces deux regrets:
oh! que je n’aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait
l’âme à la mort! Mourir sans amour, c’est mourir en enfer. Amour divin,
seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.
Accablement, poids de douleurs; essayons de soulever ce mont de
tristesse. Que faire? Oh, que l’âme est ignorante! Il faut s’attacher à
Dieu, à celui qui soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle, que
je suis sur un océan de larmes!
Recueillir chaque jour une pensée. Voici celle d’aujourd’hui: «C’est une
chose horrible de sentir continuellement s’écouler ce qu’on possède et
qu’on puisse s’y attacher, sans avoir envie de chercher s’il n’y a point
quelque chose de permanent.»--Beaucoup lu, soigné de petits oiseaux
qu’on a apportés, sans goût, par pitié, toutes mes affections mortes;
toutes, hormis celle que la mort m’a prise.
* * * * *