Le 16.--La jolie bénédiction que... (Sans encre!)

* * * * *

Le 17.--De l’encre, enfin! je puis écrire; de l’encre! bonheur et vie.

J’étais morte depuis trois jours que la circulation de ce sang me

manquait, morte pour mon cahier, pour toi, pour l’intime. Mon ami, j’ai

le cœur plein de toi, de Caro, de votre bonheur, de cette caisse, de ces

robes, de ces capotes à fleurs, de ces gants blancs, de ces petits

souliers, de ces bas à jour, de cette robe de dessous toute brodée. Oh!

tout ça, je le vois, je le touche, je le porte, je m’en habille le cœur

cent fois depuis une heure que c’est arrivé. Oh! bonne, bonne et

charmante sœur! que l’Inde avait là un beau trésor que Dieu te donne!

quelle bonté d’âme, quel plaisir de faire plaisir! Jamais cadeau de noce

ne fut donné avec plus de joie ni reçu avec plus de reconnaissance; elle

me déborde et je ne puis en parler; ce sont choses que Dieu voit et

sait. Je lui demande, à l’auteur de tout bien, tous les biens, le

bonheur éternel pour elle. Je vais me trouver bien heureuse dans mes

parures, quoique les parures ne fassent pas mon bonheur; mais dans

celles-ci il y a quelque chose de plus doux, de plus beau que

l’apparence, quelque chose de plus que pour la vanité, c’est le cadeau

de ta fiancée, c’est une robe de sœur qu’elle me donne. Je lui ai écrit

dès avoir vu sans plus tarder. J’ai le cœur pressé pour elle; je veux

qu’elle sache tout de suite le plaisir qu’elle m’a fait et fait à tous

avec ses fleurs d’autel, sa nappe, sa Vierge, ses robes et tant de

belles et gracieuses choses. Que je l’aime! que Dieu la bénisse, Dieu

qui ne laisse pas un peu d’eau donnée sans récompense!

Voilà ce qui nous est venu de Gaillac avec l’encre, une lettre de Mimi,

du poivre et de l’huile, c’est te dire tout. J’ajoute encore qu’Éran a

tué un lièvre et une perdrix et m’a rapporté deux cailles vivantes et

souffrantes. Le souffrant est pour moi et l’a toujours été. Étant

enfant, je m’emparais de tous les poulets boiteux; faire du bien,

soulager est une jouissance intime, la moelle du cœur d’une femme.

Je finis par où j’ai commencé, par cette bénédiction des bestiaux le

jour de saint Roch, cérémonie si religieuse, si grande à qui sait y voir

Dieu entourant l’homme de tant de créatures bénites pour son service;

vraie image de la création que ce rassemblement de bestiaux: tout,

jusqu’au cochon. Je pensais à Bijou que j’aurais bien fait bénir.

* * * * *

[Sans date.]--Hier dimanche, passé la journée à l’église ou dans les

chemins, et, chemin faisant, je pensais au solitaire et à l’ange

comptant ses pas, histoire qui m’est demeurée des lectures de mon

enfance et qui me revient dans mes promeners solitaires. Dans la

Garenne-au-Buis, à Sept-Fonts, où nous avons été ensemble, je me

retrouve ce compagnon céleste.

* * * * *

Le 20.--Mimi, Lucie, Amélie, sa cousine, Fontenilles, tout ce monde

entrant à la fois dans la salle, me tire d’ici. Il faut aller à la

cuisine, au salon, à de petits poulets naissants qui m’occupent; voilà

plus qu’il n’en faut pour m’empêcher d’écrire. J’enferme mon cahier dans

le placard.

A dix heures du soir.--C’est trop joli ce que je vois pour ne pas te le

dire: nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se

montrant çà et là sous des touffes d’arbres comme des nymphes de nuit, à

la clarté d’un feu d’allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant:

c’est la pêche aux écrevisses, plaisir qu’Érembert a voulu donner à ces

jeunes filles que tout amuse. J’ai mieux aimé être ici à les voir faire

et te le dire. Je les entends rire et toujours rire; cet âge est une

joie permanente. Pour moi, j’ai besoin de repos, de me coucher au lieu

d’errer sur le frais gazon d’un ruisseau. Adieu, Maurice; nous avons

bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te

quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire

ce qui se voit, s’entend, dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient

m’y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits

papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma

lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui

vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de

poussière qui marche. Que d’habitants dans ce peu d’espace! Un mot, un

regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée,

nous mènerait à l’infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma

fenêtre, devant l’infinité du ciel.

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Le 22.--Mme et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une

d’Antoinette, plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles.

Adieu, cahier; mais je le prendrai peut-être pour me trouver avec toi.

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Le 25.--Oh! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles

antiques, leurs larges fenêtres d’où l’on voit tout le ciel, les

portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais

quel plaisir à voir, à s’y voir errant de chambre en chambre. Oh! j’aime

les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette

jouissance. C’est de Montels que je t’écris, dans une chambre écartée où

j’ai, par bonheur, trouvé de l’encre; j’avais oublié d’en prendre, et

c’était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se

peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m’y plairais toujours

d’autant qu’à chaque endroit ce sont des souvenirs d’enfance, et tu sais

comme ce passé fait plaisir. J’avais neuf ans quand je vins à Montels.

En arrivant j’ai reconnu l’église sous son grand ormeau où j’allais

sauter à l’ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits,

la porte à vitres du salon, et dans ce salon, les grandes belles dames

que j’aimais tant à voir; une à côté d’un capucin en méditation qui fait

contraste, chose que je n’avais pas tant remarquée qu’à présent. Dans

l’enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous

courons, nous errons deçà, delà, dans les bois, les allées de

marronniers superbes, dans des prairies immenses. Charmante vie de

campagne si nous étions moins seules; nous sommes ici Mme de Paulo, sa

fille, Louise de Thézac et moi; le petit Henri par-dessus pour nous

divertir. Un enfant fait au moins du bruit, et le dedans des vieux

châteaux en a besoin, sans quoi les peurs, les revenants, les sorciers.

Il y a plus d’une légende dans ce genre sur ce château. Jadis, certaine

religieuse...

On me prit l’encrier, ce qui m’a fait manquer mon histoire d’apparition;

mais voici une légende qui la vaut bien:

Journal et fragments · 第 18 / 55 题