LA BALLADE DES MONTAGNARDS

Chères sœurs, un _De profundis_:

La cloche sonne pour ma mie;

Elle a quitté sans moi la vie,

Pour s’envoler au paradis.

Le paradis vaut bien la terre

Où l’on n’éprouve que chagrin:

Cloche, sonne pour ma bergère,

Tu sonneras pour moi demain.

J’ai vu rouler le météore;

Ma pastourelle, était-ce toi?

Serais-tu condamnée encore

A souffrir à cause de moi?

J’ai vu le soir sur la fougère

Danser, aux tremblantes clartés

De la céleste messagère,

La plus légère des beautés.

Lise, j’ai cru te reconnaître.

Hélas! à cette heure peut-être

Tu payais d’un affreux tourment

Des jouissances d’un moment!

Cloche, sonne pour ma bergère,

Du ciel ouvre-lui le chemin;

Appelle, appelle à la prière

Tous ceux à qui Lise fut chère

Et pour terminer ma misère,

Cloche, sonne pour moi demain.

Si malgré ma douleur amère,

Lise, je ne te suivis pas,

C’est que tu n’avais pas de mère

Pour prier après ton trépas;

Mais aussitôt que de la terre

Ton âme aura pris son essor,

A l’instant où le grand saint Pierre

T’ouvrira son royaume d’or,

Venez, venez à la prière,

Redira la cloche au passant.

Vous priiez hier pour la bergère,

Aujourd’hui priez pour l’amant.

Il disait, et l’heure dernière

Vint le guérir de son chagrin.

Et j’entendis sa pauvre mère

Dire à son tour dans sa misère:

Cloche, sonne pour moi demain.

Charles, Charles arrivant de Paris! Tout le monde court. Je vais savoir

de tes nouvelles. Point de lettre, tu es bien méchant de ne pas

m’écrire, à moi qui t’écris de partout.

* * * * *

Le 30.--Des nouvelles, des lettres: Mimi, papa qui m’écrivent, mon amie

de Maistre; Étienne portant tout cela et m’emmenant ce soir à Rayssac.

La chère Louise sera étonnée et heureuse de me voir.

* * * * *

Le 4 septembre.--A Rayssac depuis quatre jours, dans tout le charme de

l’amitié et des montagnes. Causer avec Louise, nous promener deçà, delà,

m’ont si bien pris tous mes moments que je n’ai pas écrit pour toi. J’ai

répondu seulement à Marie, cette autre amie qui me fait voir un autre

Rayssac aux Coques. Je trouve bien des rapports entre Louise et Marie:

même caractère ardent et élevé, même dévouement, même grande et haute

intelligence, même affection pour moi. Être aimée d’elles, oh! d’où me

vient ce bonheur?

Une course, un pèlerinage, mi-chevauchant, mi-à pied, à Saint-Jean de

Jannes, petite église cachée sous des monts comme une cellule au Liban.

Nous y avons trouvé une jolie statue de la Vierge et un tableau de saint

Jean plein d’expression et de naturel. Il n’est pas commun d’en trouver

d’un si beau travail dans les campagnes. Ici les maisons sont pauvres et

les églises riches; la foi fait comprendre à ces populations éminemment

croyantes que mieux valait orner la maison de Dieu que celle de l’homme,

la demeure éternelle que la demeure d’un jour. Dans ces monts et vallées

où l’imagination se plaît tant, j’ai rencontré aussi des souvenirs de

cœur, des chemins où tu as passé il y a trois ou quatre ans. Que de pas

faits depuis!

* * * * *

[Le 5.]--N’écrivez pas la nuit si vous voulez qu’on vous lise. Je

m’aperçois ce matin de mon griffonnage d’hier soir, mais entre nous tout

passe. Tu me passeras cette mauvaise écriture comme je te passe de ne

pas m’écrire, bien pire chose à mon avis. En lisant une _France

pittoresque_, j’ai trouvé que le Nivernais était habité du temps de

César par les Vadicasses et les Roji, que les habitants de la Nièvre

sont hospitaliers, que, parmi les antiques, on a remarqué une statue de

reine au pied d’oie et, dans une carrière de marbre, à Clamecy, une main

de femme dont les os étaient convertis en turquoises. Puis le poëte Adam

Billaut, de Nevers. Me voilà campée sur le pays de Marie, je pourrai lui

en parler la première. C’est pour cela que j’ai pris ces notes. Toujours

quelque intérêt de cœur dans ce qu’on fait et dit.

Sans Louise qui me tombe sur cette feuille comme un papillon sur la

fleur, j’aurais continué d’écrire je ne sais quoi, mais qui n’aurait pas

valu pour moi ce que nous avons dit avec mon amie, ces choses intimes, à

voix basse, du cœur au cœur, d’un si grand prix d’amitié. C’est à toi

maintenant que je pense, à toi malade, pâle, mourant, dévoré de fièvre

et guéri, ressuscité à pareil jour, 8 septembre, comme par miracle, vrai

miracle de guérison dont je vais rebénir l’anniversaire à l’église.

Une chose à faire pitié, une pauvre folle venue comme un tourbillon à

l’église, se précipitant à genoux devant le tabernacle où elle a chanté

un cantique à l’Eucharistie. C’était touchant cette sainte folie, cette

exaltation délirante pour Dieu, seul amour de la pauvre folle. Au moins

elle sera contente un jour, quand la raison lui reviendra au ciel et lui

fera voir que le comble de la sagesse sera d’aimer ce qu’elle aimait

follement. Tant d’autres insensés ne seront pas si heureux. Ceci

mènerait loin, il me faut aller faire connaissance avec Mme de Bayne et

sa suite qui arrivent de Toulouse.

C’est une douce et bonne petite femme, mais silencieuse et timide,

faisant deviner les qualités de son cœur et de son esprit, et des

talents agréables. Elle peint, dessine, fait de la musique, brode

beaucoup et charme ainsi la rusticité des montagnes, séjour nouveau pour

elle et un peu étrange du monde au désert, si elle n’avait de quoi en

adoucir le brusque passage. Ce sont du moins les réflexions qui me

viennent sur la position de cette jeune femme, venant presque de la

cour, car elle arrive d’Autriche, près des princes que M. de Montbel ne

quitte plus. Ce contraste du passé et du présent m’a frappée.

Louise me dit qu’où les autres ne voient rien je trouve beaucoup à dire.

«Tenez, me disait-elle, vous diriez cent choses sur cela.» C’était un

loquet de porte qu’elle tirait en s’en allant. Assurément, on aurait de

quoi dire et penser sur ce morceau de fer que tant de mains ont touché,

qui s’est levé sous tant d’émotions diverses, sous tant de regards, sous

tant d’hommes, de jours, d’années. Oh! l’histoire d’un loquet serait

longue!

Je pars demain. Pauvre Louise, que de regrets à présent! La fin de tout,

c’est la peine. C’était toute joie il y a huit jours. Toute joie, non,

car une pensée de deuil s’y mêlait; à chaque instant nous pensions à son

pauvre père, nous en parlions; j’ai bien trouvé qu’il manquait à

Rayssac, ce bon M. de Bayne, causeur, bon et doux. Je me suis approchée

de cette maison comme d’un cimetière, avec tristesse et regret. Puis du

monde, des promenades, des causeries ont fait distraction. Les teintes

de l’âme sont changeantes et s’effacent l’une sous l’autre comme celles

du ciel.

* * * * *

Le 12.--A sept heures je l’ai embrassée et laissée tout en larmes dans

son lit. Que d’amitié dans cet adieu, ce serrement de main, ce

_revenez_, ce plus rien de la voix que font les larmes! Pauvre et chère

Louise, j’ai eu le courage de la quitter, de ne pas pleurer du tout. Je

ne conçois rien à moi-même, ce moi qui ne me paraît pas trop dur ne

s’attendrit pas dans ces occasions. Mais qu’importe? j’aime autant

qu’une autre; autant vaut ce qui vient du cœur que ce qui sort des

paupières. Mais cette tendre Louise aime et pleure. C’est qu’elle me

regrettait fort, parce qu’elle a besoin d’une amie, qu’elle me contait

ses peines, son avenir, ses projets, peut-être ses illusions. Toujours

les femmes en ont quelqu’une.

* * * * *

[Sans date.]--Visites, bruit de chasse au Cayla, et nous travaillant

avec Euphrasie dans l’embrasure d’une fenêtre de la salle. J’aime fort

cet à-part et d’entendre causer plus loin, et de dire un mot de temps en

temps qui vous lie à la causerie. Je suis si occupée à mon petit

trousseau de voyage, qu’il n’y a pas moyen d’écrire ni de lire. Mais

aussi je viens à Paris dans quinze jours!

* * * * *

Le 19.--Il est venu aujourd’hui au Cayla une jeune enfant bien

intéressante, remplie de grâces, de souvenirs et de malheurs, la plus

jeune fille de notre cousin de l’Ile de France. Je ne puis la voir sans

une émotion profonde, tant elle remue en moi d’affections et de regrets.

Je pense à son pauvre père si aimable, si distingué, qui m’aimait tant,

me dit sa fille. Pauvre chère petite, qu’elle est gentille avec sa

vivacité, son esprit, ses grâces de quatorze ans et quelque chose

d’étranger dans la figure et l’accent qui ajoute un charme à ses

charmes! Son petit frère est aussi bien gentil et tout content dans son

collége. Il n’a que neuf ans et sent le prix de l’éducation. Tous deux

sont ignorants comme des créoles: «Là-bas, disent-ils, nous ne faisions

que jouer, mais en France il faut savoir bien des choses, autrement on

se moquerait de nous.» Mon cousin, tant qu’il a vécu, les envoyait aux

écoles; depuis sa mort, sa femme les a retirés, faute de fonds sans

doute. Mais voilà qu’ils trouvent tout ce qu’il leur faut en France,

chez leurs parents de Lagardelle et les frères de leur père. Ainsi la

Providence vient au secours d’un chacun.

Oh! j’en suis bien la preuve encore, moi qui vais pouvoir faire ce

voyage, ce beau voyage de Paris. Je t’ai dit comment. Aurions-nous cru,

l’an dernier, en venir là? Dieu soit béni! bien béni! Papa vient d’aller

à Andillac faire viser mon passe-port au maire. Signe que nous allons

nous voir. Écrire à Marie de Gaillac, à Marie des Coques, ici un peu,

causer et nous promener avec Félicie, c’est ma journée. Adieu; il y en a

eu de plus malheureuses. A pareille époque, l’an dernier, nous t’avions

si malade.

* * * * *

Le 24.--Point d’écriture ni de retrait ici depuis plusieurs jours; du

monde, du monde, tout le pays à recevoir. Nous étions douze à table

aujourd’hui, demain nous serons quinze, visites d’automne, de dames et

de chasseurs, quelques curés parmi comme pour bénir la foule: la vie de

château du bon vieux temps. Ce serait assez joli sans le tracas du

ménage qu’il faut faire. Ah! j’ai eu aussi la visite attendue du paladin

de Rayssac, qui est venu en messager extraordinaire m’apporter une

lettre et des nouvelles de bonheur, un commencement d’espérance,

l’assentiment de quelqu’un de très-influent dans cette affaire. Cela m’a

fait bien plaisir pour mon amie et pour lui. Je ne sais lequel

m’intéresse le plus, tous deux aimables, d’un caractère élevé, d’un bon

et noble cœur, et s’unissant en moi par leur confiance. Oh! s’il n’était

pas si tard, que je dirais de choses sur ces deux jours de mystérieuse

visite, de promenades, de mots semés dans les bois, sous les feuilles

des vignes!

* * * * *

Le 28.--Rien, rien depuis ce jour, pas mot d’écriture ni moyen de dire

ce qui s’est fait, vu et dit, au Cayla et en moi. Que de personnes et de

choses, de visites, de rires, de jeux, d’adieux, de bon voyage souhaité

à moi qui vais partir! Un jour douze à table, le lendemain quinze, il

venait du monde deçà, delà. On aurait dit qu’on s’était entendu de tous

côtés pour s’abattre en nombreuse volée au Cayla. Grande compagnie dans

la grande salle; c’était en harmonie, et folle joie venait de tant de

jeunesse. Sept demoiselles et autant de chasseurs, moitié à cheval,

moitié à pied. Bon nombre des convives sont partis le soir, emmenant la

jeune créole, celle que je voyais s’en aller avec le plus de peine. Je

l’aime et ne sais quand je la reverrai. Le messager des montagnes nous

avait quittés le matin, me promettant pour moyen de correspondance une

lettre de sa sœur dans laquelle il mettrait un signe, s’il espérait

bonheur de ses parents, sinon rien. Le rien me fait peur.

Ce soir.--J’arrive des Cabanes; Érembert, de Gaillac, m’apportant la

lettre attendue. Point de signe. Pauvre jeune homme! pauvre amie! ils

vont être bien malheureux. Caroline et toi, nous avez écrit aussi; c’est

bien de quoi occuper cœur et plume, mais je n’ai pas un moment à moi. Il

y a une douce joie pour moi de toi dans ta lettre à papa. Oh! Dieu finit

toujours par nous exaucer. Chère chambrette! il faut te quitter pour ce

soir et bientôt pour longtemps.

* * * * *

Le 29.--Adieu ma chambrette, adieu mon Cayla, adieu mon cahier, quoique

je le prenne avec moi, mais il voyagera dans ma malle.

Je reviens d’une messe de bon voyage que le bon pasteur m’a dite. J’ai

reçu tous les adieux et serrements de mains d’Andillac[27].

[27] Ce septième cahier s’arrête le 29 septembre 1838, au moment où

Mlle E. de Guérin quittait le Cayla pour aller assister au mariage

de son frère Maurice. Le huitième, imprimé déjà par nous

(_Reliquiæ_, Caen, 1855), fut commencé à Nevers le 10 avril 1839. On

verra plus loin que, dans l’intervalle, pour complaire à Maurice,

Mlle E. de Guérin avait tenu aussi le journal des cinq mois qu’ils

passèrent ensemble à Paris; mais ce cahier, ainsi que le premier de

la série, a échappé à nos recherches.

Journal et fragments · 第 19 / 55 题