VII

Le 3 mai au soir [1838].--Depuis ce matin, rien de joli que la naissance

d’un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux

vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C’est un charme d’écrire

dans ces parfums, d’y prier, d’y penser, d’y laisser aller l’âme. Ce

matin j’ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d’autel

avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me

plaît. _Es néyt_[22].

[22] Il fait nuit.

* * * * *

Le 5.--Je suis fatiguée d’écriture, deux grandes lettres m’ont brisé la

main. Aussi ne mettrai-je pas grand’chose ici; mais je veux marquer un

beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout

chante et fleurit: Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien,

le joli chien de Lili: chère petite bête! il ne me quitte jamais; quand

je m’assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On

dirait qu’il me comprend, qu’il sait que je remplace sa maîtresse. Nous

avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un

bouquet charmant. J’en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une

lettre: ce sont des _dames de onze heures_; apparemment ce nom leur

vient de ce qu’elles s’ouvrent alors, comme font d’autres à d’autres

heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent

de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s’ils ne

règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous?

Pourquoi pas? tout s’harmonise dans la nature; des rapports secrets

unissent l’aigle et le brin d’herbe, les anges et nous dans l’ordre de

l’intelligence. J’aurai un nid sous ma fenêtre; une tourterelle vient de

chanter sur l’acacia où il y avait un nid l’an dernier. C’est peut-être

la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace

son berceau.

* * * * *

Le 7.--On est venu ce matin, à quatre heures, demander à papa des

planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis

du Pausadou. Deux morts dans quelques jours! que cela s’est fait

promptement pour la Vialarette et celui-ci!

Après avoir écrit à Marie, à Antoinette, à Caro, il est nuit et je sors

d’ici, mais plus tranquille, plus reposée. Rien ne me fait du bien comme

d’écrire, parce qu’alors je m’oublie. La prière me fait le même effet de

calme, et même mieux, en ce qu’il entre quelque chose de suave dans

l’âme.

* * * * *

Le 12.--Depuis cinq jours je n’ai pas écrit ici; dans ce temps il est

venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front,

qui m’embaume, la première du printemps. J’aime à marquer le jour de

cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des

livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l’an? Une de ces

feuilles s’en fut à l’île de France, où elle fit bien plaisir à ce

pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le

regrette, ce n’est pas cela, mais je ne sais quoi qui m’attriste, me

tient dans la langueur aujourd’hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu’as-tu

donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout

chante, tout l’air est embaumé comme s’il sortait d’une fleur. Oh! c’est

si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne

vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc? Lire, écrire,

prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et

marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l’âme.

Je suis demeurée trop tranquille aujourd’hui, ce qui fait mal, ce qui

donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m’ennuie? Est-ce que je n’ai pas tout ce qu’il me

faut, tout ce que j’aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c’est la

pensée du couvent qui fait cela, qui m’attire et m’attriste. J’envie le

bonheur d’une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais

me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde n’est pas mon

endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu’il sera.

Quelle belle-sœur aurons-nous? J’ai deux de mes amies qui, après la mort

de leur père, ont reçu leur _congé_ de la maison, et je trouve cela si

amer! Ensuite le ciel qu’on s’assure bien mieux dans la retraite. Ce

sont mes raisons, pas les tiennes: quittons-nous. Je ne veux plus te

rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon.

Adieu jusqu’à...

Me voici ce soir avec trois lettres, d’Euphrasie, de Marie, de Lucie,

jeunes filles bien peu ressemblantes, chacune avec son charme. Les

femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n’en sommes pas

fâchées.

* * * * *

Le 14.--Pas d’écriture hier, c’était dimanche. Saint Pacôme aujourd’hui,

le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies

de reclus ont pour moi un charme! celles qui ne sont pas inimitables

surtout. Les autres, on les admire comme des pyramides. En général, on y

trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement,

même les traits les plus exagérés: ce sont des coups de héros qui

portent au dévouement, à l’admiration des choses élevées.

Malgré cela, pour bien des personnes, la _Vie des saints_ me semble un

livre dangereux. Je ne le conseillerais pas à une jeune fille, même à

d’autres qui ne sont pas jeunes. Les lectures peuvent tant sur le cœur,

qui s’égare aussi pour Dieu quelquefois. Hélas! nous l’avons vu dans la

pauvre C... Comme on devrait prendre garde à une jeune personne, à ses

livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion, toutes choses qui

demandent la tendre attention d’une mère! Si j’avais eu la mienne, je me

souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu’elle ne m’eût pas

laissé faire. Au nom de Dieu, j’aurais tout fait, je me serais jetée

dans un four, et certes le _bon Dieu_ ne voulait pas cela; il ne veut

pas le mal qu’on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue,

qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts souvent.

Aussi saint François de Sales disait-il à des religieuses qui lui

demandaient la permission d’aller nu-pieds: «Changez votre tête et

gardez vos souliers.»

* * * * *

Le 15.--Une visite hier vint couper notre causerie; je la reprends,

moins en train de paroles, à cause d’une peine que j’ai au cœur. C’est

ta lettre qui m’a fait cela, qui me fait craindre encore pour ta santé.

Pourquoi prends-tu le lait d’ânesse? pourquoi dis-tu que le printemps te

rétablira entièrement? N’est-ce pas que tu n’es pas aussi bien que tu

dis d’abord? Les bien-portants ne parlent pas de remèdes. On nous

trompe, tu nous trompes: l’air de Paris ne t’est pas bon, il te tuera,

il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu’il n’y ait cette ressemblance

de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes! Mon

ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi; celle d’aujourd’hui est

pour tous, et c’est de l’intime qu’il me faut. L’amitié se nourrit de

cela.

Il y a quelque temps que je suis ici; Mimi est seule, je vais la

joindre. Je m’amusais à lire d’anciennes lettres. Papa arrive ce soir

avec une besace garnie de livres; Éran vient de la foire avec des

cochons, des échaudés et du fromage; un _peillarot_[23], des

hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Cayla. On parle de

souper à présent; ô bouche!

[23] Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagnes.

* * * * *

Le 16.--Nous allons à Frauseilles, en caravane, pour voir fondre notre

cloche. Cette course m’amuse fort, je pars.

* * * * *

Le 17.--Oh! c’était bien la peine! nous n’avons rien vu. La cloche se

fond et se fait sous terre, rien ne paraît que le fourneau: flamme et

fumée. Il y avait pourtant une foule de monde d’Andillac et des

environs, ce qui m’amusait de voir des curieux plus attrapés que moi

encore et de leur dire: _Qu’abés bist?_[24]

[24] Qu’avez-vous vu?

Je ne suis pas en train d’écrire; il fait un vent qui souffle à tout

emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m’est venu

près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j’ai

coulé d’années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d’incendies,

avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini

dans Andillac et dans le monde? L’âge des cloches prend des siècles, du

temps sans fin, à moins d’un malheur ou d’une révolution. Ainsi, tous

tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est

solennel: _ne plus voir ce qu’on voit_. Il y a là quelque chose qui fait

qu’on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu’un brin d’herbe.

Ainsi j’ai pensé de l’église de Frauseilles où je me suis recueillie un

moment, et dont j’ai bien regardé la porte fermée _pour toujours_, car

apparemment je n’y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les

endroits où le cœur tient! Si pour toujours je voyais se fermer la porte

du Cayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la

chambrette!... Oh! que doit-il en être de la porte du ciel?

Que n’es-tu là! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de

Gaillard que j’allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait

comment me traiter, m’exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je

n’ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j’ai fait plaisir, j’ai caressé un

petit enfant dans son berceau, j’ai vu en passant près du cimetière les

tombes de nos vieux amis de Clairac, indiquées par une croix de fer.

Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts!

Qu’importent les apparences? L’âme, la vie n’est pas là. O mon Dieu!

cela serait trop désolant. J’ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce

qu’il y avait une troupe de curés qui m’ont demandé de tes nouvelles, ce

qui m’a fait bien plaisir de voir que l’Église t’aime. Adieu; tu vois

bien que je n’ai rien dit.

Ce soir à dix heures.--Il est nuit sombre, mais c’est à écouter toujours

les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu’un, qui chante,

chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien

la prière du soir!

* * * * *

Le 18.--Pas moyen de sortir, il pleut. C’est un jour à lire, à écrire

pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout

moment, on est dehors; nous menons une vie d’oiseau en plein air sous

les ombres. C’est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup

d’œil, à chaque pas, pour peu qu’on y regarde! Hier Mimi m’apporta de

magnifiques rubans d’herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante;

c’était à nouer au menton. Je l’ai mise dans un vase où j’admire encore

mes rubans un peu fanés. Ils seraient plus jolis sur pied; ces articles

de modes ne doivent pas sortir des bois.

J’aimerais bien de connaître un peu la botanique; c’est une étude

charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la

nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu’on peut appeler par

leur nom. Étudie la botanique, Maurice, tu me l’apprendras. Ce serait

bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n’y

viens que tard; ce n’est pas lorsque l’hiver a fauché toute la beauté de

la nature (suivant l’expression de notre ami, saint François de Sales)

qu’on peut se mettre à botaniser: plus de fleurs alors, et ce sont les

fleurs qui m’intéressent parce qu’elles sont si jolies sur ces tapis

verts. J’aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels

papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu’il leur faut, leurs

propriétés pour m’en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades.

Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d’une

merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à

l’abeille, un baume à l’air, nous offre encore une eau si douce pour les

yeux malades. Je me souviens de t’en avoir mis des compresses quand tu

étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu’on

vient nous demander.

Mais j’ai dit que c’était un jour à écrire. Qu’écrire? Je n’en sais

rien, je sens que j’écrirais. Si j’avais un plan, un cadre fait, je le

remplirais tous les jours un peu, et cela me ferait du bien. Le

trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je

n’épanche guère qu’ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait

quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m’arrive-t-il

d’effacer quand je relis; tu l’auras vu dans le dernier cahier. Il était

question d’E***, je m’étais laissée aller à de trop vives peintures, et

même fausses, je l’ai vu depuis par ses lettres. C’est une bonté

passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une

enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme

venant de Dieu, et je m’attache à l’âme qu’il m’a confiée, qui me dit:

«Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel.» Oh! je lui aiderai de mon mieux,

je l’aimerai toujours, car l’amitié sainte n’est qu’un écoulement de la

charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d’hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier! s’il

était anglais, je dirais qu’il avait fait un pari.

* * * * *

Le 19.--Trois lettres et l’arrivée d’Éliza. C’est Louise, Marie et

Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si

désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon,

si ardent, si tendre, qu’elle va souffrir à présent! Lili lui remplaçait

sa mère.

* * * * *

Le 24.--Un mot ce soir que j’ai le temps, que je suis seule, que je

pense à toi, que c’est l’Ascension, un beau jour, un jour saint où l’âme

monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il semble qu’on ne se

détache point d’écrire. On m’appelle.

* * * * *

Le 26.--Deux jours entre ces lignes sans t’écrire, et depuis sont venues

des lettres, des nids d’oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table,

partout. Il est venu cent choses de Gaillac; de plus loin, la mort du

prince de Talleyrand: c’était de quoi écrire ou jamais; mais nous

faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre

aiguille qu’on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit! cela

m’étonne. Je n’ai pas le temps de dire pourquoi.

* * * * *

Le 27 au soir.--Premier _Angelus_ de notre cloche neuve. Je viens de

l’écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès

pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j’aime. Mélange

religieux de joie, de deuil, de temps, d’éternité, berceaux, cercueils,

ciel, Dieu: la cloche annonce tout cela, me l’a mis dans l’esprit à

présent. Oh! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera!

pour qui? je le marquerai; A quelle page? peut-être ne le marquerai-je

pas. Quel vivant peut se dire: Je parlerai d’un mort? Mon Dieu, nous

passons si vite! Cependant je suis bien portante; mais je vois des

fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes

mortes ce soir. Ainsi de nous: le vase où nous avons la vie n’en

contient pas pour plus d’un jour.

Des visites de curés: celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois

hommes bien différents: l’un sans esprit, l’autre à qui il en vient, et

l’autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d’église qui

intéressent pour parler et pour répondre un moment; mais en général les

variantes plaisent en conversation, l’entretien de mille choses

diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que

de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L’esprit reste chez

soi aussi bien que le cœur.

Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs

attristent; pour me consoler, j’ai une lettre bien tendre et bien

aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n’est pas de toi, c’est

d’E*** qui me dit toujours de mille façons qu’elle m’aime, qu’elle

souffre de corps et d’âme, et que _je sais jeter quelques fleurs sur les

heures trop souvent arides de sa vie_. Pauvre amie! pauvre femme! que je

m’estime heureuse de lui faire du bien! aussi je m’en vais lui donner

tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave,

toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu’un lui a

fait du mal! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des

remèdes! Je n’en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement

en aide à cette pauvre âme; de lettre en lettre ses dispositions sont

meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel,

et cela fait tout espérer. Chaque matin, elle dit une prière à la

Vierge, que je lui ai envoyée. «A huit heures, me dit-elle, nous serons

ensemble devant Dieu», car je fais à cette même heure la même prière

pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t’a guéri, pourra

bien la guérir aussi. C’est là mon espérance et mes remèdes... En haut,

en haut! Eh! que trouvons-nous ici-bas? On ne sait que s’y faire

souffrir.

Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner,

j’accorde tout aux malades. C’est pour la mettre en musique: union

d’âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le

musicien et le poëte! il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais,

hélas! il y a si longtemps que je n’ai rien fait; et ce n’est pas facile

de bien faire, d’atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre

esprit! On sent que c’est fait pour nous, que nous avons été là, que

cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains

de l’intelligence. O chute, chute qui se retrouve partout! Je

continuerais s’il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie

est à la foire, plus heureuse que...

Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j’ai planté là

mon cahier. J’y viens parler ce soir d’une lettre de Félicité qui me

dit: «Maurice tousse encore.» Depuis, j’ai cette toux en moi, _j’ai mal

à la poitrine de mon frère_. Oh! quand serai-je tranquille? quand le

serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi? L’une ne

dépend pas de toi; si fait l’autre, et tu me laisses toujours souffrir,

toujours trembler pour ce qui m’intéresse. Adieu; bon soir, méchant que

j’aime.

* * * * *

Le 30.--Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d’abeilles et fait de ma

chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n’est que bourdonnement,

bruissement d’ailes qui ne me déplaît pas. J’aime les abeilles et les

laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n’était

l’aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier je fus piquée d’une bonne

piqûre: ce qui me fait tenir à l’écart des abeilles, ce qui me fait dire

aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant.

* * * * *

Le 31.--C’est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol, en vue de

mes acacias tout fleuris et tout embaumés, que je dis adieu au mois de

mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas! tout finit. Clôture

aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.

* * * * *

Le 1er juin.--Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des

_Annales de la Propagation de la Foi_. Événement que tout écrit venu au

Cayla, celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints

dans toutes les parties du monde.

* * * * *

Le 2.--M. Jules de Villefranche est venu nous voir; il m’a semblé

grandi, fortifié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée.

Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit

jeune homme!

Caro, la chère, vient d’écrire à Mimi. Quel plaisir nous fait une lettre

de Paris! Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c’est

peut-être plus qu’on ne dit: que c’est triste! Puis tu ne m’écris pas,

pas mot de tant de choses intimes que nous savons. Oh! nous voilà bien

séparés! Je ne sais plus rien de toi. Dieu sait ce qu’il m’en coûte, et

comme je mets ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout

construit pour les souffrances! Il y en loge! tout est plein dans ce

moment. Toi seul n’en es pas cause; il en vient d’ailleurs dont personne

ne se doute, douleurs de l’âme qui souffre parfois d’étranges choses.

Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C’est, disent les saints,

le feu qui purifie, qui refond; je le crois, nous avons parfois besoin

de repasser au creuset. Quelqu’un me disait: Dans ces moments-là, faites

comme saint Jérôme, écrivez. Écrivons. La poésie est ce qui occupe le

plus. Si j’en faisais?

Mon Dieu, mon Dieu, mon cœur vous adore et vous aime;

Rien que dire: mon Dieu! m’est un bonheur suprême;

C’est le ciel qui sur moi descend,

Et jamais, sous le diadème,

Reine auprès de son roi n’eut un bonheur plus grand.

Vous êtes mon amour, vous êtes ma lumière;

Un coin pour vous prier me vaut la terre entière;

Sous votre regard nonpareil,

Mon âme s’ouvre heureuse et fière,

Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.

Ah! que me dites-vous et que vous dit mon âme?

Que dit le ciel à l’aube et la flamme à la flamme?

Ah! que se disent deux torrents?

Qu’entendit la première femme

Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants?

Oh! du céleste amour choses inénarrables!

Choses que les mondains peuvent traiter de fables,

Mais dont le divin Raphaël

Ferait des tableaux ineffables

Comme ceux qu’il a faits pour exposer au ciel.

Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase,

Thérèse devant Dieu versant, immense vase,

Versant un océan d’amour;

Et, dans le tablier de gaze,

L’aumône se changer en roses chaque jour.

* * * * *

Le 4.--Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles,

loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C’est,

en l’honneur de la fête votive, la bruyante musique d’Andillac qui

retentit jusqu’ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne

manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris

sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m’y trouve.

C’est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d’oiseaux, et mon

charmant musicien, le rossignol de l’autre soir, chantant encore près du

noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne

puis dire. Aussi quelqu’un me disait: «Vous êtes heureusement née pour

habiter la campagne.» C’est vrai, je le sens, et que mon être

s’harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l’air, le ciel, tout

ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.

* * * * *

Le 5.--Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise! On vient de me dire que son

père était mourant ou mort. Érembert, qui était à Gaillac au reçu de

cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous

perdons! le digne homme! Je vais écrire à Louise.

Un nouveau livre envoyé par Louise, les _Méditations_ du Père Judde pour

des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.

* * * * *

Le 7.--La mort de M. de Bayne, certaine aujourd’hui. Une belle âme de

plus au ciel. Il avait une foi débordante; il trempait tout de Dieu.

Homme rare aussi pour les qualités du cœur; il savait être ami aux

dépens de ses intérêts. Sa fortune s’est ressentie de son dévouement à

plus d’une infortune.

* * * * *

Le 8.--Rousou! la servante de la pauvre Lili. Que cette visite me fait

plaisir! Il y a des plaisirs tristes, comme celui de parler des morts,

de voir ceux qu’ils ont aimés. Elle m’a apporté une lettre d’Euphrasie

et une de Louise qui me dit: «Mon père va très-bien.» C’était presque la

veille de sa mort. La mort vient vite.

* * * * *

«Je regarde votre enthousiasme[25] de la laideur comme un excès, dans

quelque bonne disposition qu’il semble vous être venu. L’amour de la

beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur,

à moins d’un miracle de conversion comme cela s’est vu dans des saints.

Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l’âme,

lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme

occasion de péché. Quel épurement! quel détachement! Qui de nous,

femmes, en est là? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir

être laide. Voyez où j’en suis avec mes «sublimes contemplations», elles

n’ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh! ne parlons pas de

contempler; c’est l’état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres

pécheurs, c’est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir

de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s’élever,

mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez

soi, connaissance indispensable à nos affaires spirituelles... Il y a

dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d’anges,

d’idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l’amour

et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous parlerions le

langage des anges, nous ne serons que _des airains sonnants et des

cymbales retentissantes_. Ce passage d’une Épître m’a toujours frappée,

me fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans l’âme.

Mais vous m’assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui

m’encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend

heureuse de croire au bonheur que je vous fais.

[25] Extrait d’une lettre à Mme A. de M...

«Le trône même a eu ses saints. On n’a qu’à penser à saint Louis pour

croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l’histoire

de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si

retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres

ce qu’elle recevait pour son luxe, les délices du roi son frère et de la

cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de

tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à

Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la

grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le

monde! En fait de salut, vouloir c’est pouvoir, suivant la devise de

Jacotot. Qu’était-ce que ce Jacotot? Un homme sans doute comprenant la

puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l’homme jusqu’au

ciel.

«Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la

campagne. C’est mon endroit; ailleurs, je serais moins heureuse

peut-être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout

avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans

les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce

vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes

poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi,

d’une chose à l’autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans

ennui.»

* * * * *

Mon cher Maurice, à toi maintenant; hé! non, pas encore! quelqu’un

entre. Que de fils rompus! La moitié de celui de là-haut est déjà bien

loin; je ne renouerais pas, si ce n’était un brin de poésie que j’envoie

et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.

Depuis cette leçon, un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est

malade, si malade que je crains qu’il n’en meure. Pauvre bête! comme il

est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit:

«Soulagez-moi!» Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques

gouttes de sirop de gomme qu’il lèche sur mes doigts; c’est ainsi que je

le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d’aimer? je

ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes

larmes. Pleurer une bête, c’est bête, mais le cœur n’a pas d’esprit ni

trop d’amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si

gentil, si précieux me venant de Lili! Un chien, c’est si riant, si

caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera

ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade;

je me moquai d’elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd’hui j’en

ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange: tant le

cœur change l’esprit! Je n’aimais pas Bijou alors; ma conscience ne

s’offusque pas d’intéresser le bon Dieu à la conservation d’une bête. Y

a-t-il rien d’indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander

la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu’on

peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au _bon Dieu_. Ce nom

familier, ce nom populaire de la Divinité m’inspire toute sorte de

confiance. Il y a loin de là à l’Être suprême, aussi loin que de Rose

Dreuille à Voltaire. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand

on est malheureux? Qu’attendre d’un être inaccessible, si loin, si loin

de l’homme qu’on ne peut pas l’aimer en l’adorant, et le cœur,

cependant, veut aimer ce qu’il adore et adorer ce qu’il aime; ce qui

s’est fait quand Dieu s’est fait chair, quand il a habité parmi nous. De

cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu

savais tout ce qu’on demande et qu’on obtient quelquefois! Les miracles

le prouvent. Je crois aux miracles de guérison et à d’autres bien

avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, Bossuet, ou ceux qu’on

voit de nos jours. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou

qui, certes, m’a menée assez loin.

* * * * *

Le 1er juillet.--Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et

n’ai guère envie d’écrire.

* * * * *

Le 2.--Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi

les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s’appellera le

_rosier du Chien_. J’ai gardé les deux petites pattes de devant si

souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu’il était

gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il

venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait

en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me

revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette

autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher

joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.

Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les

affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle

différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd,

ou du moins en danger! O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les

vues de la foi!

* * * * *

Le 6.--Toujours des lacunes, des empêchements d’écrire. Depuis trois

jours, je n’ai pas quitté l’aiguille. C’était d’abord une robe d’enfant,

que nous faisions, jolie petite robe rose que j’ai cousue de jolies

pensées. C’est si gracieux l’enfance et sa parure! De si jolies boucles

tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces

manches, une si jolie petite main en sortira, et l’enfant est si jolie

et s’appelle Angèle! C’est avec charme que j’ai travaillé pour elle.

Mais aujourd’hui raccommoder du vieux linge m’ennuyait; je n’avais pas

le cœur ni l’esprit à l’aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas!

nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n’apporte

que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien

affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez

de quoi vous marier? Cette question résout toute votre existence: aussi

papa l’a pesée mûrement. Tu sauras ce qu’il pense dans sa lettre. Ici,

je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette

incertitude, cette hésitation de ton sort m’occupe, je ne dis pas

m’accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois

j’ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien! Si j’étais exaucée, si

quelque jour tu me disais: «Je suis content!» Je palpite à l’idée de

cette félicité que je pourrais voir; et quand je ne la verrais pas!...

* * * * *

Le 7.--Rien fait qu’entendre la messe ce matin et écrire tout le jour

presque. C’est à toi, à Raynaud, à Caroline. Que de choses, de pensées

sorties du cœur, et qu’il y en reste encore! Ton avenir m’occupe

tellement! Je n’ai fait que vous voir, vous entendre toute cette nuit,

tous malheureux, gémissants d’une union rompue. Il n’en sera pas ainsi,

j’espère. Caroline et sa tante ont écrit hier; rien de bon, d’espérant.

Des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous

peine! si tu le savais, mon ami! Je t’ai écrit aussi aujourd’hui et te

dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout

sera décidé. Sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait. Rien d’humain ne se

prononce en bien.

* * * * *

Le 9.--Premier jour des moissons. Rien n’est joli à la campagne comme

ces champs de blé mûr, d’une dorure admirable. Pour peu que le vent

souffle, ces épis coulant l’un sur l’autre font de loin l’effet des

vagues; le grand champ du nord est une mer jaune. A tout moment tu

verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte.

Douce jouissance du cultivateur!

* * * * *

Le 10.--Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la

suite; mais tu n’es pas là pour m’aider à voir les beaux morceaux. Je

recueille donc ce que je puis. Si tu m’écrivais, si j’étais moins en

peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir: une peine au

cœur, c’est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose

d’amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes; que je voudrais en

être délivrée! que de fois je dis à Dieu: «S’il est possible, éloignez

de moi ce calice!» Oui, mon ami, je l’éloigne et le reprends; je te vois

tantôt heureux, tantôt malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage.

Que la volonté de Dieu se fasse! le vouloir humain doit se perdre en

celui-ci; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie,

ma filleule, qui n’a pas ces soucis, est là attendant sa leçon.

Cela fait, il me vient une pensée du sermon _sur l’Honneur_ que j’ai lu,

que je veux laisser ici; il s’agit de la vanité humaine et de tout son

train: «Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de

richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et

ainsi du reste; toutefois, qu’il se multiplie autant qu’il lui plaira,

il ne faut toujours, pour l’abattre, qu’une seule mort. Mais il n’y

pense pas, et dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine,

il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul, néanmoins,

le mesure au juste.» Quel homme! conduisant tout au cercueil. Nul, comme

Bossuet, n’a su rendre la mort frappante et solennelle: il vous atterre.

Je m’en vais à la salle joindre papa. J’écrivais au chant de jeunes

poulets qui piquent l’herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des

moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et

qui chantent!

* * * * *

Le 11.--Les gracieuses choses qui se voient dans les champs, que je

viens de voir! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes,

et parmi ces gerbes une seule debout faisant ombre à deux petits

enfants, et leur grand’mère les faisant déjeuner avec du lait.

* * * * *

Le 12.--Qu’aurons-nous sur cette page aujourd’hui? Rien n’est venu que

le chant des cigales. Attendons au soir.

Ce soir au crépuscule.--J’écris d’une main fraîche, revenant de laver ma

robe au ruisseau. C’est joli de laver, de voir passer des poissons, des

flots, des brins d’herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre

cela et je ne sais quoi au fil de l’eau. Il vient tant de choses à la

laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau! C’est la baignoire

des oiseaux, le miroir du ciel, l’image de la vie, un _chemin courant_,

le réservoir du baptême.

* * * * *

Le 16.--Un peu de calme enfin! Un peu d’espérance sur ton mariage. Mlle

M. nous écrit des choses qui vont le décider. J’y vois un bien-être, une

vie qui ne commencent pas mal; cela nous rend tous heureux. Aucun du

Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d’un membre

passe à tout le corps. Comme je me sens le cœur tout autre! Je ne sais

quoi d’amer s’en est allé qui me gâtait tout le plaisir de penser à toi,

d’en parler. J’ai bien eu l’occasion de remarquer comme un nom prononcé,

pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans la salle; il y a

aujourd’hui un peu de gaîté partout. Il faut que j’écrive à Antoinette.

Misy m’a chargée de lui apprendre l’arrivée de la femme de Philibert.

Pauvre cousine de l’Ile de France, elle est venue chercher asile chez

ses parents. Son fils va t’être envoyé. Il me semble que son père est

avec lui, nous le recommande. Je t’écrirai bientôt à l’occasion de ce

cher petit enfant.

Ne croyez pas qu’il soit amusant d’écrire à un grand vicaire comme sur

mon petit cahier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de

tendresse sortent toutes faites du cœur; mais l’autre, il m’a fallu la

faire, et rien n’est ennuyeux comme ce travail d’esprit, une rédaction

claire et nette de choses positives. Jamais rien ne m’a tant coûté. Je

ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j’écrirai; je ne sais quoi

vous inspire: la plume marque, et voilà tout. Mais les affaires de

paroisse ne se traitent pas de la sorte. Enfin c’est fait, malgré moi.

Cela m’apprend qu’un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout.

J’ai aussi épargné à papa une application fatigante; il s’agissait

d’affaires entre Alos et Andillac.

Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe là-bas

dans le champ de Délern à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches,

le petit Estève jasillant. Il me parlait de son alphabet, car il va à

l’école et se croit bien le plus savant. _Lous daissi toutés darrè_[26]!

Naïf orgueil de six ans qui va croître. Cet enfant est, en effet,

très-supérieur aux autres; mais que deviendra cette intelligence mal

tournée? C’est la façon de le développer qui fait l’homme. Que de grands

scélérats ont de quoi faire de grands hommes! Pauvre petit Toinou, qui

deviendra mauvais sujet! Si je pouvais, je l’ôterais de chez son père.

[26] Je les laisse tous derrière.

* * * * *

Le 20.--Vie mélangée, _Marthe et Marie_. Après la messe que j’ai

entendue pour l’anniversaire de notre grand’mère, je me suis mise à

coudre des tabliers de cuisine, à raccommoder un pantalon d’Érembert,

cela entremêlé de diverses lectures, histoire et poésie, cette poésie

grecque d’André Chénier dont j’aime le _Mendiant_ et le _Malade_.--Les

bouquets de Caroline! J’entends cela à la salle. J’y vole.

Ils sont charmants, nos bouquets de la Vierge. Charmante Caro! que je la

voudrais là pour l’embrasser! Une lettre de Marie, de Gabrielle et de M.

Périaux en même temps. Que de choses pour un jour du Cayla! Aussi j’ai

le cœur plein, tout plein de fleurs, d’amitiés, de pieuses choses pour

ce bon curé de Normandie qui me parle d’une façon si saintement aimable.

Il me parle aussi de Lili, et voilà la mort sur ce peu de joie! Me voilà

pensant à cette pauvre cousine, qui pourtant est au ciel, comme M.

Périaux dit qu’il faut l’espérer. Il le peut savoir, lui qui la

dirigeait, lui qui avait la connaissance de ce lis intelligent.

* * * * *

Le 21.--Une grande lettre à Euphrasie, c’est mon premier plaisir de ce

matin; maintenant, allons en attendre d’autres dans la salle. Que

peut-il venir aujourd’hui? On ne sait, mais on espère; l’ignorance du

bonheur en fait le charme; c’est si vrai, que Dieu nous a fait un

mystère du paradis. Ils ne savent pas être heureux, ceux qui veulent

tout comprendre.

Qu’est-il survenu? Rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur

l’aire. Cette cadence au chant des coqs et des cigales fait quelque

chose d’infiniment rustique que j’aime.

* * * * *

Le 22.--O bonheur, bonheur! une lettre de Raynaud qui décide ton

mariage, qui demande à papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai

pas, je crains bien, jouir de ce beau jour; mais pourvu qu’il vienne,

que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, je bénis

Dieu de toute mon âme. Je n’oublierai pas que c’est le jour de sainte

Madeleine que cette espérance est venue; comme elle est douce après les

amertumes passées! Maurice, cher frère, que je sens que je suis sœur

dans ce moment et toujours! Ceci écrit, mon petit cahier s’en va dans le

bureau sous ma table, et moi à *** demain matin. Je voudrais bien le

prendre, mais où le tenir là-bas?--Je prendrai note au cœur, et puis

nous mettrons ici: Adieu, au revoir, Maurice et papier. Vous quitter,

quel dommage!

* * * * *

[Le 30.]--Me voici après huit jours, après une chute, après la mort qui

m’a tenue et laissée au vouloir de Dieu. Oh! c’est bien Dieu qui m’a

sauvée, qui m’a voulue encore sur la terre, ici, près de papa, dans ma

chambrette à présent pour t’écrire et à bien d’autres, pour faire je ne

sais quoi de bon, de doux, d’utile de ma vie, tout ce que je pourrai. Je

t’ai conté mon aventure ce matin dans une lettre. A présent, je veux te

dire mon bonheur de venir enfin à Paris, non pas à Paris, à ton mariage,

c’est cela que je viens voir; j’ai cela bien avant dans le cœur.

Quel homme que Hugo! Je viens d’en lire quelque chose: il est divin, il

est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est

homme, femme, peintre, poëte, sculpteur, il est tout; il a tout vu, tout

fait, tout senti; il m’étonne, me repousse et m’enchante; à peine si je

le connais pourtant que dans _Cromwell_, quelques préfaces, _Marie

Tudor_ et quelque peu de _Notre-Dame_. J’irai la voir cette Notre-Dame,

à Paris. Que de choses à voir pour moi, au sortir de mon désert!

* * * * *

Le 8 [août].--Françoise, la sœur de M. Limer, m’est venue voir dans ma

solitude plus que solitaire, puisque Mimi n’y est pas; elle est à

Gaillac, la chère sœur. En attendant son retour, je suis enchantée que

Françoise soit venue remplir un peu de lacune; c’était notre compagne du

dimanche, bien gracieuse, bien rieuse, bien gaie. Je l’ai trouvée un peu

changée. Le temps, oh! le temps! Il y a deux ans qu’elle nous a quittés,

depuis elle a perdu son frère, qui s’est noyé; un cousin, beau et grand

jeune homme, qu’elle a vu réduit à rien, tout consumé par la souffrance,

qu’elle a veillé pendant trois mois nuit et jour. Pauvre bonne fille,

c’est ce qui l’a vieillie. A présent, elle va offrir sa vie à un

couvent, sa vie éprouvée, désembellie, sans plaisir au monde. C’est

ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu

leur ait fait un bonheur en lui. Je viens de lui écrire une longue

lettre pour son affaire. Voilà comme en m’occupant pour les autres de

ces retraites, je reviens à y penser, à me dire qu’elles s’en iront vers

Dieu et moi dans le monde, comme disait le petit frère de saint Bernard

à ses frères partant pour Cîteaux. Déjà bon nombre de nos connaissances

s’en sont allées de cette façon. A présent je vais écrire, pour ne pas

l’oublier, une inspiration de nuit que j’ai trouvée bien le jour.

En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de

la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de

chênes aux Mérix, la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut,

chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume

sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse faculté de

_voir_, si élevée, si étendue, si jouissante! On jouit du ciel quand on

veut; la nuit même, de sur mon chevet, j’aperçois, par la fente d’un

contrevent, une petite étoile qui s’encadre là vers les onze heures et

me rayonne assez longtemps pour que je m’endorme avant qu’elle soit

passée; je l’appelle aussi l’étoile du sommeil, et je l’aime. La

pourrai-je voir à Paris? Je pense que mes nuits et mes jours seront

changés, et je n’y puis penser sans peine. Me tirer d’ici, c’est tirer

Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon

désert, toi pour qui Dieu sait que j’irais au bout du monde. Adieu au

clair de lune, au chant des grillons, au _glouglou_ du ruisseau; j’avais

de plus le rossignol naguère; mais toujours quelque charme manque à nos

charmes. A présent, plus rien qu’à Dieu, ma prière et le sommeil.

* * * * *

Le 9.--Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi? C’est cette

petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à

qui je pense.

* * * * *

Le 10.--Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l’aile,

mais bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un

rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s’accoutume à me voir,

si bien qu’elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à

Charles.

Un peu de malaise m’a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six

mois dans la fièvre, où je t’ai vu si pâle, défait, mourant, d’où le bon

Dieu t’a tiré par prodige. Tout cela s’est mis avec moi sur ce lit, j’ai

vu, revu, pensé, béni, puis un petit sommeil et un rêve où je me

trouvais seule dans un désert entre un serpent et un lion; la frayeur

m’a réveillée. Jamais je n’ai vu de lion que celui-là, mais c’en était

bien un. Comment nous arrangeons-nous pour créer ainsi en dormant, nous

qui ne pouvons produire un atome? est-ce un reflet de la puissance

divine qui passe alors en notre âme? Je me couche après une lettre

écrite et deux reçues de Louise, ma pauvre Louise, si aimante, si

aimable, si triste depuis la mort de son père: «Je ne suis pas de ceux

qui se consolent bientôt, me dit-elle, plus je pleure et plus je veux

pleurer; mais je vous mêle à mes larmes.» Chère Louise! Mimi m’écrit

aussi de Gaillac qu’elle a vu le tableau, que l’enfant Jésus est bien,

très-bien; on trouve à la Vierge les yeux curieux et le coloris trop

vif; on n’observe pas que c’est fait pour un lieu élevé et sombre.

* * * * *

Le 12.--Oh! la Vierge, la Vierge! Elle est dans la salle, exposée sur le

buffet; toute la maison là: Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres

adorateurs, comme ceux de Bethléem. Aussi, l’enfant Jésus leur sourit,

divinement appuyé sur le cou de sa mère. Oh! il est beau, ce petit

Jésus, délicat, gracieux, céleste; je me charme à le regarder, tantôt de

près, tantôt de loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne

crois pas que ce doive être exposé au clair d’un salon; ces saintes

figures sont faites pour le jour mystérieux d’une église. Le 12.--Oh! la

Vierge, la Vierge! Elle est dans la salle, exposée sur le buffet; toute

la maison là: Jean, Jeannot, Paul, le berger et autres adorateurs, comme

ceux de Bethléem. Aussi, l’enfant Jésus leur sourit, divinement appuyé

sur le cou de sa mère. Oh! il est beau, ce petit Jésus, délicat,

gracieux, céleste; je me charme à le regarder, tantôt de près, tantôt de

loin, sous tous les points, sous tous les jours. Je ne crois pas que ce

doive être exposé au clair d’un salon; ces saintes figures sont faites

pour le jour mystérieux d’une église.

* * * * *

Le 13.--Joie sur joie; une autre lettre de Caroline: encore des

tendresses, des amitiés sans fin à papa, à Éran, à Mimi, à tous; une

caisse de choses pour nous. Bonne, bonne, bonne sœur, que Dieu lui rende

en bénédictions tout ce qu’elle fait pour nous, tout ce que je me sens

au cœur pour elle! Mon ami, comme je l’aimerai, cette charmante sœur,

comme je l’aime! que je voudrais la tenir dans mes bras!

* * * * *

Le 14.--Rien qu’un mot, parce que je suis fatiguée, qu’il me faut

dormir, que je ne dormirais pas si j’écrivais; et puis, corps et âme,

tout est brisé. Des lettres de Caroline, de Louise, d’Irène, de Mimi. Le

cœur plein. Bonsoir.

* * * * *

Le 15.--J’ai cru mourir cette nuit: un affaissement, un engourdissement,

une palpitation de cœur sur le premier sommeil. Je me suis secouée, j’ai

couru à la fenêtre, à l’air, à la fraîche nuit qui m’a remise. Cela m’a

valu de jouir un moment du beau ciel, de ces belles étoiles que j’ai été

au moment d’aller voir là-haut; puis je suis rentrée dans mon lit avec

de sérieuses pensées de mort, cette mort qui vient on ne sait à quelle

heure. Tenons-nous prêts.

* * * * *

Journal et fragments · 第 17 / 55 题