Le 14 avril 1835.--Pourquoi ne continuerais-je pas de t’écrire, mon cher
Maurice? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je
continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un
joli quart d’heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d’une
pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un
événement arrivé jadis à Cahuzac? C’est venu à propos d’une croix d’or
qu’on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s’est souvenue que
sa grand’mère lui disait qu’autrefois on lui avait dit que, dans la même
église, il avait été fait un vol plus sacrilége encore, puisque ce fut
le Saint-Sacrement qu’on enleva un jour qu’il était seul exposé dans
l’église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux
moissons, s’en vint à l’autel et, montant dessus, mit l’ostensoir dans
son tablier, et s’en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les
bergers qui le découvrirent l’allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent
en procession adorer le Saint-Sacrement du rosier et le reportèrent à
l’église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au
feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre
l’aveu du larcin, mais ce n’était pas qu’elle fût voleuse, c’était,
dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. «J’avais pensé
que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel.»
A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et
consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le
rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m’a chanté la mendiante que
j’écoutais comme un rossignol. Je l’ai bien remerciée, puis lui ai
offert quelque chose pour la payer de sa complainte; elle n’a voulu que
des fleurs: «Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas.» Je lui en ai
donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s’en est
allée, son bâton d’une main et son bouquet de l’autre, et moi dedans
avec sa complainte.
* * * * *
Le 15.--A mon réveil, j’ai entendu le rossignol, mais rien qu’un soupir,
un signe de voix. J’ai écouté longtemps sans jamais entendre autre
chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n’a fait que s’annoncer.
C’était comme le premier coup d’archet d’un grand concert. Tout chante
ou va chanter.
Je n’ai pas lu la vie du saint aujourd’hui, je vais la lire: c’est mon
habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu’on mange, qu’on est à la
_crèche_, il est bon d’avoir dans l’âme quelque chose de spirituel comme
une vie de saint.
Elle est charmante, la vie de saint Macédone, de celui qui, par ses
prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur
étonné de rencontrer le saint sur la montagne: «Vous courez après les
bêtes, et moi je cours après Dieu.» Dans ces mots est toute la vie des
saints et celle des hommes du monde.
Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu’on a rapporté
parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite
bête chantera quand elle sera joyeuse...
* * * * *
Le jeudi saint.--J’arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où
repose le saint ciboire à l’église. C’est un beau jour que celui où Dieu
veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons
mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière, à faire ce
reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le
faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la
Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh! quel don!
que dire de l’Eucharistie? Je n’en sais rien: on adore, on possède, on
vit, on aime, l’âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J’ai
pensé à toi parmi ces extases, et t’aurais bien désiré à mon côté à la
sainte table, comme il y a trois ans.
* * * * *
Le mardi de Pâques.--Voici plusieurs jours que je n’ai écrit ni à toi ni
à personne. Les offices m’ont pris le temps, et j’ai vécu, pour ainsi
dire, à l’église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais
je la retrouve ici quand je veux: j’ouvre ma chambrette, et là j’entre
au calme, au recueillement, à la solitude; je ne sais pourquoi j’en
sors.
Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il
s’en va, et le pauvre encagé s’attriste, s’agite comme pour s’échapper.
Je ferais comme lui si j’étais à sa place, et cependant je le retiens.
Vais-je lui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait
heureux; mais je ne l’aurais plus, et je l’aime, et je veux l’avoir. Je
le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier: je jouis de
toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme
le plaisir l’emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais
les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées,
n’iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les
barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n’as pas
goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te
banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec
moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le
froid du matin t’empêcherait de chanter.
En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand
trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d’un câble, est descendu dans le
souterrain et l’a exploré de tous côtés. Ce n’est autre chose qu’une
excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de
pralines. J’en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour,
je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que
Jeannot.
* * * * *
Le 24.--J’attendis tout hier le facteur, espérant que j’aurais de tes
lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque
courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C’est bien long,
et je commence à m’inquiéter de ton silence. Serais-tu malade? Cette
idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille.
«Va-t’en, lui dis-je, je ne te crois pas.» Mais c’est possible: le fils
de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c’est
triste, mourir loin des siens, loin de chez soi! Demain je t’écris.
Parlons d’autres choses à présent. D’après la lettre de M. Hippolyte,
papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de
le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son
amitié pour toi. Qui sait ce que lui semblerait notre Cayla, notre ciel
et nous-mêmes? On se fait sur l’inconnu des idées que souvent la réalité
désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu’il vînt sans toi. Que
serait pour lui le Cayla sans Maurice? Un désert où il s’ennuierait
bientôt d’être seul. S’il m’amenait sa fille, comme il me l’a dit, alors
ce serait bien différent pour lui: sa fille lui charmerait tout, et le
Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir
cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de
l’embrasser, de l’avoir en ma possession pour quelques jours. Je ne
saurais dire combien cette petite créature m’intéresse, m’attache à
elle, sans doute par le souvenir de sa mère; et puis, cette pauvre
enfant est si intéressante par son malheur! N’avoir pas de mère, hélas!
c’est si triste, et surtout à son âge, à deux ans! Quoique si jeune,
elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur
apprend à s’affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie
aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir
m’occupe beaucoup; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la
retirera pas à lui avant l’âge où elle pourrait connaître le mal. Ce
serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non! Peut-on
regretter qu’une âme s’en retourne au ciel avec toute son innocence? La
belle mort qu’une mort d’enfant, et comme on bénit ces petits cercueils
que l’Église accompagne avec allégresse! J’aime ceux-là, je les
contemple, je m’en approche comme d’un berceau; je ne plains que les
mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont
chrétiennes.
Je n’ai écrit qu’ici d’aujourd’hui. Je ne sais pourquoi cela m’est
devenu nécessaire d’écrire, quand ce ne serait que deux mots. C’est mon
signe de vie que d’écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le
dirais pas à d’autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c’est que
cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant
Dieu et devant quelqu’un? Je dis quelqu’un parce qu’il me semble que tu
es là, que ce papier c’est toi. Dieu, ce me semble, m’écoute; il me
répond même de ces choses que l’âme entend et qu’on ne peut dire. Quand
je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure
être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand
silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à
tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors; mais cela ne dure
guère. «Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce
monde.» Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je
caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une
brebis tout à l’heure. Oh! le bon lait, et que j’aurais voulu te le
faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla! Mon ami, que de douceurs
tu perds à n’être pas ici!
* * * * *
A huit heures.--Il faut que je note en passant un excellent souper que
nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine,
avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un
gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n’avions pour serviteurs
que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes.
Tous nos gens sont à l’église, à l’instruction qui se fait chaque soir
pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce
couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n’y manquait que le
chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé
aujourd’hui? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de
Cordes: encore un plaisir.
* * * * *
Le 25.--Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de
prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée; j’y suis comme
dans un bouquetier, tant je respire de parfums!
* * * * *
Le 26.--Je ne sais quoi m’ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j’en
ai vu d’autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d’aubépines. C’est
plaisir de trotter dans ces parfums, et d’entendre les petits oiseaux
qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n’est charmant comme ces
courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de
bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq
heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble.
L’hiver, il est paresseux: je le suis et ne sors du lit qu’à sept
heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m’arrive lorsque le
ciel est nébuleux, que je suis triste et que j’attends un peu de soleil
ou quelque chose de rayonnant dans mon âme; alors le temps est long. Mon
Dieu, trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n’est rien!
C’est que l’ennui s’est posé sur moi, qu’il y demeure, et que tout ce
qui prend de la durée met de l’éternité dans le temps. Oh! que je plains
une âme en purgatoire, où l’attente fait tant souffrir, et quelle
attente! Peut-on mettre en comparaison celles d’ici-bas, soit de la
fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain? Une
seule peut-être en est l’ombre, c’est celle de l’amour quand il attend
ce qu’il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle
d’une mère au moment où elle revoit son fils qu’elle avait cru mort.
Midi sonne. Ce n’est plus le temps d’écrire.
Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son
chapeau, je me dis: «Voilà un chrétien qui passe;» et je me sens de la
vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la
maison; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je
puis cette bonne figure de chrétien, comme je l’ai fait tout à l’heure.
On n’a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J’aurais volontiers
ouvert la porte à l’inconnu que j’ai vu chevauchant du côté de la croix.
Que Dieu l’accompagne où qu’il aille! Je vais courir aussi, mais pas
bien loin, jusqu’à l’église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie
pour le corps et de recueillement pour l’âme. Elle rentre donc en soi et
te quitte. Encore jour de courrier aujourd’hui, et je n’ai pas de
lettre. A quoi penses-tu, mon ami?
* * * * *
Le 27.--J’ai rencontré le petit du _Cruchon_. Le pauvre enfant a perdu
son père; sa mère est morte aussi, et depuis, l’orphelin a une coutume
touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place
où était sa mère et s’endort en le tetant. Douce illusion qui le console
et l’attache si fort à son bout de mouchoir qu’il pleure et crie s’il se
réveille sans l’avoir aux lèvres! Il appelle sa mère alors, lui dit de
revenir, et ne se calme qu’avec sa poupée: naïf besoin que cette poupée,
bien digne d’une âme d’enfant, et même de tout homme fait, car tout
affligé a la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu!
* * * * *
Le 28.--Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire,
je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier.
J’y mets aussi ce qui se passe dans l’âme et dans la maison, et de la
sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n’est
rien ce qui passe, et je ne l’écrirais pas, mais je me dis: «Maurice
sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu’il était loin et
de rentrer ainsi dans la vie de famille», et je le marque pour toi.
Mais je m’aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon
égoïsme se met toujours en scène; je dis: «J’ai fait ceci, j’ai vu cela,
j’ai pensé telle chose», laissant derrière le public à la façon de
l’amour-propre, mais le mien est celui du cœur qui ne sait parler que de
lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le
grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la
pluie qu’il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la
pluie, j’aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma
chambrette? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui
m’entourent? Bossuet, saint Augustin et d’autres saints livres qui me
parlent quand je veux, m’éclairent, me consolent, me fortifient,
répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter
est difficile; ne pas les quitter est le mieux.
Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m’enchante par sa
catholicité et les bonnes choses pieuses que j’y trouve, comme ceci sur
la confession: «Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme
un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes; car ses conseils
servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à
nous faire éviter l’occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever
l’esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de
l’âme; et si l’on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de
plus excellent qu’un ami fidèle, quel bonheur n’est-ce pas d’en trouver
un qui soit obligé par la religion inviolable d’un sacrement divin à
garder la foi et à secourir les âmes?»
Ce céleste ami, je l’ai dans M. Bories. Aussi la nouvelle de son départ
m’afflige profondément. Je suis triste d’une tristesse qui fait pleurer
l’âme. Je ne dirais pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peut-être on
ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un
confesseur, cet homme ami de l’âme, son confident le plus intime, son
médecin, son maître, sa lumière; cet homme qui nous lie et qui nous
délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous
parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père: la foi le fait
véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre
chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup
parce qu’elle a beaucoup aimé. La confession n’est qu’une expansion du
repentir dans l’amour[14].
[14] Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit
textuellement dans le cahier suivant, page 108. Nous n’avons pas dû
supprimer cette répétition: Que prouve-t-elle, sinon l’importance
particulière que Mlle de Guérin attachait à ces pensées et peut-être
la secrète satisfaction qu’elle aura éprouvée, sans le savoir, en
réussissant à les exprimer d’une manière si nette et si ferme?
* * * * *
Le 5 [mai, à Gaillac].--On ne parlait hier au soir que d’une jeune fille
qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme
de jeune fille, où es-tu? J’ai trop d’occupations pour écouter mes
pensées. Qu’elles rentrent.
* * * * *
Le 9.--Et moi aussi je sors d’une soirée dansante, la première que j’aie
vue et où j’aie pris part; mais mon cœur n’était pas en train, et s’en
allait au repos. Aussi ai-je mal dansé, faute de goût et d’habitude.
J’entendais rire à mes dépens, et cela ne m’amusait pas; mais j’amusais
les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l’ai
fait de la meilleure volonté du monde; mais cette complaisance
m’ennuierait bientôt, comme tout ce qui se fait dans le monde où je me
trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier,
ou à la garenne, où l’on est bien mieux.
«Oh! laissez-moi mes rêveries,
Mes beaux vallons, mon ciel si pur,
Mes ruisseaux coulant aux prairies,
Mes bois, mes collines fleuries
Et mon fleuve aux ondes d’azur.
«Laissez ma vie, au bord de l’onde,
Comme elle, suivre son chemin,
Inconnue aux clameurs du monde,
Toujours pure, mais peu profonde
Et sans peine du lendemain.
«Laissez-la couler, lente et douce,
Entre les fleurs, près des coteaux,
Jouant avec un brin de mousse,
Avec une herbe qu’elle pousse,
Avec le saule aux longs rameaux.
«Mes heures, à tout vent bercées,
S’en vont se tenant par la main;
Sur leurs pas légers, mes pensées
Éclosent, belles et pressées,
Comme l’herbe au bord du chemin.
«On dit que la vie est amère,
O mon Dieu! ce n’est pas pour moi:
La poésie et la prière,
Comme une sœur, comme une mère
La bercent pure devant toi.
«Enfant, elle poursuit un rêve,
Une espérance, un souvenir,
Comme un papillon sur la grève,
Et chaque beau jour qui se lève
Lui semble tout son avenir.
«Les jours lui tombent goutte à goutte,
Mais doux comme un rayon de miel;
Il n’en est point qu’elle redoute.
O mon Dieu! c’est ainsi, sans doute,
Que vivent les anges au ciel.
«La mort doit nous être donnée
Douce après ces jours de bonheur.
Comme une fleur demi-fanée
Au soir de sa longue journée,
On penche la tête et l’on meurt.
«Et si l’on croit, si l’on espère,
Qu’est-ce mourir? Fermer les yeux,
Se recueillir pour la prière,
Livrer l’âme à l’ange son frère,
Dormir pour s’éveiller aux cieux.»