JUSTIN MAURICE.

C’est la plus douce chose, la plus de mon goût que j’aie trouvée depuis

que je suis ici. Aussi je m’en empare. S’il fait beau, je partirai ce

soir. Cette idée m’enchante, je verrai papa, Mimi: la douce chose qu’un

retour!

* * * * *

[Sans date.] M’y voici à ce cher Cayla, et depuis plusieurs jours, sans

te le dire. C’est que j’avais mis mon cahier sous un tapis en le sortant

de mon porte-manteau, et qu’il était là depuis. En tripotant, ma main

s’est posée dessus; il s’est ouvert, et je continue l’écriture. Ce fut

un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi,

d’Érembert, qui m’embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si

profond tout le bonheur d’être aimée.

Ce fut un beau jour hier; il nous vint quatre lettres et deux amis, M.

Bories et l’abbé F..., le frère de Cécile. Je ne sais qui des deux nous

fit le plus de plaisir et fut plus aimable, l’un par l’esprit, l’autre

par le cœur. Nous avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos santés,

et, pour fin, nous sommes mis à jouer au _passe-l’âne_, comme des

enfants, en nous trichant l’un l’autre. Point de sérieux du tout,

c’était un jour de détente où l’âme se met à l’aise en conservant son

pli; c’était gaieté de prêtre et d’amis chrétiens.

Comme nous étions au dessert, deux lettres nous sont venues, l’une de

Lili, l’autre de ce pauvre Philibert[15], toujours plus malheureux. Sa

lettre fend le cœur; j’en ai fait la lecture à table, et j’ai vu des

larmes dans les yeux de nos bons curés. M. Bories a rappelé que, le

matin de son départ, Philibert courut à son lit lui faire ses adieux et

lui dit: «Je pars, monsieur le curé; c’est peut-être pour toujours que

je quitte ma patrie; dites, je vous prie, la messe à mon intention

aujourd’hui.» Il la dit, je me souviens, et nous y assistâmes, ma tante

et nous, autant pleurant que priant. Ce bon cousin me dit des amitiés

charmantes, des choses qui vont au cœur et ne peuvent passer sur les

lèvres. Je les ai supprimées en lisant la lettre. Il parle de ma poésie

à ma pauvre amie du Val que papa lui avait envoyée. Ainsi ce souvenir à

traversé les mers, et l’on sait au bout du monde que je vous aimais, ma

pauvre Marie; mais l’on ne sait pas que je vous pleure à présent et que

vous nous avez été si vite enlevée. On le saura aussi, car je l’ai

écrite cette mort à nos amis de l’Ile de France, et je vous saurai

regrettée par les cœurs les plus dignes de vous donner des regrets.

[15] M. Philibert de Roquefeuil.

Philibert nous envoie deux éventails et des graines de plantes marines,

cueillies par lui et sa femme dans la baie du Tombeau. Qu’il me tarde de

les avoir, de les semer, de les voir naître, et pousser, et fleurir!

Cela me vient en retour d’une feuille de rose que je lui envoyai le

printemps passé. Je tenais la rose à la main, une feuille tomba sur la

lettre, et je la pliai dedans; je la laissai aller, me disant qu’elle

s’était détachée pour aller porter à ce pauvre exilé un peu des parfums

du pays. Et vraiment cela lui a fait un plaisir bien doux.

* * * * *

Le 18.--Qui aurait deviné ce qui vient de m’arriver aujourd’hui? J’en

suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma

belle fortune, mes poésies créoles, à moi adressées par un poëte de

l’Ile de France. Demain, j’en parlerai. Il est trop tard à présent, mais

je n’ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma

vie.

* * * * *

Le 19.--Me voici à la fenêtre écoutant un chœur de rossignols qui

chantent dans la Moulinasse d’une façon ravissante. Oh! le beau tableau!

Oh! le beau concert, que je quitte pour aller porter l’aumône à Annette

la boiteuse!

* * * * *

Le 22.--Mimi m’a quittée pour quinze jours; elle est à ***, et je la

plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne

chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l’effet d’une

bonne âme dans l’enfer; mais nous l’en sortirons dès que le temps donné

aux convenances sera passé. De mon côté, il me tarde; je m’ennuie de ma

solitude, tant j’ai l’habitude d’être deux. Papa est aux champs presque

tout le jour, Éran à la chasse; pour toute compagnie, il me reste Trilby

et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m’occupent sans

me désennuyer, parce que l’ennui est le fond et le centre de mon âme

aujourd’hui. Ce que j’aime le plus est peu capable de me distraire. J’ai

voulu lire, écrire, prier, tout cela n’a duré qu’un moment; la prière

même me lasse. C’est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue

de ce mot de Fénelon: «Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu’il vous

ennuie.» Oh! je lui ai bien dit cette sottise.

* * * * *

Le 23.--Je viens de passer la nuit à t’écrire. Le jour a remplacé la

chandelle, ce n’est pas la peine d’aller au lit. Oh! si papa le savait!

* * * * *

Le 24.--Comme elle a passé vite, mon ami, cette nuit passée à t’écrire!

l’aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures

pourtant, et j’avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois

le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me

semble qu’un ange me dicte. D’où me peuvent venir, en effet, que d’en

haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon

cœur s’emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les

envoie. Puisse ma lettre te faire du bien! elle t’arrivera mardi; je

l’ai faite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un

jour. J’étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet

état de faiblesse et d’ennui où je te vois! Mais je ne le vois pas, je

l’augure d’après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu

que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur

quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je

voudrais de tes lettres! Écris-moi, parle, explique-toi, fais-toi voir,

que je sache ce que tu souffres et ce qui te fait souffrir. Quelquefois

je pense que ce n’est rien qu’un peu de cette humeur noire, que nous

avons, et qui rend si triste quand il s’en répand dans le cœur. Il faut

s’en purger au plus tôt, car ce poison gagne vite et nous ferait fous ou

bêtes. On ne désire rien de beau ni d’élevé. Je sais quelqu’un qui, dans

cet état, n’a d’autre plaisir que de manger, et d’ordinaire c’est une

âme qui tient peu aux sens. Cela fait voir combien toute passion nous

bestialise. C’en est une que la tristesse, et qui consume, hélas! bien

des vies. Je regarde à peu près comme perdus ceux qu’elle possède.

Faut-il remplir un devoir? impossible. Ce sont des hommes tristes; ne

leur demandez rien, ni pour Dieu, ni pour eux-mêmes, que ce que leur

humeur voudra.

* * * * *

Le 27.--Dans ma solitude aujourd’hui, je n’ai rien trouvé de mieux à

faire que de paperasser, de revoir mes vieux souvenirs, mes écritures,

mes pensées de jadis en tout genre. J’en ai vu de bonnes, c’est-à-dire

de raisonnables, de pieuses, d’exagérées, de folles, comme celle-ci: «Si

j’osais, je demanderais à Dieu pourquoi je suis en ce monde. Qu’y

fais-je? Qu’ai-je à y faire? je n’en sais rien. Mes jours s’en vont

inutiles, aussi je ne les regrette pas... _Si je pouvais_ me faire du

bien ou en faire à quelqu’un, seulement une minute par jour!» Eh! mon

Dieu, rien n’est plus facile, je n’avais qu’à prendre un verre d’eau et

le donner à un pauvre. Voilà comme la tristesse fait extravaguer et mène

à dire: «Pourquoi la vie, puisque la vie m’ennuie? Pourquoi des devoirs,

puisqu’ils me pèsent? pourquoi un cœur? pourquoi une âme?» Des pourquoi

sans fin; et on ne peut rien, on ne veut rien, on se délaisse, on

pleure, on est malheureux, on s’enferme, et le diable qui nous voit

seuls, arrive pour nous distraire avec toutes ses séductions. Puis,

quand elles sont épuisées, le suicide reste encore. Dieu! quelle fin!

quelle folie! et comme elle gagne chaque jour, même dans les campagnes!

Un jeune paysan de Bleys, riche et aimé de ses parents, s’est tué de

tristesse. Tout l’ennuyait, surtout de vivre. Il était religieux, mais

pas assez pour surmonter une passion. Dieu seul nous donne la force et

le vouloir dans cette lutte terrible, et, tout faible et petit qu’on

soit, avec son aide on tient enfin le géant sous ses genoux; mais pour

cela, il faut prier, beaucoup prier, comme nous l’a appris Jésus-Christ,

et nous écrier: Notre Père! Ce cri filial touche le cœur de Dieu, et

nous obtient toujours quelque chose. Mon ami, je voudrais bien te voir

prier comme un bon enfant de Dieu. Que t’en coûterait-il? ton âme est

naturellement aimante, et la prière, qu’est-ce autre chose que l’amour,

un amour qui se répand de l’âme au dehors, comme l’eau sort de la

fontaine? tu comprends cela mieux que moi. M. de La Mennais a dit

là-dessus des choses divines qui t’auront pénétré le cœur, si tu as pu

les entendre; mais, par malheur, il en a dit d’autres aussi qui, je le

crains, auront empêché le bon effet de celles-là. Quel malheur, encore

une fois, quel malheur que tu sois sous l’influence de ce génie dévoyé!

Pauvre Maurice! ne pensons pas à ces choses.

Mimi m’a écrit; elle est à M***, vieux castel des Villefranche, où Julie

demeure avec sa famille. La visite de Mimi lui fait un plaisir bien

senti et bien exprimé par ses façons empressées et tendres. Je ne sais

plus rien, parce que la voyageuse écrit en arrivant et ne donne qu’un

aperçu.

* * * * *

Le 27.--Je me trompai de date hier, et j’anticipai sur un jour; je me

ravise, n’allons pas plus vite que le temps qui marche, hélas! assez

vite. Ne voilà-t-il pas déjà la fin du mois, qui finit par un beau

vacarme? Au moment où j’écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du

château, torrents de pluie comme un déluge. J’écoute tout cela de ma

fenêtre inondée, et je n’y puis écrire comme chaque soir. C’est bien

dommage, car c’est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert,

si joli, si frais, tout parfumé d’acacias.

* * * * *

Le 28.--Notre ciel d’aujourd’hui est pâle et languissant comme un beau

visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce

mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s’ouvrent sur des fleurs

tombées, d’oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet

air d’orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de

triste, de riant que j’aime. Mais, c’est l’Ascension aujourd’hui;

laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre

demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré. Cette fête est bien

belle; c’est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se

plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.

* * * * *

Le 29.--Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le

tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s’inclinent sous

ce déluge; c’est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans

le beau triomphe de mai. Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la

salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout

tristement, comme quelqu’un qui plie sous l’adversité. Je les plaignais

ou peu s’en faut; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une

âme.

* * * * *

Le 30.--Toujours, toujours la pluie. C’est un temps à faire de la

musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui

jamais ne finissent. C’est un jour éternel pour papa surtout qui aime

tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison,

feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l’Académie de

Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture, qui m’a fait courir dès

avoir touché le volume. Juge! je suis tombée sur la _théologie de

l’Être_. Vite j’ai fermé, j’ai cru voir un puits, un puits sans eau; le

vide obscur m’a toujours fait peur. Il y a cependant des profondeurs qui

me plaisent, comme l’_Existence de Dieu_, par Fénelon. J’ai encore

présente l’impression que j’eus de cette lecture, qui me fit un plaisir

infini, ce qui ne serait pas arrivé si je n’y avais rien compris. Pour

sentir, il faut être touché. Je sentis, donc... Je raisonne à la

_Salabert_, n’est-ce pas? Quoi qu’il en soit, cette lecture me fut

bonne; il me sembla connaître Dieu davantage et par l’esprit et par le

cœur, à la façon de Fénelon. Je voudrais bien avoir ses œuvres

spirituelles, les lettres de piété surtout où Fénelon est si élevé, si

tendre, si aimant. J’ai celles de Bossuet qui font mes délices, les

autres font mon envie. Puisque j’en suis à cela, je veux te dire toutes

mes fantaisies en fait de livres de piété. Depuis longtemps je me crée

une bibliothèque, dont les rayons, hélas! sont toujours vides. La voici:

d’abord de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, ses méditations, ses

sermons, ses soliloques, et autres ouvrages à ma portée; les lettres de

saint Jérôme, ses traités d’éducation pour la petite Marcella; les

lettres aussi de saint Grégoire de Nazianze; les poésies de saint

Paulin, _le Pré spirituel_ de Jean Mose; les écrits de sainte Thérèse,

de Louis de Blois, les lettres de saint Bernard, et son opuscule à sa

sœur; les écrits de sainte Catherine de Gênes, estimés de Leibniz; saint

François de Sales. Je continuerai plus tard mon catalogue; il faut que

je dise mon chapelet.

* * * * *

[Sans date.]--Depuis cette pause, il s’est passé plusieurs jours,

plusieurs événements au Cayla, qui m’ont tenue loin de ma chambrette;

m’y voici pour une minute où tu verras mes quatre jours, tout ce temps

passé sans écrire; mais non: est-ce la peine de marquer mon temps? c’est

écrire sur la poussière. Je ne sais pourquoi je me figure que cela te

fera plaisir, ce fatras de choses, de jours et de papier.

Mimi est arrivée hier avec Élisa, à qui j’ai cédé ma chambrette. C’est

te dire que j’y viens moins, que je lis moins, que je pense moins. Je

suis à Élisa, je vais la joindre à la promenade.

* * * * *

Le 13 juin.--Je retrouve mon cahier abandonné, et j’y mets ce qui m’est

venu aujourd’hui: deux beaux livres, l’_Imitation_ de Lamennais, et le

_Guide spirituel_ de Louis de Blois. Merci à toi, Maurice, de ce pieux

souvenir. Ce nous seront deux reliques pour l’âme et pour le cœur, et

nous prierons pour toi chaque fois que nous lirons, Mimi son _Guide_, et

moi mon _Imitation_.

* * * * *

Le 18.--M. le curé sort d’ici et m’a laissé une de tes lettres, qu’il

m’a glissée furtivement dans la main au milieu de tout le monde. Je lui

ai _tremblé_ tout doucement un merci, et, comprenant ce que c’était, je

suis sortie et suis allée te lire à mon aise dans la garenne. Comme

j’allais vite, comme je tremblais, comme je brûlais sur cette lettre où

j’allais te voir enfin! Je t’ai vu; mais je ne te connais pas; tu ne

m’ouvres que la tête: c’est le cœur, c’est l’âme, c’est l’intime, ce qui

fait ta vie, que je croyais voir. Tu ne me montres que ta façon de

penser; tu me fais monter, et moi je voulais descendre, te connaître à

fond dans tes goûts, tes humeurs, tes principes, en un mot, faire un

tour dans tous les coins et recoins de toi-même. Je ne suis donc pas

contente de ce que tu me dis; cependant j’y trouve de quoi bénir Dieu,

car je m’attendais à pis. Je te dirai tout cela dans ma lettre, ici

c’est inutile; mes réflexions seraient de l’histoire ancienne quand tu

les lirais.

* * * * *

Le 19.--Ne suis-je pas malheureuse? Je voulais écrire une lettre, je

l’ai commencée et n’ai pu continuer, faute d’idées. Ma tête est vide à

présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit

tarit comme une source, puis il recoule. En attendant l’aiguade,

j’admire ma tourterelle qui chante à plein gosier sous ma fenêtre.

Je vais t’écrire à la dérobée, et, pour dépister les curieux qui

viennent dans ma chambre, j’aurai deux lettres, une dessus, l’autre

dessous, et dès qu’on viendra je n’aurai qu’à tourner les cartes. Ce que

je te dis ne serait compris de personne, hormis de Mimi qui est du

secret. Papa en aurait de la peine et se tourmenterait sur ton compte.

Mieux vaut le tromper et lui laisser croire que c’est à Louise que

j’écris, comme je viens de le lui dire. C’est que tout de bon je vais

commencer ma double lettre et parler à deux voix. Voyons.

Il passe une noce au chemin de Cordes; tout à l’heure on sonnait de ce

côté pour un mort; voilà bien la vie. Je la vois toute dans mon petit

tableau.

* * * * *

Le 12.--Nous avons perdu une de nos pauvres, Annette la boiteuse, celle

qui m’avait si fort baisée pour un raisin que je lui donnais. La pauvre

fille! j’espère qu’à présent elle prie pour nous dans le ciel. Elle est

morte sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours, mais elle

n’a pas vu venir sa dernière heure.

* * * * *

Le 17.--Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand’mère. Ce matin, papa

est venu de bonne heure dans ma chambre, s’est approché de mon lit et

m’a pris la main qu’il a serrée en me disant: «Lève-toi.»--«Pourquoi?»

Il m’a serré la main encore: «Lève-toi.»--«Il y a quelque chose,

dites?»--«Ma mère...» J’ai compris; je l’avais laissée mourante.

* * * * *

Le 31.--Ce cahier que je laisse et que je reprends, à quoi servira-t-il

si je le continue? Une pensée me vient. Si je meurs avant toi, je te le

lègue. Ce sera à peu près tout mon héritage; mais ce legs de cœur aura

bien quelque prix pour toi. Je le veux donc enrichir, afin que tu dises:

«Ma sœur m’a laissé tout ce qu’elle a pu.» La belle fortune que quelques

idées, des larmes, des tristesses dont se compose presque la vie! S’il y

vient du meilleur, c’est rare, si rare qu’on s’en enivre, comme je le

fais, quand il me vient quelque chose du ciel ou de ceux que j’aime.

Depuis quinze jours, j’ai eu beaucoup de ces jolis moments. Toutes mes

amies m’ont écrit au sujet de ma grand’mère, et me disent sur sa mort

bien des choses tendres et consolantes; mais Dieu seul peut consoler. Le

cœur, quand il est triste, n’a pas assez des secours humains qui plient

sous lui, tant il est pesant de tristesse. Il faut à ce roseau d’autres

appuis que des roseaux. Oh! que Jésus a bien dit: «Venez à moi, vous

tous qui pleurez, vous tous qui êtes accablés.» Ce n’est que là, que

dans le sein de Dieu, qu’on peut bien pleurer, bien se décharger. Que

nous sommes heureux, nous, chrétiens! Nous n’avons pas de peines que

Dieu ne soulage.

* * * * *

Le 1er août.--Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car

elle chantait encore ces jours-ci. Pauvre petite bête! voilà des regrets

qu’elle me donne. Je l’aimais, elle était blanche, et chaque matin

c’était la première voix que j’entendais sous ma fenêtre, tant l’hiver

que l’été. Était-ce plainte ou joie? Je ne sais, mais ces chants me

faisaient plaisir à entendre; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque

jour, perdons-nous quelque jouissance. Je veux mettre ma colombe sous un

rosier de la terrasse; il me semble qu’elle sera bien là, et que son âme

(si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs. Je crois

assez à l’âme des bêtes, et je voudrais même qu’il y eût un petit

paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les

chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes

espèces? Les damner? cela m’embarrasse. L’enfer ne punit que

l’injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l’agneau? Il

en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l’homme, justifie la bête,

qui n’a pas reçu de loi supérieure à l’instinct. En suivant son

instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement; il

n’y a pas _vouloir_, c’est-à-dire choix, dans les actions animales, et,

par conséquent, ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette

cependant le paradis, et qu’il n’y ait pas des colombes au ciel. Mon

Dieu, qu’est-ce que je dis là? aurons-nous besoin de rien d’ici-bas,

là-haut, pour être heureux?

* * * * *

Le 2.--La pluie et une de tes lettres. Cette lettre était bien attendue

à cause des événements d’ici et de ceux de Paris. Tu avais appris de la

famille un projet de mariage et une mort, et tu devais m’apprendre ce

que c’est que cette machine infernale qui a éclaté, et ce qui s’en est

suivi. Des morts, des calamités, des larmes. Que je te plains d’être sur

ce volcan de Paris!

* * * * *

Le 3.--Rien.

* * * * *

Le 4.--Ce jour-là, je voulais parler de ta naissance, de ma joie lorsque

je l’appris, et comme je m’empressai d’ouvrir ce portemanteau où papa

m’avait dit qu’il te portait. Je voulais dire tout cela, et bien

d’autres choses du baptême et de ta vie; mais j’ai été triste, affligée,

pleurante, et quand je pleure, je n’écris pas, je prie seulement, c’est

tout ce que je puis faire; mais voici qu’un peu de sérénité me vient.

Dieu m’est venu, puis des livres, et une lettre de Louise, trois choses

qui me portent bonheur. J’ai commencé toute triste, et puis j’ai senti

presque de la joie et que j’avais Dieu au cœur. O mon ami! si tu savais

comme l’âme dans l’affliction se console doucement en Dieu! que de force

elle tire de la puissance divine!

Le livre, je voulais dire l’ouvrage qui me fait tant de plaisir, c’est

Fénelon que papa m’a acheté. Toute ma vie, j’avais désiré d’avoir ses

lettres spirituelles si douces, si célestes, si propres à tout état, à

toute position d’âme. Je vais les lire et les mettre dans mon cœur, j’en

ferai ma consolation, mon soutien à présent que M. Bories va me manquer,

et que mon âme se trouve comme orpheline. J’avais demandé quelque chose

à Dieu, et ces lettres ne sont venues; aussi, je les regarde comme un

don du ciel. Merci à Dieu et à mon père.

* * * * *

Le 20.--Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte

Vierge, que Louise m’a envoyée pour préservatif du choléra. C’est la

médaille qui a fait tant de miracles, dit-on. Ce n’est pas article de

foi, mais cela ne fait pas de mal d’y croire. Je crois donc à la sainte

médaille comme à l’image sacrée d’une mère, dont la vue peut faire tant

de bien. J’aurai toute ma vie sur mon cœur cette sainte relique de la

Vierge et de mon amie, et y aurai foi si le choléra vient, mal pour

lequel il n’est pas de remède humain; ayons donc recours au miraculeux.

On ne compte pas assez sur le ciel, et on tremble. Je ne sais pourquoi,

ce choléra qui avance ne me fait rien; je n’y pense pas, si ce n’est

pour les prières que l’archevêque a ordonnées. D’où me vient cela?

serait-ce indifférence? je ne le voudrais pas; non, je ne voudrais être

insensible à rien, pas même à la peste. D’où me vient ma sécurité?

* * * * *

Le 21.--Voilà un ornement de plus à ma chambrette: sainte Thérèse que

j’ai pu enfin faire encadrer; il me tardait d’avoir cette belle sainte

devant mes yeux, au-dessus de la table où je fais ma prière, où je lis,

où j’écris. Ce me sera une inspiration pour bien prier, pour bien aimer,

pour bien souffrir. J’élèverai vers elle mon cœur et mes yeux dans mes

prières, dans mes tristesses. Je commence à présent, et lui dis:

«Regardez-moi du ciel, bienheureuse sainte Thérèse, regardez-moi, à

genoux devant votre image, contemplant les traits d’une amante de Jésus

avec un grand désir de les graver en moi. Obtenez-moi la sainte

ressemblance, obtenez-moi quelque chose de vous; faites-moi passer votre

regard pour chercher Dieu, votre bouche pour le prier, votre cœur pour

l’aimer. Que j’obtienne votre force dans l’adversité, votre douceur dans

les souffrances, votre constance dans les tentations.» Sainte Thérèse

souffrit vingt ans des dégoûts dans la prière sans se rebuter. C’est ce

qui m’étonne le plus de ses triomphes. Je suis loin de cette constance;

mais je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j’allai,

comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier

de me prendre pour sa fille. Ce fut devant la chapelle du Rosaire, dans

l’église de Saint-Pierre, à Gaillac. J’avais treize ans.

* * * * *

Le 23.--Sans le songe que j’ai fait cette nuit, je n’écrirais pas; mais

je t’ai vu, je t’ai embrassé, je t’ai parlé, et tout cela, quoique

erreur, il faut que j’en parle, parce que mon cœur en est touché. J’ai

tant de regret de ne pas te voir, à présent que les absents reviennent!

Raymond est arrivé. Qui sait s’il m’apporte de tes lettres? Je serais

bien contente d’avoir quelque chose de particulier, comme tu l’as fait

par des occasions semblables. C’est notre signe de vie et de tendresse

que cette chère écriture; écrivons-nous donc, écris-moi. Je viens

d’envoyer une lettre de neuf pages à Louise. Ce serait long, infini pour

tout autre; mais, entre nous, il n’y en a jamais assez. Le cœur, quand

il aime, est intarissable. Je voudrais bien t’écrire de la sorte. Voilà

un nuage qui passe, si sombre que je vois à peine sur mon papier blanc.

Cela me fait souvenir de tant d’idées noires qui passent ainsi sur l’âme

parfois.

* * * * *

Le 24.--La matinée a commencé agréablement par une lettre d’Auguste qui

me parle beaucoup de toi; il t’aime, ce bon cousin, cela se voit. Je

voudrais bien que le joli projet de voyage s’accomplît, et que moi je

fusse du voyage. Oh! venir te voir à Paris!... mais non, ce serait trop

joli pour ce monde, n’y pensons pas. J’ai presque l’idée que nous ne

devons nous revoir qu’en l’autre: voilà le choléra; sans doute il

viendra ici. Je l’attends et dispose mon âme de mon mieux, afin de ne

pas mourir à l’improviste, seule chose à craindre, car le malheur n’est

pas de quitter la vie. Je ne dis pas ceci dans le sens des dégoûtés de

vivre: il y a de saints désirs de la mort qui viennent à l’âme

chrétienne. Encore un nuage qui me force de quitter. Le nuage amenait un

déluge, le tonnerre, le vent, tout le vacarme d’un orage. Dans ce temps,

je courais de çà, de là, pensant à mes poulets; je chauffais une chemise

pour ce petit garçon qui nous est arrivé noyé; à présent tout est calme

et dans son cours. L’extraordinaire ici dure peu. Mon cousin Fontenilles

nous est venu voir; il couchera dans la chambrette, mon cher réduit qui

sert à tout: excellent emploi des choses humaines, toutes à tous. Mais,

mon cahier, va dedans: _ceci n’est pas pour le public, c’est de

l’intime, c’est de l’âme_, C’EST POUR UN.

* * * * *

Le 25.--Saint-Louis aujourd’hui: grande fête en France pendant

longtemps, et qui ne se fait plus qu’au ciel, maintenant que les rois

s’en vont. Saint Louis, priez pour la France et pour vos descendants;

obtenez-leur le royaume des cieux!

* * * * *

Le 26.--Comme la grâce est admirable! Je l’admire aujourd’hui dans saint

Genès qu’elle fit chrétien comme il jouait sur le théâtre les mystères

du christianisme. Tout à coup Dieu se fit voir à cette âme, et le

comédien fut martyr.

* * * * *

Le 27.--J’ai l’âme tout émue, toute pénétrée, toute pleine de la lettre

de M. de La Morvonnais que j’ai reçue ce matin; il me parle de Marie,

d’un autre monde, de ses tristesses, de toi, de la mort, de ces choses

que j’aime tant. Voilà pourquoi ces lettres me causent un plaisir que je

craignais de trop sentir, parce que tout plaisir est à craindre. Mais tu

l’as voulu, et, pour l’amour de toi seulement, j’ai soutenu cette

correspondance qui maintenant aura bien des charmes, d’abord ceux de la

sympathie; comme tu me l’avais appris, je trouve à ton ami une trempe

d’idées fort semblables aux miennes pour le religieux et le triste; son

âme pleure et prie souvent comme la mienne.

Aujourd’hui, il me dit que sa prière est tiède et distraite, et que je

l’aide devant Dieu. Assurément je le ferai, car son âme m’est chère, et

cette âme est souffrante et me porte pitié. Je lui verserai donc le

baume de la prière qui, tout loin que je suis, lui arrivera par le ciel.

Je le crois du moins: admirable foi qui me donne l’espérance de consoler

un affligé! C’est de ce côté-là encore que cette correspondance me

plaît: faire du bien est si doux! consoler qui pleure est divin. Jésus

le fit sur la terre, et c’est de lui que je l’apprends. Oui, mon ami,

c’est de la croix que viennent ces pensées que ton ami trouve si douces,

si _inénarrablement_ tendres. Rien n’est de moi. Je sens mon aridité,

mais que Dieu, quand il veut, fait couler un océan sur ce fond de sable.

Il est ainsi de tant d’âmes simples desquelles sortent d’admirables

choses, parce qu’elles sont en rapport direct avec Dieu, sans science et

sans orgueil. Aussi, je perds le goût des livres; je me dis: que

m’apprennent-ils que je ne sache un jour au ciel? que Dieu soit mon

maître et mon étude! Je fais ainsi et m’en trouve bien; je lis peu, je

sors peu, je me refoule à l’intérieur. Là se dit, se fait, se sent, se

passe bien des choses. Oh! si tu les voyais! mais que sert de les faire

voir? Dieu seul doit pénétrer dans le sanctuaire de l’âme. Mon âme

aujourd’hui abonde de prière et de poésie. J’admire comme ces deux

sources coulent ensemble en moi et en d’autres.

L’aveugle prie et chante en son chemin, le soldat sur le champ de

guerre, le nautonier sur les mers, le poëte sur sa lyre, le prêtre à

l’autel; l’enfant qui commence à parler, le solitaire dans sa cellule,

les anges au ciel, les saints par toute la terre, tous prient et

chantent; il n’y a que les morts qui ne chantent pas, qui ne prient pas:

pauvres morts!

* * * * *

Le 28.--Saint-Augustin aujourd’hui: un saint que j’aime tant parce qu’il

a tant aimé. Je porte d’ailleurs son nom, et je l’ai supplié de me

donner aussi un peu de son âme. La belle âme, et comme elle se peint

divinement dans ses _Confessions_! A chaque mot de ce livre, on sent

l’amour de Dieu qui vous pénètre goutte à goutte le cœur, si dur qu’il

soit. Que n’ai-je une mémoire à tout retenir! mais par malheur je l’ai

si fugitive, qu’autant vaudrait ne rien lire; il n’en était pas de même

jadis. C’est que je décline et que mes facultés baissent, excepté celle

d’aimer. L’amour, c’est l’âme qui ne meurt pas, qui va croissant,

montant comme la flamme. Je tiens une lettre de Louise, de ma belle

amie, de celle qui me dit toujours qu’elle m’aime. Cette lettre est

courte, de trois pages seulement, parce qu’elle était pressée, toute à

sa sœur la comtesse qui venait d’arriver. C’est dans ses bras que Louise

me dit le tendre _memento_ qui me suffit bien aujourd’hui, C’est l’abbé

de Bayne d’Alos qui me l’a apportée, venant de Rayssac.

* * * * *

Le 29.--Beau ciel, beau soleil, beau jour. C’est de quoi se réjouir, car

le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C’en

est bien un, qu’une belle nature, un air pur, un ciel radieux! petites

images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu! J’irai ce soir à

Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m’occuper de mon âme

et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours.

Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la

connaissance de Dieu et de lui-même. N’y avait-il pas un philosophe qui

ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? et ses

disciples le faisaient. Je le veux faire aussi à l’école de Jésus pour

apprendre à devenir sage, d’une sagesse chrétienne.

* * * * *

Le 31.--Je passai la journée d’hier à Cahuzac, et quelques heures seule

dans la maison de notre grand’mère. Je me mis d’abord à genoux sur un

prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses

chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je

vis son lit _vide_; je passai partout où elle avait passé, et je me

souvins de ces lignes de Bossuet: «Dans un moment on passera où j’étais,

et l’on ne m’y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, diras-tu,

et de tout cela il ne reste plus que mon tombeau où l’on dira que je

suis, et je _n’y serai pas_.» Oh! quelle idée de notre néant dans cette

absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre

poussière dans les souterrains de la mort! Demain, je change et vais à

Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques

jours. Ce seront des jours uniques, aussi je veux les marquer et prendre

mon journal. Je vais écrire à Antoinette, mon amie l’ange.

Il y a quelques heures de cela. Voilà que j’ai écrit à Antoinette et à

Irène, et pourtant je n’avais rien, presque rien à leur dire. Ma vie

fournit peu et le Cayla aussi, parce que tout y est tranquille. Mais les

communications du cœur sont douces et je m’y laisse aller aisément. Cela

d’ailleurs me fait du bien et me décharge l’âme du triste. Quand une eau

coule, elle s’en va avec l’écume et se clarifie en chemin. Mon chemin à

moi, c’est Dieu ou un ami, mais Dieu surtout. Là je me creuse un lit et

m’y trouve calme.

* * * * *

Le 1er septembre.--M’y voici à Cahuzac, dans une autre chambrette,

accoudée sur une petite table où j’écris. Il me faut partout des tables

et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent

répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J’ai parfois l’idée que tu y

trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer;

sans cela mon cœur resterait fermé bien souvent, par indolence ou par

indifférence pour tout ce qui vient de moi.

J’ai quelquefois des joies d’enfant, comme celle de venir pour quelques

jours ici. Tu ne saurais croire combien je suis venue gaiement prendre

possession de cette maison déserte. C’est que là, vois-tu, je me trouve

seule, tout à fait seule, dans un lieu qui prête à la réflexion.

J’entends passer les passants sans me détourner du tout; je suis au pied

de l’église, j’entends jusqu’à la dernière vibration de la cloche qui

sonne midi ou l’Angelus, et j’écoute cela comme une harpe. Puis je vais

prier quand je veux, me confesser de même: en voilà assez pour quelques

jours de bonheur, d’un bonheur _à moi_. Papa me viendra voir cette

après-midi. J’ai plaisir à cette visite, comme si nous étions séparés

depuis longtemps.

Le diable m’a tentée tout à l’heure dans un petit cabinet où j’ai fait

trouvaille de romans. Lis-en un mot, me disais-je, voyons celui-ci,

voyons celui-là; mais les titres m’ont fort déplu. Ce sont des _Lettres

galantes d’une religieuse_, la _Confession générale d’un chevalier

galant_ et autres histoires de bonne odeur. Fi donc, que j’aille lire

cela! Je n’en suis plus tentée maintenant et vais seulement changer ces

livres de cabinet ou plutôt les jeter au feu.

* * * * *

Le 22.--Depuis le jour où je revins de Cahuzac, mon confident dormait

dans un coin, et il y dormirait encore, si ce n’était le 22 septembre,

jour de Saint-Maurice, jour de ta fête, qui m’a donné un peu de joie et

rouvert le cœur au plaisir d’écrire et de laisser ici un souvenir. Je me

souviens que l’an dernier, à pareil jour, je t’écrivais aussi et te

parlais de ta fête. J’étais contente, je voyais _aujourd’hui_ et toi,

espérant t’embrasser à la Saint-Maurice, et te voilà à cent lieues. Mon

Dieu, que nous comptons mal et qu’il faut compter peu dans la vie!

M. le curé et sa sœur sont venus faire ta fête et boire à ta santé. Mais

ce qui vaut mieux, c’est que M. le curé s’est souvenu de toi à la messe

et que Françoise a prié pour toi aussi. Que saint Maurice te protége et

te rende fort dans les combats de la vie! Me rapporteras-tu son image

que je t’ai donnée?

* * * * *

Le 27[16].--...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[16] Ici, toute une page effacée.

* * * * *

Le[17].--Que les lacunes de ce journal ne te surprennent pas, ni même un

abandon entier: je ne tiens que peu à écrire ce qui passe, quelquefois

pas du tout, à moins que la pensée de te faire plaisir ne me vienne.

Quelquefois elle vient me donner la plume et me dicte sans fin. Mais,

mon ami, me liras-tu jamais? Sera-ce bon pour toi de me voir ainsi

jusqu’au fond de l’âme? Cette pensée me retient et fait que je ne dis

pas grand’chose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd’hui, un

dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte

Thérèse, mon âme s’est trouvée calme. Alors j’ai cru que je ne te serais

pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de l’épanchement. Ne

parlons pas du passé, laissons en blanc.

[17] Sans date.

* * * * *

[Le 19 novembre].--Aujourd’hui 19 novembre, j’ai retrouvé mon pauvre

cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j’ai eu la pensée de le

reprendre et de continuer d’écrire. Cette écriture me fait du bien, me

distrait dans ma solitude; mais je l’ai délaissée souvent et je la

délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd’hui, et,

demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes

oiseaux que j’aimais, je les oublie; tout cela m’occupait le cœur et la

tête, et maintenant... Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas

heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles

pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes? Mon Dieu, les

solitaires de la Thébaïde ne s’occupaient pas autrement. Je les vois

travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d’autres faire des

nattes et des paniers: tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à

chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées et tout ce qui les

va remplir soit de travail ou de prières, soit d’écriture ou de pensées,

soit aussi ce petit cahier que je veux aussi voir béni.

* * * * *

[Sans date].--J’ai passé la journée dans une solitude complète, seule,

toute seule; papa est à la foire de Cordes, Éran à un dîner au

presbytère, Mimi à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j’ai

beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui,

hélas! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m’arrêter à des

pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l’âme

comme les nuages aux yeux.

* * * * *

Le 30 [novembre].--Eh! mon Dieu, encore des larmes! On a beau ne vouloir

pas s’affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte.

Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh! sans

doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a

bien souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et

tout à l’heure dans ses dernières épreuves. Mimi que j’attendais n’a pu

venir; elle est restée près du malade, l’a assisté, exhorté dans ses

derniers moments, lui parlant du ciel. Oh! que Mimi sait dire ces

choses, et que je voudrais l’avoir à côté de moi quand je mourrai! Papa

est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec

mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les

orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il ferait bon prier, bon

écrire, mais qu’écrirais-je? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du

corps passe à l’âme. Je vais donc au lit après un _de profundis_ pour le

mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu’il te donne une bonne nuit!

Je ne m’endors jamais sans m’occuper de ton sommeil. Qui sait, me

dis-je, si Maurice est aussi bien qu’il le serait ici, où je lui ferais

faire son lit? Qui sait s’il n’a pas froid? Qui sait?... Et mille autres

tendresses trop tendres.

* * * * *

Le 1er décembre.--Je pense à la tombe qui s’ouvre ce matin à Gaillac

pour engloutir ces restes humains jusqu’à ce que Dieu les ravive. C’est

notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les

sillons de la mort avant d’arriver à la floraison; mais alors que nous

serons heureux de vivre et même d’avoir vécu! L’immortalité nous fera

sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous

avoir tirés du néant. C’est un bienfait auquel nous ne pensons guère et

dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne

fait aucun plaisir. Mais qu’importe pour le chrétien? A travers larmes

ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu’il

rencontre ne peut guère l’en détourner. Crois-tu que si je courais vers

toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m’arrêtassent?

Me voici au soir d’une journée remplie de mille pensées et choses

diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la

clarté d’une petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur

arrivé à Gaillac, j’aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je

lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.

* * * * *

Le 2.--Rien d’intéressant que la venue d’un petit chien qui doit

remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l’aime et

je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de La

Chênaie; mais pour un chien de berger, c’est un nom de luxe: mieux vaut

Bataille pour le combattant du troupeau.

L’air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps et un

peu de soleil visite ma chambrette. Je l’aime ainsi et m’y plais comme

aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu’elle est. C’est que

j’en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J’y suis

quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon: une foule

d’esprits m’entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint

Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l’Annonciation

où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu,

l’ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à

tout ce qui se voit ailleurs. Mais non, je n’y tiendrais pas longtemps:

au moindre bruit de lettres ou de nouvelles, j’en sortirais pour aller

lire ou écouter, aujourd’hui surtout que j’attends quelque chose de Mimi

et de toi. Tu me négliges, voilà un mois et plus que tu ne m’as écrit.

La journée me semblera longue: pour la couper, je vais écrire à Louise.

J’ai reçu d’elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles

d’esprit et de tendresse. Oh! quelles lettres! c’est pour moi toutes ces

choses rares, et je me sens triste avec cela! Que te faut-il donc,

pauvre cœur?

* * * * *

Le 3.--Une lettre de Mimi! Que de bonheur porte une lettre et que de

charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu’on ne peut voir

de longtemps! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire: Ils

sont là; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs

pensées, leurs actions; tout leur être est là contenu, l’enveloppe seule

vous manque. Et cela console fort de l’absence. Je voudrais bien, si tu

lis jamais ceci, te _persuader_ du plaisir si profond que j’ai de tes

lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu

m’écriras plus souvent à l’avenir.

* * * * *

Le 4.--Lettre de Mimi, lettre de Louise, arrivée de Paul, bonheur,

bonheur, bonheur! Je n’ai pas le temps d’écrire.

* * * * *

Le 5.--Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin

d’ici, loin de papa, loin de ma chambrette, loin de tout ce qui fait ma

vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m’éloigne! mais je

vais joindre Mimi pour un jour, ce qui me console.

* * * * *

Le veux-tu, mon ami, ce cahier écrit depuis deux ans? Il est vieux, mais

les choses du cœur sont éternelles. Le temps n’y fait rien, ce me

semble. Je te livre donc celles-ci, après quelques traits de plume,

quelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y

trouve tant d’erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour

en nous promenant.

Journal et fragments · 第 13 / 55 题