Je me dépose dans votre âme.
(HILDEGARDE à saint Bernard.)
Le 15 novembre 1834.--Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc
continuer ce petit Journal que tu aimes tant[6]. Mais comme le papier me
manque, je me sers d’un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n’ôte
rien que le titre[7]; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l’auras,
tout gros qu’il est, à la première occasion.
[6] On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le
second. Le premier ne s’est point retrouvé.
[7] Le mot _Poésies_ se lit encore, à demi effacé, en haut de la page.
C’est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta
dernière lettre. A l’heure qu’il est, je l’emportais dans mon sac, de
Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d’Huteau, dont sa
famille nous a fait part. Que de fois l’allégresse et le deuil nous
arrivent ensemble! Ta lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort
nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui
s’était en tout temps montré notre ami. Tout Gaillac l’a pleuré, grands
et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie: «Celui-là
n’aurait jamais dû mourir», et elles priaient en pleurant pour sa bonne
mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme: des vertus qui nous font
aimer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait
tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C’est
l’_Illustre_[8] qui nous donne ces nouvelles avec d’autres qui vont
courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis
et je pense à elle.
[8] On appelait quelquefois ainsi dans la famille l’autre sœur,
_Mimi_, _Mimin_ ou Marie.
* * * * *
Le 17.--Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car
j’aime tant les lettres et celles qui m’écrivent: c’est Louise, Mimi et
Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur
notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s’ennuie loin
de moi comme je m’ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens
qu’elle me manque, surtout la nuit où j’ai l’habitude de l’entendre
respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas
l’entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi
tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces idées de la
nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que
morts; la cloche d’Andillac n’a sonné que des glas ces jours-ci. C’est
la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons
tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la
paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant
qui tétait. Pauvre petit! C’était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier
j’allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me
reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu.
Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent
mieux que nous. On l’enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces
tombes fraîches! O mon Dieu, que l’on s’en va vite de ce monde! Le soir,
quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n’ai
pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me
paraît aussi triste qu’un tombeau. Je t’ai dit cependant que ces lettres
m’avaient fait plaisir. Oh! c’est bien vrai; mon cœur n’est pas muet au
milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui
porte vie. Ta lettre donc m’a donné une lueur de joie, je me trompe, un
véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin
ton avenir commence à poindre; je te vois un état, une position sociale,
un point d’appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c’est ce que je
désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon avenir
s’attache au tien, ils sont frères. J’ai fait de beaux rêves à ce sujet,
je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu; il faut que j’écrive à
Mimi.
* * * * *
Le 18.--Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête
vient de m’enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il
commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il
m’aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat! Que de mécomptes
dans la vie! Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la
cuisine; c’est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du
soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière,
papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du
feu quelques morceaux des Antiquités de l’Église anglo-saxonne. Ce gros
livre étonnait Pierril. _Qué de mouts aqui dédins_[9]! Cet enfant est
tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l’âme était immortelle; puis
après, ce que c’était qu’un philosophe. Nous étions aux grandes
questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c’était quelqu’un de sage
et de savant: «Donc, mademoiselle, vous êtes philosophe.» Ce fut dit
avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate,
mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s’en alla pour
la soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand
regret; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son
petit cochon cherchant des truffes. S’il vient par ici, j’irai le
joindre pour lui demander s’il me trouve toujours l’air philosophe.
[9] En patois du pays: Que de mots là-dedans!
Avec qui croirais-tu que j’étais ce matin au coin du feu de la cuisine?
Avec Platon: je n’osais pas le dire, mais il m’est tombé sous les yeux,
et j’ai voulu faire sa connaissance. Je n’en suis qu’aux premières
pages. Il me semble admirable, ce Platon; mais je lui trouve une
singulière idée, c’est de placer la santé avant la beauté dans la
nomenclature des biens que Dieu nous fait. S’il eût consulté une femme,
Platon n’aurait pas écrit cela: tu le penses bien? Je le pense aussi, et
cependant, me souvenant que _je suis philosophe_, je suis un peu de son
avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice
de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du
soleil. Il suffit d’ailleurs d’un peu de piété dans le cœur, d’un peu
d’amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie
femme s’adore. Quand j’étais enfant, j’aurais voulu être belle; je ne
rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m’aurait aimée
davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n’envie d’autre
beauté que celle de l’âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme
autrefois: je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu;
c’est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me viennent,
s’il ne fallait pas te quitter! Mais mon chapelet, il faut que je le
dise, la nuit est là: j’aime de finir le jour en prières.
* * * * *
Le 20.--J’aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste.
La boue, la terre nue me déplaisent, m’attristent; aujourd’hui je
n’aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux.
Tout légèrement qu’ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui
font mille figures sur la neige. C’est joli à voir ces petites pattes
rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L’hiver a donc
aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y
sait voir. _Dieu répandit partout la grâce et la beauté._ Il faut que
j’aille voir ce qu’il y a d’aimable au coin du feu de la cuisine, des
bluettes si je veux. Ceci n’est qu’un petit bonjour que je dis à la
neige et à toi, au saut du lit.
Il m’a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est
venu voir. C’est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s’est léché
les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche,
voilà pourquoi je l’ai voulu bien traiter. C’est pour les délaissés, ce
me semble, qu’il faut avoir des attentions; l’humanité, la charité nous
le disent. Les heureux s’en peuvent passer, et il n’y en a pourtant que
pour eux dans le monde: c’est que nous sommes faits à l’envers.
Pas de lecture aujourd’hui; j’ai fait une coiffe pour la petite qui m’a
pris tous mes moments. Mais pourvu qu’on travaille, soit de tête ou de
doigts, c’est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute
œuvre faite en son nom. J’espère donc que ma coiffe me tiendra lieu
d’une charité. J’ai fait don de mon temps, d’un peu de peau que m’a
emportée l’aiguille, et de mille lignes intéressantes que j’aurais pu
lire. Papa m’apporta avant-hier, de Clairac, _Ivanhoë_ et le _Siècle de
Louis XIV_. Voilà des provisions pour quelques-unes de ces longues
soirées d’hiver. C’est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus;
c’est tantôt une clef qu’on demande, mille choses, souvent ma personne,
et le livre se ferme pour un moment. O Mimin, quand reviendras-tu aider
la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T’ai-je dit qu’hier
j’eus de ses nouvelles à la foire de C... où je suis allée? Que de
bâillements j’ai laissés sur ce pauvre balcon! Enfin la lettre de Mimi
m’arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c’est tout ce que j’ai vu
d’aimable à C...
Je n’ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et
c’est tout ce que j’aurais pu te dire. J’étais fatiguée, j’avais
sommeil. Aujourd’hui c’est beaucoup mieux; j’ai vu venir et s’en aller
la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s’est levé;
plus de neige; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai-je
demain matin? Qui sait? La face du monde change si promptement!
Je viens toute contente de la cuisine, où j’ai demeuré ce soir plus
longtemps, pour décider Paul, un de nos domestiques, à aller se
confesser à Noël. Il me l’a promis; c’est un bon garçon, il le fera.
Dieu soit loué! ma soirée n’est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais
ainsi tous les jours gagner une âme à Dieu! Le bon Scott a été négligé
ce soir, mais quelle lecture me vaudrait ce que m’a promis Paul? Il est
dix heures, je vais dormir.
* * * * *
Le 21.--La journée a commencé radieuse, un soleil d’été, un air doux qui
invitait à la promenade. Tout me disait d’y aller, mais je n’ai fait que
deux pas dehors et me suis arrêtée à l’écurie des moutons pour voir un
agneau blanc qui venait de naître. J’aime à voir ces petites bêtes qui
font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne.
Puis Pierril est venu, je l’ai fait déjeuner et ai causé quelque temps
avec lui, sans m’ennuyer du tout de cette conversation. De combien
d’assemblées on n’en dit pas autant! Le vent souffle, toutes nos portes
et fenêtres gémissent; c’est quasi triste à l’heure qu’il est et dans ma
solitude; toute la maison est endormie; on s’est levé de bonne heure
pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux
deux dîners. Ensuite, du repos; j’ai écrit à Antoinette. C’est bien
insignifiant, tout cela: autant vaudrait du papier blanc que ce que
j’écris; mais quand ce ne serait qu’une goutte d’encre d’ici, tu aurais
plaisir de la voir, voilà pourquoi j’en fais des mots. Je ne sais
pourquoi, la nuit dernière, je n’ai vu défiler que des cercueils. Cette
nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le
donner.
* * * * *
Le 24.--Trois jours de lacune, mon cher ami. C’est bien long pour moi
qui aime si peu le vide, mais le temps m’a manqué pour m’asseoir. Je
n’ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi; à présent
seulement je m’arrête, et c’est pour écrire à Mimi bien au long et deux
mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s’il en
survient. Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans,
l’âme et la maison: état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les
règnes pacifiques. Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m’invite
à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et
je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cayla.
Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh! le délicieux _chez
moi_! Que je te plains, pauvre exilé, d’en être si loin, de ne voir les
tiens qu’en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de
vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère,
sœurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas
désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t’avoir; mais j’espère
te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et
je prévois d’avance combien nous serons heureux.
Comme j’étais près du moulin, une pauvrette d’Andillac m’a remis une
lettre de Mimi. «Grand merci, petite; prends ce sou.» Elle le prend et
demeure. «Que veux-tu de plus?--Eh mais, la lettre.--La lettre est pour
moi.--Oui, c’est qu’il me faut la rendre, et voyez (mettant son doigt
sur le cachet), vous me l’avez déchirée.» Et elle regardait, tout ébahie
de me voir rire de ce malheur. Enfin, me voyant décidée à ne pas lui
rendre son message, elle m’a dit _adissias_. Et, m’asseyant alors sur un
sac, j’ai lu les plus jolies tendresses de sœur. Rien n’est spirituel
comme le bon cœur de Mimin. Elle s’ennuie, veut nous revoir, le monde
l’amuse peu; nous la reverrons vendredi. Je vais lui écrire par Éran[10]
qui va faire sa visite aux d’Huteau. De mon côté, je me trouve seule,
isolée, ne vivant qu’à demi, ce me semble, comme si je n’avais qu’une
moitié d’âme. Je me figure à présent que tout ceci n’est qu’un temps
perdu, que tu ne trouveras rien d’assez aimable à ces pages pour les
ouvrir toutes. Qu’y aura-t-il? Des jours qui se ressemblent, quelque peu
d’une vie qui ne laisse rien à dire: mieux vaut revenir à l’_estoupas_
que je cousais. Je te laisse donc, pauvre plume.
[10] Abréviation familière du nom de son frère Érembert.
Que les cieux des cieux doivent être beaux! C’est ce que j’ai pensé
pendant les moments que je viens de passer en contemplation devant le
plus beau ciel d’hiver. C’est ma coutume d’ouvrir ma fenêtre avant de me
coucher pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s’il
est beau. Ce soir, j’ai regardé plus qu’à l’ordinaire, tant c’était
ravissant, cette belle nuit. Sans la crainte du rhume, j’y serais
encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse; je
pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds;
je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me
tiendrait aisément toute la nuit; cependant il faut fermer la fenêtre à
ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux! Éran m’a apporté ce
soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes
d’esprit, d’âme, de cœur, et tout cela pour moi! Je ne sais pourquoi je
ne suis pas transportée, ivre d’amitié. Dieu sait pourtant que je
l’aime! Voilà ma journée jusqu’à la dernière heure. Il ne me reste que
la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s’il viendra, il
est loin. Il est possible que Mimi vienne demain. A pareille heure, je
l’aurai; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller,
elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.
* * * * *
Le 26.--Je n’écrivis pas hier, je ne fis qu’attendre. Enfin elle arriva
le soir, cette chère Mimi. Me voilà heureuse, je recommence mille fois
ce que j’ai fait, dit et pensé depuis son départ; elle me raconte mille
choses de nos amis, du monde, de tout ce qu’elle a vu; et tout cela est
charmant à dire et à écouter. _Oh! quel bonheur de se revoir!_ Vraiment,
il y aurait de quoi s’en aller de temps en temps pour le seul plaisir du
retour. Je fis hier un commencement de lettre pour toi; mais je n’étais
pas à écrire, toute mon âme allait à la fenêtre. Aujourd’hui, je rentre
en moi-même, et vais achever ma page. Ce ne sera qu’après dîner, pour
récréation. Avant tout, il faut que je dise que je viens de jouir du
soleil dans la côte de Sept-Fonts. C’est un de mes plus beaux plaisirs,
comme tous ceux qui viennent du ciel. Mais cette côte est triste
maintenant, c’est à peine si l’on peut y voir la place où fut le banc.
Il n’y a pas longtemps qu’il en demeurait quelque reste, quelques
chevilles; mais que les débris mêmes passent vite! Tout en pensant,
regardant et regrettant, je me suis assise sur un chêne renversé, mon
banc d’à présent. Celui-là, du moins, ne sera pas emporté par le vent.
Là, j’attendais Mimi qui est allée sur le Pigimbert porter à la
Vialarette des plants de grenadier pour Marie de Thézac. Que ne puis-je
ainsi trouver quelqu’un qui te porterait quelque chose!
* * * * *
Le 27.--Je ferme saint Augustin, l’âme remplie de ces douces paroles:
«Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos.» La belle
idée, et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous
savions, comme les saints, nous reposer en Dieu! Ils vont à lui comme
les enfants à leur mère, et sur son sein ils dorment, ils prient, ils
pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints; mais nous,
terrestres, nous ne connaissons que la terre, cette pauvre terre noire,
sèche, triste comme une demeure maudite. Rien n’est venu aujourd’hui,
pas même le soleil; ce soir seulement il est passé des corbeaux. Point
de promenade ni de sortie qu’en pensée; mais la mienne ne s’étend pas,
elle monte. Nous aurons ce soir pour lecture les bulletins du fameux
procès Carrat qui occupe tout le pays; mais je n’aime pas ces sortes
d’affaires, et la célébrité du crime n’a rien d’intéressant, ce me
semble. Je vais pourtant m’en occuper. Ce malheureux dans sa prison a
écrit à Mlle Vialar, pour lui demander une _Imitation_. Une pareille
idée dans cette âme active ferait espérer un retour à Dieu; mais qu’il
est à craindre que ce ne soit qu’hypocrisie, puisqu’il continue d’être
scélérat, dit-on. Érembert est allé à Alby pour assister aux débats qui
font foule. D’où nous peut venir cette curiosité pour les monstres?
* * * * *
Le 28.--Ce matin, avant le jour, j’avais les doigts dans les cendres,
cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n’en trouvais pas et
allais retrouver mon lit lorsqu’un petit charbon que j’ai rencontré du
bout du doigt m’a fait voir du feu: voilà ma lampe allumée. Vite la
toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac.
Ce pauvre chemin, je l’ai fait longtemps seule, et que j’étais aise de
le faire à quatre pieds aujourd’hui! Le temps n’était pas beau, et je
n’ai pu voir la montagne, ce cher pays que je regarde tant quand il fait
beau. La chapelle était occupée, ce qui m’a fait plaisir. J’aime de
n’être pas pressée et d’avoir le temps, avant d’entrer là, de faire la
revue de toute mon âme devant Dieu. C’est long souvent, parce que mes
pensées se trouvent dispersées comme des feuilles. A dix heures j’étais
à genoux, écoutant la plus belle morale du monde, et je suis sortie me
semblant que je valais mieux. C’est l’effet de tout fardeau déchargé de
nous laisser plus légers, et quand l’âme a déposé celui de ses fautes
aux pieds de Dieu, il lui semble qu’elle a des ailes. J’admire comme la
confession est admirable. Quel soulagement, quelle lumière, quelle force
je me trouve à chaque fois que j’ai dit: C’est ma faute!
* * * * *
Le 29.--Manteaux, sabots, parapluie, tout l’attelage d’hiver nous a
suivis ce matin à Andillac où nous avons passé jusqu’au soir, tantôt au
presbytère et tantôt à l’église. Cette vie du dimanche, si active, si
coureuse, si variée, je l’aime. On voit l’un l’autre en passant, on
reçoit la révérence de toutes les femmes qu’on rencontre, et puis on
caquette chemin faisant sur les poules, le troupeau, le mari, les
enfants. Mon grand plaisir, c’est de les caresser et de les voir se
cacher tout rouges dans les jupes de leur mère. Ils ont peur de _las
doumaïsélos_ comme de tout ce qui est inconnu. Un de ces petits disait à
sa grand’mère qui parlait de venir ici: «_Minino_, ne va pas à ce
castel, il y a une prison noire.» D’où vient que les châteaux ont de
tout temps porté frayeur? Cela viendrait-il des horreurs qui s’y sont
jadis commises? Je le crois.
Oh! qu’il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux,
d’être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes!
C’était mon passe-temps tout à l’heure; je l’aime fort: les bluettes
sont si jolies! ce sont les fleurs de cheminée. Vraiment il se passe de
charmantes choses sur la cendre, et quand je ne suis pas occupée, je
m’amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures
de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent,
tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens,
moineaux: on voit de tout sous les tisons. Je me souviens d’une figure
portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en
purgatoire. J’en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de
moi. Jamais vision plus parfaite. Remarque les tisons, et tu conviendras
qu’il y a de belles choses, et qu’à moins d’être aveugle, on ne peut pas
s’ennuyer auprès du feu. Écoute surtout ce petit sifflement qui sort
parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n’est plus
doux et plus pur, on dirait que c’est quelque tout petit esprit de feu
qui chante. Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments; ajoute le
sommeil, qui n’est pas le moindre.
* * * * *
Le 30.--On m’a raconté d’une malade d’Andillac une chose frappante.
Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize
heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s’est mise à dire:
«Qui m’a sortie de l’autre monde? J’y étais entre le ciel et l’enfer,
les anges me tirant d’un côté et les démons de l’autre. Dieu! que j’ai
souffert et que la vue de l’abîme est effrayante!» Et, se retournant,
elle récitait d’une voix suppliante des litanies de la miséricorde
divine qu’on n’a jamais vues nulle part, puis se remettait à parler de
l’enfer qu’elle a vu et dont elle était tout près pendant sa syncope. Et
comme on lui a dit qu’il ne fallait pas penser à ces objets effrayants:
«L’enfer n’est pas pour les chiens, a-t-elle dit, je l’ai vu, je l’ai
vu!» N’est-ce pas que voilà une scène dramatique, et bien vraie? C’est
Françoise, la sœur de M. le curé, qui me l’a racontée et qui elle-même a
veillé la malade cette nuit-là. Cette femme n’était pas des plus
pieuses, et maintenant elle se trouve remplie de foi, de ferveur, de
résignation. M. le curé est le seul médecin qu’il lui faut, à l’autre
elle ne dit rien. Ne peut-on pas croire que Dieu a mis la main là
dedans? Qui sait tout ce que voit une âme moribonde?
Alors qu’à son regard apparaît l’autre monde,
Alors...
Mais je ne veux pas faire de la poésie.
Écoute un beau miracle que je viens de lire. C’est de saint Nicaise qui,
évangélisant dans les Gaules, se trouva dans une contrée ravagée par un
énorme dragon. Le saint, profitant de cet événement pour faire connaître
à ce peuple la puissance du Dieu qu’il annonçait, donna son étole à un
de ses disciples, et l’envoya vers le monstre que celui-ci lia de cette
étole et amena devant tout le peuple aux yeux duquel il _creva_.
J’admire la naïveté du récit et le beau prodige, auquel je crois.
Bonsoir avec saint Nicaise.
* * * * *
Le 1er décembre.--C’est de la même encre dont je viens de t’écrire que
je t’écris encore; la même goutte, tombant moitié à Paris, moitié ici,
te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, ailleurs des
fâcheries, car je t’envoie toujours tout ce qui me passe par l’âme. J’ai
du regret de ne t’avoir écrit que deux mots, j’aurais pu envoyer ceci,
et la pensée m’est venue de détacher ces feuilles. Mais si cela se
perdait dans les cabarets où maître Délern ira boire! Mieux vaut garder
nos causeries pour une occasion sûre. Ce sera donc avec le pâté, si je
puis, sans risque, mettre des papiers dans la caisse.
* * * * *
Le 2.--Je m’en veux d’être si simple que de te croire indifférent pour
nous et pour moi. Tout absurde qu’est cette idée, elle m’a occupée,
attristée hier toute la journée. Aussi, vois-tu comme je t’ai dit peu de
choses! Le triste me rend muette, pardonne-le-moi; j’aime mieux me taire
que me plaindre. C’est ta lettre à Mimi qui m’a causé tout cela; je te
dirai pourquoi. Quand tu liras ceci, mon ami, souviens-toi que c’est
écrit le 1er décembre, jour de pluie, de sombre, d’ennui, où le soleil
ne s’est pas montré, où je n’ai vu que des corbeaux et lu de toi qu’une
toute petite lettre.
* * * * *
Le 3.--Rien que la date aujourd’hui.
Non, je ne veux pas rester un jour sans te rien dire, quand ce ne serait
qu’un bonsoir. Il est sept heures, Mimin tisonne, j’entends le ruisseau;
c’est tout ce que je puis signaler, pour l’heure, avec une belle étoile
que je vois d’ici se lever sur les Mérix. Tu n’as pas oublié ce hameau.
* * * * *
Le 4.--Visite rare et aimable: Mme de F... sort d’ici. Nous ne l’avons
gardée que quelques heures, depuis dix jusqu’à trois. Son mari
l’accompagnait et nous l’a enlevée malgré nos réclamations. C’est qu’il
était obligé de s’en retourner et qu’il ne sait pas se passer de sa
femme, pas plus que de ses yeux. Heureuse femme qui sait ainsi se rendre
indispensable! La voilà du côté de Bleys et moi te disant qu’elle est
venue: grand événement au Cayla qu’une visite de dame, surtout dans la
saison.
Il faut que j’écrive à Gaillac. C’est à *** que j’écrirai, non pas comme
à toi ou à Louise, en grand, en long, en large, mais en petit, en
miniature. C’est assez pour qui ne veut que se faire voir. Les grands
traits, je les réserve aux intimes. Deux visites, deux lettres écrites,
une venue, c’est assez pour la journée; c’est beaucoup pour une journée
du Cayla. Le temps était beau, nous sommes descendus dans le pré et
avons joui du soleil comme on ferait au printemps.
* * * * *
Le 5.--Papa est parti ce matin pour Gaillac, nous voilà seules
châtelaines, Mimi et moi, jusqu’à demain et maîtresses absolues. Cette
régence ne va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas
davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C’est assez pour moi de
commander à Trilby et d’obtenir qu’elle vienne quand je l’appelle ou que
je lui demande la patte. Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme
elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui
séchait lui est tombée dessus. Le coup l’a étourdie, la pauvre bête est
venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l’a
guérie.
Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde
accourt à la porte. Qui est là? C’était Jean de Person, notre ancien
métayer, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Il a été le bienvenu et
a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis, nous l’avons fait
jaser sur son pays d’à présent, sur ses enfants et sa femme. J’aime fort
ces conversations et ces revoirs. Ces figures d’autrefois font plaisir,
il semble qu’elles ramènent la jeunesse. Je me croyais hier au temps où
Jean me prenait sur ses genoux.
* * * * *
Le 6.--Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir; je le reverrai,
et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle: c’est un de leurs
métayers. _Bri_ ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu; je lui
aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu’elle
donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne œuvre que je fais
faire. Au reste, c’est un jour de bonnes actions aujourd’hui; je viens
de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien
faire; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c’est un calme
étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l’air tranquille. Elle
l’est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le
papier tout ce qui me vient, même des larmes. Quand mon bulletin se
prolonge, c’est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors
d’affections et de choses à dire, de celles qui se font dans l’âme.
Celles du dehors, souvent ce n’est pas la peine d’en parler, à moins
qu’elles n’aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la
porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle,
un bruit de vent, un oiseau, un rien me vont au cœur par moments et me
feraient écrire des pages. Si je voulais parler de ce que je dois faire
demain! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En
parlant à Dieu, il viendra, et toi tu es si loin! Tu ne m’entends pas,
d’ailleurs, et le temps que je te donne n’ira pas au ciel. Presque tout
ce qu’on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s’y
mêle. C’est comme le sel qui préserve affections et actions de la
corruption de la vie. Voici papa.
* * * * *
Le 7.--La soirée s’est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des
autres, de mille choses de la petite ville. J’aime peu les nouvelles,
mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus
d’intérêt que celles du monde et de l’ennuyeuse politique. Rien ne me
fait aussi tôt bâiller qu’un journal. Il n’en était pas de même
autrefois, mais les goûts changent et le cœur se déprend chaque jour de
quelque chose. Le temps, l’expérience aussi désabusent. En avançant dans
la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et
les connaître sous leur véritable point de vue. J’ai toutes les miennes
sous les yeux. Je vois d’abord des poupées, des joujoux, des oiseaux,
des papillons que j’aimais, belles et innocentes affections d’enfance.
Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les
beaux rêves!... Mais je ne veux pas me confesser. Il est dimanche, je
suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma
chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu. Le bonheur
de la matinée me pénètre, s’écoule en mon âme et me transforme en
quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.
* * * * *
Le 8.--Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n’y trouve des
choses admirables et comme faites pour moi. En voici: «Ceux qui espèrent
au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand
ils croiront être à bout et n’en pouvoir plus, tout d’un coup ils
pousseront des ailes semblables à celles d’un aigle; ils courront et ne
se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables. Marchez
donc, âme pieuse, marchez, et quand vous croirez n’en pouvoir plus,
redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous
soutiendra.» Que de fois on a besoin de ce soutien! Dis, âme faible,
chancelante, défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin?
C’est de Bossuet, ces paroles. Je n’ai guère ouvert d’autre livre
aujourd’hui; le temps s’est passé à tout autres choses qu’à la lecture,
de ces choses qui ne sont rien, qui n’ont pas de nom et qui pourtant
vous prennent tous les moments. Bonsoir, mon ami.
* * * * *
Le 9.--Je viens de me chauffer à tous les feux du hameau. C’est une
tournée que nous faisons de temps en temps avec Mimin et qui a bien ses
agréments. C’était aujourd’hui une visite de malades; aussi avons-nous
parlé remèdes et tisanes. «Prenez ceci, faites cela», et on nous écoute
aussi bien qu’aucun médecin. Nous avons ordonné à un petit enfant malade
pour avoir marché pieds nus de mettre des sabots, à son frère couché à
plat avec un grand mal de tête de mettre un oreiller; cela l’a soulagé,
mais ne le guérira pas, je crois. Il commence une fluxion de poitrine,
et les pauvres gens sont dans leur fumier comme des bêtes dans leur
écurie; ce mauvais air les empeste. De retour au Cayla, je me trouve
dans un palais, comparé à cette maison. C’est ainsi qu’en regardant tout
au-dessous, je me trouve toujours bien placée.
* * * * *
Le 10.--Givre, brouillards, air glacé, c’est tout ce que je vois
aujourd’hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du
feu avec mon ouvrage et mon livre. C’est tantôt l’un, tantôt l’autre;
cette variation me distrait. Cependant j’aimerais de lire toute la
journée; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le
plaisir. J’appelle plaisir la lecture qui n’est nullement essentielle
pour moi. Voilà une puce, une puce en hiver! C’est un cadeau de Trilby.
C’est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et
vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l’on voit; nos
dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps
humain, faut-il que notre âme soit là dedans! Aussi ne s’y plaît-elle
guère, dès qu’elle vient à considérer où elle est. Oh! le beau moment où
elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l’autre
monde! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin
sortant de sa coquille, s’il avait une âme.
Je te parlais de lecture, c’est une histoire de Russie que nous lisons
le soir, et le jour je suis avec le _Siècle de Louis XIV_. On m’a dit
que cet ouvrage de Voltaire pouvait se lire. C’est vrai, mais Voltaire
s’y retrouve souvent, chaque fois d’abord qu’il est question de
religion; mais ça ne me fait pas mal. Aussi je continue, trouvant cela
bien écrit. Je n’ai plus rien à lire, à moins de relire. Les bulletins
Carrat ont cessé. Je les regrette peu. Ces horreurs passées sous nos
yeux sont plus horribles que d’autres. Les trois assassins sont
condamnés à mort et seront exécutés à Gaillac. Il est vrai que Carrat
pense à l’autre monde, et lit _l’Imitation_. Cela n’étonne pas dans une
âme sous l’échafaud, et qui dans ses pensées de meurtre laissait entrer
l’idée du ciel. Il ne partait jamais pour ses expéditions sans se munir
d’un _chapelet_. Étrange idée! «Je rentrai, dit-il, la nuit du crime
pour prendre mes chapelets que j’avais oubliés, et je courus chez
Coutaud.» C’est là qu’il assassina trois personnes d’une façon
épouvantable, un homme et deux femmes; mais laissons ces horreurs. Une
belle tranche de millias m’attend sur le gril. Je vais la joindre.
* * * * *
Le 11.--Encore du brouillard, même temps qu’hier; mais mon oiseau
chante, ce qui m’augure le soleil. Je suis sûre que nous le verrons
bientôt. Il n’est que neuf heures, avant midi il aura percé les nuages,
et nous aurons pleine clarté. Cela me réjouit aussi bien que mon oiseau,
car je n’aime pas le sombre.
Ce soir.--J’ai bien dit que mon oiseau nous devinait le soleil. Il est
venu, mais pâle et froid: mieux valait le feu de la cheminée. Aussi ne
l’avons-nous pas quitté, excepté papa qui est sorti pour aller faire au
village une proposition de mariage. Chose étrange, on l’a refusée; mais
c’est par dépit de n’avoir pu dire _oui_ à un autre, que la belle a dit
_non_ aujourd’hui. Tu la connais, c’est celle qui est de ton âge, et qui
t’attendait comme tu sais; mais c’est passé, et son attente était pour
un autre qui lui échappe également. La pauvre fille qui le tenait du
cœur est malheureuse maintenant, et a répondu aux recherches d’un autre
qu’elle ne voulait pas s’enchaîner. C’est pour ne pas porter deux
chaînes, et si c’est vrai, elle fait bien: le regret est si pesant! Un
pauvre de loin est passé, puis un petit enfant; c’est tout ce qui s’est
fait voir aujourd’hui. Est-ce la peine d’en parler?
* * * * *
Le 12.--Je commence par prendre date, et puis nous verrons ce qui
viendra pour mon histoire d’un jour. Pas grand’chose sans doute, à moins
de quelque événement imprévu; ce que je n’envie guère, à moins que ce ne
soit une lettre de toi ou de la montagne, qui toujours me portent
bonheur.
Rien à dire, rien à écrire, rien à penser; le froid perclut même l’âme.
Il semble en hiver que les pensées ne sont plus en circulation et se
prennent à la tête comme des glaçons. C’est ce que j’éprouve souvent,
tout à l’heure; mais qu’il me vienne quelque plaisir, une lettre, une
lecture, un sentiment qui me ranime, le dégel se fait et les _eaux_
coulent.
Deux quêteurs sont passés. Ces pauvres gens tout transis m’ont fait
trouver heureuse d’être auprès du feu et d’avoir de quoi leur donner. Tu
dois faire souvent l’aumône, à présent que te voilà riche; je sais que
tu l’aimes. Tu m’as dit, je me souviens, que tu n’as jamais rencontré un
pauvre sans lui donner un sou quand tu l’avais. Ce sou t’a porté
bonheur. Donnes-en un pour moi. Ce que je donne ici ne me comptera pas,
puisque je n’ai rien en propre: c’est pour la communauté; ma part s’y
trouve aussi, mais petite. Aide-moi. Si j’étais à Paris, je mettrais
souvent la main dans ta poche.
Le règne de Pierre Ier nous a tenus tout ce soir. Ce règne est
intéressant, on aime à voir tout ce que peut le génie et...
C’en est là depuis huit jours. Je ne sais qui vint me tirer d’ici, et
depuis, que d’idées venues, que de choses à dire! Mais tout ne se dit
pas. Que sert? Dieu seul les peut comprendre et consoler le cœur quand
il est triste.
* * * * *
Dernier décembre.--Voici quinze jours que je n’ai rien mis ici. Ne me
demande pas pourquoi. Il y a de ces temps où l’on ne veut point parler,
de ces choses dont on ne veut rien dire. La Noël est venue; belle fête,
celle que j’aime le plus, qui me porte autant de joie qu’aux bergers de
Bethléem. Vraiment, toute l’âme chante à la belle venue de Dieu, qui
s’annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli _nadalet_[11].
Rien à Paris ne donne l’idée de ce que c’est que Noël. Vous n’avez même
pas la messe de minuit. Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit
ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa
sortait de temps en temps la tête de sous son manteau pour regarder en
haut. La terre était blanche de givre, mais nous n’avions pas froid;
l’air d’ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d’allumettes
que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C’était charmant, je
t’assure, et je t’aurais voulu voir là cheminant comme nous vers
l’église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s’ils
étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin
si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais
il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon
bouquet: c’était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à
goutte. Je couchai au presbytère; la bonne sœur du curé me retint, me
prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se
chauffer ici, au grand feu du _souc de Nadal_[12]. Depuis il est venu du
froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l’âme.
Aujourd’hui que voilà le soleil, je reprends vie et m’épanouis comme la
pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s’ouvre qu’au soleil.
[11] Nom d’une façon particulière de sonner les cloches pendant les
quinze jours qui précèdent la fête de Noël, appelée en patois
languedocien _nadal_.
[12] La _bûche de Noël_.
Voilà donc mes dernières pensées, car je n’écrirai plus rien de cette
année; dans quelques heures c’en sera fait, nous commencerons l’an
prochain. Oh! que le temps passe vite! Hélas! hélas! ne dirait-on pas
que je le regrette? Mon Dieu, non, je ne regrette pas le temps, ni rien
de ce qu’il nous emporte; ce n’est pas la peine de jeter ses affections
au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà
ce qui fait regretter et retourner l’œil sur la vie. Mon cher ami, où
serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l’an
prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu le sait, et je
suis là à la porte de l’avenir, me résignant à tout ce qui peut en
sortir. Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour
Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j’aime. C’est le jour des étrennes,
je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment,
sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j’y demeure,
moins je m’y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont
autant de pas vers l’autre monde. Ce n’est aucune peine ni chagrin qui
me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais; c’est le
mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L’heure
sonne, c’est la dernière que j’entendrai en t’écrivant; je la voudrais
sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d’heures sont sorties de
cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans
s’en aller jamais, comme une sorte d’éternité! Je l’aime, parce qu’elle
a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne
l’écoutais pas. Je me rappelle quand j’avais mon berceau à ses pieds, et
que je m’amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors,
j’avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre; ma lampe
s’éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d’une lampe
mourante.
* * * * *
Le 3 [janvier 1835].--Une lettre de la Bretagne m’est venue ce matin,
comme une belle étrenne. J’ai passé toute la journée à penser à Mme de
La Morvonnais et à déchiffrer l’écriture de son mari, qui n’est pas du
tout facile; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée,
mais je ne puis y répondre. La femme poëte, telle qu’il me croit, est un
être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d’occupations,
vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire
autrement? je ne le sais pas; et d’ailleurs, c’est là mon devoir, je ne
veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme, n’eussent
jamais pris leur vol au delà de la petite sphère où je me vois forcée de
vivre[13]! On a beau me dire, je ne puis m’élever au-dessus de mon
aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin; je le sens, je le
crois; je resterai donc où je me trouve: quoi qu’elle en pense, mon âme
n’habitera les lieux hauts qu’au ciel.
[13] Ces trois lignes sont effacées.
* * * * *
Le 5.--Mon cher ami, je suis demeurée deux jours sans te rien dire. Cela
m’arrivera souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l’autre; mais si
la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite
aujourd’hui. Je me demande d’où tout ce mouvement peut venir; il
m’étonne, m’attriste même parfois, car j’aime tant le repos, non pas
l’inaction, mais le calme où reste une âme heureuse! Saint Stylite, le
saint d’aujourd’hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux
de s’être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre,
même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à
lire, pleines d’instructions pour l’âme croyante.--J’entends chanter une
jeune poule, il faut que j’aille chercher son nid.
* * * * *
Le 6.--Belle journée, soleil, _Boubi_! une de tes lettres. N’as-tu pas
oublié ce _Boubi_, ces vœux d’enfants du jour des Rois? Je ne sais trop
ce qu’ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits
du vin, car c’est ce que crient les enfants. Nous leur donnons des
pommes, des noix, en retour du bon vin qu’ils nous souhaitent, et ils
s’en retournent contents. C’est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous
a apporté ta lettre, ne manquant pas de demander si c’était de M.
Maurice, puis comment il se portait et s’il était toujours loin, et tout
cela avec un air d’intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu
avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous,
c’est différent: ce n’est qu’aux amis qu’on en donne. Ta lettre m’a fait
plaisir par l’air de contentement que j’y trouve; c’est que te voilà
hors des tempêtes, des secousses qui t’ont ballotté si longtemps. Que
Dieu en soit béni et te tienne à l’ancre! J’avais toujours espéré que
quelque bien t’arriverait.
* * * * *
Le 7.--Je viens d’écrire à Félicité. C’est toujours livre ou plume que
je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce
serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce
quelque chose qui m’attire au recueillement, à la contemplation
intérieure. J’aime de m’arrêter avec mes pensées, de m’incliner pour
ainsi dire sur chacune d’elles pour les respirer, pour en jouir avant
qu’elles s’évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J’étais enfant que
je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les
retrouvais; mais allez chercher les choses de l’enfance!
Allez chercher des eaux à la source tarie!
La petite Morvonnais m’envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui
donnerai-je en retour d’aussi pur, d’aussi doux que son baiser d’enfant?
Il me semble qu’un lis m’a touché la joue.
Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m’appelles,
Quand tu me dis: je t’aime et te veux caresser;
Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes,
S’ouvrent pour m’embrasser!
De blancs agneaux que j’ai me caressent souvent,
Une colombe aussi sur mes lèvres se joue;
Mais lorsque je reçois le baiser d’un enfant,
Il me semble qu’un lis s’est penché sur ma joue,
Que j’ai tout le visage embaumé d’innocence,
Que tout mon être enfin devient suave et pur.
Ineffable plaisir, céleste jouissance!
Que n’ai-je les baisers, enfant aux yeux d’azur?
* * * * *
Le 8.--Ce n’est pas la peine de parler d’aujourd’hui: rien n’est venu,
rien n’a bougé, rien ne s’est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau
seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l’ai regardé
souvent, n’ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n’en suis
pas sortie; tout mon temps s’est passé à coudre un peu, à lire, puis à
réfléchir. La belle chose que la pensée! et quels plaisirs elle nous
donne quand elle s’élève en haut! C’est sa direction naturelle qu’elle
reprend sitôt qu’elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel
et nous il y a une mystérieuse attraction: Dieu nous veut et nous
voulons Dieu.--Je ne sais quel oiseau vole sur ma tête, je l’entends
sans presque le voir, il est nuit. Ce n’est pas le temps des oiseaux
nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais.
Comme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre,
non pas de peur; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
* * * * *
Le 9.--Qu’était-ce que cet oiseau d’hier au soir? Il a disparu comme une
vision dès que j’ai apporté la chandelle. On m’a ri au nez, disant que
je l’avais vu dans ma tête. Cependant c’était bien de mes yeux que je
l’avais vu; je l’ai regardé plus de cinq minutes, et c’est le bruit
qu’il faisait en volant qui me l’a fait apercevoir.
* * * * *
Le 1er mars.--Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je
l’ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d’y laisser un mot m’a
reprise. Te dirai-je pourquoi je l’ai abandonné? C’est que je trouve
perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos
minutes, et n’est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours
qui s’en vont? Cependant j’y trouve du charme, et me complais ensuite à
revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j’ai rouvert ce
cahier et que j’en ai lu quelques pages, j’ai pensé que dans vingt ans,
si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me
retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne
suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je
l’étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu’il est
innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais
le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me
pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon
Journal. Il faut que je dise mon bonheur d’hier, bonheur bien doux, bien
pur: un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l’aumône. Ce
baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
* * * * *
Le 3.--Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière: les
pinsons, les grives et mon petit linot. C’était comme au printemps, et
ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l’hiver encore, le triste
hiver. Je ne l’aime guère; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les
a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que
tout temps soit donc le bienvenu! N’y a-t-il pas du mal à se plaindre
quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens
sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une
assiette de soupe chaude qu’on lui a servie sur la porte, se passant
fort bien de soleil. Je puis donc bien m’en passer. C’est qu’il faut
quelque chose d’agréable aujourd’hui que partout on s’amuse, et nous
voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades.
Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous
fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que nous étions
après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je
leur ai fait piquer des noisettes que j’avais mises pour leur donner
dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre
visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce
souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je
n’écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n’était pas la peine
d’écrire des riens. Il en est de même aujourd’hui; tous nos jours se
ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de
l’âme est différente; rien n’est plus varié, plus changeant, plus
mobile. N’en parlons pas, ce serait à l’infini quand il ne s’agirait que
d’une heure. Je vais écrire à Louise. C’est me fixer dans l’aimable.
* * * * *
Le 4.--J’ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix
qu’une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu’il l’a
fait placer au couvent. C’est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous
à été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de
reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image
du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu’elle est, j’y tiens, parce
que je l’ai toujours vue là, et que quand j’étais enfant j’allais devant
faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à
cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure
si triste du Sauveur mourant, et toujours j’étais consolée. Une fois que
j’avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d’être
grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches
disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le _bon Dieu_! Depuis ce
jour, je ne crus rien d’impossible à la prière ni à mon image, et je lui
demandais quoi que ce fût: une fois, que ma poupée eût une âme; mais
cette fois je n’obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
* * * * *
Le 7.--Aujourd’hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d’y
poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer
dont la pierre ne gardera point de trace. C’est un événement ici que ce
foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le
voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce
foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui
sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s’en alla
bientôt. On dit que je lui ressemble.
* * * * *
Le 8.--J’ai fait cette nuit un grand songe. L’Océan passait sous nos
fenêtres. Je le voyais, j’entendais ses vagues roulant comme des
tonnerres, car c’était pendant une tempête que j’avais la vue de la mer,
et j’avais peur. Un ormeau qui s’est élevé avec un oiseau chantant
dessus m’a détournée de la frayeur. J’ai écouté l’oiseau: plus d’Océan
et plus de songe.
* * * * *
Le 9.--La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent.
Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j’étais contente
et je pressentais quelque bonheur pour aujourd’hui. Le voilà, mon ami,
c’est une de tes lettres. Oh! s’il m’en venait ainsi tous les jours! Il
faut que j’écrive à Louise.
Du temps que j’écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n’est
plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.
* * * * *
Le 10.--Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l’évangile que
je lisais!
* * * * *
Le 11.--Aujourd’hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept
ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à
l’église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe.
Prier Dieu, c’est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde.
Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le
plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute
à ses années tant d’années que je ne les voie pas finir! Mon Dieu, non,
je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait
mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C’est que la
vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t’aurai quittée, ma chère chambrette,
papa m’emmène à Caylus. Ce voyage m’amuse peu; je n’aime pas de m’en
aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en
voyage. Adieu, mon confident, tu vas m’attendre dans mon bureau. Qui
sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit jours, mais qui compte
au sûr en ce monde? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce
n’est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine,
sa fille, et le bon chevalier qui m’aimait tant! On prétend qu’il m’aime
encore. Je vais le savoir. C’est possible qu’il soit le même; lui me
trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c’est un siècle pour une
femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses
quatre-vingts ans passés.
* * * * *
Le 12.--C’était pour moi une véritable peine de m’en aller; papa l’a su
et m’a laissée. Il me dit hier au soir: «Fais comme tu voudras.» Je
voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je
serais loin d’ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette,
loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau: tout, jusqu’aux
moindres choses, se présente quand on s’en va, et vous entoure si bien
qu’on n’en peut sortir. Voilà ce qui m’arrive chaque fois qu’il est
question de voyage: j’appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la
colombe, j’aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait
envie.
Je n’aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent,
Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon;
Je n’aime que les bois où nos oiseaux se posent,
Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures.--C’est l’heure que l’âme pieuse écoute avec le plus de
recueillement, à cause des pieux souvenirs qu’elle réveille. A la
neuvième heure, nous dit l’Évangile, les ténèbres couvrirent la terre
pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que
le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle
bénie et consacrée par l’Église à la prière. C’est alors que les
chanoines commencent leur office.
* * * * *
Le 14.--C’est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et
finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé
sans tristesse! Ils sont si rares dans la vie! et mon âme plus qu’une
autre s’afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de
voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la
sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent.
Ce matin, j’ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j’aime
à cause de sa douceur et de sa belle âme. J’étais en peine sur sa santé
si frêle, ne sachant rien d’elle depuis plus d’un mois. Sa lettre aussi
m’a fait tant de plaisir que je l’ai lue avant la prière, tant j’étais
pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l’ouvrir, chose
impossible! Je l’ai lue. Entre autres choses, j’ai vu que Gabrielle
n’approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C’est
qu’elle ne me connaît pas, qu’elle est plus jeune et qu’elle ne sait pas
qu’il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas
vivre. Le monde l’enchante, l’enivre, mais ce n’est pas la vie. On ne la
trouve qu’en Dieu et en _soi_. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur
suprême!
On m’a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre
douce amie, mais tout à fait à l’écart du monde; âme pure, âme de neige
par sa candeur, si blanche que j’en suis éblouie quand je la regarde,
âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l’aller voir, mais je ne
veux pas sortir avant Pâques. Après j’irai à Rayssac, et au retour je
demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m’en allais de Cahuzac
toute contente avec ma lettre, lorsque j’ai vu près de la fontaine un
petit garçon qui se désolait à fendre l’âme. C’est qu’il avait cassé son
cruchon, et le pauvre enfant avait peur d’être battu par son père. Ce
n’est pas lui qui me l’a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui
avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j’ai vu qu’avec dix sous
je le consolerais; et le prenant par la main, je l’ai mené chez un
terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus
heureux s’il reprenait sa couronne. N’est-ce pas que c’est un beau jour?
* * * * *
Le 15.--Boue, pluie, ciel d’hiver, temps incommode pour un dimanche;
mais ça m’est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par
indifférence, j’aime mieux le beau temps; mais tous les temps sont bons:
quand le dedans est serein, que fait le reste? J’étais à Lentin, où j’ai
entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle,
comme elle se défigure en passant par certaines bouches! On a besoin de
savoir qu’elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J’ai
rapporté d’Andillac une fleur, la première que j’aie vue cette année.
Les pareilles étaient sur l’autel de la Vierge, dont elles embaumaient
les pieds. C’est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières
fleurs de leur jardin; coutume pieuse et charmante: rien ne pare mieux
un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du
dimanche le plus voisin du printemps.
* * * * *
Le 16.--Encore une lettre de G..., une lettre pour m’annoncer son
mariage. Que j’étais loin d’y penser! Elle est si jeune, si délicate, si
frêle. On ne voit qu’un peu de vie dans ce petit corps d’enfant. Mon
Dieu, que je la souhaite heureuse! mais je ne sais pas... je ne vois
rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes
félicitations, c’est l’usage. J’ai passé tout le jour à penser à elle, à
me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre: _Je n’ai de
calme qu’à genoux._
* * * * *
Le 17.--C’est un cœur tout neuf que celui de G... Voilà pourquoi elle
pourra être heureuse, si son mari est aimable, parce qu’elle l’aimera
avec tout le charme d’une première affection.
J’écoute le berger qui siffle dans le vallon. C’est l’expression la plus
gaie qui puisse passer sur les lèvres de l’homme. Ce sifflement marque
un sans-souci, un bien-être, un _je suis content_ qui fait plaisir. Ces
pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux
petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les
moutons. Ils s’interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer,
car tout cela leur échappe. J’aimerais de les voir faire et d’écouter le
merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire. C’est
Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J’admire son
discours de vendredi _sur la Prière_, qui est vraiment un cantique.
* * * * *
Le 18.--Le berger m’a annoncé ce matin l’arrivée des bergeronnettes. Une
a suivi le troupeau toute la journée: c’est de bon augure, nous aurons
bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux
troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se
gardent d’en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du
troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de
même tant d’autres petits oiseaux que nos paysans font périr
inhumainement, et qui m’ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur
des nids était un de mes chagrins d’enfance. Je pensais aux mères, aux
petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes
créatures! Je les recommandais à Dieu.
Je disais: O mon Dieu, ne les faites pas naître
Ou préservez-les de malheur;
Préservez ces petits, vous êtes bien le maître,
Des griffes du vautour, des mains de l’oiseleur.
J’en ai vu qu’on prenait de leur nid sous le lierre,
D’autres sur le grand chêne ou cachés sous la terre,
Et, tristes comme moi quand je n’ai pas ma cour,
Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes,
Se seraient envolés dans les bois, sur les mers;
Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles
Renaîtraient dans les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages,
Et puis chaque matin gazouiller tout l’été.
Oh! que c’est bien plus doux que de les voir en cages
Sans chants ni liberté!
* * * * *
Le 19.--Je ne sais jusqu’où ces oiseaux m’auraient menée, tant ils me
donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans
une joyeuse attente; papa revient ce soir. Il me tarde: huit jours
d’absence sont longs quand on a l’habitude de ne jamais se quitter.
C’est de plus Saint-Joseph aujourd’hui, la fête de papa. Ce ne peut être
qu’un beau jour. J’ai entendu la messe pour le fêter, voilà mon bouquet:
les prières sont des fleurs divines.
* * * * *
Le 20.--Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l’accueil qu’on
lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s’est passée à
parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu’ils ont, de
leur curé. La vie des curés de campagne est intéressante, et j’aime à me
la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi
causer jusqu’après dix heures où chacun de nous va dormir pour
l’ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n’ai aucune envie d’écrire aujourd’hui, j’aime mieux coudre.
L’aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au
lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la _Propagation de la
foi_, voilà pour le cœur et pour l’âme. Marie nous mande des amitiés;
les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et
que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine! Je voudrais te voir
de cette association.
* * * * *
Le 21.--Je crois que c’est aujourd’hui le premier jour du printemps. Je
ne m’en doutais pas; au froid qu’il fait, à la bise qui siffle, on se
croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s’en ira:
patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau
ciel, de respirer l’air tout embaumé du printemps! Quand j’en serai là,
j’aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà
comme les jouissances arrivent. J’ai fait pourtant un beau réveil. Comme
j’ouvrais l’œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait
dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j’ai cru que c’était
une lampe suspendue à mon contrevent. C’était joli à voir et bien doux,
cette blanche lumière. Aussi l’ai-je contemplée, admirée, regardée
jusqu’à ce qu’elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître
ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J’ai été me confesser; j’ai longtemps réfléchi sur la douce et belle
morale de M. Bories, puis j’ai écrit à Louise, ici à présent: que de
douces choses j’ai faites! J’écrirais tout à présent que j’écrirais
trop; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je
puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps
qui tient l’âme, il le faut ménager. C’est ennuyeux, mais qu’y faire?
Les anges n’ont pas ce souci: heureux anges!
* * * * *
Le 24.--Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma
chambrette. Cette clarté l’embellit et m’y retient, quoique j’aie envie
de descendre. J’aime tant ce qui vient du ciel! J’admire d’ailleurs ma
muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils
retombent comme des draperies. Jamais je n’eus plus belle chambre. C’est
plaisir de s’y trouver et d’en jouir comme de chose à soi. O le beau
temps! il me tarde d’en jouir, de respirer à plein gosier l’air de
dehors si suave aujourd’hui; ce sera pour l’après-midi: ce matin, il
faut que j’écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres,
toutes visites d’amis. L’après-dîner se passa à causer, à écouter mille
choses que Mme Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou
amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première
rose. C’était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir
croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller
assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d’une cloche. Cette
course ne me déplaît pas.
* * * * *
Le 26.--C’est une jolie chose qu’une cloche entourée de cierges,
habillée de blanc comme un enfant qu’on va baptiser. On lui fait des
onctions, on chante, on l’interroge, et elle répond par un petit
tintement qu’elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui
encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la
terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le
sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j’annoncerai
l’aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai
l’Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes
tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou
de quelque saint bien-aimé; leurs regards monteront au ciel, ou, dans
une église, leur cœur se distillera en amour.
Je pensais cela et d’autres choses devant cette petite cloche d’Itzac,
que je voyais bénir au milieu d’une foule qui regardait sans penser à
rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux
demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour
les Itzagois. Les pauvres gens!
* * * * *
Le 27.--A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour
ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours,
car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j’aurai des
nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de
cette chère amie. Ce n’est pas qu’elle m’oublie, je ne puis le croire.
Si je le croyais... Non, non, Louise m’aime et sera toujours mon amie.
C’est dit, c’est fait, nous n’en sommes plus aux commencements pour
avoir des doutes sur notre amitié. C’est qu’elle ne peut m’écrire ou que
les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s’ils savaient ce
qu’ils perdent!
* * * * *
Le 28.--J’ai failli avoir un chagrin: mon petit linot était sous la
griffe de la chatte, comme j’entrai dans ma chambre. Je l’ai sauvé en
donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L’oiseau
n’a eu que peur, puis il s’est trouvé si content qu’il s’est mis à
chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m’assurer que la
frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de
Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si
mou, que j’aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule
ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j’ouvre l’oreille à
tout bruit: un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de
mouche, quoi que ce soit m’intéresse et me donne à penser. Que de fois
je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que
j’aperçois dans les feuillets d’un livre ou sur les briques ou sur la
table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme
des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de
vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait
plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi,
quoique je ne leur aie jamais fait mal. C’est qu’apparemment je suis
bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis? Il n’est
pas dit qu’Ève y fit jamais peur à rien. Ce n’est qu’après le péché que
la frayeur s’est mise entre les créatures. Il faut que j’écrive à
Philibert.
* * * * *
Le 29.--J’ai commencé hier au soir ma lettre d’_outre-mer_ que j’écris
avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu’elle fait naître, par
les dangers qu’elle va courir. Est-il possible qu’une feuille de papier
lancée sur l’Océan arrive à son adresse, tombe juste sous les yeux de
mon cousin dans son île? Ce n’est pas croyable, à moins que quelque ange
navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est en
effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d’ici et
qu’il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau
ciel d’Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé
ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays
qui bientôt disparaîtraient pour lui! Il regrettait surtout l’étoile
polaire qu’on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud.
La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l’ai
tant regardée, ni toutes nos constellations d’Afrique, que cette petite
étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance,
Vous ne luirez plus à mes yeux
Par delà l’Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d’autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France!
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j’en avais le cœur
gros. Que les exilés sont à plaindre! Rien ne leur plaît dans cet
éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste
en Afrique; en France, il serait heureux.
* * * * *
Le 30.--Deux lettres nous sont venues: l’une de joie, pour annoncer le
mariage de Sophie Decazes, l’autre de deuil, pour nous parler de mort.
C’est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m’écrit tout pleurant, tout
plein de sa chère Marie. Comme il l’aimait et comme il l’aime encore!
C’étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter: aussi demeureront-elles
unies malgré la mort, et à part le corps où n’est pas la vie. C’est là
l’union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant
l’amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte
n’est pas seul: il voit Marie, partout Marie, toujours Marie.
«Parlez-moi d’_elle_, toujours d’elle», me dit-il. Puis: «Écrivez-moi
souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif.» Je
ne m’en doutais pas; c’est Dieu qui le fait et m’a mis dans l’âme
quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle
m’aimait et je l’aimais: la sympathie naît des rapports de l’âme. Je
trouvais de plus en Marie quelque chose d’infiniment doux que j’aime
tant, qui n’émane que d’une âme pure. «La vraie marque de l’innocence,
c’est la douceur», dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j’aurais
goûté dans cette amitié céleste! Dieu en a jugé autrement et me l’a ôtée
après un an que j’en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu
n’en veut pas pour ce qu’il nous ôte et pour quelques jours de
séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout
près de nous. Nous n’avons qu’à lever les yeux et nous voyons leur
demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur la
terre, qui n’est qu’une marche à la porte du paradis.
* * * * *
1er avril.--Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau,
comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de
printemps qui sont bien douces; c’est le premier qui voit des fleurs,
quelques pimprenelles qui s’ouvrent un peu au soleil, des violettes dans
les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée
blanche. Les petits enfants s’en amusent et les appellent _fleurs de
mars_. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la
tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la
vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd’hui des hirondelles,
joyeuse annonce du printemps.
* * * * *
Le 2.--Mon âme s’en va tout aujourd’hui du ciel sur une tombe, car il y
a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est
consacré au deuil et à la prière. Je l’ai passé devant Dieu en regrets
et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où
ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert! Sa maladie
fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu’il lui soit
échappé une plainte, qu’elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui
la déchirait: nulle chrétienne n’a mieux souffert. On voyait qu’elle
l’avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son
lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit
jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une
fête. Cela m’étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais
au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c’est que la résignation
dans les peines. Aussi, quand on me disait qu’elle s’en allait mourir,
je la regardais, et son air content me faisait croire qu’elle ne
mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l’heure où je
m’étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m’éveilla pas,
jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père...
Mon Dieu! j’entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure
pâle, en pleurs: je fus emmenée dans une autre chambre.
* * * * *
Le 3.--A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.
* * * * *
Le 4.--Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m’ennuie,
je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille
de sable dans le désert pour se défaire d’une tentation. Il tourmentait
le corps pour sauver l’âme.
* * * * *
Le 8.--Je ne sais pourquoi je n’ai rien mis ici depuis quatre jours; j’y
reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude
fait écrire parce qu’elle fait penser. On prend son âme avec qui l’on
entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu’elle a vu
aujourd’hui, ce qu’elle a appris, ce qu’elle a aimé, car chaque jour
elle aime quelque chose. Ce matin j’ai vu un beau ciel, le marronnier
verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous
le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis
chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement: les
oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s’en aller toute bourbeuse
cette eau si pure auparavant, je regrettais qu’on l’eût troublée, et me
figurais notre âme quand quelque chose la remue; la plus belle même se
décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il
y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l’encre pour
écrire de ces inutilités! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me
racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je
l’en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d’autres paroles et
des jambes pour aller au gîte ce soir. J’ai lu un sermon; ne pouvant pas
aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve
Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j’ai prié, je réfléchis;
quand j’ai médité, je lis, puis quelquefois j’écris, et tout cela se
fait devant une petite croix sur la table, comme un autel; dessous est
le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.
* * * * *
Le 9.--J’ai médité ce matin sur les larmes de Madeleine. Les douces
larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé!
Voici papa, je quitte tout.
* * * * *
Le 13.--Depuis le retour de papa j’ai laissé mon Journal, mes livres et
bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où l’âme se retire
de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée.
Cette fatigue sans travail, qu’est-ce autre chose que faiblesse? Il la
faut surmonter comme tant d’autres qui vous prennent cette pauvre âme.
Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous
dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement
de la tristesse à la joie; quand je dis _joie_, je veux dire ces
bonheurs de l’âme calmes et doux, et qui n’éclatent au dehors que par la
sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j’aime, me
feront cet effet, et d’autres fois tout le contraire. C’est quand je
prends les choses mal qu’elles m’attristent. Dieu sait les craintes et
les ravissements qu’il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien
vous m’êtes doux et amers! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite
courte lettre qui m’a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid,
indifférent, peu aimable!
Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C’était hier les
Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits,
garnis de gâteaux dans l’église. Cette joyeuse entrée leur est donnée
sans doute en mémoire de l’hosanna que les enfants chantèrent à Jésus
dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier
fini. En recommencerai-je un autre? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à
toi!