Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une
demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et
demie. Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait
faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet
de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard
Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le
pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les
escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.
C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des
murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par
un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez
désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris.
Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout
autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues
qu'ouvre tout à coup entre les maisons, une rue faisant office de
télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme
celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le
vent, on sent passer son souffle et son odeur.
Dans un de ces jardins s'élèvent un long corps de bâtiment divisé en une
vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées
quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de
comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour
les enfants : un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée,
au premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de
lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques
plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert
suivant les mouvements du terrain ; chacune a son jardinet ; toutes
jouissent d'un merveilleux panorama, — leur seul agrément ; celui qui
détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir
chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris
que s'ils habitaient Rouen ou Orléans.
Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les
charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient
imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans
ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux
avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement
dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement ; et telle était leur
détresse qu'ils avaient accepté ; au moins c'était un toit sur la tête ;
et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés
là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois.
Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze
ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils
la quitteraient jamais.
Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet
isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le
père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand
elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de
Paris ; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la
terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un
horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit,
tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes
compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le
soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il
savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle
n'avait pas besoin d'autres maîtres ; son éducation se poursuivait sans
qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du
couvent.
Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient
plus ; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été
jusque-là agrément devint métier. Elle était entrée dans l'atelier
Julian, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige,
verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les
chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue
était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la
couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre
portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle
mangerait à l'atelier : deux œufs durs, ou bien une tranche de viande
froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son
bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener ; alors elle revenait
seule.
Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des
idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de
Paris ; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants
autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la
tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent
l'énergie de la lui interdire : une jupe un peu courte retenue par une
ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une
veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret
que Belmanières lui avait reproché.
Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était
bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne
pouvait passer nulle part inaperçue ; mais comment le lui défendre ! La
mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille
n'était comparable à la sienne ; le père, ému. N'était-ce pas, en effet,
à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays
natal ? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et
dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de
la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder
parce qu'elle était fidèle à son origine : il avait voulu qu'elle
s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées
dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache
tout comme le béret bleu.
Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la
rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans
lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations
et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied
desquelles s'arrêtent les omnibus ! Comment demander aux gens de vous y
rendre les visites qu'on leur a faites !
Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, madame
Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations ; écrasée par
cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et
farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une
sorte de consolation dans son isolement : pourquoi se montrer misérable
quand on ne devait pas l'être toujours ? Mais avec le temps ses
dispositions avaient changé : l'ennui avait pesé sur elle moins lourd, la
honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs était revenue.
D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir,
c'est-à-dire à son mariage.
Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un
métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la
vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari
qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la
vie de la famille. Il fallait donc un mari pour sa fille. Comment en
trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus qu'ils
l'eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan ? Certainement
Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire
sensation partout où elle se montrerait ; mais encore fallait-il qu'on
eût des occasions de la montrer.
Madame Barincq les avait cherchées, et, comme après quinze ans
d'interruption il était impossible de reprendre ses relations
d'autrefois, dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était
contentée de celles que le hasard, et surtout une volonté constamment
appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce
long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie,
et dès lors n'avait plus eu qu'un souci : s'ouvrir des maisons quelles
qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elle
des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari
pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni
fortune, ni position, rien qu'un salon dans lequel on dansât, elle avait
assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche ; mais la
seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de
Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures, et qui pour la
plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait
été plus dure.
Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées
par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en
détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai,
quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que
le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui
rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes de l'espèce
de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent
trouver une distraction, avaient risqué l'escalade, aussi espérait-elle
bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient
plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, un mari pour
Anie.