III

Sous le ciel d'un bleu sombre les trois fenêtres du rez-de-chaussée

jetaient des lueurs violentes qui se perdaient au milieu des lilas et le

long de l'allée dans l'air tranquille du soir, des lanternes de papier

suspendues aux branches illuminaient le chemin depuis la loge du

concierge jusqu'à la maison, éclairant de leur lumière orangée les

fleurs printanières qui commençaient à s'ouvrir dans les plates-bandes.

Pendant de longues années on était entré directement dans la salle à

manger par une porte vitrée s'ouvrant sur le jardin, mais quand madame

Barincq avait organisé ses soirées il lui avait fallu un vestibule

qu'elle avait trouvé dans la cuisine devenue un _hall_, comme elle

voulait qu'on dit en insistant sur la prononciation « hole ». Et, pour que

cette transformation fût complète, le hall avait été meublé d'ustensiles

plus décoratifs peut-être qu'utiles, mais qui lui donnaient un

caractère : dans la haute cheminée remplaçant l'ancien fourneau, un grand

coquemar à biberon avec des armoiries quelconques sur son couvercle ; et

aux murs des panoplies d'armes de théâtre ou d'objets bizarres que les

grands magasins vendent aux amateurs atteints du mal d'exotisme.

Quand Barincq entra dans le hall dont la porte était grande ouverte, un

feu de fagots venait d'être allumé sous le coquemar ; peut-être

n'était-il pas très indispensable par le temps doux qu'il faisait, mais

il était hospitalier.

Au bruit de ses pas sa fille parut :

— Comme tu es en retard, dit-elle en venant au devant de lui, tu n'as

pas eu d'accident ?

— J'ai été retenu par Mr Chaberton, répondit-il en l'embrassant

tendrement.

— Retenu ! dit madame Barincq, survenant, un jour comme aujourd'hui !

Il expliqua par quoi il avait été retenu.

— Je ne te fais pas de reproches, mais il me semble que tu devais

expliquer à Mr Chaberton que tu ne pouvais pas rester ; ce n'est pas

assez de nous avoir laissé ruiner par lui : maintenant, comme un mouton,

tu supportes qu'il t'exploite misérablement.

Certes non, elle ne faisait pas de reproches à son mari, seulement

depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la

commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car

enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle

n'avait pas été une femme résignée ?

— Tu n'as pas dîné, n'est-ce pas ? demanda Anie en interrompant sa mère.

— Non.

— Nous n'avons pas pu t'attendre.

— Je le pense bien ; d'ailleurs j'avais chargé Barnabé de vous prévenir.

— M. Barnabé se sera aussi laissé retenir, dit madame Barincq.

— Va dîner, interrompit Anie.

Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall,

sa femme le retint.

— Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie ? dit-elle ; ton

dîner est dans la cuisine.

— Au chaud, dit Anie.

— Je vais m'habiller dit madame Barincq qui était en robe de chambre, je

n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.

Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planches avec

un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création

du hall, et comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce,

l'ameublement en était tout à fait primitif : une petite table, une

chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le

tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.

— Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux

pas entrer.

— Pourquoi donc ?

Il se retourna vers elle, car bien qu'en arrivant il l'eût embrassée

d'un tendre regard, en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle

que les yeux et le visage sans remarquer la façon dont elle était

habillée ; son examen répondit à la question qu'il venait de lui

adresser.

Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire

maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait

évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine où elle n'aurait pas pu se

retourner sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père :

— Quelle folie ! s'écria-t-il.

— Pourquoi folie ?

— Parce que, si tu approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au

plus effroyable des dangers.

— Je ne m'en approcherai pas.

— Qui peut savoir !

— Moi.

— Pense-t-on à tout ?

— Quand on veut, oui ; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois

donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose : cela me va-t-il ?

regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre

hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.

— Eh bien ? demanda-t-elle ; puisqu'il est convenu qu'on portera ce soir

des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale,

et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère ? tu sais, pas

ruineux le papier à fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il

avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa

fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas

chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût

vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il

n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la

plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement

frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie,

l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la

finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la

souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire :

— Alors tu ne grondes plus ? dit-elle.

— Je le devrais.

— Mais tu ne peux pas. Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la

chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que

celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré ?

Personne ne nous manquera.

— Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne ?

— Si j'y tiens ! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui

manqueraient que se trouverait mon futur mari ?

— Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage !

Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la

cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus

intimement :

— Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer ? dit-elle ; d'ailleurs je ne

ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure,

que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec

des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je

n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si

souvent, que je l'ai cru comme elle ; il y avait quelque part, n'importe

où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur

est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à

ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où

nous attendons des prétendants, s'il en vient, qui certainement ne

seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.

— S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas ; qui te presse

de te marier ?

— Tout ; mon âge et la raison.

— A vingt et un ans il n'y a pas de temps de perdu.

— Cela dépend pour qui : à vingt ans une fille sans dot est une vieille

fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une

jeune fille ; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle

des sans le sou.

— Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton

choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer

demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire

qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la

fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la

ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les

meilleurs résultats et supprimé toute trépidation : les ingénieurs sont

unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des

plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès ; et c'est ce

qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.

— Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions,

mais quand se réaliseront-elles ? Demain ? Dans cinq ou six ans ? Tu sais

mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même

l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari

voudrait de moi ! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si

c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le

sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille

d'un riche inventeur.

— As-tu donc des raisons de penser que parmi nos invités il y en ait qui

veuillent te demander ?

— Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que

celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les

invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne

voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés

qu'avec les jeunes filles ; cette année les femmes mariées étant rares,

il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans

le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le

mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne

serai ni difficile, ni exigeante ; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.

— Eh quoi ! ma pauvre enfant, en es-tu là ?

— Là ? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman ? Oui. C'est

peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair

regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je

devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de

petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus

qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne

serait pas vrai ; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de

celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient

leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une

leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire

qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans et marierait ses filles comme

il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante dans un

café-concert de Toulon ; Amélie, dans un de Bordeaux. Que

deviendrions-nous si nous te perdions ? Je n'aurais pas même la ressource

de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.

— Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.

— Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne

croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que

nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais

bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la

médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas

l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous

connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché

que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous ? Pas un sou, pas

d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle

Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas ?

— Hélas !

— Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête ?

— Tu as un outil dans les mains, au moins.

— Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un

tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas

prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles

quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je

devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en

trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur

et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée ; pour cela et non pour

autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour

m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile,

mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui

maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être

simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher

de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler

dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus

grand'peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et

je m'en contenterai ; il m'aidera, je l'aiderai ; il travaillera, je

travaillerai, et comme, revenue de mes hautes espérances, j'aurai le

droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner

quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il

introuvable ? J'imagine que non.

— As-tu quelqu'un en vue ?

— Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais

pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener des

amis de son frère et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des

finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère ; plusieurs qui

écrivent dans les journaux se feront une position plus tard ; pour le

moment leurs ambitions sont modestes et dans le nombre il peut s'en

rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne

qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour

un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec

sa dot. Si je trouve celui-là, s'il ne me répugne pas trop, s'il

apprécie à sa juste valeur ma robe en papier... si... si... mon mariage

est fait : tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas

encore.

Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un

indifférent, mais non un père ; aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans

penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle

et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.

Madame Barincq en descendant de sa chambre les interrompit :

— Comment ! s'écria-t-elle en trouvant son mari attablé, tu n'as pas

encore fini ! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le

presser de manger.

— J'ai fini, dit il en s'emplissant la bouche.

— Eh bien, range ton assiette, que Barnabé trouve tout en ordre, et va

t'habiller, tu ne seras jamais prêt ; n'entre pas dans la chambre, ta

chemise et tes vêtements sont dans le débarras.

— Je te nouerai ta cravate, dit Anie.

— Est-ce que tu crois que je n'ai pas le temps de fumer une pipe ?

demanda-t-il en s'adressant à sa femme.

— Il ne manquerait plus que ça.

— Dans le jardin ?

— Devant la colère de sa mère, Anie intervint.

— On peut arriver d'un moment à l'autre, dit-elle.

— Alors je vais m'habiller.

— Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit madame Barincq.

A ce moment on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du

chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un

papier bleu.

— Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour

vous, monsieur Barincq, dit-il.

Mais ce fut madame Barincq qui la prit et l'ouvrit.

— Qui nous manque de parole ? demanda Anie.

— Ce n'est pas d'un invité, dit madame Barincq après un moment de

silence.

— Alors ?

Au lieu de répondre à sa fille, elle se tourna vers son mari.

— Ton frère est mort.

Elle lui tendit la dépêche :

— Gaston ! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.

Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.

« Triste nouvelle à t'apprendre ; Gaston mort subitement à quatre

heures d'une embolie ; funérailles fixées à après-demain, onze

heures, sauf contre-ordre ; fais faire invitations en ton nom.

Anie · 第 7 / 48 题