PREMIÈRE PARTIE

Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges

lettres dorées, on lit : _Office cosmopolitain des inventeurs_ ; et sur

deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage

de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve

répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office : _« Obtention

et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger ; attaque et

défense des brevets en tous pays ; recherches d'antériorités ; dessins

industriels ; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré : M.

Chaberton, directeur. »_

Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à

le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées,

que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur ; un

tapis en caoutchouc (B.S.G.D.G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir,

et par son amincissement il dit, sans qu'il soit besoin d'autres

indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du

brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs, passent et repassent par

ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là

chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte et

qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout ce

qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un

souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages

derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des

explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas ;

puis l'épuisement arrive ; mais celle qui disparaît est remplacée par une

autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes

souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore.

En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie

que ceux du milieu de la journée ou du soir.

A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait

ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets,

ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus ; de la période des

grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des

procès ; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui

dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là ;

ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et

qu'ils ont pu enfin se procurer le matin même par un dernier sacrifice ;

et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content

leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots

de poussière soulevés par son balai.

Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois,

tournent le bouton de l'office ; vaguement ils savent que les brevets ou

les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer

ainsi la propriété de ses produits ; et ils viennent pour qu'on éclaire

leur ignorance. Que faut-il faire ? Ils ont toutes les confiances, toutes

les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la

gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur

invention, qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous

ceux qui y toucheront ? Et les millions roulent, montent, s'entassent,

éblouissants, vertigineux.

— S'il faut prendre un brevet en Angleterre ? dit M. Chaberton répondant

à leurs questions ; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en

Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la

législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense

peut être gênante, alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux

essais ; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser

échapper.

Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux

ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses

pas dans la voie de la prise et de l'exploitation d'un brevet.

— Voyez Mr Barincq ! Voyez Mr Spring ! Voyez Mr Jugu.

Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse,

ravi, à voir Mr Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le

papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique, ou Mr Spring

préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises ;

car, dans l'_Office cosmopolitain_, on opère sous l'œil du client ;

c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à Mr Spring qui

écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand,

l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir

échouer boulevard Bonne-Nouvelle ; et aussi, grâce à Mr Barincq qui sait

en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis.

Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de

respirer, les bureaux commençaient à se vider ; il était six heures

vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir Mr Chaberton

lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il

sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir

une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de

fer pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une

vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices.

Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà

revenu de la poste où il avait été porter le courrier, les employés,

derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail : le

patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires,

et il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son

départ.

Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et

apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont

la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la

main ; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait.

— Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

— C'est ce que je fais, monsieur.

En effet, posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne

quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la

descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers

les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine

à bourgeonner.

Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à

lui barrer le passage.

— Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM.

Strifler ; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes

brevets ; ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.

— Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient.

— Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela ; vous qui avez vu comme

ils m'ont saigné à blanc ; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et

je renonce à toute autre réclamation ; c'est plus d'un million que je

sacrifie.

— Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour

le journal ?

— J'avance, monsieur.

— Il faut qu'il soit fini ce soir.

— Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé.

— Je compte sur vous.

— Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon

appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes

inventions ; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être

considérable : ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu,

le mien, que vous m'avez toujours vu prêt à sacrifier, c'est aussi un

intérêt patriotique.

— Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Rufin, avec vos

expériences sur les pressions des explosifs en vases clos.

— C'est bien de cela que j'ai souci !

— L'omnibus ! cria le garçon de bureau.

Mr Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son

client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés

attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût.

— Emballé, le patron ! cria Barnabé resté à la fenêtre.

Mais tout à coup il poussa un cri de surprise.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Le vieux Rufin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare.

Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un

tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par

l'employé chargé de la correspondance.

— Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur

le seuil de la pièce qu'il occupait seul, on ne s'entend pas.

— Tant mieux pour vous.

— Parce que ? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais

simple et bon enfant.

— Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dîtes des bêtises,

comme cela vous arrive quelquefois, on ne se fichera pas de vous.

Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il

convenait de se fâcher, et cherchant une réplique.

— Ah ! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps

assez long de réflexion.

C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de

la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en

toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la

pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas

une minute de sécurité ; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce

résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais étant naturellement

grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se

protéger que la grossièreté ; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant

plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul

ne prit pas part.

Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette

abstention, et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse

de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il

était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A

peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait

Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait

tiré tout un attirail de cuisine : une lampe à alcool, un petit plat en

fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc

frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain ; la lampe allumée,

il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile,

et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa

côtelette ; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de

lui ? Il était tout à son dîner.

Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère.

— Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant

appuyer son front contre le grillage de Spring.

— Ce n'était pas des _malpropretais_, dit celui-ci froidement avec son

accent anglais.

— Pour le nez à _vo_, répondit Belmanières en imitant un instant cet

accent, mais pour le nez à _moa_ ; et je dis qu'il est insupportable que

le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.

— Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer

dîner chez moi, puisque je travaille dans ce quartier.

— Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant ?

— _No_.

L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance

de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des

habitudes mystérieuses de Spring obsédé par une manie qui lui faisait

croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi ? Pourquoi la

police russe poursuivait-elle un sujet anglais ? Personne n'en savait

rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences à ce sujet,

et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la

persécution dont il était victime ; mais enfin cette persécution,

évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était

pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il

avait habités : Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam,

Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les

mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des

Ternes, à la Maison-Blanche. Et c'était aussi parce qu'il se sentait

enveloppé par cette surveillance, qu'il ne mangeait que les aliments

qu'il avait lui-même préparés, convaincu que s'il entrait dans un

restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter

dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles

dont les gouvernements ont le secret.

— Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant ?

demanda Belmanières pour exaspérer Spring.

— Je sais ce que je sais.

— Alors, vous savez que vous êtes toqué.

— Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.

Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq :

— Mr Spring a raison, chacun ses idées.

— Quand elles sont cocasses, on peut bien en rire sans doute.

— Riez-en tout bas.

— Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon ; vous

n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée.

Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du

passage :

— Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que Mr Barincq

donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir ? Une soirée

dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de Mr

Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de

l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse : « Mr et Mme Barincq

de Saint-Christeau prient M*** de leur faire l'honneur de venir passer

la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera. » Non, vous

savez, ce que c'est drôle ; c'est à se rouler.

— Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça ;

ne vous gênez pas.

— Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se

rouler.

— Pourquoi ne nous avez-vous pas invités ? demanda Belmanières sans

répondre directement.

— On ne pouvait pas vous inviter, vous ? répondit l'employé au

contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer

ses souliers.

— Parce que, monsieur Jugu ?

— Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières.

Un rire courut dans toutes les cages.

Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer

Jugu ; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à

l'esprit ; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec

l'intention de sortir ; mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas

abandonner ainsi la partie ; on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait

de lui lorsqu'il ne serait plus là ; il revint donc sur ses pas :

— Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et madame

Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur ; mais il

n'en eût pas été de même de M. Jugu ; et assurément quand Barnabé, qui va

ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé

de sa belle voix enrouée : « M. Jugu » il y aurait eu sensation dans les

salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de

chic, aussi pschut ; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un

mari pour mademoiselle de Saint-Christeau.

— Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de

mêler ma fille à vos sornettes.

— Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner ; et le ton que vous

prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand

vous étiez M. de Saint-Christeau ; mais maintenant que vous avez perdu

votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père

Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est

ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai

le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me

ficher d'elle...

— Monsieur !

— Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer.... puisqu'elle

est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos

malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au

Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on

mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là.

— Taisez-vous ; je vous dis de vous taire.

L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas

continuer ; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque

instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer ;

d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.

— Non, je ne me tairai pas, dit-il ; non, non.

— Vous nous ennuyez, cria Morisette.

— Raison de plus pour que je continue ; il est 6 heures 52 minutes, vous

en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous

assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est

Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, monsieur Barincq ?

Barincq ne répondit pas.

— En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le

lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie. Anie,

quoi ? Anisette ? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou

bien Anicroche qui serait celui de son mariage.

— Il y a encore autre chose qui commence par ani, interrompit un employé

qui n'avait encore rien dit.

— Quoi donc ?

— Il y a animal qui est votre nom à vous.

— Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage.

— Vraiment ?

— Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de

votre nature ; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans

les provoquer ainsi à tout bout de champ ; c'est insupportable d'avoir à

subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être

spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont

stupides.

Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut

faire tête :

— Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec

l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans

une mauvaise voie ; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été

invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune

personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce

qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce

soir pour pêcher un mari...

Brusquement la porte de Barincq s'ouvrait, et, avant que Belmanières

revenu de sa surprise eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en

pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.

— Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq.

Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant

que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui.

Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières

n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait

reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée.

— C'est une lâcheté, hurlait Belmanières, entre collègues ! entre

collègues ! sans prévenir.

Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et

en renversant sa tête en arrière : évidemment il eut pu être redoutable

pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules,

solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années

seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure

plus leste que vigoureuse ; mais cette lutte il ne voulait certainement

pas l'engager, se contentant de répéter :

— C'est une lâcheté ! Un collègue !

— Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous

avait prévenu.

Spring seul n'avait pas bougé ; quand il eut avalé le morceau qu'il

était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à

Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement :

— _All right_, dit-il.

Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la

main de Barincq.

— N'étaient vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus

exaspéré, je vous assommerais.

— Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien

que vous n'avez envie d'assommer personne.

— Insulter, oui, dit Ladvenu ; assommer, non.

— Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre

moi.

— Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.

— Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu.

Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre,

cherchant une injure qui fût une vengeance ; à la fin, n'en trouvant pas

d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas :

— Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing.

— Espérons-le, ô mon Dieu !

— Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous !

— Tous nos respects.

— Prenez garde à l'escalier.

Ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eût fermé la

porte.

— Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq quand Belmanières fut

parti.

— C'est nous qui vous félicitons.

— En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi ;

m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me

blessait cruellement.

— Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu.

— Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas

cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.

— Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné,

dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte

d'autorité ; espérons que la leçon lui profitera.

— Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu ; le personnage

appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les

bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades ;

celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à

tour de rôle, usé avec lui du procédé de Mr Barincq.

— Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.

— Elle est bien bonne.

— Je parle en me mettant à la place de Mr Barincq.

— J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières.

— Expliquez-vous, philosophe.

— Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son

bois.

Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos ;

avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient

sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était

remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait

son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir.

Il fut bientôt prêt.

— Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq ?

— Non ; allez-vous-en, et dînez vite ; si vous arrivez à la maison avant

moi, vous expliquerez à madame Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz

qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.

— N'allez pas vous mettre en retard, au moins.

— Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille.

Anie · 第 5 / 48 题