_LE BARDA_
La grange s’ouvre au bout de la cour de la Ferme des Muets, dans la
construction basse, comme une caverne. Toujours des cavernes pour nous,
même dans les maisons! Quand on a traversé la cour où le fumier cède
sous les semelles avec un bruit spongieux, ou bien qu’on l’a contournée
en se tenant difficultueusement en équilibre sur l’étroite bordure de
pavés, et qu’on se présente devant l’ouverture de la grange, on ne voit
rien du tout...
Puis, en insistant, on perçoit un enfoncement brumeux où de brumeuses
masses noires sont accroupies, sont étendues ou bien évoluent d’un coin
à un autre. Au fond, à droite et à gauche, deux pâles lueurs de bougies,
aux halos ronds comme de lointaines lunes rousses, permettent enfin de
distinguer la forme humaine de ces masses dont la bouche émet soit de la
buée, soit de la fumée épaisse.
Ce soir, notre vague repaire, où je m’engouffre avec précaution, est en
proie à l’agitation. Le départ aux tranchées a lieu demain matin et les
nébuleux locataires de la grange commencent à faire leurs paquets.
Assailli par l’obscurité qui, au sortir du soir pâle, me bouche les
yeux, j’évite néanmoins le piège des bidons, des gamelles et des
équipements qui traînent par terre, mais je bute en plein dans les
boules entassées juste au milieu, tels des pavés dans un chantier...
J’atteins mon coin. Un être, à l’énorme dos laineux et sphérique est là,
à cropetons, penché sur une série de petites choses qui miroitent par
terre. Je donne une tape sur son épaule matelassée d’une peau de mouton.
Il se retourne et, à la lueur brouillée et saccadée de la bougie que
supporte une baïonnette plantée par terre, je vois la moitié de la
figure, un œil, un bout de moustache et un coin de la bouche
entr’ouverte. Il grogne, amicalement, et se remet à regarder son fourbi.
--Qu’est-ce que tu fabriques là?
--Je range. Je m’range.
Le simili-brigand qui semble inventorier son butin est mon camarade
Volpatte. Je vois ce qu’il en est: il a étendu sa toile de tente pliée
en quatre par-dessus son lit--c’est-à-dire la bande de paille à lui
réservée--et sur ce tapis, il a vidé et étalé le contenu de ses poches.
Et c’est tout un magasin qu’il couve des yeux avec une sollicitude de
ménagère, tout en veillant, attentif et agressif, à ce qu’on ne lui
marche pas dessus... J’épèle de l’œil l’abondante exposition.
Autour du mouchoir, de la pipe, de la blague à tabac, laquelle renferme
aussi le cahier de feuilles, du couteau, du porte-monnaie et du briquet
(le fonds nécessaire et indispensable), voici deux bouts de lacets de
cuir emmêlés comme des vers de terre autour d’une montre incluse dans
une boîte en celluloïd transparent qui se ternit et blanchit
singulièrement en vieillissant. Puis une petite glace ronde et une autre
carrée; celle-ci est cassée, mais de plus belle qualité, taillée en
biseau. Un flacon d’essence de térébenthine, un flacon d’essence
minérale presque vide, et un troisième flacon, vide. Une plaque de
ceinturon allemand portant cette devise: _Gott mit uns_, un gland de
dragonne de même provenance; enveloppée à demi dans du papier, une
fléchette d’aéro qui a la forme d’un crayon d’acier et est pointue comme
une aiguille; des ciseaux pliants et une cuiller-fourchette également
pliante; un bout de crayon et un bout de bougie; un tube d’aspirine
contenant aussi des comprimés d’opium, plusieurs boîtes de fer-blanc.
Voyant que j’inspecte en détail sa fortune personnelle, Volpatte m’aide
à identifier certains articles.
--Ça, c’est un vieux gant d’officier en peau. J’ coupe les doigts pour
boucher l’ canon d’ mon arbalète; ça, c’est du fil téléphonique, la
seule affaire avec qui tu attaches tes boutons d’ capote si tu veux
qu’ils tiennent. Et ici, là-dedans, tu t’dmandes c’qu’y est? Du fil
blanc, solide, et pas d’ celui-là qu’t’es cousu quand on te livre des
effets neufs, et qu’on r’tire avec la fourchette, du macaroni au
fromage, et, là, un jeu d’aiguilles sur une carte postale. Les épingues
de nourrice, a sont là, à part.
«Et ici, c’est les papyrus. Tu parles d’une biothèque.»
Il y a, en effet, dans l’étalage des objets issus des poches de
Volpatte, un étonnant amoncellement de papiers: C’est la pochette
violette de papier à lettres dont la mauvaise enveloppe imprimée est
éculée; c’est un livret militaire dont la couverture racornie et
poussiéreuse comme la peau d’un vieux routier, s’effrite et diminue de
partout; c’est un carnet en moleskine éraillée bondé de papiers et de
portraits: au milieu trône l’image de la femme et des petits.
Hors de la liasse des papiers jaunis et noircis, Volpatte extrait la
photographie et me la montre une fois de plus. Je refais connaissance
avec Mme Volpatte, une femme au buste opulent, aux traits doux et
mous, entourée de deux garçonnets à col blanc, l’aîné mince, le cadet
rond comme une balle.
--Moi, dit Biquet, qui a vingt ans, je n’ai que des photos de vieux.
Et il nous fait voir, en la plaçant tout près de la bougie, l’image d’un
couple de vieillards qui nous regardent, l’air bien sage comme les
petits enfants de Volpatte.
--J’ai les miens aussi avec moi, dit un autre. J’quitte jamais la
photographie de la nichée.
--Dame! chacun emporte son monde, ajoute un autre.
--C’est drôle, constate Barque, un portrait, ça s’use à force d’être
regardé. Il ne faut pas le zyeuter trop souvent et être trop longtemps
dessus: à la longue, j’sais pas c’qui s’passe, mais le rapprochement
fiche le camp.
--T’as raison, dit Blaire. Moi, j’trouve ça comme ça aussi, exactement.
--J’ai aussi dans mes papelards une carte de la région, continue
Volpatte.
Il la déplie devant la lumière. Éliminée et transparente aux plis, elle
a l’air de ces stores faits de carrés cousus l’un à l’autre.
--J’ai encore du journal (il déroule un article de journal sur les
poilus), et un livre (un roman à vingt-cinq centimes «Deux fois
Vierge»)... Tiens, un autre morceau de journal: _l’Abeille d’Etampes_,
J’sais pas pourquoi j’ai gardé ça. I’ doit y avoir une raison d’ssous.
J’voirai à tête reposée. Et puis, mon jeu d’ cartes, et un jeu d’ dames
en papier avec des pions en espèce de pain à cacheter.
Barque, qui s’est approché, regarde la scène, et dit:
--Moi, j’ai plus d’choses encore qu’ça dans mes profondes.
Il s’adresse à Volpatte:
--As-tu un soldbuch boche, crâne de pou, des ampoules d’iode, un
browning? Moi, j’ai ça et j’ai deux couteaux.
--Moi, dit Volpatte, j’ai pas d’revolver, ni de livret boche, mais
j’aurais pu avoir deux couteaux ou même dix couteaux; mais j’n’ai besoin
que d’un.
--Ça dépend, dit Barque. Et as-tu des boutons mécaniques, face de dos?
--Moi, j’ n’ai dans m’ poch’, s’écrie Bécuwe.
--L’ troufion, il n’ peut pas s’en passer, assure Lamuse. Sans ça pour
faire t’nir les bertelles au froc, c’est pas vrai.
--Moi, dit Blaire, j’ai toujours dans la poche, pour être à portée de ma
main, ma trousse à bagues.
Il la sort, enveloppée dans un sachet à masque, et il la secoue. Le
tiers-point et la lime sonnent, et on entend aussi le cliquetis des
anneaux bruts d’aluminium.
--Moi j’ai toujours de la ficelle, c’est ça qu’est utile! dit Biquet.
--Pas tant que des clous, dit Pépin, et il en fait voir trois dans sa
main: un gros, un petit et un moyen.
Un à un, les autres viennent participer à la conversation, tout en
bricolant. On s’habitue à la demi-obscurité. Mais le caporal Salavert
qui a la juste réputation de n’être pas bête de ses mains, adapte une
bougie dans la suspension qu’il a fabriqué avec une boîte de camembert
et du fil de fer. On allume, et autour de ce lustre chacun raconte avec
des partialités et des préférences de mère ce qu’il a dans ses poches.
--D’abord, combien en a-t-on?
--D’poches? Dix-huit, dit quelqu’un, qui est naturellement Cocon,
l’homme-chiffre.
--Dix-huit poches! Tu charries, nez d’rat, fait le gros Lamuse.
--Parfaitement: dix-huit, réplique Cocon. Compte-les, si t’es si malin
qu’ça.
Lamuse veut se faire une raison là-dessus, et, plaçant ses deux mains
près du lumignon pour compter plus juste, il énumère sur ses gros doigts
de brique poussiéreuse: deux poches dans la capote derrière qui pendent,
la poche à paquet à pansement qui sert pour le tabac, deux à l’intérieur
de la capote, devant; les deux poches extérieures de chaque côté avec
patte. Trois dans le pantalon et même trois et demi, parce qu’il y a la
pochette de devant.
--J’y mets une boussole, dit Farfadet.
--Moi, mon rabiot d’amadou.
--Moi, dit Tirloir, un tit sifflet qu’ ma femme m’a envoyé en m’disant
comme ça: «Si t’es blessé dans la bataille, tu siffleras pour que les
camarades viennent t’sauver la vie».
On rit de la phrase naïve.
Tulacque intervient, indulgent, et dit à Tirloir:
--Ça sait pas c’que c’est qu’la guerre, à l’arrière. Si tu voulais
parler de l’arrière, c’est toi qui en dirais des conneries!
--Ne la comptons pas, elle est trop petite, dit Salavert. Ça fait dix.
--Dans la veste, quatre. Ça ne fait toujours que quatorze.
--Y a les deux poches à cartouches: ces deux poches nouvelles qui
tiennent avec des sangles.
--Seize, dit Salavert.
--Tiens, enfant de malheur, tête de pied, rechasse ma veste. Ces deux
poches-là, tu les a pas comptées! Eh bien alors, qu’est-ce qu’i’ t’faut!
C’est pourtant les poches à la place ordinaire. C’est les poches civiles
où c’que tu fourres dans l’civil, ton tire-jus, ton tabac et l’adresse
où tu vas livrer.
--Dix-huit! fait Salavert, grave comme un fonctionnaire. Y en a
dix-huit, pas d’erreur, adjugé.
A ce moment de la conversation, quelqu’un fait sur les pavés du seuil
une série de faux-pas sonores, tel un cheval qui piafferait--et
blasphémerait.
Puis après un silence, une voix bien timbrée glapit avec autorité:
--Eh, là-dedans, on s’prépare? Il faut que tout soye prêt à c’soir, et,
vous savez, des paxons bien solides. On va en première ligne, cette
fois, et même, ça va p’têt chauffer.
--Ça va, ça va, mon adjudant, répondent distraitement des voix.
--Comment ça s’écrit, Arnesse, demande Benech qui, à quatre pattes,
travaille par terre une enveloppe avec un crayon.
Tandis que Cocon lui épèle «Ernest» et que l’adjudant, éclipsé, répète
son boniment qu’on entend plus lointain, à la porte d’à côté, Blaire
prend la parole et dit:
--Faut toujours, mes enfants,--écoutez c’que j’vous dis,--mett’ vot’
quart dans vot’ poche. Moi, j’ai essayé de l’coller partout autrement,
mais y a qu’la poche que c’est vraiment pratique, crois-moi. Si t’es en
marche, équipé, ou bien si t’es déséquipé à naviguer dans la tranchée,
tu l’as toujours sous la pince des fois qu’i s’produit une occase: un
copain qu’a du pinard et qui t’veut du bien et qui t’ dit: «Donne ta
quart», ou bien un marchand qui baguenaude. Mes vieux cerfs, écoutez
c’que j’dis, vous vous en trouv’rez toujours bath: mets ton quart
é’d’dans ta poche.
--Plus souvent, dit Lamuse, que tu m’voiras mett’ mon quart dans
m’poche. C’t’une idée à la graisse d’hérisson et à la mormoelle d’oie,
ni plus ni moins, j’préfère beaucoup mieux l’amurer à ma bretelle de
suspension avec un crochet.
--Attaché à un bouton d’la capote, comme le sachet à masque, c’est plus
mieux. Pa’ce que suppose que t’ôtes ton équipement, alors t’es vert si
justement i’passe du vin.
--Moi, j’ai un quart boche, dit Barque. C’est plat, ça s’met dans la
poche de côté, si on veut, et ça entre très bien dans la cartouchière,
un coup qu’t’as foutu tes cartouches en l’air, ou qu’tu les as carrées
dans ta musette.
--Un quart boche, c’est ça qu’est pas extra, dit Pépin. Ça tient pas
d’bout. Ça sert juste à encombrer.
--Attends voir, bec d’asticot, dit Tirette qui ne manque pas de
psychologie: cette fois-ci, si on attaque comme le juteux a eu l’air de
nous l’casser, tu en trouv’ras p’têt un, d’quart boche, et alors, c’est
ça qui s’ra extra!
--L’juteux a dit ça, observe Eudore, mais i’ sait pas.
--Ça contient plus qu’un quart, l’quart boche, remarque Cocon, vu qu’la
contenance du quart juste, elle est marquée d’un trait aux trois quarts
du quart. Et t’es toujours avantageux d’en avoir un grand, parce que si
t’as un quart qui tient juste un quart, pour que tu ayes un quart de
jus, de vin, ou d’eau bénite ou d’n’importe quoi, i’ faut qu’on
l’emplisse rasibus et on l’fait jamais dans les distrib, et, si on
l’fait, tu l’renverses.
--J’te crois qu’on l’fait plutôt pas, dit Paradis, outré quand il
évoquait ces procédés. L’ fourrier i’ sert en foutant l’ doigt dans
l’quart, et il a collé deux gnons sur l’ cul du quart. Total, t’es
fabriqué du tiers, et tu t’accroches trois belles ceintures l’une sur
l’autre.
--Oui, dit Barque, c’est vrai. Mais faut pas non plus un quart trop
grand, parc’qu’alors celui qui t’sert, i’ s’méfie; i’ t’en fout une
goutte avec la tremblote, et pour ne pas t’en donner plus que la m’sure,
i’ t’en donne moins, et tu t’mets la tringle, avec ta soupière dans les
pattes.
Cependant, Volpatte remettait un à un dans ses poches les objets dont il
avait composé un étalage. Arrivé au porte-monnaie, il le considéra d’un
air plein de pitié.
--Il est salement plat, le frère.
Il compta:
--Trois francs! Mon vieux, faudrait voir à m’remplumer, sans ça, en
r’descendant, j’suis verdure.
--T’es pas l’seul à avoir pas lourd dans son morlingue.
--L’soldat dépense plus qu’ n’gagne, y a pas d’erreur. Je m’demande
c’que d’viendrait celui qui n’aurait que son prêt.
Paradis répondit avec une simplicité cornélienne:
--I’ crèv’rait.
--Et tenez, moi, voilà ce que j’ai dans ma poche, qui ne me quitte pas.
Et Pépin, l’œil émerillonné, montra un couvert en argent.
--Il appartenait, dit-il, à la guenon où on a logé à Grand-Rozoy.
--Il lui appartient peut-être bien encore?
Pépin eut un geste vague où l’orgueil se mêlait à la modestie, puis il
s’enhardit, sourit et dit:
--J’la connais, la vieille fouineuse. Sûr qu’elle va passer le restant
de sa vie à le chercher partout, dans chaque coin, son couvert d’argent.
--Moi, dit Volpatte, je n’ai jamais pu faucher qu’une paire de ciseaux.
Y en a qui ont la veine. Pas moi. Aussi, nature si j’les garde
précieusement, ces ciseaux, et pourtant j’peux dire qu’i’s n’me serv’nt
pas de rien.
--Moi, j’ai bien chapardé quèqu’ petits machins par-ci par-là, mais
qu’est-ce que c’est qu’ça? Les sapeurs, i’s m’ont toujours grillé pour
la chose du fauchage, alors quoi?
--On a beau faire c’qu’on peut, on est toujours grillé par quelqu’un,
pas, vieux frère! T’en fais pas.
--Eh là-d’dans, qui qui veut d’la teinturiotte? cria l’infirmier Sacron.
--Moi, j’garde les lettres de ma femme, dit Blaire.
--Moi, j’les lui renvoie.
--Moi, j’les garde. Les v’là.
Eudore exhibe un paquet de papiers usé, luisant, dont la pénombre voile
pudiquement la noirceur.
--J’les garde. Quelquefois, j’les relis. Quand on a froid et qu’on a
mal, j’les r’lis. Ça n’vous réchauffe pas, mais ça fait semblant.
Cette drôle de phrase doit avoir un sens profond, car plusieurs ont
relevé la tête et disent: «Oui, c’est ça.»
La conversation continue à bâtons rompus au sein de cette grange
fantastique, traversée de grandes ombres mouvantes, avec des
entassements de nuit aux coins et les points souffreteux de quelques
chandelles disséminées.
Je les vois aller et venir, se profiler étrangement, puis s’abaisser,
s’affaler sur le sol, ces déménageurs affairés et encombrés, qui
soliloquent ou s’interpellent, les pieds empêtrés dans les choses. Ils
se montrent l’un à l’autre leurs richesses:
--Tiens, r’garde!
--Tu parles! répond-on avec envie.
On voudrait avoir tout ce qu’on n’a pas. Et il y a dans l’escouade des
trésors légendairement enviés par tous: par exemple, le bidon de deux
litres détenu par Barque et qu’un talentueux coup de fusil à blanc a
dilaté jusqu’à la contenance de deux litres et demi; le célèbre grand
couteau à manche de corne de Bertrand.
Dans le fourmillement tumultueux, des regards de côté effleurent ces
objets de musée, puis chacun se remet à regarder devant soi, chacun se
consacre à sa «camelote» et s’acharne à la mettre en ordre.
Triste camelote, en effet. Tout ce qui est fabriqué pour le soldat est
commun, laid, et de mauvaise qualité, depuis leurs souliers en carton
découpé, aux pièces attachées ensemble par des grillages de méchant fil,
jusqu’à leurs vêtements mal taillés, mal bâtis, mal cousus, mal teints,
en drap cassant et transparent--du papier buvard--qu’un jour de soleil
fait passer, qu’une heure de pluie transperce, jusqu’à leurs cuirs
amincis à l’extrême, friables comme des copeaux et que déchirent les
tenons, leur linge de flanelle plus maigre que du coton, leur tabac qui
ressemble à de la paille.
Marthereau est à côté de moi. Il me désigne les camarades:
--R’garde-les, ces pauv’ vieux qui ar’rgardent leur capharnion. Tu
croirais une flopée d’ mères zyeutant leurs p’tits. Goûte-les. I’s
appellent leurs trucs. Tiens, çui-là, dès lors qu’i’ dit: «Mon couteau!»
C’est kif comme s’i’ disait: «Léon, ou Charles, ou Dolphe.» Et, tu sais,
impossible pour eux de diminuer son chargement. C’est pas vrai. C’est
pas qu’i’ veul’tent pas--vu que l’ métier c’est pas ça qui vous
renfortifie, pas?--C’est qu’i’s peuv’tent pas. Il ont trop d’amour pour.
Le chargement! Il est formidable, et on sait bien, parbleu, que chaque
objet le rend un peu plus méchant, que chaque petite chose est une
meurtrissure de plus.
Car il n’y a pas que ce qu’on fourre dans ses poches et dans ses
musettes. Il y a, pour compléter le barda, ce qu’on porte sur son dos.
Le sac, c’est la malle et même c’est l’armoire. Et le vieux soldat
connaît l’art de l’agrandir quasi miraculeusement par le placement
judicieux de ses objets et provisions de ménage. En plus du bagage
réglementaire et obligatoire--les deux boîtes de singe, les douze
biscuits, les deux tablettes de café et les deux paquets de potage
condensé, le sachet de sucre, le linge d’ordonnance et les brodequins de
rechange--nous trouvons bien moyen d’y mettre quelques boîtes de
conserves, du tabac, du chocolat, des bougies et des espadrilles, voire
du savon, une lampe à alcool, et de l’alcool solidifié et des lainages.
Avec la couverture, le couvre-pied, la toile de tente, l’outil portatif,
la gamelle et l’ustensile de campement, il grossit, grandit et
s’élargit, et devient monumental et écrasant. Et mon voisin dit vrai:
chaque fois, quand il arrive à son poste après des kilomètres de route
et des kilomètres de boyaux, le poilu se jure bien que, la prochaine
fois, il se débarrassera d’un tas de choses et se délivrera un peu les
épaules du joug du sac. Mais, chaque fois qu’il se prépare à repartir,
il reprend cette même charge épuisante et presque surhumaine; et il ne
la quitte jamais, bien qu’il l’injurie toujours.
--Y a des malins gars qu’ont l’ filon, dit Lamuse, et qui trouv’nt l’
joint pour coller quéqu’ chose dans la voiture de compagnie ou la
voiture médicale. J’en connais un qu’a deux liquettes neuves et un
can’çon dans la cantine d’un adjupette--mais, tu comprends, t’es tout d’
suite deux cent cinquante bonhommes à la compagnie, et l’ truc est connu
et y en a pas besef qui peuv’nt’ le profiter: surtout des gradés: tant
plus i’ sont sous-offs, tant pus i’ sont sucrés pour carrer leur fourbi.
Sans compter que l’ commandant, i’ visite les voitures, des fois, sans
t’avertir et i’ t’ fout tes frusques au beau milieu d’ la route s’il les
trouve dans une bagnole où c’est pas vrai: allez partez! sans compter
l’engueulade et la tôle.
--Dans les premiers temps, c’était franc, mon vieux. Y en avait, j’ l’ai
vu, qui collaient leurs musettes et même leur armoire dans une voiture
de gosse qu’i’s poussaient sur la route.
--Ah tu parles! c’était l’ bon temps d’ la guerre! Mais on a changé tout
ça.
Sourd à tous les discours, Volpatte, affublé de sa couverture comme d’un
châle, ce qui lui donne l’air d’une vieille sorcière, tourne autour d’un
objet qui gît par terre.
--J’ m’ demande, dit-il, en ne s’adressant à personne, si j’ vas
emporter ce sale bouteillon-là. C’est l’ seul de l’escouade et j’ l’ai
toujours porté. Oui, mais i’ fuit comme un panier à salade.
Il ne peut pas prendre une décision, et c’est une vraie scène de
séparation.
Barque le considère de côté et se moque de lui. On l’entend qui dit:
«Gaga, maladif.» Mais il s’arrête dans son persiflage:
--Après tout, on s’rait à sa place, qu’on s’rait aussi con qu’ lui.
Volpatte remet sa décision à plus tard:
--J’ verrai ça demain au matin, quand j’ mont’rai Philibert.
* * * * *
Après l’inspection et le remplissage des poches, c’est au tour des
musettes, puis des cartouchières, et Barque disserte sur le moyen de
faire entrer les deux cents cartouches réglementaires dans les trois
cartouchières. En paquets, c’est impossible. Il faut les dépaqueter, et
les placer l’une à côté de l’autre debout, tête-bêche. On arrive ainsi à
bonder chaque cartouchière sans laisser de vide et à se faire une
ceinture qui pèse dans les six kilos.
Le fusil a été nettoyé déjà. On vérifie l’emmaillotage de la culasse et
le bouchage--précautions indispensables à cause de la terre des
tranchées.
Il s’agit de reconnaître facilement chaque fusil.
--Moi, j’ai fait des entailles dans la bretelle. Tu vois, j’ai découpé
l’ bord.
--Moi, j’y ai enroulé, en haut, à la bretelle, un cordon de soulier--et,
comme ça, je l’ reconnais à la main comme avec l’œil.
--Moi, un bouton mécanique. Pas d’erreur. Dans l’ noir je l’ sens tout
de suite et j’ dis: «C’est ma carabine». Pa’ce que, tu comprends, y a
des gars qui s’en font pas, i’s s’ les roulent pendant que l’ copain
nettèye, pis i’ s’ foulent l’ poignet en douce sur la clarinette de la
poire qu’a nettéyé; pis même i’s n’ont pas la trouille ed’ dire, après:
«Mon capitaine, j’ai un fusil qu’est olrède.» Moi, j’ marche pas dans la
combine. C’est l’ système D, et l’ système D, mon vieux phénomène, y a
des fois où c’ que j’en ai pus que marre.
Et les fusils, tout en se ressemblant, diffèrent comme les écritures.
* * * * *
--C’est curieux et bizarre, me dit Marthereau, on monte demain aux
tranchées, et il n’y a pas encore de viande saoule ni d’ futur bois, ce
soir et--coute!--pas de disputes encore. Tant qu’à moi...
«Ah! j’ dis pas, concède-t-il tout de suite, que ces deux-là n’ soient
pas un peu garnis, ni un peu vaseux... Sans être tout à fait mûrs, ils
ont l’ nez sale, quoi...
--C’est Poitron et Poilpot, de l’escouade à Broyer. Ils sont couchés et
parlent bas. On distingue le nez rond de l’un qui brille comme sa
bouche, juste à côté d’une bougie, et sa main qui fait, un doigt levé,
de petits gestes explicatifs suivis fidèlement par une ombre portée.
--J’ sais allumer le feu, mais j’ sais pas l’ rallumer quand il est
éteint, déclare Poitron.
--Ballot! dit Poilpot, si tu sais l’allumer, tu sais l’rallumer, vu qu’
si tu l’allumes, c’est qu’il a été éteint, et tu peux dire que tu l’
rallumes quand tu l’allumes.
--Tout ça, c’est du bourre-mou. J’ sais pas calculer et je m’ fous des
boniments que tu m’balances. J’ te dis et j’ te répète que, pour allumer
un feu, j’ suis là, mais pour l’ rallumer quand i’ s’a éteint, ça n’a
rien à faire. J’ peux pas mieux dire.
Je n’entends pas l’insistance de Poilpot.
--Mais bougre de nom de Dieu d’entêté, râle Poitron, pis que j’ te dis
trente fois que j’ sais pas. Faut-i’ qui’ soye tête de cochon, tout de
même!
--C’est marrant, c’ t’ écoutation-là, me confie Marthereau.
En vérité, tout à l’heure, il a parlé trop vite.
Une certaine fièvre, provoquée par les libations des adieux, règne dans
le taudis plein de paille nuageuse où la tribu--les uns debout et
hésitants, les autres à genoux et tapant comme des mineurs--répare,
empile, assujétit ses provisions, ses bardes et ses outils. Un
grondement de paroles, un désordre de gestes. On voit saillir dans les
lueurs enfumées, des reliefs de trognes, et des mains sombres remuer
debout au-dessus de l’ombre, comme des marionnettes.
De plus, dans la grange attenante à la nôtre, et qui n’en est séparée
que par un mur à hauteur d’homme, s’élèvent des cris avinés. Deux
hommes, là, se prennent à partie avec une violence et une rage
désespérées. L’air vibre des plus grossiers accents qui soient ici-bas.
Mais l’un d’eux, un étranger d’une autre escouade, est expulsé par les
locataires, et le jet d’injures de l’autre s’affaiblit et s’éteint.
--Tant qu’à nous, on s’ tient! remarque Marthereau avec une certaine
fierté.
C’est vrai. Grâce à Bertrand, obsédé par la haine de l’alcoolisme, de
cette fatalité empoisonnée qui joue avec les multitudes, notre escouade
est une de celles qui sont le moins viciées par le vin et la gniole.
...Ils crient, ils chantent, ils extravaguent tout autour. Et ils rient
sans fin; dans l’organisme humain, le rire fait un bruit de rouage et de
chose.
On essaye d’approfondir certaines physionomies qui se présentent avec un
relief de touche émouvant dans cette ménagerie d’ombres, cette volière
de reflets. Mais on ne peut pas. On les voit, mais on ne voit rien au
fond d’elles.
* * * * *
--Déjà dix heures, les amis, dit Bertrand. On finira de monter Azor
demain. Il est temps de mettre la viande en torchon.
Chacun, alors, se couche, lentement. Le bavardage ne cesse guère.
L’homme prend toutes ses aises chaque fois qu’il n’est pas absolument
obligé de se dépêcher. Chacun va, vient, un objet à la main--et je vois
glisser sur le mur l’ombre démesurée d’Eudore qui passe devant une
chandelle, en balançant au bout de ses doigts deux sachets de camphre.
Lamuse s’agite à la recherche d’une position. Il semble mal à l’aise:
quelle que soit sa capacité, aujourd’hui, manifestement, il a trop
mangé.
--Y en a qui veulent dormir! Vos gueules, bande de vaches! crie Mesnil
Joseph, de sa couche.
Cette exhortation calme un moment, mais n’arrête pas le brouhaha des
voix ni les allées et venues.
--C’est vrai qu’on monte demain, dit Paradis, et que, le soir, on file
en première ligne. Mais personne n’y pense. On le sait, voilà tout.
Petit à petit chacun a rejoint sa place. Je me suis étendu sur la
paille, Marthereau s’emmaillote à côté de moi.
Une masse colossale entre en prenant des précautions pour ne point faire
de bruit. C’est le sergent infirmier, un frère mariste, énorme bonhomme
à barbe et à lunettes, qu’on sent, lorsqu’il a ôté sa capote et qu’il
est en veste, gêné de montrer ses jambes. On voit se hâter discrètement
cette silhouette d’hippopotame barbu. Il souffle, soupire, marmotte.
Marthereau me le désigne de la tête, et me dit tout bas:
--Regarde-le. C’ gens-là, il faut toujours qu’i’s disent des blagues.
Quand on lui d’mande ce qu’i’ fait dans l’ civil, i’ v’ dit pas: «J’
suis frère des écoles»; i’ dit, en vous r’luquant par en dessous ses
lunettes, avec la moitié d’ ses yeux: «J’ suis professeur.» Quand i’ s’
lève très tôt pour aller à la messe, et qu’il voit qu’il vous réveille,
il ne dit pas: «J’ vais à la messe», i’ dit: «J’ai mal au ventre. Faut
que j’aille faire un tour aux feuillées, y a pas d’erreur.»
Un peu plus loin, le père Ramure parle du pays.
--Chez nous, c’est un petit patelin qu’est pas grand. Tout l’ jour il y
a mon vieux qui culotte des pipes; qu’i’ travaille ou qu’i’ s’ r’pose,
i’ pousse sa fumée dans l’ grand air ou dans la fumée d’ la marmite...
J’écoute cette évocation champêtre, qui prend soudain un caractère
spécialisé et technique:
--Pour ça, i’ prépare un paillon. Tu sais c’ que c’est qu’un paillon? Tu
prends la tige du blé vert, t’ôtes la peau. Tu fends en deux, pis encore
en deux, et tu as des grandeurs différentes, comme qui dirait des
numéros différents. Pis avec un fil et les quatre brins de paille, il
entoure la verge de la pipe...
Cette leçon s’interrompt, aucun auditeur ne s’étant manifesté.
Il n’y a plus que deux bougies allumées. Une grande aile d’ombre couvre
l’amas gisant des hommes.
Des conversations particulières voltigent encore dans le primitif
dortoir. Il m’en arrive des bribes aux oreilles.
Le père Ramure, à présent, déblatère contre le commandant:
--L’ commandant, mon vieux, avec ses quat’ ficelles, j’ai remarqué qu’i’
n’ savait pas fumer. I’ tire à tour de bras sur ses pipes, et il les
brûle. C’est pas une bouche qu’il a dans la tête, c’est une gueule. Le
bois se fend, se grille et, au lieu d’être du bois, c’est du charbon.
Les pipes en terre, elles résistent mieux, mais tout de même, il les
rissole. Tu parles d’une gueule. Aussi, mon vieux, écoute-moi bien c’
que j’ te dis: il arrivera ce qui n’est pas souvent arrivé jamais: à
force d’être poussée à blanc et cuite jusqu’aux moelles, sa pipe lui
pétera dans le bec, devant tout l’ monde. Tu voiras.
Peu à peu, le calme, le silence et l’obscurité s’établissent dans la
grange et ensevelissent les soucis et les espoirs de ses habitants.
L’alignement de paquets pareils que forment ces êtres enroulés côte à
côte dans leurs couvertures semble une espèce d’orgue gigantesque d’où
s’élèvent des ronflements divers.
Déjà le nez dans la couverture, j’entends Marthereau qui me parle de
lui-même.
--J’suis marchand de chiffons, tu sais, dit-il, chiffonnier, pour mieux
dire, mais tant qu’à moi, je l’ suis en gros; j’achète aux petits
chiffonniers d’ la rue, et j’ai un magasin--un grenier, quoi!--qui m’
sert de dépôt. J’ fais tout l’ chiffon, à dater du linge jusqu’à la
boîte de conserves, mais principalement le manche de brosse, le sac et
la savate; et, naturellement, j’ai la spécialité des peaux d’ lapin.
Et je l’entends, encore, un peu plus tard, qui me dit:
--Tant qu’à moi, tout petit et mal foutu que je suis, je porte encore un
curond de cent kilos au grenier, à l’échelle, et avec des sabots aux
pieds.. Une fois, j’ai eu affaire à une espèce d’individu interloque, vu
qu’i’ s’occupait, qu’on disait, à traire les blanches, eh bien...
--Milédi, c’ que j’ peux pas blairer, hé, s’écrie tout d’un coup
Fouillade, c’est c’ t’exercice et ces marches qu’on nous esquinte
pendant le repos, j’en ai l’ rein hachuré, et j’peux pas roupiller,
courbaturé comme je le suis.
Bruit de ferraille du côté de Volpatte. Il s’est décidé à monter son
bouteillon, tout en le gourmandant d’avoir ce funeste défaut d’être
troué.
--Oh là là, quand ce s’ra-t-i’ fini, toute c’te guerre! gémit un
demi-dormeur.
Un cri de révolte entêté et incompréhensif jaillit:
--I’s veul’nt no’t peau!
Puis c’est un: «T’en fais pas!» aussi obscur que le cri de révolte.
* * * * *
...Je me réveille longtemps après, tandis que deux heures sonnent et je
vois dans une blafarde clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée
de Pinégal. Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se soulève à moitié sur
son séant. J’entends sa voix éraillée:
--Ben quoi, c’est la pleine nuit, et v’là un coq qui pousse son
gueulement. Il est mûr, c’ coq.
Et il rit, en répétant: «Il est mûr, c’ coq», et il se rentortille dans
la laine et se rendort avec un gargouillis où le rire se mêle de
ronflements.
Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors, l’homme-chiffre pense tout haut
et dit:
--L’escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre.
Elle en a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous.
Chaque homme a déjà usé quatre capotes, une du premier bleu, trois bleu
fumée de cigare, deux pantalons, six paires de brodequins. Il faut
compter par bonhomme deux fusils: mais on ne peut pas compter les
salopettes. On a renouvelé vingt-trois fois nos vivres de réserve. A
nous dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont deux à la brigade,
quatre à la division et une à l’armée. On est resté une fois seize jours
dans les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et logé dans
quarante-sept villages différents jusqu’ici. Depuis le commencement de
la campagne, douze mille hommes sont passés par le régiment, qui en a
deux mille.
Un étrange zézaiement l’interrompt. C’est Blaire que son râtelier neuf
empêche de parler, comme il l’empêche aussi de manger. Mais il le met
chaque soir, et il le garde toute la nuit avec un courage acharné, car
on lui a promis qu’il finirait par s’habituer à cet objet qu’on lui a
inséré dans la tête.
* * * * *
Je me soulève à demi comme sur un champ de bataille. Je contemple encore
une fois ces créatures qui ont roulé ici l’une sur l’autre parmi les
régions et les événements. Je les regarde tous, enfoncés dans le gouffre
d’inertie et d’oubli, au bord duquel quelques-uns semblent se cramponner
encore, avec leurs préoccupations pitoyables, avec leurs instincts
d’enfants et leur ignorance d’esclaves.
L’ivresse du sommeil me gagne. Mais je me rappelle ce qu’ils ont fait et
ce qu’ils feront. Et devant cette profonde vision de pauvre nuit humaine
qui remplit cette caverne sous son linceul de ténèbres, je rêve à je ne
sais quelle grande lumière.