_LES GROS MOTS_
Barque me voit écrire. Il vient vers moi à quatre pattes à travers la
paille, et me présente sa figure éveillée ponctuée par son toupet
roussâtre de Paillasse, ses petits yeux vifs au-dessus desquels se
plissent et se déplissent des accents circonflexes. Il a la bouche qui
tourne dans tous les sens à cause d’une tablette de chocolat qu’il
croque et mâche, et dont il tient dans son poing l’humide moignon.
Il bafouille, la bouche pleine, en me soufflant une odeur de boutique de
confiserie.
--Dis donc, toi qui écris, tu écriras plus tard sur les soldats, tu
parleras de nous, pas?
--Mais oui, fils, je parlerai de toi, et des copains, et de notre
existence.
--Dis-moi donc...
Il indique de la tête les papiers où j’étais en train de prendre des
notes. Le crayon en suspens, je l’observe et l’écoute. Il a envie de me
poser une question.
--Dis donc, sans t’ commander... Y a quéqu’chose que j’voudrais te
d’mander. Voilà la chose: si tu fais parler les troufions dans ton
livre, est-ce que tu les f’ras parler comme ils parlent, ou bien est-ce
que tu arrangerais ça, en lousdoc? C’est rapport aux gros mots qu’on
dit. Car enfin, pas, on a beau être très camarades et sans qu’on
s’engueule pour ça, tu n’entendras jamais deux poilus l’ouvrir pendant
une minute sans qu’i’s disent et qu’i’ répètent des choses que les
imprimeurs n’aiment pas besef imprimer. Alors, quoi? Si tu ne le dis
pas, ton portrait ne sera pas r’ssemblant: c’est comme qui dirait que tu
voudrais les peindre et que tu n’mettes pas une des couleurs les plus
voyantes partout où elle est. Mais pourtant ça s’fait pas.
--Je mettrai les gros mots à leur place, mon petit père, parce que c’est
la vérité.
--Mais, dis-moi, si tu l’mets, est-ce que des types de ton bord, sans
s’occuper de la vérité, ne diront pas que t’es un cochon?
--C’est probable, mais je le ferai tout de même sans m’occuper de ces
types.
--Veux-tu mon opinion? Quoique je ne m’y connais pas en livres: c’est
courageux, ça, parce que ça s’fait pas, et ce sera très chic si tu
l’oses, mais t’auras de la peine au dernier moment, t’es trop poli!...
C’est même un des défauts que j’te connais depuis qu’on s’ connaît. Ça,
et aussi cette sale habitude que tu as quand on nous distribue de la
gniole, sous prétexte que tu crois que ça fait du mal, au lieu de donner
ta part à un copain, de t’la verser sur la tête pour te nettoyer les
tifs.