_L’ŒUF_
On était désemparés. On avait faim, on avait soif et, dans ce malheureux
cantonnement, rien!
Le ravitaillement, d’ordinaire régulier, avait fait défaut, alors, la
privation arrivait à l’état aigu.
Un groupe hâve grinçait des dents, et la maigre place faisait cercle
tout autour, avec ses poternes décharnées, avec ses ossements de
maisons, et ses poteaux télégraphiques chauves. Le groupe constatait
l’absence de tout:
--L’ caoutchouc a fait l’ mur, nib de bidoche, et on s’ met la ceinture
d’électrique.
--Quant au fromgi, macache, et pas pus d’ confiture que d’ beurre en
broche.
--On n’a rien, sans fifrer, on n’a rien, et toute la rouscaillure n’y
f’ra pas rien.
--Aussi, tu parles d’un cantonnement à la manque: trois canfouines avec
rien d’dans, que des courants d’air et d’ la flotte!
--Ça n’ sert à rien d’être aux as, ta blanche, c’est comme si t’avais
peau d’ balle dans ton morlingue, pisqu’y a pas d’ marchands.
--Tu s’rais Rothschild ou bien un tailleur militaire, ta fortune
servirait à quoi?
--Hier, y avait un p’tit macaou qui ronronnait du côté de la 7e. J’
suis sûr qu’ils ont croûte c’ macaou.
--Oui, j’ sais, et encore, on lui voyait les côtes comme au bord de la
mer.
--Y a pas à s’ démieller, c’est comme ça.
--Y en a, dit Blaire, qui ont fait vite en arrivant, et i’s s’ sont vus
trouver à acheter qu’é’qu’ bidons d’ pinard chez l’ quénaupier qu’est au
coinsteau d’ la rue.
--Ah! les vaches! I’s sont vernis, ceux-là, d’ pouvoir s’ glisser ça le
long du cou!
--Faut dire que c’était d’ la saloperie: du vin à culotter les quarts
comme des pipes.
--Y en a même, qu’on dit, qui ont voracé un piquenterre!
--Hildepute! dit Fouillade.
--Moi, j’ m’ai presque pas cogné la tête: i’ m’ restait une sardine, et,
dans l’ fond d’un sachet, du thé qu’ j’ai mâché avec du sucre.
--L’ fait est qu’ pour prendre une muffée, c’est pas vrai.
--C’est pas assez, tout ça, même si tu manges pas beaucoup, et qu’ t’as
l’ boyau plat.
--D’puis deux jours, une soupe: un trucmuche jaune, brillant comme de
l’or. Pas du bouillon, d’la friture! Tout est resté.
--On l’a coulé en chandelles, faut croire.
--L’pus pire, c’est qu’on n’peut pas allumer sa pipe.
--C’est vrai, c’est la misère! J’ai pus d’ mèche. J’en avais qué’qu’
bouts, mais, allez, partez! J’ai beau fouiller toutes les poches de mon
étui à puces, rien. Et pour en acheter, comme tu dis, c’est midi.
--Moi, j’ai un tout p’tit bout d’mèche que j’garde.
Ça, c’est dur, en effet, et il est pitoyable de voir les poilus qui ne
peuvent pas allumer leur pipe ou leur cigarette, et qui, résignés, les
mettent dans la poche et se promènent. Par bonheur, Tirloir a son
briquet à essence avec encore un peu d’essence dedans. Ceux qui le
savent s’accumulent autour de lui, porteurs de leur pipe bourrée et
froide. Et même pas de papier qu’on allumerait à la flamme du briquet:
il faut se servir de la flamme même de la mèche et user le liquide qui
reste dans son maigre ventre d’insecte.
* * * * *
...Moi, j’ai eu de la chance... Je vois Paradis qui erre, sa bonne face
au vent, en ronchonnant et en mâchant un bout de bois.
--Tiens, lui dis-je, prends ça!
--Une boîte d’allumettes! s’exclame-t-il, émerveillé, en regardant
l’objet comme on regarde an bijou. Ah, zut! c’est chic, ça! Des
allumettes!
Un instant après, on le voit qui allume sa pipe, sa figure en cocarde
magnifiquement empourprée par le reflet de la flamme, et tout le monde
se récrie et dit:
--Paradis qu’a des allumettes!
Vers le soir, je rencontre Paradis près des restes triangulaires d’une
façade, à l’angle des deux rues de ce village misérable entre les
villages. Il me fait signe:
--Psst!...
Il a un drôle d’air, un peu gêné.
--Dis donc, tout à l’heure, me dit-il d’une voix attendrie, en regardant
ses pieds, tu m’as balancé une boîte de flambantes. Eh ben, tu s’ras
récompensé d’ ça. Tiens!
Et il me met quelque chose dans la main.
--Attention! me souffle-t-il. C’est fragile!
Ebloui de la splendeur et de la blancheur de son présent, osant à peine
le croire, je reconnais... un œuf!