XII

_LE PORTIQUE_

--Y a du brouillard. Veux-tu qu’on y aille?

C’est Poterloo qui m’interroge, tournant vers moi se bonne tête blonde,

que ses deux yeux bleu clair semblent rendre transparente.

Poterloo est de Souchez et, depuis que les Chasseurs ont enfin repris

Souchez, il a envie de revoir le village où il vivait heureux, jadis,

quand il était homme.

Pèlerinage dangereux. Ce n’est pas que nous soyons loin: Souchez est là.

Depuis six mois, nous avons vécu et manœuvré dans les tranchées et les

boyaux, quasi à portée de voix du village. Il n’y a qu’à grimper

directement, d’ici même, sur la route de Béthune, le long de laquelle

rampe la tranchée et sous laquelle fouillent les alvéoles de nos

abris--et qu’à descendre pendant quatre ou cinq cents mètres cette

route, qui s’enfonce vers Souchez. Mais tous ces endroits-là sont

régulièrement et terriblement repérés. Depuis leur recul, les Allemands

ne cessent d’y envoyer de vastes obus qui tonitruent de temps en temps

en nous secouant dans notre sous-sol et dont on aperçoit, dépassant les

talus, tantôt ici, tantôt là, les grands geysers noirs, de terre et de

débris, et les amoncellements verticaux de fumée, hauts comme des

églises. Pourquoi bombardent-ils Souchez? On ne sait pas, car il n’y a

plus personne ni plus rien dans le village pris et repris, et qu’on

s’est si fort arraché les uns aux autres.

Mais ce matin, en effet, un brouillard intense nous enveloppe, et, à la

faveur de ce grand voile que le ciel jette sur la terre, on peut se

risquer... On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le brouillard

obstrue hermétiquement la rétine perfectionnée de la saucisse qui doit

être quelque part là-haut ensevelie dans l’ouate, et il interpose son

immense paroi légère et opaque entre nos lignes et les observatoires de

Lens et d’Angres d’où l’ennemi nous épie.

--Ça colle! dis-je à Poterloo.

L’adjudant Barthe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il

abaisse les paupières pour indiquer qu’il ferme les yeux.

Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux

debout sur la route de Béthune.

C’est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l’avons

jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si

souvent parcourue ou traversée, par bonds, courbés dans l’ombre et sous

les sifflements.

--Eh bien, tu viens, vieux frère?

Au bout de quelques pas, Poterloo s’est arrêté au milieu de la route où

le coton du brouillard s’effiloche en longueur, il est là à écarquiller

ses yeux bleu horizon, à entr’ouvrir sa bouche écarlate.

--Ah! là là, ah! là là!... murmure-t-il.

Tandis que je me tourne vers lui, il me montre la route et me dit en

hochant la tête:

--C’est elle. Bon Dieu, dire que c’est elle!... C’bout où nous sommes,

j’ le connais si bien qu’en fermant les yeux, j’le r’vois tel que,

exact, et même i’ s’revoit tout seul. Mon vieux, c’est affreux, d’la

r’voir comme ça. C’était une belle route, plantée, tout au long, de

grands arbres...

«Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Regarde-moi ça: une espèce de

longue chose crevée, triste, triste... Regarde-moi ces deux tranchées de

chaque côté, tout du long, à vif, c’ pavé labouré, troué d’entonnoirs,

ces arbres déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés dans tous

les sens, percés par des balles--tiens, c’t’écumoire, ici!--Ah! mon

vieux, mon vieux, tu peux pas t’imaginer c’ qu’elle est défigurée, cette

route!

Et il s’avance, en regardant à chaque pas, avec de nouvelles stupeurs.

Le fait est qu’elle est fantastique, la route de chaque côté de laquelle

deux armées se sont tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés

leurs coups pendant un an et demi. Elle est la grande voie échevelée

parcourue seulement par les balles et par des rangs et des files d’obus,

qui l’ont sillonnée, soulevée, recouverte de la terre des champs,

creusée et retournée jusqu’aux os. Elle semble un passage maudit, sans

couleur, écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.

--Si tu l’avais connue! Elle était propre et unie, dit Poterloo. Tous

les arbres étaient là, toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme

des papillons, et il y avait toujours dessus quelqu’un à dire bonjour en

passant: une bonne femme ballottant entre deux paniers ou des gens

parlant haut sur une carriole, dans l’ bon vent, avec leurs blouses en

ballons. Ah! comme la vie était heureuse autrefois!

Il s’enfonce vers les bords du fleuve brumeux qui suit le lit de la

route, vers la terre des parapets. Il se perche et s’arrête à des

renflements indistincts sur lesquels se précisent des croix: des tombes,

encastrées de distance en distance dans le mur du brouillard, comme des

chemins de croix dans une église.

Je l’appelle. On n’arrivera pas si on marche comme ça d’un pas de

procession. Allons!

Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et

alourdie de pensées, se traîne derrière, essayant vainement d’échanger

des regards avec les choses, à une dépression de terrain. Là, la route

est en contre-bas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit

abrité, il y a un peu de circulation.

Sur le terrain vague, sale et malade, où de l’herbe desséchée s’envase

dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on en

a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils

attendent--quelques-uns depuis longtemps--d’être nocturnement amenés aux

cimetières de l’arrière.

On s’approche d’eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les

autres; chacun ébauche, avec les bras ou les jambes, un geste pétrifié

d’agonie différent. Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la

peau rouillée, jaune avec des points noirs. Plusieurs ont la figure

complètement noircie, goudronnée, les lèvres tuméfiées et énormes: des

têtes de nègres soufflées en baudruche. Entre deux corps, sortant

confusément de l’un ou de l’autre, un poignet coupé et terminé par une

boule de filaments.

D’autres sont des larves informes, souillées, d’où pointent de vagues

objets d’équipement ou des morceaux d’os. Plus loin, on a transporté un

cadavre dans un état tel qu’on a dû, pour ne pas le perdre en chemin,

l’entasser dans un grillage de fil de fer qu’on a fixé ensuite aux deux

extrémités d’un pieu. Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac

métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce

corps; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît la poche béante d’un

pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre.

Autour des morts volètent des lettres qui, pendant qu’on les disposait

par terre, se sont échappées de leurs poches, ou de leurs cartouchières.

Sur l’un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l’aile à la

bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une

phrase: «Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta

fête!...» L’homme est sur le ventre; il a les reins fendus d’une hanche

à l’autre par un profond sillon; sa tête est à demi retournée; on voit

l’œil creux, et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse

verte a poussé.

Une atmosphère écœurante rôde avec le vent autour de ces morts et de

l’amoncellement de dépouilles qui les avoisine: toiles de tentes ou

vêtements en espèce d’etoffe maculée, raidie parle sang séché,

charbonnée par la brûlure de l’obus, durcie, terreuse et déjà pourrie,

où grouille et fouille une couche vivante. On en est incommodé. Nous

nous regardons en hochant la tête et n’osant pas avouer tout haut que ça

sent mauvais. On ne s’éloigne pourtant que lentement.

* * * * *

Voici poindre dans la brume des dos courbés d’hommes qui sont joints par

quelque chose qu’ils portent. Ce sont des brancardiers territoriaux

chargés d’un nouveau cadavre. Ils avancent, avec leurs vieilles têtes

hâves, ahannant, suant et faisant la grimace sous l’effort. Porter un

mort dans des boyaux, à deux, lorsqu’il y a de la boue, c’est une

besogne presque surhumaine.

Ils déposent le mort qui est habillé de neuf.

--Y a pas longtemps, va, qu’il était d’bout, dit un des porteurs. V’là

deux heures qu’il a reçu sa balle dans la tête pour avoir voulu chercher

un fusil boche dans la plaine: il partait mercredi en permission et

voulait l’apporter chez lui. C’est un sergent du 405e, de la classe

14. Un gentil p’tit gars, avec ça.

Il nous le montre: il soulève le mouchoir qui est sur la figure: il est

tout jeune et a l’air de dormir; seulement, la prunelle est révulsée, la

joue est cireuse, et une eau rose baigne les narines, la bouche et les

yeux.

Ce corps qui met une note propre dans ce charnier; qui, encore souple,

penche la tête sur le côté quand on le remue, comme pour être mieux,

donne l’illusion puérile d’être moins mort que les autres. Mais, moins

défiguré, il est, semble-t-il, plus pathétique, plus proche, plus

attaché à qui le regarde. Et si nous disions quelque chose devant tout

ce monceau d’êtres anéantis, nous dirions: «Le pauvre gars!»

On reprend la route qui, à partir de là, commence à descendre vers le

fond où est Souchez. Cette route apparaît sous nos pas, dans les

blancheurs du brouillard, comme une effrayante vallée de misère. L’amas

des débris, des restes et des immondices s’accumule sur l’échine

fracassée de son pavé et sur ses bords fangeux, devient inextricable.

Les arbres jonchent le sol ou ont disparu, arrachés, leurs moignons

déchiquetés. Les talus sont renversés ou bouleversés par les obus. Tout

le long, de chaque côté de ce chemin où seules sont debout les croix des

tombes, des tranchées vingt fois obstruées et recreusées, des trous, des

passages sur des trous, des claies sur des fondrières.

A mesure qu’on avance, tout apparaît retourné, terrifiant, plein de

pourriture, et sent le cataclysme. On marche sur un pavage d’éclats

d’obus. A chaque pas, le pied en heurte; on se prend comme à des pièges,

et on trébuche dans la complication des armes rompues, des fragments

d’ustensiles de cuisine, de bidons, de fourneaux, de machines à coudre,

parmi les paquets de fils électriques, les équipements, allemands et

français, déchirés dans leur écorce de boue sèche, les monceaux suspects

de vêtements englués d’un mastic brun rouge. Et il faut veiller aux obus

non éclatés qui, partout, sortent leur pointe ou présentent leurs culots

ou leurs flancs, peints en rouge, en bleu, en bistre.

--Ça c’est l’ancienne tranchée boche, qu’ils ont fini par lâcher...

Elle est par endroits bouchée; à d’autres, criblée de trous de marmite.

Les sacs de terre ont été déchirés, éventrés, se sont écroulés, vidés,

secoués au vent, les boiseries d’étai ont éclaté et pointent dans tous

les sens. Les abris sont remplis jusqu’au bord par de la terre et par on

ne sait quoi. On dirait, écrasé, élargi et limoneux, le lit à demi

desséché d’une rivière abandonnée par l’eau et par les hommes. A un

endroit, la tranchée est vraiment effacée par le canon; le fossé évasé

s’interrompt et n’est plus qu’un champ de terre fraîche formé de trous

placés symétriquement à côté les uns des autres en longueur et en

largeur.

J’indique à Poterloo ce champ extraordinaire où une charrue gigantesque

semble avoir passé.

Mais il est préoccupé jusqu’au fond des entrailles par le changement de

face du paysage.

* * * * *

Il désigne du doigt un espace dans la plaine, d’un air stupéfait, comme

s’il sortait d’un songe.

--Le Cabaret Rouge!

C’est un champ plat dallé de briques cassées.

Et qu’est-ce que c’est que ça?

Une borne? Non, ce n’est pas une borne. C’est une tête, une tête noire,

tannée, cirée. La bouche est toute de travers, et on voit de la

moustache qui se hérisse de chaque côté: une grosse tête de chat

carbonisée. Le cadavre--un Allemand--est dessous, enterré en hauteur.

--Et ça!

C’est un lugubre ensemble formé d’un crâne tout blanc, puis à deux

mètres du crâne, une paire de bottes, et, entre les deux, un monceau de

cuirs effilochés et de chiffons cimentés par une boue brune.

--Viens. Il y a déjà moins de brouillard. Dépêchons-nous.

A cent mètres en avant de nous, dans les ondes plus transparentes du

brouillard, qui se déplacent avec nous et nous voilent de moins eu

moins, un obus siffle et éclate... Il est tombé à l’endroit où nous

allons passer.

On descend. La pente s’atténue.

Nous allons côte à côte. Mon compagnon ne dit rien, regarde à droite, à

gauche.

Puis il s’arrête encore, comme sur le haut de la route. J’entends sa

voix balbutier, presque basse:

--Ben quoi! on y est... C’est qu’on y est...

En effet, nous n’avons pas quitté la plaine, la vaste plaine stérilisée,

cautérisée,--et cependant nous sommes dans Souchez!

* * * * *

Le village a disparu. Jamais je n’ai vu une pareille disparition de

village. Ablain-Saint-Nazaire et Carency gardent encore une forme de

localité, avec leurs maisons défoncées et tronquées, leurs cours

comblées de plâtras et de tuiles. Ici, dans le cadre des arbres

massacrés,--qui nous entourent, au milieu du brouillard, d’un spectre de

décor--plus rien n’a de forme: il n’y a pas même un pan de mur, de

grille, de portail, qui soit dressé, et on est étonné de constater qu’à

travers l’enchevêtrement de poutres, de pierres et de ferraille, sont

des pavés: c’était ici, une rue!

On dirait un terrain vague et sale, marécageux, à proximité d’une ville,

et sur lequel celle-ci aurait déversé pendant des années régulièrement,

sans laisser de place vide, ses décombres, ses gravats, ses matériaux de

démolitions et ses vieux ustensiles: une couche uniforme d’ordures et de

débris parmi laquelle on plonge et l’on avance avec beaucoup de

difficulté, de lenteur. Le bombardement a tellement modifié les choses

qu’il a détourné le cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau court

au hasard et forme un étang sur les restes de la petite place où il y

avait la croix.

Quelques trous d’obus où pourrissent des chevaux gonflés et distendus,

d’autres où sont éparpillés les restes, déformés par la blessure

monstrueuse de l’obus, de ce qui était des êtres humains.

Voici, en travers de la piste qu’on suit et qu’on gravit comme une

débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du ciel,

voici un homme étendu comme s’il dormait; mais il a cet aplatissement

étroit contre la terre qui distingue un mort d’un dormeur. C’est un

homme de corvée de soupe, avec son chapelet de pains enfilés dans une

sangle, la grappe des bidons des camarades retenus à son épaule par un

écheveau de courroies. Ce doit être cette nuit qu’un éclat d’obus lui a

creusé puis troué le dos. Nous sommes sans doute les premiers à le

découvrir, obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé

avant que d’autres le découvrent. On cherche sa plaque d’identité, elle

est collée dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom

écrit en lettres de sang.

Poterloo m’a laissé faire tout seul. Il est comme un somnambule. Il

regarde, regarde éperdûment, partout; il cherche à l’infini parmi ces

choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il cherche jusqu’à l’horizon

brumeux.

Puis il s’assoit sur une poutre qui est là, en travers, après avoir,

d’un coup de pied, fait sauter une casserole tordue posée sur la poutre.

Je m’assois à côté de lui. Il bruine légèrement. L’humidité du

brouillard se résout en gouttelettes, et met un léger vernis sur les

choses.

Il murmure:

--Ah zut!... zut!...

Il s’éponge le front: il lève sur moi des yeux de suppliant. Il essaye

de comprendre, d’embrasser cette destruction de tout ce coin du monde,

de s’assimiler ce deuil. Il bafouille des propos sans suite, des

interjections. Il ôte son vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis

il me dit, péniblement:

--Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux pas, tu peux pas...

Il souffle:

--Le Cabaret Rouge, où c’est qu’il y a c’te tête de Boche et, tout

autour, des fouillis d’ordures..., c’ t’espèce de cloaque, c’était...

sur le bord de la route, une maison en briques et deux bâtiments bas, à

côté... Combien de fois, mon vieux, à la place même où on s’est arrêté,

combien de fois, là, à la bonne femme qui rigolait sur le pas de sa

porte, j’ai dit au revoir en m’essuyant la bouche et en regardant du

côté de Souchez où je rentrais! Et après quelques pas, on se retournait

pour lui crier une blague! Oh! tu peux pas te figurer...

«Mais ça, alors, ça!...»

Il fait un geste circulaire pour me montrer toute cette absence qui

l’entoure...

--Faut pas rester ici trop longtemps, mon vieux. Le brouillard se lève,

tu sais.

Il se met debout avec un effort.

--Allons...

Le plus grave est à faire. Sa maison...

Il hésite, s’oriente, va...

--C’est là... Non, j’ai dépassé. C’est pas là. J’sais pas où c’est--où

c’que c’était. Ah! malheur, misère!

Il se tord les mains, en proie au désespoir, se tient difficilement

debout au milieu des plâtras et des madriers. A un moment, perdu dans

cette plaine encombrée, sans repères, il regarde en l’air pour chercher,

comme un enfant inconscient, comme un fou. Il cherche l’intimité de ses

chambres éparpillée dans l’espace infini, la forme et le demi-jour

intérieurs jetés au vent!

Après plusieurs va-et-vient, il s’arrête à un endroit, se recule un peu.

--C’était là. Y a pas d’erreur. Vois-tu: c’est c’te pierre-là qui m’fait

reconnaître. Il y avait un soupirail. On voit la trace d’une barre de

fer du soupirail avant qu’i’ se soit envolé.

Il renifle, pense, hochant lentement la tête sans pouvoir s’arrêter.

--C’est quand y a plus rien qu’on comprend bien qu’on était heureux. Ah!

était-on heureux!

Il vient à moi, rit nerveusement.

--C’est pas ordinaire, ça, hein? J’suis sûr que tu n’as jamais vu ça: ne

pas retrouver sa maison où on a toujours vécu d’puis toujours...

Il fait demi-tour, et c’est lui qui m’entraîne.

--Ben, fichons l’camp, puisqu’y a plus rien. Quand on regard’ra la place

des choses pendant une heure! Mettons-les, mon pauv’ vieux.

On s’en va. Nous sommes les deux vivants faisant tache dans ce lieu

illusoire et vaporeux, ce village qui jonche la terre, et sur lequel on

marche.

On remonte. Le temps s’éclaircit. La brume se dissipe très rapidement.

Mon camarade qui fait de grandes enjambées, en silence, le nez par

terre, me montre un champ:

--Le cimetière, dit-il. Il était là avant d’être partout, avant d’avoir

tout pris à n’en plus finir comme une maladie du monde.

A mi-côte, on avance plus lentement. Poterloo s’approche de moi.

--Tu vois, c’est trop, tout ça. C’est trop effacé, toute ma vie

jusqu’ici. J’ai peur, tellement c’est effacé.

--Voyons: ta femme est en bonne santé, tu le sais; ta petite fille

aussi.

Il prend une drôle de tête:

--Ma femme... J’vas t’dire une chose: ma femme...

--Eh bien?

--Eh bien, mon vieux, je l’ai r’vue.

--Tu l’as vue? Je croyais qu’elle était en pays envahi?

--Oui, elle est à Lens, chez mes parents. Eh bien, je l’ai vue... Ah! et

puis, après tout, zut!... Je vais tout te raconter! Eh bien, j’ai été à

Lens, il y a trois semaines. C’était le 11. Y a vingt jours, quoi.

Je le regarde, abasourdi... Mais il a bien l’air de dire la vérité. Il

bredouille, tout en marchant à côté de moi dans la clarté qui s’étend:

--On a dit, tu t’rappelles p’têt... Mais t’étais pas là, j’crois... On a

dit: faut renforcer le réseau de fils de fer en avant de la parallèle

Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On n’avait jamais pu le faire

jusqu’ici: dès qu’on sort de la tranchée, on est en vue sur la

descente, qui s’appelle d’un drôle de nom.

--Le toboggan.

--Oui, tout juste, et l’endroit est aussi difficile la nuit ou par la

brume, que par le plein jour, à cause des fusils braqués d’avance sur

des chevalets et des mitrailleuses qu’on pointe pendant le jour. Quand

i’s n’ voient pas, les Boches arrosent tout.

«On a pris les pionniers de la compagnie hors rang; mais y en a qui ont

filoché et on les a remplacés par quéqu’ poilus choisis dans les

compagnies. J’en ai été. Bon. On sort. Pas un seul coup de fusil! «Quoi

qu’ ça veut dire?», qu’on disait. Voilà-t-il pas qu’on voit un Boche,

deux Boches, dix Boches, qui sortent de terre--ces diables gris-là!--et

nous font des signes en criant: «Kamarad!» «Nous sommes des Alsaciens»

qu’i’ disent en continuant de sortir de leur Boyau International. «On

vous tirera pas dessus, qu’i’ disent. Ayez pas peur, les amis.

Laissez-nous seulement enterrer nos morts.» Et v’là qu’on travaille

chacun de son côté, et même qu’on parle ensemble, parce que c’étaient

des Alsaciens. En réalité, i’ disaient du mal de la guerre et de leurs

officiers. Not’ sergent savait bien qu’c’est défendu d’entrer en

conversation avec l’ennemi et même on nous a lu qu’il fallait causer

avec eux qu’à coups de flingue. Mais l’sergent s’disait que c’était une

occasion unique de renforcer les fils de fer, et pisqu’ils nous

laissaient travailler contre eux, y avait qu’à en profiter...

«Or, voilà un des Boches qui s’ met à dire: «Y aurait-i’ pas quelqu’un

d’entre vous qui soye des pays envahis et qui voudrait avoir des

nouvelles de sa famille?»

«Mon vieux, ça a été plus fort que moi. Sans savoir si c’était bien ou

mal, j’m’ai avancé, et j’ai dit: «Ben, y a moi.» Le Boche me pose des

questions. J’y réponds que ma femme est à Lens, chez ses parents, avec

la p’tite. I’m’demande où elle loge. J’y explique, et i’ dit qu’i voit

ça d’ici. «Ecoute, qu’i’ m’dit, j’vas y porter une lettre, et non

seul’ment une lettre, mais même la réponse j’te porterai.» Puis, tout

d’un coup, i’s’frappe son front, c’Boche, et i’ s’rapproche d’moi:

«Ecoute, mon vieux, bien mieux encore. Si tu veux faire c’que j’te dis,

tu la verras, ta femme, et aussi tes gosses, et tout, comme j’te vois.»

I’m’raconte que pour ça, y a qu’à aller avec lui, à telle heure, avec

une capote boche et un calot qu’i’ m’aura. I’m’mêlerait à la corvée de

charbon dans Lens; on irait jusqu’à chez nous. J’pourrais voir, à

condition de m’planquer et de n’pas m’faire voir, attendu qu’i’ répond

des hommes qui s’ront d’la corvée, mais qu’y a, dans la maison, des

sous-offs dont il n’répondait pas... Eh bien, mon vieux, j’ai accepté!

--C’était grave!

--Bien sûr oui, c’tait grave. Je m’suis décidé tout d’un coup, sans

réfléchir, sans vouloir réfléchir, vu qu’ j’étais ébloui à l’idée que

j’allais revoir mon monde, et si après j’étais fusillé, eh bien, tant

pis: donnant donnant. C’est l’offre de la loi et de la d’mande, comme

dit l’autre, pas?

«Mon vieux, ça n’a pas fait une arnicoche. L’seul avatar c’est qu’ils

ont eu du boulot à m’trouver un calot assez large, parce que, tu sais,

j’ai la tête très forte. Mais ça même ça s’est arrangé: on m’a déniché,

à la fin, une boîte à poux assez grande pour que ma tête puisse y

contenir. J’ai justement des bottes boches, celles à Caron, tu sais.

Alors, nous v’là partis dans les tranchées boches (même qu’elles sont

salement pareilles aux nôtres) avec ces espèces de camarades boches qui

m’ disaient en très bon français--comme c’ui que j’cause--de n’pas m’en

faire.

«Y a pas eu d’alerte, rien. Pour aller, ça a été. Tout s’est passé si en

douce et si simplement que je m’figurais pas qu’ j’étais un Boche à la

manque. On est arrivé à Lens à la nuit tombante. Je m’ rappelle avoir

passé devant la Perche et avoir pris la rue du Quatorze-Juillet.

J’voyais des gens de la ville qui naviguaient dans les rues comme dans

nos cantonnements. J’ les r’connaissais pas à cause du soir; eux non

plus, à cause du soir aussi, et aussi, à cause de l’énormité de la

chose... I’ f’sait noir à n’ pas pouvoir s’ mett’ l’ doigt dans l’œil

quand j’ suis arrivé dans l’ jardin d’ mes parents.

«Le cœur me battait; j’en étais tout tremblant des pieds à la tête comme

si je n’étais plus qu’une espèce de cœur. Et je me r’tenais pour ne pas

rigoler tout haut, et en français, encore, tellement j’étais heureux,

ému. Le kamarade me dit: «Tu vas passer une fois, puis une autre fois,

en regardant dans la porte et la fenêtre. Tu r’garderas sans en avoir

l’air... Méfie-toi...» Alors, je m’ ressaisis, j’avale mon émotion,

v’lan, d’un coup. C’était un chic type, ce bougre-là, parce qu’il

écopait salement si je m’ faisais poisser, hé?

«Tu sais, chez nous, comme tout partout dans le Pas-de-Calais, les

portes d’entrée des maisons sont divisées en deux: en bas, ça forme une

sorte de barrière jusqu’à mi-corps, et en haut ça forme comme qui dirait

volet. Comme ça, on peut fermer seulement la moitié d’en bas de la porte

et être à moitié chez soi.

«Le volet était ouvert, la chambre, qui est la salle à manger et aussi

la cuisine bien entendu, était éclairée, on entendait des voix.

«J’ai passé en tendant l’cou de côté. Il y avait, rosées, éclairées, des

têtes d’hommes et de femmes autour de la table ronde et de la lampe. Mes

yeux se sont jetés sur elle, sur Clotilde. Je l’ai bien vue. Elle était

assise entre deux types, des sous-offs, je crois, qui lui parlaient. Et

quoi qu’elle faisait? Rien; elle souriait, en penchant gentiment sa

figure entourée d’un léger petit cadre de cheveux blonds où la lampe

mettait de la dorure.

«Elle souriait. Elle était contente. Elle avait l’air d’être bien, à

côté de cette gradaille boche, de cette lampe et de ce feu qui me

soufflait une tiédeur que je reconnaissais. J’ai passé, puis je me suis

r’tourné, et j’ai repassé. Je l’ai revue, toujours avec son sourire.

Pas un sourire forcé, pas un sourire qui paye, non, un vrai sourire qui

venait d’elle, et qu’elle donnait. Et pendant l’ temps d’éclair que j’ai

passé dans les deux sens, j’ai pu voir aussi ma gosse qui tendait les

mains vers un gros bonhomme galonné et essayait de lui monter sur les

genoux, et puis, à côté, qui donc ça que j’reconnaissais? C’était

Madeleine Vandaërt, la femme de Vandaërt, mon copain de la 19e, qui a

été tué à la Marne, à Montyon.

«Elle le savait qu’il avait été tué, puisqu’elle était en deuil. Et

elle, elle rigolait, elle riait carrément, j’ te l’ dis... et elle

regardait l’un et l’autre avec un air de dire: «Comme j’ suis bien ici!»

«Ah! mon vieux, j’ suis sorti d’ là et j’ai buté dans les kamarades qui

attendaient pour me ram’ner. Comment je suis revenu, je pourrais pas le

dire. J’étais assommé. J’suis marché en trébuchant comme un maudit.

I’n’aurait pas fallu m’emmerder, à ce moment-là! J’aurais gueulé tout

haut; j’aurais fait un escandale pour me faire tuer et qu’ce soye fini

de cette sale vie!

«Tu saisis? Elle souriait, ma femme, ma Clotilde, ce jour-là de la

guerre! Alors quoi? Il suffit qu’on soit pas là pendant un temps pour

qu’on ne compte plus? Tu fous le camp de chez toi pour aller à la

guerre, et tout a l’air cassé; et pendant que tu l’crois, on se fait à

ton absence, et peu à peu tu deviens comme si tu n’étais pas, vu qu’on

s’passe de toi pour être heureuse comme avant et pour sourire. Ah! bon

sang! Je ne parle pas de l’autre garce qui riait, mais ma Clotilde, à

moi, qui, à ce moment-là que j’ai vu par hasard, à c’ moment-là, qu’on

dise ce qu’on voudra, se fichait pas mal de moi!

«Et encore si elle avait été avec des amis, des parents; mais non,

justement avec des sous-offs boches! Dis-moi, y avait-il pas de quoi

sauter dans la chambre, lui foutre une paire de gifles et tordre le cou

à c’ t’aut’ poule en deuil!

«Oui, oui, j’ai pensé à l’faire. J’ sais bien que j’allais fort...

J’étais emballé, quoi.

«Note que j’veux pas en dire plus que je ne dis. C’est une bonne fille,

Clotilde. J’la connais et j’ai confiance en elle: pas d’erreur, tu sais:

si j’étais bousillé, elle pleurerait toutes les larmes de son corps pour

commencer. Elle me croit vivant, j’ l’accorde, mais s’agit pas d’ ça.

Elle ne peut pas s’empêcher d’être bien, et satisfaite, et de

s’épanouir, dès lors qu’elle a un bon feu, une bonne lampe et de la

compagnie, que j’y soye ou que j’y soye pas...»

J’entraînai Poterloo.

--Tu exagères, mon vieux. Tu te fais des idées absurdes, voyons...

On avait marché tout doucement. On était encore au bas de la côte. Le

brouillard s’argentait avant de s’en aller tout à fait. Il allait y

avoir du soleil. Il y avait du soleil.

* * * * *

Poterloo regarda et dit:

--On va faire le tour par la route de Carency et remonter par derrière.

Nous obliquâmes dans les champs. Au bout de quelques instants, il me

dit:

--J’exagère, tu crois? Tu dis que j’exagère?

Il réfléchit:

--Ah!

Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui ne l’avait pas beaucoup

quitté ce matin-là:

--Mais enfin! Tout d’même, y a un fait...

Nous grimpâmes la pente. Le froid s’était changé en tiédeur. Arrivés à

une plate-forme de terrain:

--Asseyons-nous encore un petit coup avant de rentrer, proposa-t-il.

Il s’assit, lourd d’un monde de réflexions qui s’enchevêtraient. Son

front se plissait. Puis il se tourna vers moi d’un air embarrassé, comme

s’il avait un service à me demander.

--Dis donc, vieux, je m’demande si j’ai raison.

Mais après m’avoir regardé, il regardait les choses comme s’il voulait

les consulter plus que moi.

Une transformation se faisait dans le ciel et sur la terre. Le

brouillard n’était presque plus qu’un rêve. Les distances se

dévoilaient. La plaine étroite, morne, grise, s’agrandissait, chassait

ses ombres et se colorait. La clarté la couvrait peu à peu, de l’est à

l’ouest, comme deux ailes.

Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu Souchez entre les arbres. A la

faveur de la distance et de la lumière, la petite localité se

reconstituait aux yeux, neuve de soleil!

--Est-ce que j’ai raison? répéta Poterloo, plus vacillant, plus

incertain.

Avant que j’aie pu parler, il se répondit à lui-même, d’abord presque à

voix basse, dans la lumière:

--Elle est toute jeune, tu sais; ça a vingt-six ans. Elle ne peut pas

r’tenir sa jeunesse; ça lui sort de partout et, quand elle se repose à

la lampe et au chaud, elle est bien obligée de sourire; et, même si elle

riait aux éclats, ce serait tout bonnement sa jeunesse qui lui

chant’rait dans la gorge. C’est point à cause des autres, à vrai dire,

c’est à cause d’elle. C’est la vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà

tout. C’est pas d’sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu’elle meure?

Alors, qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse? Qu’elle pleure, rapport à

moi et aux Boches, tout le long du jour? Qu’elle rouspète? On peut pas

pleurer tout le temps ni rouspéter pendant dix-huit mois. C’est pas

vrai. Il y a trop longtemps, que j’te dis. Tout est là.

Il se tait pour regarder le panorama de Notre-Dame-de-Lorette,

maintenant tout illuminé.

--C’est kif-kif la gosse qui, quand elle se trouva à côté d’un bonhomme

qui ne parle pas de l’envoyer baller, finit par chercher à lui monter

sur les genoux. Elle aimerait p’t’êt’ mieux que ce soit son oncle ou un

ami de son père--p’têt’--mais elle essaie tout de même auprès de celui

qui est seul à être toujours là, même si c’est un gros cochon à

lunettes.

«Ah! s’écrie-t-il en se levant, et en venant gesticuler devant moi, on

pourrait m’répondre une bonne chose: si je revenais pas de la guerre,

j’dirais: «Mon vieux, t’es fichu, plus de Clotilde, plus d’amour! Tu vas

être remplacé un jour ou l’autre dans son cœur. Y a pas à tourner: ton

souvenir, le portrait de toi qu’elle porte en elle, il va s’effacer peu

à peu et un autre se mettra dessus et elle recommencera une autre vie.»

Ah! si j’rev’nais pas!»

Il a un bon rire.

--Mais j’ai bien l’intention de revenir! Ah! ça oui, faut être là. Sans

ça!... Faut être là, vois-tu, reprend-il plus grave. Sans ça, si tu n’es

pas là, même si tu as affaire à des saints ou à des anges, tu finiras

par avoir tort. C’est la vie. Mais j’suis là.

Il rit.

--J’suis même un peu là, comme on dit!

Je me lève aussi et lui frappe sur l’épaule.

--Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça finira.

Il se frotte les mains. Il ne s’arrête plus de parler.

--Oui, bon sang, tout ça finira. T’en fais pas.

«Oh! je sais bien qu’il y aura du boulot pour que ça finisse, et plus

encore après. Faudra bosser. Et j’dis pas seulement bosser avec les

bras.

«Faudra tout r’faire. Eh bien, on refera. La maison? Partie. Le jardin?

Plus nulle part. Eh bien, on refera la maison. On refera le jardin.

Moins y aura et plus on refera. Après tout, c’est la vie, et on est fait

pour refaire, pas? On r’fera aussi la vie ensemble et le bonheur; on

refera les jours, on refera les nuits.

«Et les autres aussi. Ils referont leur monde. Veux-tu que je te dise?

Ça sera peut-être moins long qu’on croit...

«Tiens, j’vois très bien Madeleine Vandaërt épousant un autre gars. Elle

est veuve; mais, mon vieux, y a dix-huit mois qu’elle est veuve.

Crois-tu qu’ c’est pas une tranche, ça, dix-huit mois? On n’porte même

plus l’deuil, j’crois, autour de c’ t’ temps-là! On ne fait pas

attention à ça quand on dit: «C’est une garce! et quand on voudrait, en

somme, qu’elle se suicide! Mais, mon vieux, on oublie, on est forcé

d’oublier. C’est pas les autres qui font ça; c’est même pas nous-mêmes;

c’est l’oubli, voilà. Je la retrouve tout d’un coup et de la voir

rigoler ça m’a chamboulé, tout comme si son mari venait d’être tué

d’hier--c’est humain--mais quoi! Y a une paye qu’il est clamsé, le pauv’

gars. Y a longtemps; y a trop longtemps. On n’est plus les mêmes. Mais,

attention, faut r’venir, faut être là! On y sera et on s’occupera de

redevenir!»

En chemin, il me regarde, cligne de l’œil et, ragaillardi d’avoir trouvé

une idée où appuyer ses idées:

--J’vois ça d’ici, après la guerre, tous ceux de Souchez se remettant au

travail et à la vie... Quelle affaire! Tiens, le père Ponce, mon vieux,

ce numéro-là! Il était si tellement méticuleux que tu l’voyais balayer

l’herbe de son jardin avec un balai d’ crin, ou, à genoux sur sa

pelouse, couper le gazon avec une paire d’ ciseaux. Eh bien, il s’paiera

ça encore! Et Mme Imaginaire, celle qu’habitait une des dernières

maisons du côté du château de Carleul, une forte femme qu’avait l’air de

rouler par terre comme si elle avait eu des roulettes sous le gros rond

de ses jupes. Elle pondait un enfant tous les ans. Réglé, recta: une

vraie mitrailleuse à gosses! Eh bien a r’prendra c’t’ occupation à tour

d’bras.

Il s’arrête, réfléchit, sourit à peine, presque en lui-même:

--...Tiens, j’vais t’dire, j’ai r’marqué... Ça n’a pas grande

importance, ça, insiste-t-il, comme gêné subitement par la petitesse de

cette parenthèse--mais j’ai r’marqué (on r’marque ça d’un coup d’œil en

r’marquant aut’ chose), que c’était plus propre chez nous que d’ mon

temps...

On rencontre par terre de petits rails qui rampent perdus dans le foin

séché sur pied. Poterloo me montre, de sa botte, ce bout de voie

abandonné, et sourit:

--Ça, c’est notre chemin de fer. C’est un tortillard, qu’on appelle. Ça

doit vouloir dire «qui se grouille pas». I’ n’allait pas vite! Un

escargot y aurait tenu le pied! On le refera. Mais il n’ira pas plus

vite, certainement. Ça lui est défendu!

Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il se retourna et jeta un

dernier coup d’œil sur les lieux massacrés que nous venions de visiter.

Plus encore que tout à l’heure, la distance recréait le village à

travers les restes d’arbres qui, diminués et rognés, semblaient de

jeunes pousses. Mieux encore que tout à l’heure, le beau temps disposait

sur ce groupement blanc et rose de matériaux une apparence de vie et

même un semblant de pensée. Les pierres subissaient la transfiguration

du renouveau. La beauté des rayons annonçait ce qui serait, et montrait

l’avenir. La figure du soldat qui contemplait cela s’éclairait aussi

d’un reflet de résurrection. Le printemps et l’espoir y déteignaient en

sourire; et ses joues roses, ses yeux bleus si clairs et ses sourcils

jaune d’or avaient l’air peints de frais.

* * * * *

On descend dans le boyau. Le soleil y donne. Le boyau est blond, sec et

sonore. J’admire sa belle profondeur géométrique, ses parois lisses

polies par la pelle, et j’éprouve de la joie à entendre le bruit franc

et net que font nos semelles sur le fond de terre dure ou sur les

caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à bout et formant plancher.

Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu’il est neuf heures; et elle

me montre aussi un cadran délicatement colorié où se reflète un ciel

bleu et rose, et la fine découpure des arbustes qui sont plantés là,

au-dessus des bords de la tranchée.

Et Poterloo et moi nous nous regardons également, avec une sorte de joie

confuse; on est content de se voir, comme si on se revoyait! Il me

parle, et moi qui suis bien habitué pourtant à son accent du Nord qui

chante, je découvre qu’il chante.

Nous avons eu de mauvais jours, des nuits tragiques, dans le froid, dans

l’eau et la boue. Maintenant, bien que ce soit encore l’hiver, une

première belle matinée nous apprend et nous convainc qu’il va y avoir

bientôt, encore une fois, le printemps. Déjà le haut de la tranchée

s’est orné d’herbe vert tendre et il y a, dans les frissons nouveau-nés

de cette herbe, des fleurs qui s’éveillent. C’en sera fini des jours

rapetissés et étroits. Le printemps vient d’en haut et d’en bas. Nous

respirons à cœur joie, nous sommes soulevés.

Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre aussi finira, que diable!

Et elle finira sans doute dans cette belle saison qui vient et qui déjà

nous éclaire et commence à nous caresser avec sa brise.

Un sifflement. Tiens, une balle perdue.

Une balle? Allons donc! C’est un merle!

C’est drôle comme c’était pareil... Les merles, les oiseaux qui crient

doucement, la campagne, les cérémonies des saisons, l’intimité des

chambres, habillées de lumière... Oh! la guerre va finir, on va revoir à

jamais les siens: la femme, les enfants, ou celle qui est à la fois la

femme et l’enfant, et on leur sourit dans cet éclat jeune qui, déjà,

nous réunit.

* * * * *

...A la fourche des deux boyaux, sur le champ, au bord, voici comme un

portique. Ce sont deux poteaux appuyés l’un sur l’autre avec, entre eux,

un enchevêtrement de fils électriques qui pendent comme des lianes. Cela

fait bien. On dirait un arrangement, un décor de théâtre. Une mince

plante grimpante enlace l’un des poteaux et, en la suivant des yeux, on

voit qu’elle a déjà osé aller de l’un à l’autre.

* * * * *

Bientôt, à longer ce boyau dont le flanc herbeux frissonne comme les

flancs d’un beau cheval vivant, nous aboutissons dans notre tranchée de

la route de Béthune.

Voici notre emplacement. Les camarades sont là, groupés. Ils mangent,

jouissent de la bonne température.

Le repas fini, on nettoie les gamelles ou les assiettes en aluminium

avec un bout de pain...

--Tiens, y a plus de soleil!

C’est vrai. Un nuage s’étend et l’a caché.

--I’ va même flotter, mes petits gars, dit Lamuse.

--Voilà bien notre veine! Justement pour le départ!

--Sacré pays, milédi! dit Fouillade.

Le fait est que ce climat du Nord ne vaut pas grand’chose. Ça bruine, ça

brouillasse, ça fume, ça pleut. Et, quand il y a du soleil, le soleil

s’éteint vite au milieu de ce grand ciel humide.

Nos quatre jours de tranchées sont finis. La relève aura lieu à la

tombée du soir. On se prépare lentement au départ. On remplit et on

range le sac, les musettes. On donne un coup au fusil et on l’enveloppe.

Il est déjà quatre heures. La brune tombe vite. On devient indistincts

les uns aux autres.

--Bon sang, la voici, la pluie!

Quelques gouttes. Puis c’est l’averse. Oh! là là là! On ajuste des

capuchons, des toiles de tente. On rentre dans l’abri en pataugeant et

en se mettant de la boue aux genoux, aux mains et aux coudes, car le

fond de la tranchée commence à être gluant. Dans la guitoune, on a à

peine le temps d’allumer une bougie posée sur un bout de pierre, et de

grelotter autour.

--Allons, en route!

On se hisse dans l’ombre mouillée et venteuse du dehors. J’entrevois la

puissante carrure de Poterloo: Nous sommes toujours à côté l’un de

l’autre dans le rang. Je lui crie quand on se met en marche:

--Tu es là, mon vieux?

--Oui, d’vant toi, me crie-t-il en se retournant.

Il reçoit dans ce mouvement une gifle de vent et de pluie, mais il rit.

Il a toujours sa bonne figure heureuse de ce matin. Ce n’est pas une

averse qui lui ôtera le contentement qu’il emporte dans son cœur ferme

et solide et ce n’est pas une maussade soirée qui éteindra le soleil que

j’ai vu, il y a quelques heures, entrer dans sa pensée.

On marche. On se bouscule. On fait quelques faux pas... La pluie ne

cesse pas et l’eau ruisselle dans le fond de la tranchée. Les

caillebotis branlent sur le sol devenu mou: quelques-uns penchent à

droite ou à gauche et on y glisse. Et puis, dans le noir, on ne les voit

pas, et il arrive qu’aux tournants on met le pied à côté, dans les trous

d’eau.

Je ne perds pas des yeux dans le gris de la nuit le poli ardoisé du

casque de Poterloo, ruisselant comme un toit sous l’averse, et son large

dos garni d’un carré de toile cirée qui miroite. Je lui emboîte le pas

et, de temps en temps, je l’interpelle et il me répond--toujours de

bonne humeur, toujours calme et fort.

Quand il n’y a plus de caillebotis, on piétine dans la boue épaisse. Il

fait noir, maintenant. On s’arrête brusquement, et je suis jeté sur

Poterloo. On entend, en avant, une invective demi-furieuse:

--Ben quoi, vas-tu avancer? On va être coupés!

--J’ peux pas décoller mes reposoirs! répond une voix piteuse.

L’enlisé arrive enfin à se dégager, et il nous faut courir pour

rattraper le reste de la compagnie. On commence à haleter et à geindre

et à pester contre ceux qui sont en tête. On pose les pieds au petit

bonheur: on fait des faux pas, on se retient aux parois, et on a les

mains enduites de boue. La marche devient une débandade pleine de bruit

de ferraille et de jurons.

La pluie redouble. Second arrêt subit. Il y en a un qui est tombé!

Brouhaha.

Il se relève. On repart. Je m’évertue à suivre de tout près le casque de

Poterloo, qui luit faiblement dans la nuit devant mes yeux, et je lui

crie de temps en temps:

--Ça va?

--Oui, oui, ça va, me répond-il, en reniflant et en soufflant, mais de

sa voix toujours sonore et chantante.

Le sac tire et fait mal aux épaules, secoué dans cette course houleuse

sous l’assaut des éléments. La tranchée est bouchée par un éboulement

frais dans lequel on s’enfonce... On est obligé d’arracher ses pieds de

la terre molle et adhérente, en les levant très haut à chaque pas. Puis,

ce passage laborieusement franchi, on redégringole tout de suite dans le

ruisseau glissant. Les souliers ont tracé au fond deux ornières étroites

où le pied se prend comme dans un rail, ou bien il y a des flaques où il

entre à grand floc. Il faut, à un endroit, se baisser très bas pour

passer au-dessous du pont massif et gluant qui franchit le boyau, et ce

n’est pas sans peine qu’on y arrive. On est forcé de s’agenouiller dans

la boue, de s’écraser par terre et de ramper à quatre pattes pendant

quelques pas. Un peu plus loin, il nous faut évoluer en empoignant un

piquet que le détrempage du sol a fait pencher de travers juste au

milieu du passage.

On parvient à un carrefour.

--Allons, en avant! maniez-vous, les gars! dit l’adjudant, qui s’est

plaqué dans une encoignure pour nous laisser passer et nous parler.

L’endroit n’est pas bon.

--On est éreinté, meugle une voix si enrouée et si haletante que je ne

reconnais pas le parleur.

--Zut! j’en ai marre, j’ reste là, gémit un autre à bout de souffle et

de force.

--Que voulez-vous que j’y fasse? répond l’adjudant, c’est pas d’ ma

faute, hé? Allons, grouillez-vous, l’endroit est mauvais. Il a été

marmité à la dernière relève!

On va au milieu de la tempête d’eau et de vent. Il semble qu’on

descende, qu’on descende, dans un trou. On glisse, on tombe et on bute

contre la paroi de la tranchée, puis, avec un grand coup de coude sur

cette paroi, on se rejette debout. Notre marche est une espèce de longue

chute où l’on se retient comme on peut et où on peut. Il s’agit de

trébucher devant soi et le plus droit possible.

Où sommes-nous? Je lève la tête, malgré les vagues de pluie, hors de ce

gouffre où nous nous débattons. Sur le fond à peine distinct du ciel

couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et voici tout d’un coup

apparaître à mes yeux, dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre

faite de deux poteaux noirs penchés l’un sur l’autre, au milieu desquels

pend comme une chevelure arrachée. C’est le portique.

--En avant! En avant!

Je baisse la tête et je ne vois plus rien; mais j’entends à nouveau les

semelles entrer dans la vase et en sortir, le cliquetis des fourreaux de

baïonnettes, les exclamations sourdes et le halètement précipité des

poitrines.

Encore une fois, remous violent. On stoppe brusquement et comme tout à

l’heure je suis jeté sur Poterloo et m’appuie sur son dos, son dos fort,

solide, comme un colonne d’arbre, comme la santé et l’espoir. Il me

crie:

--Courage, vieux, on arrive!

On s’immobilise. Il faut reculer... Nom de Dieu!... Non, on avance à

nouveau!...

Tout à coup, une explosion formidable tombe sur nous. Je tremble

jusqu’au crâne, une résonance métallique m’emplit la tête, une odeur

brûlante de soufre me pénètre les narines et me suffoque. La terre s’est

ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté de côté, plié, étouffé et

aveuglé à demi dans cet éclair et ce tonnerre... Je me souviens bien

pourtant: pendant cette seconde où, instinctivement, je cherchais,

éperdu, hagard, mon frère d’armes, j’ai vu son corps monter, debout,

noir, les deux bras étendus de toute leur envergure, et une flamme à la

place de la tête!

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 18 / 31 题