_LE CHIEN_
Il faisait un temps épouvantable. L’eau et le vent assaillaient les
passants, criblaient, inondaient et soulevaient les chemins.
De retour de corvée, je regagnais notre cantonnement, à l’extrémité du
village. A travers la pluie épaisse, le paysage de ce matin-là était
jaune sale, le ciel tout noir--couvert d’ardoises. L’averse fouettait
l’abreuvoir avec ses verges. Le long des murs, des formes se
rapetissaient et filaient, pliées, honteuses, en barbotant.
Malgré la pluie, la basse température et le vent aigu, un attroupement
s’agglomérait devant la poterne de la ferme où nous logions. Les hommes
serrés là, dos à dos, formaient, de loin, comme une vaste éponge
grouillante. Ceux qui voyaient, par-dessus les épaules et entre les
têtes, écarquillaient les yeux et disaient:
--Il en a du fusil, le gars!
--Pour n’avoir pas les grolles, i’ n’a point les grolles!
Puis les curieux s’éparpillèrent, le nez rouge et la face trempée, dans
l’averse qui cinglait et la bise qui pinçait, et, laissant retomber
leurs mains qu’ils avaient levées au ciel d’étonnement, ils les
enfonçaient dans leurs poches.
Au centre, demeura, strié de pluie, le sujet du rassemblement:
Fouillade, le torse nu, qui se lavait à grande eau.
Maigre comme un insecte, agitant de longs bras minces, frénétique et
tumultueux, il se savonnait et s’aspergeait la tête, le cou et la
poitrine jusqu’au grillage proéminent de ses côtes. Sur sa joue creusée
en entonnoir l’énergique opération avait étalé une floconneuse barbe de
neige, et elle accumulait sur le sommet de son crâne une visqueuse
toison que la pluie perforait de petits trous.
Le patient utilisait, en guise de baquet, trois gamelles qu’il avait
remplies d’eau trouvée on ne savait où dans ce village où il n’y en
avait pas, et, comme il n’existait nulle part, dans l’universel
ruissellement céleste et terrestre, de place propre pour poser quoi que
ce fût, il fourrait, après usage, sa serviette dans la ceinture de son
pantalon, et mettait, chaque fois qu’il s’en était servi, son savon dans
sa poche.
Ceux qui étaient encore là admiraient cette gesticulation épique au sein
des intempéries, et répétaient en hochant la tête:
--C’est une maladie de propreté qu’il a.
--Tu sais qu’i’ va avoir une citation, qu’on dit, pour l’affaire du trou
d’obus avec Volpatte.
--Ben, mon vieux cochon, les a pas volées, ses citations!
Et on mêlait, sans bien s’en rendre compte, les deux exploits, celui de
la tranchée et celui-là, et on le regardait comme le héros du jour,
tandis qu’il soufflait, reniflait, haletait, rauquait, crachait,
essayait de s’essuyer sous la douche aérienne, par coups rapides et
comme par surprise, puis, enfin, se rhabillait.
* * * * *
Une fois lavé, il a froid.
Il tourne sur place et se poste, debout, à l’entrée de la grange où
l’on gîte. La bise glaciale tache et placarde la peau de sa longue face
creuse et basanée, tire des larmes de ses yeux et les éparpille sur ses
joues grillées jadis par le mistral; et son nez aussi pleure et
pleuvote.
Vaincu par la morsure continue du vent qui l’attrape aux oreilles,
malgré son cache-nez noué autour de sa tête, et aux mollets malgré les
bandes jaunes dont ses jambes de coq sont écaillées, il rentre dans la
grange, mais il en ressort aussitôt, en roulant des yeux féroces et en
murmurant: «Pute de moine!» et: «Voleur!» avec l’accent qui éclôt aux
gosiers à mille kilomètres d’ici, dans le coin de terre d’où la guerre
l’exila.
Et il reste debout, dehors, dépaysé plus qu’il ne le fut jamais dans ce
décor septentrional. Et le vent vient, se glisse en lui, et revient,
avec de brusques mouvements, secouer et malmener ses formes décharnées
et légères d’épouvantail.
C’est qu’elle est quasi inhabitable--coquine de Dious!--la grange qu’on
nous a assignée pour vivre pendant cette période de repos. Cet asile
s’enfonce, ténébreux, suintant et étroit comme un puits. Toute une
moitié en est inondée--on y voit surnager des rats--et les hommes sont
massés dans l’autre moitié. Les murs, faits de lattes agglutinées par de
la boue séchée, sont cassés, fendus, percés, sur tout le pourtour, et
largement troués dans le haut. On a bouché tant bien que mal, la nuit où
l’on est arrivé--jusqu’au matin--les lézardes qui sont à portée de la
main, en y fourrant des branches feuillues et des claies. Mais les
ouvertures du haut et du toit sont toujours béantes. Alors qu’un faible
jour impuissant y demeure suspendu, le vent, au contraire, s’y
engouffre, s’y aspire de tous côtés, de toute sa force, et l’escouade
subit la poussée d’un éternel courant d’air.
Et quand on est là, on demeure planté debout, dans cette pénombre
bouleversée, à tâtonner, à grelotter et à geindre.
Fouillade, qui est rentré encore une fois, aiguillonné par le froid,
regrette de s’être lavé. Il a mal aux reins et dans le côté, il voudrait
faire quelque chose, mais quoi?
S’asseoir? Impossible. C’est trop sale, là-dedans: la terre et les pavés
sont enduits de boue, et la paille disposée pour le couchage est tout
humide à cause de l’eau qui s’y infiltre et des pieds qui s’y
décrottent. De plus, si l’on s’assoit, on gèle, et si on s’étend sur la
paille, on est incommodé par l’odeur du fumier et égorgé par les
émanations ammoniacales... Fouillade se contente de regarder sa place en
bâillant à décrocher sa longue mâchoire qu’allonge une barbiche où l’on
verrait des poils blancs si le jour était vraiment le jour.
--Les autres copains et poteaux, dit Marthereau, faut pas croire qu’i’
soyent mieux ni plus bien que nous. Après la soupe, j’ai été voir un
gibier à la onzième, dans la ferme, près de l’infirmerie. Il faut
enjamber de l’autre côté d’un mur par une échelle trop courte--tu parles
d’un coup de ciseaux, remarque Marthereau qui est court sur pattes--et
une fois qu’t’es dans c’ poulailler et c’clapier, t’es bousculé et pigné
par tout un chacun et tu gênes tout un chacun. Tu sais pas où mett’ tes
pommes. J’suis filé de là en ripant.
--J’ai voulu, moi, dit Cocon, quand on a été quitte de becqueter, entrer
chez l’forgeron pomper quelque chose de chaud, en l’achetant. Hier, i’
vendais du jus, mais des cognes sont passés là ce matin: le bonhomme a
la tremblote et il a fermé sa porte à clef.
Fouillade les a vus rentrer la tête basse et venir s’échouer au pied de
leur litière.
Lamuse a essayé de nettoyer son fusil. Mais on ne peut pas nettoyer son
fusil ici, même en s’installant par terre, près de la porte, même en
soulevant la toile de tente mouillée, dure et glacée, qui pend devant
comme une stalactite: il fait trop sombre.
--Et pis, ma vieille, si tu laisses tomber une vis, tu peux t’ mettre
la corde pour la retrouver, surtout qu’on est bête de ses pattes quand
on a froid.
--Moi, j’aurais des choses à coudre, mais, salut!
Reste une alternative: s’étendre sur la paille, en s’enveloppant la tête
dans un mouchoir ou une serviette pour s’isoler de la puanteur agressive
qu’exhale la fermentation de la paille, et dormir. Fouillade qui n’est,
aujourd’hui, ni de corvée, ni de garde, et est maître de tout son temps,
s’y décide. Il allume une bougie pour chercher dans ses affaires, dévide
le boyau d’un cache-nez, et on voit ses formes étiques, découpées en
noir, qui se plient et se déplient.
--Aux patates, là-dedans, mes petits agneaux! brame à la porte, dans une
forme encapuchonnée, une voix sonore.
C’est le sergent Henriot. Il est bonhomme et malin, et tout en
plaisantant avec une grossièreté sympathique, il surveille l’évacuation
du cantonnement à cette fin que personne ne tire au flanc. Dehors, dans
la pluie infinie, sur la route coulante, s’égrène la deuxième section,
racolée, elle aussi, et poussée au travail par l’adjudant. Les deux
sections se mêlent. On grimpe la rue, on gravit le monticule de terre
glaise où fume la cuisine roulante.
--Allons, mes enfants, jetons-en un coup, c’est pas long quand tout le
monde s’y met... Allons, qu’est-ce t’as à rouspéter, encore, toi? Ça
sert à rien.
Vingt minutes après, on rentre au trot. Dans la grange, on ne touche
plus en tâtonnant que des choses et des formes trempées, humides et
frigides, et une âcre senteur de bête mouillée s’ajoute aux exhalaisons
du purin que renferment nos lits.
On se rassemble, debout, autour des madriers qui soutiennent la grange,
et autour des filets d’eau qui tombent verticalement des trous du
toit--vagues colonnes au vague piédestal d’éclaboussements.
--Les voilà! crie-t-on.
Deux masses, successivement, bouchent la porte, saturées d’eau et qui
s’égouttent: Lamuse et Barque sont allés à la recherche d’un brasero.
Ils reviennent de cette expédition, complètement bredouilles, hargneux
et farouches: «Pas l’ombre d’un fourneau. D’ailleurs ni bois ni charbon,
même en se ruinant pour.»
Impossible d’avoir du feu.
--La commande, elle est loupée, et là où j’ai pas réussi, personne
réussira, dit Barque avec un orgueil que cent exploits justifient.
On reste immobile, on se déplace lentement, dans le peu d’espace qu’on
a, assombris par tant de misère.
--A qui c’ journal?
--Ch’est à mi, dit Bécuwe.
--Qu’est-c’ qui chante? Ah, zut, on peut pas lire dans c’te nuit!
--I’s disent comme cha, qu’à ch’ t’heure, on a fait tout ch’ qu’i
fallait pour l’ soldats, et les récaufir dans s’tranchées. I’s ont toudi
ch’qu’i leur faut, et d’lainages, et d’ kemises, d’ fourneaux, d’ brasos
et d’ carbon à pleins tubins. Et qu’ ch’est comme cha dans l’tranchées
d’première ligne.
--Ah! tonnerre de Dieu! ronchonnent quelques-uns des pauvres prisonniers
de la grange, et ils montrent le poing au vide du dehors et au papier du
journal.
* * * * *
Mais Fouillade se désintéresse de ce qu’on dit. Il a plié dans l’ombre
sa grande carcasse de don Quichotte bleuâtre et tendu son cou sec tressé
de cordes à violon. Quelque chose est là, par terre, qui l’attire.
C’est Labri, le chien de l’autre escouade.
Labri, vague berger mâtiné à queue coupée, est couché en rond sur une
toute petite litière de poussière de paille.
Il le regarde et Labri le regarde.
Bécuwe s’approche et, avec son accent chantant des environs de Lille:
--Il minge pas s’pâtée. Il va pas, ch’tiot kien. Eh! Labri, qu’ch’qu’to
as? V’là tin pain, tin viande. R’vêt’ cha. Cha est bon, deslo qu’est
dans t’tubin... I’ s’ennuie, i’ souffre. Un d’ch’matin, on l’r’trouvera,
ilo, crévé.
Labri n’est pas heureux. Le soldat à qui il est confié est dur pour lui
et le malmène volontiers, et, par ailleurs, ne s’en préoccupe guère.
L’animal est attaché toute la journée. Il a froid, il est mal, il est
abandonné. Il ne vit pas sa vie. Il a, de temps en temps, des espoirs de
sortie en voyant qu’on s’agite autour de lui, il se lève en s’étirant et
ébauche un frétillement de queue. Mais c’est une illusion, et il se
recouche, en regardant exprès à côté de sa gamelle presque pleine.
Il s’ennuie, il se dégoûte de l’existence. Même s’il évite la balle ou
l’éclat auquel il est tout aussi exposé que nous, il finira par mourir
ici.
Fouillade étend sa maigre main sur la tête du chien; celui-ci le
dévisage à nouveau. Leurs deux regards sont pareils, avec cette
différence que l’un vient d’en haut et l’autre d’en bas.
* * * * *
Fouillade s’est assis tout de même--tant pis!--dans un coin, les mains
protégées par les plis de sa capote, ses longues jambes refermées comme
un lit pliant.
Il songe, les yeux clos sous ses paupières bleutées. Il revoit. C’est un
de ces moments où le pays dont on est séparé prend, dans le lointain,
des douceurs de créature. L’Hérault parfumé et coloré, les rues de
Cette. Il voit si bien, de si près, qu’il entend le bruit des péniches
du Canal du Midi et des déchargements des docks, et que ces bruits
familiers l’appellent distinctement.
En haut du chemin qui sent le thym et l’immortelle si fort que cette
odeur vient dans la bouche et est presque un goût, au milieu du soleil,
dans une bonne brise toute parfumée et chauffée, qui n’est que le coup
d’aile des rayons, sur le mont Saint-Clair, fleurit et verdoie la
baraquette des siens. De là, on voit en même temps, se rejoignant,
l’étang de Thau, qui est vert bouteille, et la mer Méditerranée, qui est
bleu ciel, et on aperçoit aussi quelquefois, au fond du ciel indigo, le
fantôme découpé des Pyrénées.
C’est là qu’il est né, qu’il a grandi, heureux, libre. Il jouait, sur la
terre dorée et rousse, et même il jouait au soldat. L’ardeur de manier
un sabre de bois animait ses joues rondes qui sont maintenant ravinées
et comme cicatrisées... Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche
la tête, et s’adonne au regret du temps où il avait un sentiment pur,
exalté, ensoleillé, de la guerre et de la gloire.
L’homme met sa main devant ses yeux, pour retenir la vision intérieure.
Maintenant, c’est autre chose.
C’est là-haut, au même endroit, que, plus tard, il a connu Clémence. La
première fois, elle passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses
bras une javelle de paille et elle lui est apparue si blonde qu’à côté
de sa tête la paille avait l’air châtain. La seconde fois, elle était
accompagnée d’une amie. Elles s’étaient arrêtées toutes les deux pour
l’observer. Il les entendit chuchoter et se tourna vers elles. Se voyant
découvertes, les deux jeunes filles se sauvèrent en froufroutant, avec
un rire de perdrix.
Et c’est là aussi, qu’ils ont tous les deux, ensuite, établi leur
maison. Sur le devant court une vigne qu’il soigne en chapeau de paille,
quelle que soit la saison. A l’entrée du jardin se tient le rosier qu’il
connaît bien et qui ne se sert de ses épines que pour essayer de le
retenir un peu quand il passe.
Retournera-t-il près de tout cela? Ah! il a vu trop loin au fond du
passé, pour ne pas voir l’avenir dans son épouvantable précision. Il
songe au régiment décimé à chaque relève, aux grands coups durs qu’il y
a eu et qu’il y aura, et aussi à la maladie, et aussi à l’usure...
Il se lève, s’ébroue, pour se débarrasser de ce qui fut et de ce qui
sera. Il retombe au milieu de l’ombre glacée et balayée par le vent, au
milieu des hommes épars et décontenancés qui, à l’aveugle, attendent le
soir; il retombe dans le présent, et continue à frissonner.
Deux pas de ses longues jambes le font buter sur un groupe où, pour se
distraire et se consoler, à mi-voix on parle mangeaille.
--Chez moi, dit quelqu’un, on fait des pains immenses, des pains ronds,
grands comme des roues de voiture, tu parles!
Et l’homme se donne la joie d’écarquiller les yeux tout grands, pour
voir les pains de chez lui.
--Chez nous, intervient le pauvre méridional, les repas de fêtes sont si
longs, que le pain, frais au commencement, est rassis à la fin!
--Y a un p’tit vin... I’ n’a l’air de rien, ce p’tit vin d’ chez nous,
eh bien, mon vieux, s’ i’ n’a pas quinze degrés, i’ n’en a pa’ un!
Fouillade parle alors d’un rouge presque violet, qui supporte bien le
coupage, comme s’il avait été mis au monde pour ça.
--Nous, dit un Béarnais, y a l’ jurançon; mais l’ vrai, pas c’ qu’on
t’vend pour jurançon et qui vient d’ Paris. Moi, j’ connais un des
propriétaires justement.
--Si tu vas par là, dit Fouillade, j’ai chez moi les muscats de tout
genre, de toutes les couleurs de la gamme, tu croirais des échantillons
d’étoffes de soie. Tu viendrais chez moi un mois d’ temps que j’ t’en
f’rais goûter chaque jour du pas pareil, mon pitchoun.
--Tu parles d’une noce! dit le soldat reconnaissant.
Et il arrive que Fouillade s’émotionne à ces souvenirs de vin où il se
plonge et qui lui rappellent aussi la lumineuse odeur d’ail de sa table
lointaine. Les émanations du gros bleu et des vins de liqueur
délicatement nuancés lui montent à la tête, parmi la lente et triste
tempête qui sévit dans la grange.
Il se remémore brusquement qu’établi dans le village où l’on cantonne
est un cabaretier originaire de Béziers. Magnac lui a dit: «Viens donc
me voir, mon camarade, un de ces quatre matins, on boira du vin de
là-bas, macarelle! J’en ai quelques bouteilles que tu m’en diras des
nouvelles.»
Cette perspective, tout d’un coup, éblouit Fouillade. Il est parcouru
dans toute sa longueur d’un tressaillement de plaisir, comme s’il avait
trouvé sa voie... Boire du vin du Midi et même de son Midi spécial, en
boire beaucoup... Ce serait si bon de revoir la vie en rose, ne
serait-ce qu’un jour! Hé oui, il a besoin de vin, et il rêve de se
griser.
Incontinent, il quitte les parleurs pour aller de ce pas s’attabler chez
Magnac.
Mais il se cogne à la sortie,--à l’entrée,--contre le caporal Broyer,
qui va galopant dans la rue comme un camelot en criant à chaque
ouverture:
--Au rapport!
La compagnie se rassemble et se forme en carré, sur la butte glaiseuse
où la cuisine roulante envoie de la suie à la pluie.
--J’irai boire après le rapport, se dit Fouillade.
Et il écoute, distraitement, tout à son idée, la lecture du rapport.
Mais si distraitement qu’il écoute, il entend le chef qui lit: «Défense
absolue de sortir des cantonnements avant dix-sept heures, et après
vingt heures», et le capitaine qui, sans relever le murmure circulaire
des poilus, commente cet ordre supérieur:
--C’est ici le Quartier Général de la Division. Tant que vous y serez,
ne vous montrez pas. Cachez-vous. Si le Général de Division vous voit
dans la rue, il vous fera immédiatement mettre de corvée. Il ne veut pas
voir un soldat. Restez cachés toute la journée au fond de vos
cantonnements. Faites ce que vous voudrez, à condition qu’on ne vous
voie pas, personne!
Et l’on rentre dans la grange.
* * * * *
Il est deux heures. Ce n’est que dans trois heures, quand il fera tout à
fait nuit, que l’on pourra se risquer dehors sans être puni.
Dormir en attendant? Fouillade n’a plus sommeil; son espoir de vin l’a
secoué. Et puis, s’il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça non!
Rester les yeux ouverts, la nuit, c’est pire que le cauchemar.
Le temps s’assombrit encore. La pluie et le vent redoublent, dehors et
dedans...
Alors quoi? si on ne peut ni rester immobile, ni s’asseoir, ni se
coucher, ni se balader, ni travailler, quoi?
Une détresse grandissante tombe sur ce groupe de soldats fatigués et
transis, qui souffrent dans leur chair et ne savent vraiment pas quoi
faire de leur corps.
--Nom de Dieu, c’ qu’on est mal!
Ces abandonnés crient cela comme une lamentation, un appel au secours.
Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule occupation possible
ici-bas pour eux: faire les cent pas sur place pour échapper à
l’ankylose et au froid.
Et les voilà qui se mettent à déambuler très vite, de long en large,
dans ce local exigu qu’on a parcouru en trois enjambées, qui tournent en
rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant, les mains dans les
poches, en tapant la semelle par terre. Ces êtres que cingle la bise
jusque sur leur paille, semblent un assemblage de miséreux déchus des
villes qui attendent, sous un ciel bas d’hiver, que s’ouvre la porte de
quelque institution charitable. Mais la porte ne s’ouvrira pas pour
ceux-là, sinon dans quatre jours, à la fin du repos, un soir, pour
remonter aux tranchées.
Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est dévoré de poux, mais,
affaibli par le froid et l’humidité, il n’a pas le courage de changer de
linge, et il reste là, sombre, immobile et mangé...
A mesure qu’on approche, malgré tout, de cinq heures du soir, Fouillade
recommence à s’enivrer de son rêve de vin, et il attend, avec cette
lueur à l’âme.
--Quelle heure est-il?... Cinq heures moins un quart... Cinq heures
moins cinq... Allons!
Il est dehors dans la nuit noire. Par grands sautillements clapotants,
il se dirige vers l’établissement de Magnac, le généreux et loquace
Biterrois. Il a grand’peine à trouver la porte dans le noir et la pluie
d’encre. Bon Diou, elle n’est pas éclairée! Bon Diou d’bon Diou, elle
est fermée! La lueur d’une allumette, qu’abrite sa grande main maigre
comme un abat-jour, lui montre la pancarte fatidique: «Etablissement
consigné à la troupe.» Magnac, coupable de quelque infraction, a été
exilé dans l’ombre et l’inaction!
Et Fouillade tourne le dos à l’estaminet devenu la prison du cabaretier
solitaire. Il ne renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du vin
ordinaire, et il paiera, voilà tout.
Il met la main dans sa poche pour tâter son porte-monnaie. Il est là.
Il doit avoir trente-sept sous. Ce n’est pas le Pérou, mais...
Mais subitement, il sursaute et s’arrête net en s’envoyant une claque
sur le front. Son interminable figure fait une affreuse grimace, masquée
par l’ombre.
Non, il n’a plus trente-sept sous! Hé, couillon qu’il est! Il avait
oublié la boîte de sardines qu’il a achetée la veille, tellement les
macaronis gris de l’ordinaire le dégoûtaient, et les chopes qu’il a
payées aux cordonniers qui lui ont remis des clous à ses brodequins.
Misère! Il ne doit plus avoir que treize sous!
Pour arriver à s’exciter comme il convient et à se venger de la vie
présente, il lui faudrait bien un litre et demi, foutre! Ici, le litre
de rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de compte.
Il promène ses yeux dans les ténèbres autour de lui. Il cherche
quelqu’un. Il existe peut-être un camarade qui lui prêterait de
l’argent, ou bien lui paierait un litre.
Mais qui, qui? Pas Bécuwe, qui n’a qu’une marraine pour lui envoyer,
tous les quinze jours, du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui
ne marcherait pas; pas Blaire, qui, avare, ne comprendrait pas. Pas
Biquet, qui a l’air de lui en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même
et ne paie jamais, même quand il invite. Ah! si Volpatte était avec
eux!... Il y a bien Mesnil André, mais il est justement en dette avec
lui pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand? Il l’a envoyé coucher
brutalement à la suite d’une observation, et ils se regardent de
travers. Farfadet? Il ne lui adresse guère la parole d’ordinaire... Non,
il sent bien qu’il ne peut pas demander ça à Farfadet. Et puis, mille
dious! à quoi bon chercher des messies dans son imagination? Où
sont-ils, tous ces gens, à cette heure?
Lent, il revient en arrière, vers le gîte. Puis, machinalement il se
retourne et repart en avant, à pas hésitants. Il va essayer tout de
même. Peut-être, sur place, des camarades attablés... Il aborde la
partie centrale du village à l’heure où la nuit vient d’enterrer la
terre.
Les portes et les fenêtres éclairées des estaminets se reflètent dans la
boue de la rue principale. Il y en a tous les vingt pas. On entrevoit
les spectres lourds des soldats, la plupart en bandes, qui descendent la
rue. Quand une automobile arrive, on se range, et on la laisse passer,
ébloui par les phares et éclaboussé par la vase liquide que les roues
projettent sur toute la largeur du chemin.
Les estaminets sont pleins. Par les vitres embuées, on les voit bondés
d’un nuage compact d’hommes casqués.
Fouillade entre dans l’un d’eux, au hasard. Dès le seuil, l’haleine
tiède du caboulot, la lumière, l’odeur et le brouhaha l’attendrissent.
Cet attablement est tout de même un morceau du passé dans le présent.
Il regarde, de table en table, s’avance en dérangeant les installations
pour vérifier tous les convives de cette salle. Aïe! Il ne connaît
personne.
Autre part, c’est pareil. Il n’a pas de chance. Il a beau tendre le cou
et quêter éperdument de l’œil une tête de connaissance parmi ces
uniformes qui, par masses ou par couples, boivent en conversant, ou,
solitaires, écrivent. Il a l’air d’un mendiant et personne n’y fait
attention.
Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, il se décide à dépenser au
moins ce qu’il a dans sa poche. Il se glisse jusqu’au comptoir.
--Une chopine de ving et du bonn...
--Du blanc?
--Eh oui!
--Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit la patronne en lui remettant
une petite bouteille pleine et un verre et en encaissant ses douze sous.
Il s’installe sur le coin d’une table déjà encombrée par quatre buveurs
qu’une manille attache les uns aux autres; il remplit la chope à ras et
la vide, puis la remplit de nouveau.
--Eh, à ta santé, n’casse pas le verre! lui glapit dans le nez un
arrivant en bourgeron bleu charbonneux, porteur d’une épaisse barre de
sourcils au milieu de sa face blême, d’une tête conique et d’une
demi-livre d’oreilles. C’est Harlingue, l’armurier.
Il n’est pas très glorieux d’être installé seul devant une chopine en
présence d’un camarade qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade
fait semblant de ne pas comprendre le desideratum du sire qui se dandine
devant lui avec un sourire engageant, et il vide précipitamment son
verre. L’autre tourne le dos, non sans grommeler qu’ils sont «pas
beaucoup partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi».
Fouillade a posé son menton sur ses poings et regarde sans le voir un
angle de l’estaminet où les poilus s’entassent, se coudoient, se
pressent et se bousculent pour passer.
C’était assez bon, évidemment, ce petit blanc, mais que peuvent ces
quelques gouttes dans le désert de Fouillade? Le cafard n’a pas beaucoup
reculé, et il est revenu.
Le méridional se lève, s’en va, avec ses deux verres de vin dans le
ventre et un sou dans son porte-monnaie. Il a le courage de visiter
encore un estaminet, de le sonder des yeux et de quitter l’endroit en
marmottant pour s’excuser: «Hildepute! I’ n’est jamais là
c’t’animau-là!»
Puis il rentre au cantonnement. Celui-ci est toujours aussi bruissant de
rafales et de gouttes. Fouillade allume sa chandelle, et, à la lueur de
la flamme qui s’agite désespérément comme si elle voulait s’envoler, il
va voir Labri.
Il s’accroupit, le lumignon à la main devant le pauvre chien qui mourra
peut-être avant lui. Labri dort, mais faiblement, car il ouvre aussitôt
un œil et remue la queue.
Le Cettois le caresse et lui dit tout bas:
--Y a rienn à faire. Rienn...
Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour ne pas l’attrister; mais
le chien approuve en hochant la tête avant de refermer les yeux.
Fouillade se lève un peu péniblement à cause de ses articulations
rouillées, et va se coucher. Il n’espère plus qu’une chose maintenant:
dormir, pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme
il y en aura encore tant à subir héroïquement, à franchir, avant
d’arriver au dernier de la guerre ou de sa vie.