En effet, on cria: «Marche!»

L’averse s’était tue. On défila dans la longue mare mince qui stagnait

dans le fond de la tranchée et sur laquelle, l’instant d’avant, se

trémoussaient des plaques de pluie.

Le murmure de Volpatte reprit dans le fatras du déambulement et les

remous des pas pataugeurs.

Je l’entendais, en regardant se balancer devant moi les épaules d’une

pauvre capote pénétrée jusqu’aux os.

C’était après les gendarmes qu’en avait alors Volpatte.

--A m’sure que tournes le dos à l’avant, t’en vois de plus en plus.

--I’ n’ont pas l’même champ d’ bataille que nous.

Tulacque avait une vieille rancune contre eux.

--Faut voir, dit-il, comment dans les cantonnements les frères se

développent, pour chercher d’abord où bien loger et bien manger. Et

puis, après qu’ la chose du bidon est réglée, pour choper les débits

clandestins. Tu les vois guetter avec la queue de l’œil les portes des

casbas pour voir si des fois des poilus n’en sortent pas en douce, avec

un air d’avoir deux airs, en r’luquant d’ droite et d’ gauche et en se

léchant les moustaches.

--Y en a d’ bons: j’en connais un, dans mon pays, la Côte d’Or, d’où j’

suis...

--Tais-toi, interrompit péremptoirement Tulacque. I’ s’ valent tous: y

en a pas un pour raccommoder l’autre.

--Oui, i’ sont heureux, dit Volpatte. Mais tu crois p’têt’ qu’i’ sont

contents? Pas du tout... I’s roussent.

Il rectifia:

--Y en a un qu’ j’ai rencontré et qui roussait. Il était bougrement

embêté par la théorie: «C’est pas la peine d’apprendre la théorie, qu’i’

disait, elle change tout l’temps. T’nez, le service prévôtal; eh bien,

vous apprenez c’ qui fait le principal chapitre de la chose, après c’

n’est plus ça. Ah! quand cette guerre s’ra-t-elle finie? qu’i’ disait.

--I’s font ce qu’on leur dit de faire, ces gens, hasarda Eudore.

--Bien sûr. C’est pas d’ leur faute, en somme. N’empêche que ces soldats

de profession, pensionnés, médaillés,--alors que nous, on est qu’ des

civils--auront eu une drôle de façon de faire la guerre.

--Ça m’ fait penser à un forestier qu’ j’ai vu aussi, dit Volpatte, qui

f’sait d’ la rouscaillure rapport aux corvées qu’on l’obligeait. «C’est

dégoûtant, m’ disait c’t’ homme, c’ qu’on fait d’ nous. On est des

anciens sous-offs, des soldats ayant au moins quatre années de service.

On nous donne la haute paie, c’est vrai; et après? Nous sommes des

fonctionnaires! Mais on nous humilie. Dans des Q. G., on nous fait

nettoyer et enlever les ordures. Les civils voient c’ traitement qu’on

nous inflige et nous dédaignent. Et si tu as l’air de rouspéter, c’est

tout juste si on n’ parle pas de t’envoyer aux tranchées, comme les

fantassins! Qu’est-ce que devient notre prestige! Quand nous serons de

retour dans les communes, comme gardes, après la guerre--si on en

revient, de la guerre--les gens, dans les communes et les forêts,

diront: «Ah! c’est vous que vous décrottiez les rues à X?» Pour

reprendre notre prestige compromis par l’injustice et l’ingratitude

humaines, j’ sais bien--qu’i’ disait--qu’il va falloir verbaliser, et

verbaliser encore, et verbaliser à tour de bras, même contre les riches,

même contre les puissants! qu’i’ disait.»

--Moi, dit Lamuse, j’ai vu un gendarme qui était juste: «Le gendarme est

sobre en général, qu’i disait. Mais il y a toujours de sales bougres

partout, pas? Le gendarme fait positivement peur à l’habitant, c’est un

fait, qu’i disait; eh bien, je l’avoue, y en a qui abusent à ça, et

ceux-là--qu’est la racaille de la gendarmerie--s’font servir des p’tits

verres. Si j’étais chef ou brigadier, j’les visserais, ceuss-là, et pas

un peu», qu’i’ disait, parce que l’opinion publique, qu’i’ disait

encore, s’en prend au corps de métier du fait de l’abus d’un seul agent

verbalisateur».

--Moi, dit Paradis, un des plus mauvais jours de ma vie, c’est qu’une

fois j’ai salué un gendarme, le prenant pour un sous-lieutenant, avec

ses brisques blanches. Heureusement (j’dis pas ça pour me consoler, mais

parce que tout d’ même c’est p’têt’ vrai) heureusement que j’ crois qu’i

m’a pas vu.

Un silence.

--Oui, videmment, murmurent les hommes. Mais quoi faire? Faut pas s’en

faire.

* * * * *

Un peu plus tard, alors que nous étions assis le long d’un mur, le dos

aux pierres, les pieds enfoncés et plantés par terre, Volpatte continua

son déballage d’impressions.

--J’entre dans une salle qu’était un bureau du Dépôt, celui d’ la

comptabilité j’ crois bien. Elle grouillait d’ tables. Y avait du monde

là-d’dans comme au marché. Un nuage de paroles. Tout au long des murs de

chaque côté, et au milieu, des types assis devant leur étalage comme des

marchands d’vieux papiers. J’avais fait une demande pour être reversé

dans mon régiment et on m’avait dit: «Démerde-toi et occupe-toi z’en».

J’ tombe sur un sergent, un p’tit poseur, frais comme l’œil, à lorgnon

d’or,--des lunettes à galon. Il était jeune, mais, étant rengagé, il

avait l’ droit de n’ pas partir à l’avant. J’y dis: «Sergent!» Mais i’

n’ m’écoute pas, en train qu’il était d’engueuler un scribe: «C’est

malheureux, mon garçon, qu’i’ disait: j’ vous ai dit vingt fois qu’il

fallait en notifier un pour exécution au Chef d’Escadron, Prévôt du C.

A., et un à titre de renseignement, sans signature, mais avec mention de

la signature, au Prévôt de la Force Publique d’Amiens et des centres de

la région dont vous avez la liste--sous couvert, bien entendu, du

général commandant la région. C’est pourtant bien simple», qu’i disait.

«J’ m’ai éloigné de trois pas pour attendre qu’il ait fini d’engueuler.

Cinq minutes après, je m’ suis approché du sergent. I’ m’a dit: «Mon

brave, j’ai pas l’ temps d’ m’occuper d’ vous, j’ai bien d’autres choses

en tête.» En effet, il était dans tous ses états devant sa machine à

écrire, c’t’espèce de moule, pa’c’ qu’il avait oublié, qu’i disait,

d’appuyer sur le levier d’ la touche des majuscules, et alors, au lieu

de souligner le titre de sa page, il avait foutu en plein dessus une

ligne de 8. Alors, i’ n’entendait rien et i’ gueulait contre les

Américains, vu qu’ le système de sa machine venait d’ là.

«Après, i’ rouspétait contre une autre jambe de laine, parce que sur le

bordereau de répartition des cartes, qu’i’ disait, on n’avait pas mis le

Service des Subsistances, le Troupeau de Bétail et le Convoi

Administratif de la 328e D. I.

«A côté, un outil s’entêtait à tirer sur la pâte plus de circulaires

qu’elle ne pouvait et i’ suait sang et eau pour arriver à pondre des

fantômes à peine lisibles. D’autres causaient: «Où sont les attaches

parisiennes?» que demandait un élégant. Et pis i’ n’appellent pas les

choses par leur nom: «Dites-moi donc, s’il vous plaît, quels sont les

éléments cantonnés à X...» Les éléments, qu’est-ce que c’est que ce

parlage? dit Volpatte.

«Au bout de la grande table où étaient les types que j’ vous dis et dont

j’ m’avais approché et en haut de laquelle le sergent, derrière un

monticule de papelards, se démenait et donnait des ordres (l’aurait

mieux fait de donner d’ l’ordre), un bonhomme ne faisait rien et

tapotait sur son buvard avec sa patte: il était chargé, l’ frère, du

service des permissions, et, comme la grande attaque était commencée et

que les permissions étaient suspendues, i’ n’avait pus rien à faire:

«Chic, alors!» qu’i’ disait.

«Et ça, c’est une table dans une salle, dans un service, dans un dépôt.

J’en ai vu d’autres, pis d’autres, de plus en plus. J’ sais pus, c’est à

d’venir louftingue, que j’ te dis.»

--I’s avaient des brisques?

--Pas beaucoup là, mais dans les services qui sont en deuxièmes lignes,

tous en ont: t’as là d’dans des collections, des jardins d’acclimatation

de brisquards.

--C’ que j’ai vu de plus joli en fait d’ brisquards, dit Tulacque, c’est

un automobiliste habillé dans un drap qu’ t’aurais dit du satin, avec

des brisques fraîches et des cuirs d’officier anglais, tout soldat de

2e classe qu’il était. Et l’ doigt à la joue, il était appuyé du

coude sur c’te bath voiture ornée de glaces, dont il était l’ valet d’

chambre. Tu t’ serais marré. I’ faisait un rond d’ jambe, c’te chic

fripouille!

--C’est tout à fait l’ poilu qu’on voit dessiné dans les journaux à

femmes, les chics petits journaux cochons.

Chacun a son souvenir, son couplet sur ce sujet tant ruminé des

«filoneurs», et tout le monde se met à déborder et à parler à la fois.

Un brouhaha nous enveloppe au pied du mur triste où nous sommes tassés

comme des ballots, dans le décor piétiné, gris et boueux qui gît devant

nous, stérilisé par la pluie.

--...Ses frusques commandées au pique-pouces, pas demandées au

garde-mites.

--...Planton au Service Routier, pis à la Manute, pis cycliste au

ravitaillement du XIe Groupe.

--...I’ a chaque matin un pli à porter au Service de l’Intendance, au

Canevas du Tir, à l’Equipage des Ponts, et le soir à l’A. D. et à l’A.

T. C’est tout.

--...Quand j’ suis rentré d’ perme, disait c’t’ ordonnance, les bonnes

femmes nous acclamaient à toutes les barrières de passage à niveau du

train. «Elles vous prenaient pour des soldats», qu’ j’y dis...

--.... «Ah! qu’ j’y dis, vous êtes donc mobilisé, vous! qu’ j’y

dis.--Parfaitement, qu’i m’ dit, attendu qu’ j’ai fait une tournée d’

conférences en Amérique avec mission du ministre. C’est p’têt’ pas êt’

mobilisé, ça? Du reste, mon ami, qu’i m’ dit, j’ paye pas mon loyer,

donc je suis mobilisé.»

--Et moi...

--Pour finir, cria Volpatte, qui fit taire tous les bourdonnements avec

son autorité de voyageur revenant de là-bas, pour finir, j’en ai vu,

d’un seul coup, toute une secouée à un gueuleton. Pendant deux jours,

j’ai été comme aide à la cuisine d’un des groupes de C. O. A., parce

qu’on ne pouvait pas me laisser à rien faire en attendant ma réponse,

qui s’dépêchait pas, vu qu’on y avait ajouté une redemande et une

archi-demande et qu’elle avait, aller et retour, trop d’arrêts à faire à

chaque bureau.

«Total, j’ai été cuistot dans c’bazar. Une fois j’ai servi, vu que l’

cuisinier en chef était rentré de permission pour la quatrième fois, et

était fatigué. J’ voyais et j’entendais c’ monde, toutes les fois qu’

j’entrais dans la salle à manger, qu’était dans la Préfecture, et qu’

tout c’ bruit chaud et lumineux m’arrivait sur la gueule.

«I’ n’y avait là-dedans rien que des auxiliaires, mais y en avait ben

aussi dans l’ nombre, du service armé: y avait rien qu’exclusivement des

vieux, avec en plus quéqu’jeunes assis par-ci par-là.

«J’ai commencé à m’ marrer quand un d’ ces manches a dit: «Faut fermer

les volets, c’est plus prudent.» Mon vieux on était à une pièce de deux

cents kilomètres de la ligne de feu, mais c’ vérolé-là, i’ voulait faire

croire qu’y aurait danger d’ bombardement d’aéro...

--J’ai bien mon cousin, dit Tirloir, en se fouillant, qui m’écrit...

Tiens, v’la c’ qu’i’ m’écrit: «Mon cher Adolphe, me voilà définitivement

maintenu à Paris, comme attaché à la Boîte 60. Pendant qu’ t’es là-bas,

je reste donc dans la capitale à la merci d’un taube ou d’un zeppelin!»

--Ah! Hi! Ho!

Cette phrase répand une douce joie et on la digère comme une friandise.

--Après, reprit Volpatte, je m’ suis marré plus encore pendant cette

croûte d’embusqués. Comme dîner, ça f’sait bon: d’ la morue, vu qu’

c’était vendredi; mais préparée comme les soles Marguerite, est-ce que

je sais? Mais comme parlement...

--I’s appellent la baïonnette Rosalie, pas?

--Oui, ces empaillés-là. Mais pendant l’ dîner, ces messieurs parlaient

surtout d’eux. Chacun, pour expliquer qu’i n’était pas ailleurs, disait,

en somme, tout en disant aut’ chose et tout en mangeant comme un ogre:

«Moi, j’ suis malade, moi, j’ suis affaibli, r’gardez-moi c’te ruine;

moi, j’ suis gaga.» I’s allaient chercher des maladies dans l’ fond

d’eux pour s’en affubler: «J’ voulais partir pour la guerre, mais j’ai

une hernie, deux hernies, trois hernies.» Ah! non, c’ gueuleton! «Les

circulaires qui parlent d’expédier tout le monde, expliquait un loustic,

c’est comme les vaudevilles, qu’il expliquait: y a toujours un dernier

acte qui vient r’arranger tout le mic-mac du reste. C’ troisième acte,

c’est le paragraphe: «... à moins que les besoins du service s’y

opposent...» Y en a un qui racontait: «J’avais trois amis sur qui j’

comptais pour un coup d’épaule. Je voulais m’adresser à eux: l’un après

l’autre un peu avant que j’fasse la demande, i’s ont été tués à

l’ennemi; croyez-vous, qu’i disait, que j’ai pas de chance!» Un autre

expliquait à un autre que, quant à lui, il aurait bien voulu partir,

mais que le médecin-major l’avait pris à bras-le-corps pour le retenir

de force au dépôt dans l’auxiliaire. «Eh bien, qu’i disait, j’me suis

résigné. Après tout, j’rendrai plus d’ services en mettant mon

intelligence au service du pays qu’en portant l’sac.» Et c’lui qu’était

à côté faisait: «Oui», avec sa tirelire qu’était plumée en haut. Il

avait bien consenti à aller à Bordeaux pendant l’ moment où les Boches

approchaient de Paris et où alors Bordeaux était devenu la ville chic,

mais après il était carrément revenu en avant, à Paris, et disait quéqu’

chose comme ça: «Moi j’ suis utile à la France avec mon talent qu’i faut

absolument que j’ conserve à la France.»

«I’s parlaient d’autres qu’étaient pas là: du commandant qui s’mettait à

avoir un caractère impossible et i’s expliquaient que tant plus i’

d’venait ramolli, tant plus i’d’venait dur; d’un général qui faisait des

inspections inattendues à cette fin de débusquer le monde, mais qui,

depuis huit jours, était au pieu, très malade: «Il va mourir sûrement;

son état n’inspire plus aucune inquiétude», qu’i’s disaient, en fumant

des cigarettes que des poires de la haute envoient aux dépôts pour les

soldats du front. «Tu sais, qu’on disait, le tout p’tit Frazy, qui est

si mignon, c’Chérubin, il a enfin trouvé un filon pour rester: on a

demandé des tueurs de bœufs à l’abattoir, et il s’est fait embaucher

là-dedans par protection, quoique licencié en droit et malgré qu’i’ soit

clerc de notaire. Quant au fils Flandrin, il a réussi à s’faire nommer

cantonnier.--Cantonnier, lui? tu crois qu’on va l’laisser?--Bien sûr,

répond un d’ ces couillons, cantonnier c’est pour longtemps...»

--Tu parles d’imbéciles, gronde Marthereau.

--Et ils étaient tous jaloux je n’sais pas pourquoi d’un nommé Bourin:

«Autrefois i’ m’nait la grande vie parisienne: i’ déjeunait et dînait en

ville. I’ faisait dix-huit visites par jour. I’ papillonnait dans les

salons depuis five o’clock jusqu’à l’aube. Il était infatigable pour

conduire des cotillons, organiser des fêtes, avaler des pièces de

théâtre, sans compter les parties d’auto, le tout plein d’ champagne.

Mais v’là la guerre. Alors, il n’est plus capable le pauvre petit, de

veiller un peu tard à un créneau et d’ couper du fil de fer. Il lui faut

rester tranquillement au chaud. Et puis, lui, un Parisien, aller en

province, s’enterrer dans la vie des tranchées? Jamais de la vie! «J’

comprends, moi, répondait un mec, qu’ai trente-sept ans, j’ suis arrivé

à l’âge de m’ soigner!» Et pendant que c’t’ individu disait ça, j’

pensais à Dumont, l’ garde-chasse, qu’avait quarante-deux ans, qui a été

défoncé auprès d’ moi sur la cote 132, si près, qu’après que l’ paquet

de balles qui lui est entré dans la tête, mon corps remuait du

tremblement du sien.

--Et comment qu’i’s étaient avec toi, ces gibiers?

--I’s’ foutaient d’ moi, mais ne l’ montraient pas trop: de temps en

temps seulement, quand i’s pouvaient pus se r’tenir. I’s me r’gardaient

du coin de l’œil et faisaient surtout attention de n’ pas m’ toucher en

passant, parce que j’étais encore sale de la guerre.

«Ça m’ dégoûtait un peu d’être au milieu de c’t’ amoncellement de g’noux

creux, mais je m’ disais: «Allons, t’es d’ passage, Firmin». Y a qu’une

fois j’ai failli m’ fout’ en rogne, c’est quand un a dit: «Plus tard,

quand on r’viendra, si on r’vient.»--Ça non! Il n’avait pas le droit de

dire ça. Des phrases comme ça, pour les avoir au bec, i’ faut les

mériter: c’est comme une décoration. J’ veux bien qu’on filoche, mais

pas qu’on joue à l’homme exposé quand on a foutu l’ camp, avant d’

partir. Et tu les entendais aussi raconter des batailles, car i’s sont

au courant mieux qu’ toi des grands machins et d’ la façon dont s’

goupille la guerre, et après, quand tu r’viendras, si tu r’viens, c’est

toi qu’auras tort au milieu de toute cette foule de blagueurs, avec ta

p’tite vérité.

«Ah! ce soir-là, mon vieux, ces têtes dans la fumée des lumières, la

ribouldingue de ces gens qui jouissaient de la vie, qui profitaient de

la paix! On aurait dit un ballet d’ théâtre, une fantasmagorie. Y en

avait, y en avait... Y en a encore des cent mille», conclut enfin

Volpatte, ébloui.

Mais les hommes qui payaient de leur force et de leur vie la sécurité

des autres s’amusaient de la colère qui l’étouffait, l’acculait dans son

coin et le submergeait sous des spectres d’embusqués.

--Heureusement qu’i’ nous parle pas des ouvriers d’usine qu’ ont fait

leur apprentissage à la guerre et d’ tous ceux qui sont restés chez eux

sous des prétextes de défense nationale mis sur pattes en cinq sec!

murmura Tirette. I’ nous jamberait avec ça jusqu’à la Saint-Saucisson.

--Tu dis qu’y en a des cent mille, peau d’ mouche, railla Barque. Eh

bien, en 1914, t’entends bien? Millerand, le ministre de la Guerre, a

dit aux députés: «Il n’y a pas d’embusqués.»

--Millerand, grogna Volpatte, mon vieux, je l’ connais pas, c’t’

homme-là, mais, s’il a dit ça, c’est vraiment un salaud!

--Mon vieux, les autres, i’s font c’ qui veul’t dans leur pays, mais

chez nous, et même dans un régiment en ligne, y a des filons, des

inégalités.

--On est toujours, dit Bertrand, l’embusqué de quelqu’un.

--Ça c’est vrai: n’importe comment tu t’appelles, tu trouves, toujours,

toujours, moins crapule et plus crapule que toi.

--Tous ceux qui chez nous ne montent pas aux tranchées, ou ceux qui ne

vont jamais en première ligne ou même ceux qui n’y vont que de temps en

temps, c’est, si tu veux, des embusqués et tu verrais combien y en a, si

on ne donnait des brisques qu’aux vrais combattants.

--Y en a deux cent cinquante par régiment de deux bataillons, dit Cocon.

--Y a les ordonnances, et à un moment, y avait même les tampons des

adjudants.

--Les cuistots et les sous-cuistots.

--Les sergents-majors et le plus souvent les fourriers.

--Les caporaux d’ordinaire et les corvées d’ordinaire.

--Qué’que piliers de bureau et la garde du drapeau.

--Les vaguemestres.

--Les conducteurs, les ouvriers et toute la section, avec tous ses

gradés, et même les sapeurs.

--Les cyclistes.

--Pas tous.

--Presque tout le service de santé.

--Pas des brancardiers, bien entendu, puisque non seulement i’s font un

foutu métier, mais qu’i’s s’ logent, avec les compagnies, et, en cas

d’assaut, chargent avec leur brancard; mais les infirmiers.

--C’est presque tous curés, surtout à l’arrière. Parce que, tu sais, les

curés qui portent le sac, j’en ai pas vu lourd, et toi?

--Moi non plus. Dans des journaux, mais pas ici.

--Y en a eu, i’ paraît.

--Ah!

--C’est égal! L’ fantassin i’ prend qu’èque chose dans c’te guerre-là.

--Y en a d’autres aussi qui sont exposés. Y en a pas qu’ pour nous!

--Si! dit âprement Tulacque, y en a presque que pour nous!

* * * * *

Il ajouta:

--Tu m’ diras--j’ sais bien c’ que tu vas m’ dire--que les

automobilistes et les artilleurs lourds ont pris à Verdun. C’est vrai,

mais i’s ont tout d’ même le filon à côté d’ nous. Nous, on est exposés

toujours comme eux l’ont été une fois (et même on a en plus les balles

et les grenades qu’i’s n’ont pas). Les artilleurs lourds, i’s ont élevé

des lapins près d’ leurs guitounes et i’s ont fait des omelettes pendant

dix-huit mois. Nous, on est vraiment au danger; ceux qui y sont en

partie, ou une fois, n’y sont pas. Alors, comme ça tout le monde y

serait; la bonne d’enfants qui navigue dans les rues d’ Paris l’est

aussi, pisqu’y a les taubes et les zeppelins, comme disait c’t’

andouille que parlait l’ copain tout à l’heure.

--A la première expédition des Dardanelles, y a bien eu un pharmacien

blessé par un éclat. Tu m’ crois pas? C’est vrai pourtant, un officier à

bordure verte, blessé!

--C’est l’ hasard, comme j’ l’écrivais à Mangouste, conducteur d’un

cheval haut-le-pied à la section, et qui a été blessé, mais lui c’était

par un camion.

--Mais oui, c’est tel que ça. Après tout, une bombe peut dégringoler

sur une promenade à Paris, ou à Bordeaux.

--Oui, oui. Alors c’est trop facile de dire: «Faisons pas de différence

entre les dangers!» Minute. Depuis le commencement, y en a quelques-uns

d’eux autres qui ont été tués par un malheureux hasard: de nous, y en a

que’ qu’s-uns qui vivent encore, par un hasard heureux. C’est pas

pareil, ça, vu qu’ quand on est mort c’est pour longtemps.

--Voui, dit Tirette, mais vous d’venez empoisonnants avec vos histoires

d’embusqués. Du moment qu’on n’y peut rien, faudrait voir à tourner la

page. Ça me fait penser à un ancien garde champêtre de Cherey, où on

était l’ mois dernier, qui marchait dans les rues de la ville en

zyeutant partout pour dégoter un civil en âge de porter les armes, et

qui flairait les fricoteurs comme un dogue. V’là-t-i pas qu’i’ s’arrête

devant une forte commère qu’ avait d’ la moustache, et ne r’garde plus

que c’te moustache et il l’engueule: «Tu n’ pourrais pas être sur le

front, toi?»

--Moi, dit Pépin, j’ m’en fais pas pour les embusqués ou les

demi-embusqués, pisque c’est perdre le temps qu’on a, mais où j’ les ai

à la caille, c’est quand i’ crânent. J’ suis d’ l’avis d’ Volpatte:

qu’i’s filonnent, bon, c’est humain, mais qu’après, i’ viennent pas

dire: «J’ai été un guerrier». Tiens les engagés, par exemple...

--Ça dépend des engagés. Ceux qui se sont engagés sans conditions, dans

l’infanterie, moi, j’ m’incline devant ces hommes-là, autant que d’vant

ceux qui sont tués; mais les engagés dans les services ou les armes

spéciales, même l’artillerie lourde, i’ commencent à m’ taper sur l’os.

On les connaît, ceux-là! I’s diront, en f’sant l’ gracieux dans leur

monde: «J’ m’ai engagé pour la guerre.--Ah! comme c’est beau, c’ que

vous avez fait; vous avez, de votre propre volonté, affronté la

mitraille!--Mais oui, madame la marquise, j’ suis comme ça.» Eh, va donc

fumiste!

--J’ connais un monsieur qui s’est engagé dans les parcs d’aviation. Il

avait un bel uniforme: il aurait mieux fait de s’engager à

l’Opéra-Comique.

--Oui, mais c’est toujours la même histoire. I’ n’aurait pas pu dire

après dans les salons: «Tenez, me v’là: regardez ma gueule d’engagé

volontaire!»

--Qu’est-ce que j’ dis «il aurait aussi bien fait!» Il aurait beaucoup

mieux fait, oui. Au moins il aurait carrément fait rigoler les autres,

au lieu d’ les faire rire jaune.

--Tout ça, c’est d’ la bath potiche peinte à neuf et bien décorée, de

toutes sortes de décorations, mais qui ne va pas au feu.

--Si n’y avait qu’ des gars comme ça, les Boches s’raient à Bayonne.

--Quand y a la guerre, on doit risquer sa peau, pas, caporal?

--Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où le devoir et le danger c’est

exactement la même chose. Quand le pays, quand la justice et la liberté

sont en danger, ce n’est pas en se mettant à l’abri qu’on les défend. La

guerre signifie au contraire danger de mort et sacrifice de la vie pour

tout le monde, pour tout le monde: personne n’est sacré. Il faut donc y

aller tout droit, jusqu’au bout, et non pas faire semblant de le faire,

avec un uniforme de fantaisie. Les services de l’arrière, qui sont

nécessaires, doivent être assurés automatiquement par les vrais faibles

et les vrais vieux.

--Vois-tu, y a eu trop d’ gens riches et à relations qui ont crié:

«Sauvons la France!--et commençons par nous sauver!» A la déclaration de

la guerre, y a eu un grand mouvement pour essayer de se défiler, voilà

c’ qu’y a eu. Les plus forts ont réussi. J’ai remarqué moi, dans mon

p’tit coin, qu’ c’étaient surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au

patriotisme... En tout cas--comme ils disaient, tout à l’heure, eux

autres--si on s’ carre à l’abri, la dernière vacherie qu’on puisse faire

c’est d’faire croire qu’on a risqué. Pa’ c’ que ceux qui risquent

vraiment, j’te l’ redis, méritent le même hommage que les morts.

--Et pis après? C’est toujours comme ça, mon vieux. Tu changeras pas

l’homme.

--Rien à faire. Rouspéter, t’ plaindre? Tiens, en fait d’ plainte, t’as

connu Margoulin?

--Margoulin, c’ bon type de chez nous qu’on a laissé mourir sur le

Crassier parc’ qu’on l’a cru mort?

--Eh ben, lui voulait s’ plaindre. Tous les jours i’ parlait d’ faire

une réclamation sur tout ça là-dessus au capitaine, au commandant, et de

d’mander qu’i soit établi qu’ chacun montera à son tour aux tranchées.

Tu l’entendais dire après la croûte: J’y dirai, vrai comme v’là un quart

de vin là». Et, l’instant d’après: «Si j’y dis pas, c’est qu’ jamais y a

un quart de vin là». Et si tu r’passais tu l’ rentendais: «Tiens,

c’est-i’ un quart de vin ça? Eh bien, tu verras si j’y dirai!» Total: i’

n’a rien dit du tout. Tu m’ diras: «Il a été tué». C’est vrai, mais

avant, il avait eu largement le temps de le faire deux mille fois s’il

avait osé.

--Tout ça, ça m’emmerde, gronda Blaire, sombre, avec un éclair de

fureur.

--Nous autres, on n’a rien vu--vu qu’on voit rien--Mais si on voyait!...

--Mon vieux, s’écria Volpatte, les dépôts, écoute bien c’ que j’ vais t’

dire: faudrait détourner dans eux tous, tout partout, la Seine, la

Garonne, le Rhône et la Loire pour les nettoyer. En attendant là-dedans,

i’s vivent, et même i’s vivent bien, et i’s vont roupiller

tranquillement, chaque nuit, chaque nuit!

Le soldat se tut. Au loin, il voyait, lui, la nuit qu’on passe,

recroquevillé, palpitant d’attention et tout noir, au fond du trou

d’écoute dont se silhouette, tout autour, la mâchoire déchiquetée,

chaque fois qu’un coup de canon jette son aube dans le ciel.

Cocon fit amèrement:

--Ça ne donne pas envie de mourir.

--Mais si, reprend placidement quelqu’un, mais si... N’exagère pas,

voyons, peau d’hareng saur.

X

_ARGOVAL_

Le crépuscule du soir arrivait du côté de la campagne. Une brise douce,

douce comme des paroles, l’accompagnait.

Dans les maisons posées le long de cette voie villageoise--grande route

habillée sur quelques pas en grande rue--les chambres, que leurs

fenêtres blafardes n’alimentaient plus de la clarté de l’espace,

s’éclairaient de lampes et de chandelles, de sorte que le soir en

sortait pour aller dehors, et qu’on voyait l’ombre et la lumière changer

graduellement de places.

Au bord du village, vers les champs, des soldats déséquipés erraient, le

nez au vent. Nous finissions la journée en paix. Nous jouissions de

cette oisiveté vague dont on éprouve la bonté quand on est vraiment las.

Il faisait beau; l’on était au commencement du repos, et on en rêvait.

Le soir semblait aggraver les figures avant de les assombrir, et les

fronts réfléchissaient la sérénité des choses.

Le sergent Suilhard vint à moi et me prit le bras. Il m’entraîna.

--Viens, me dit-il, je vais te montrer quelque chose.

Les abords du village abondaient en rangées de grands arbres calmes,

qu’on longeait, et, de temps en temps, les vastes ramures, sous l’action

de la brise, se décidaient à quelque lent geste majestueux.

Suilhard me précédait. Il me conduisit dans un chemin creux qui

tournait, encaissé; de chaque côté, poussait une bordure d’arbustes dont

les faîtes se rejoignaient étroitement. Nous marchâmes quelques instants

environnés de verdure tendre. Un dernier reflet de lumière, qui prenait

ce chemin en écharpe, accumulait dans les feuillages des points jaunes

clairs ronds comme des pièces d’or.

--C’est joli, fis-je.

Il ne disait rien. Il jetait les yeux de côté. Il s’arrêta.

--Ça doit être là.

Il me fit grimper par un petit bout de chemin dans un champ entouré d’un

vaste carré de grands arbres, et bondé d’une odeur de foin coupé.

--Tiens! remarquai-je en observant le sol, c’est tout piétiné par ici.

Il y a eu une cérémonie.

--Viens, me dit Suilhard.

Il me conduisit dans le champ, non loin de l’entrée. Il y avait là un

groupe de soldats qui parlaient à voix baissée. Mon compagnon tendit la

main.

--C’est là, dit-il.

Un piquet très bas--un mètre à peine--était planté à quelques pas de la

haie, faite à cet endroit, de jeunes arbres.

--C’est là, dit-il, qu’on a fusillé le soldat du 204, ce matin.

«On a planté le poteau dans la nuit. On a amené le bonhomme à l’aube, et

ce sont les types de son escouade qui l’ont tué. Il avait voulu couper

aux tranchées; pendant la relève, il était resté en arrière, puis était

rentré en douce au cantonnement. Il n’a rien fait autre chose; on a

voulu, sans doute, faire un exemple.»

Nous nous approchâmes de la conversation des autres:

--Mais non, pas du tout, disait l’un. C’était pas un bandit; c’était

pas un de ces durs cailloux comme tu en vois. Nous étions partis

ensemble. C’était un bonhomme comme nous, ni plus, ni moins--un peu

flemme, c’est tout. Il était en première ligne depuis le commencement,

mon vieux, et j’ l’ai jamais vu saoûl, moi.

--Faut tout dire: malheureusement pour lui, qu’il avait de mauvais

antécédents. Ils étaient deux, tu sais, à faire le coup. L’autre a pigé

deux ans de prison. Mais Cajard[A] à cause d’une condamnation qu’il

avait eue dans le civil, n’a pas bénéficié de circonstances atténuantes.

Il avait, dans le civil, fait un coup de tête étant saoûl.

[A] J’ai changé le nom de ce soldat, ainsi que celui du

village. H.B.

--On voit un peu d’ sang par terre quand on r’garde, dit un homme

penché.

--Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie depuis A jusqu’à Z, le

colonel à cheval, la dégradation; puis on l’a attaché, à c’ petit poteau

bas, c’ poteau d’ bestiaux. Il a dû être forcé de s’ mettre à genoux ou

de s’asseoir par terre avec un petit poteau pareil.

--Ça s’ comprendrait pas, fit un troisième après un silence, s’il n’y

avait pas cette chose de l’exemple que disait le sergent.

Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des

inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière,

découpée en bois, y était clouée et portait: «A Cajard, mobilisé depuis

août 1914, la France reconnaissante.»

En rentrant au cantonnement, je vis Volpatte, entouré, qui parlait. Il

racontait quelque nouvelle anecdote de son voyage chez les heureux.

Le feu (Journal d'une Escouade) · 第 16 / 31 题